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Un Grand Remplacement peut en cacher un autre

Subrepticement s’impose dans le débat public français la question complexe du Grand Remplacement, que je simplifierai ici sous la question globale de nos mutations identitaires depuis la transition démographique. Quel est l’impact de la réduction des naissances depuis plus d’un siècle en France? Et comment le mesurer?

Le Grand Remplacement et la question de la statistique

En France, la mesure de cet impact est singulièrement compliquée (et donc fantasmée…) par les silences de la statistique publique. Par exemple, l’interdiction des statistiques ethniques nous plonge dans un brouillard propice à toutes les hallucinations. On rira doucement, d’ailleurs, en découvrant la dramatique absence des statistiques démographiques en open data sur le site data.gov. Alors que l’INSEE a constitué une base complète des 65 millions de naissances en France entre 1890 et 1990, elle ne donne aucune donnée détaillée sur les naissances depuis 1990.

Ces lacunes consternantes ouvrent la voie à toutes les rumeurs. On le regrettera.

Comment mesurer le Grand Remplacement?

Faute d’un accès aux données essentielles qui permettraient de répondre à ces questions, je me suis livré à quelques exercices de substitution. Je produis aujourd’hui une étude sur les patronymes collectionnés par l’INSEE pour les années avant 1990. Le principe en est simple: il s’agit de suivre l’évolution des patronymes en France depuis cent ans, à partir de quelques données brutes.

Par simplicité, je me suis reporté aux données du site geopatronyme.com qui promet une visualisation simple des données de l’INSEE.

Le Grand Remplacement apparaît peu dans les chiffres globaux

Le premier constat qui peut être dressé est celui (pour la séquence 1890-1990) d’une faible modification globale de l’identité patronymique. Ainsi, voici, pour les années 1890-1914, le 20 patronymes les plus portés à la naissance en France:

Grand Remplacement

On le voit, les 20 patronymes les plus attribués à la naissance ont tous une consonance française et chrétienne.

Cent ans plus tard, sur la séquence de 1966 à 1990, la même analyse donne les résultats suivants:

Grand Remplacement

14 patronymes sont communs aux deux tableaux. Les 6 patronymes qui font leur apparition durant la seconde moitié du vingtième siècle sont: Garcia, Martinez, David, Fontaine, Da Silva et Morel.

S’il existe une modification patronymique profonde en un siècle, elle tient à l’apparition de patronymes espagnols ou portugais. Il faut y voir les stigmates d’une immigration européenne forte au sortir de la guerre, et même commencée avant la deuxième guerre mondiale pour les Espagnols.

On serait plutôt tenté d’évoquer, en matière de Grand Remplacement, l’existence d’un premier phénomène démographique qui a touché l’identité française: son ibérisation précoce dans les années 50.

Le Grand Remplacement lusophone en Ile-de-France

La même analyse centrée sur la seule capitale donne toutefois des résultats différents.

Grand Remplacement

J’ai repris ici les 30 premiers noms pour renforcer l’analyse. Ce tableau permet de voir que le premier patronyme africain, Traore, n’apparaît qu’à la vingt-neuvième place, et n’a été attribué que 3.188 fois en 24 ans, soit un rythme de 11 naissances mensuelles pendant toute la période.

En revanche, parmi les 10 patronymes les plus attribués en Ile-de-France pendant cette génération, on ne retrouve plus que 4 patronymes français: Martin, Petit, Dubois et Bernard. Les 6 autres: Da Silva, Pereira, Dos Santos, Ferreira, Rodrigues et Fernandes, témoignent du poids de l’immigration lusophone en région parisienne. Ceux-ci ont représenté près de 120 naissances mensuelles pendant cette période, contre 90 naissances mensuelles avec les 4 premiers patronymes francophones. Même le poids des Garcia est ici minoré puisque ce patronyme rétrograde à la 14è place pour la région parisienne.

Ces quelques éléments soulignent que la première perception d’un Grand Remplacement tient moins à une arrivée massive d’immigrés avant les années 90, qu’à une forte natalité des populations portugaises ou ibériques au sens large.

Le Grand Remplacement ibérique en Seine-Saint-Denis

Si l’on s’attarde sur le cas emblématique de la Seine-Saint-Denis, les contours du Grand Remplacement des années 70 à 80 apparaissent plus clairement. Là encore, j’ai repris les distributions patronymiques les plus importantes:

Grand Remplacement

Ce tableau montre clairement l’ampleur du phénomène. Si les Martin continuent à être les plus prolifiques (avec un rythme mensuel moyen de 5 naissances environ, ils sont les seuls « français », avec les Petit, à figurer dans les 10 premiers patronymes du département pour cette période. Les 8 autres premiers patronymes sont tous d’origine étrangère: majoritairement portugaise (avec un total de près de 18 naissances mensuelles) et marginalement africaine (moins de 3 naissances mensuelles moyennes de Traore).

S’il faut parler d’un Grand Remplacement en Seine-Saint-Denis dans la génération des plus de 25 ans en 2016, il ne désigne donc pas un Grand Remplacement par des populations arabo-musulmanes, mais une substitution par des populations européennes, du sud du continent, donc essentiellement chrétiennes.

On précisera d’ailleurs que parmi les trente patronymes les plus attribués en Seine-Saint-Denis entre 1966 et 1990, seuls 3 patronymes africains figurent: Traore, et aux 27è et 29è places Diallo et Coulibaly. Ceux deux derniers patronymes ont assuré moins de 900 naissances durant les périodes, soit un rythme mensuel d’environ 3 naissances, ce qui nous place assez loin d’un sentiment de substitution de la population.

La question du Grand Remplacement après 1990

Ces statistiques laissent entière la question de l’évolution démographique française depuis 1990. Malgré les possibilités offertes par l’Open Data, la France ne s’est guère dotée d’outils permettant d’en suivre l’évolution exacte. On le regrettera. Je tâcherai toutefois de revenir sur les données disponibles dans un prochain article pour mieux saisir la portée d’un phénomène dont l’analyse objective permet de dresser un portrait très différent des fantasmes qui circulent sur son compte.