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Ma fille de 3 ans victime d’une agression à Paris, et la police ne bronche pas

L’agression à Paris, y compris face ou contre les enfants de 3 ans, est devenu un mode normal de fonctionnement qui ne suscite plus aucune réaction normative de la police, ni de la ville de Paris, bien entendu.

L’agression à Paris, un mode de vie à la mode

En cette fin d’après-midi, j’étais content de pouvoir emmener ma fille de 3 ans au parc. Ce n’est pas tous les jours que je peux m’offrir ce petit luxe. Et ce n’est pas tous les jours que ma fille peut profiter de son papa dans son parc habituel, rue du Télégraphe, dans le 20è arrondissement de Paris.

Mais ce soir… pas de chance, une bande d’adolescents africains et maghrébins traîne ses savates dans le parc réservé aux enfants de moins de six ans, et deux adolescents belliqueux commencent à se battre à quelques dizaines de centimètres de ma fille de trois ans…

Non! non! et non! je n’accepte pas cela et je leur demande d’arrêter. J’ai immédiatement droit aux sarcasmes, aux insultes, aux accusations de racisme (demander à des adolescents issus de l’immigration de respecter des règles de bon sens, c’est forcément aussi raciste que de ne pas sélectionner Benzéma en équipe de France), aux menaces. Le ton monte.

Ma fille de 3 ans se réfugie derrière moi et je suis entouré par une bande de quinze adolescents et jeunes adultes menaçants

Je ne me laisse pas faire, et les gamins s’impatientent. Je ne quitte pas le parc comme ils le souhaiteraient. Ma fille se réfugie derrière moi et je me retrouve donc face à cette scène surréaliste où un petit caïd de quartier commence à me bousculer:

 

Comme je tiens tête et que j’explique à ma fille qu’il ne faut jamais abandonner la partie, même face à la loi du nombre, les agresseurs utilisent une autre arme. Ils envoient un enfant de dix ans se jeter sur ma fille avec sa trottinette. Se dire victime et agresser. Dénoncer le racisme et haïr les blonds aux yeux bleus.

Voilà le résultat:

 

La police reste inerte

Au bout d’interminables minutes, le parc (dans le quartier où les Kouachi se sont radicalisés rappelons-le, et dans la circonscription de Jean-Christophe Cambadélis) qui n’est pas gardé par un agent de la ville de Paris (trop occupés dans les beaux quartiers sans doute) est finalement atteint par une patrouille de police qui renvoie tout le monde dos à dos.

Les policiers partis, j’ai droit aux pires insultes de la part des jeunes mamans maghrébines qui étaient là.

Il est vrai qu’une bande d’adolescents africains qui s’attaquent à une famille française, ce n’est ni de la violence, ni du racisme, c’est une juste réparation de nos torts coloniaux.

Al-Andalous: l’opération de propagande islamique de l’Education Nationale

Comme dans Al-Andalous, l’Espagne conquise par les Musulmans au Moyen-Âge, ne serions-nous pas infiniment plus heureux si la France était dominée par l’Islam et si les Chrétiens étaient mis en minorité? Notre civilisation serait bien plus florissante, bien moins violente, et notre économie beaucoup plus prospère. Tel est le discours en creux que l’Éducation Nationale transmet aux élèves que des parents inconscients lui confient, abandonnant ainsi toute référence à une démarche scientifique pour transformer les cours d’histoire en propagande bien huilée.

Al-Andalous dans les programmes scolaires

Rappelons d’abord comment les programmes scolaires intègrent la question d’Al-Andalous.

Au collège, cette période historique est englobée dans l’histoire médiévale, sous cette formulation que je laisse en libre lecture:

Al-Andalous

Comme on le voit, cette présentation réussit l’exploit de ne pas évoquer Charlemagne ni son empire, et de renvoyer dos à dos Justinien, l’Islam et les Mongols, comme si « les fonctions de calife, de basileus et d’empereur » se valaient et avaient un impact identique sur nos vies quotidiennes. C’est donc sous le signe d’un relativisme absolu que s’engage le travail de transmission historique.

On notera d’ailleurs que l’enseignement de l’histoire en seconde est lui aussi placé sous le signe de ce relativisme:

En histoire, le programme replace l’histoire des Européens dans celle du monde, de l’Antiquité au milieu du XIXe siècle. En suivant une progression chronologique, l’enseignement propose une approche thématique et problématisée des périodes étudiées.

L’académie de Toulouse et la nostalgie du califat

Pour illustrer les dégâts de la propagande relativiste, je prends au hasard le site de l’académie de Toulouse, qui propose des contenus pédagogiques, dont un consacré à Al-Andalous. On y lit un certain nombre d’assertions hallucinantes. En voici un florilège.

C’est avant tout par l’Espagne que sont passés les grands courants de civilisation entre l’Orient et l’Occident et qu’ont été transmis les fondements de la culture grecque et les apports scientifiques des Arabes, issus de leurs relations avec l’Inde et la Perse et de leurs propres recherches. (…)

les esclaves sont nombreux. Ils sont originaires d’Afrique, en particulier du Soudan, et d’Europe, ceux qu’on appelle « slaves ». Ils peuvent occuper des fonctions importantes dans l’administration et dans l’armée et être affranchis. (…)

La coexistence entre musulmans, juifs et chrétiens a été plutôt pacifique. Les chrétiens et les juifs ont le statut de protégés (dhimmi), ce qui leur permet de garder leur religion et leurs coutumes en échange d’impôts spécifiques. Les quelques épisodes violents, révoltes individuelles ou collectives des populations dominées que le pouvoir réprime, n’ont pas empêché les interférences culturelles. Une brillante civilisation pluriculturelle imprégnée d’orientalisme s’épanouit dans les modes de vie, la littérature, l’architecture (…).

Le calife, « commandeur des Croyants et défenseur de la vraie foi », a un pouvoir absolu et personnel. C’est un mécène qui rassemble des artistes et des savants dont les oeuvres alimentent l’éclat et le raffinement de sa cour. Le plurilinguisme des élites et le brassage ethnique favorisent la floraison culturelle du califat de Cordoue qui a fasciné les chrétiens.

Bref, Al-Andalous est une civilisation brillante, pacifique, par où passe la culture. Certes, il y a des esclaves, mais ils peuvent être affranchis et finalement ils ne sont pas vraiment discriminés. Les Juifs et les Chrétiens sont protégés et paient même un impôt spécifique pour bénéficier de cette protection.

Le calife a un pouvoir absolu, mais c’est d’abord un gentil mécène qui pratique le multiculturalisme, grâce auquel l’Espagne connaît une grande floraison culturelle.

Bien entendu, ce contenu historique qui se transforme en apologie du califat et de la discrimination religieuse, présentée comme une protection, se fait au nom des valeurs de la République.

La même partialité dans l’enseignement supérieur

On trouvera sur le site du numérique dans l’enseignement supérieur, concernant Al-Andalous, l’enregistrement d’une conférence présentée de la façon suivante:

À la coexistence limitée entre maures, juifs et chrétiens, durant la période médiévale, marquée par des collaborations fécondes et des influences réciproques, succéda alors, dès la fin du XIVème siècle, une longue phase de persécution des minorités (expulsion des juifs dès 1492 et des morisques en 1609) et de mise à l’écart délibérée du legs culturel et identitaire de l’Espagne des trois religions.

On retrouve là encore la présentation manichéenne de l’histoire de l’Espagne: Al-Andalous, c’est la collaboration féconde et l’influence réciproque. La Reconquista, c’est une longue persécution et un retour de l’obscurantisme. Dans ces conditions, comment ne pas préférer un califat musulman qui respecte toutes les minorités, plutôt que le fait majoritaire chrétien qui est raciste et barbare?

La vérité sur l’esclavage d’Al-Andalous

Cette propagande constante pose malheureusement un problème de fond: elle occulte complètement l’horreur de ce que fut réellement Al-Andalous, et les raisons pour lesquelles les Espagnols ont pu reconquérir ce territoire.

Cette horreur passe d’abord par une compréhension de ce que fut l’esclavage dans le monde arabo-musulman. Une tradition bien ancrée présente volontiers l’esclavage comme le fait de l’homme blanc. Les historiens officiels n’aiment manifestement pas rappeler que, dans ce domaine, l’Islam a battu, et de très loin, le monde chrétien.

Je citerai ici les travaux de l’anthropologue sénégalais Tidiane N’Diaye qui souligne quelques facettes cachées de cette organisation économique bien huilée:

« J’ai l’habitude de rappeler que mon travail ne cherche à communautariser ni l’histoire ni les mémoires. Ce qui serait la porte ouverte à une hiérarchisation victimaire, donc une approche dénuée de tout caractère scientifique. Par conséquent pour ce qui nous intéresse ici, puisque j’ai titré cet ouvrage « Le génocide voilé », faisant allusion à la castration massive que subissaient les captifs africains, au cours de la traite arabo-musulmane, je n’ai pas oublié de rappeler d’abord, que les premières victimes de cette calamité furent les Slaves, que les Vénitiens et les Marseillais allaient razzier en Europe centrale et orientale, pour les vendre aux notables du monde arabo-musulman. Cela devait durer toute l’époque carolingienne au Xème siècle sous les monarques saxons Henri l’oiseleur et Otton Ier. Comme on sait, il fallut l’émergence d’États puissants en Europe de l’Ouest et l’arrêt de l’expansion arabe aux Pyrénées pour que cela cesse. Et c’est pour combler ce déficit en eunuques et esclaves blancs, que les Arabo-musulmans allaient massivement se tourner vers les peuples négro-africains. (…) »

La castration des esclaves à Prague et à Verdun

Nos bons enseignants de l’Education Nationale, qui ne manquent jamais de verser de chaudes larmes sur toutes les horreurs que l’Occident a pu produire sur les peuples africains, ont curieusement, s’agissant d’Al-Andalous, passé sous silence le sort des esclaves blancs qui y travaillaient. Il est vrai que l’histoire de ces esclaves est moins facile à raconter que celle du Triangle d’Or, puisqu’elle décrit une réalité très différente de la propagande officielle qui oppose le monde musulman de la tolérance au monde chrétien de la haine.

Dans la pratique, comme l’a d’ailleurs raconté l’historien Jacques Heers, les esclaves qui étaient exportés dans l’Espagne islamique étaient des Saxons puis des Slaves (d’où leur nom d’ailleurs), qui suivaient des chemins commerciaux extrêmement structurés. Pour être utilisable, la main-d’oeuvre masculine devait être castrée.

Les conquérants musulmans n’ont tenté que très rarement des raids aussi loin de leurs bases et les esclaves slaves ne pouvaient être qu’objets de traite. Ceux de Bohême étaient régulièrement conduits à Prague, centre de castration pour les hommes, puis à Ratisbonne. Ceux des pays plus au nord, avec les Saxons faits prisonniers lors des campagnes de Charlemagne des années 780, furent expédiés vers les gros bourgs fortifiés de la route germanique pour finir sur le marché de Verdun. De là, on les menait à Lyon, autre grand carrefour pour ce négoce des captifs, puis à Arles et Narbonne et, enfin, vers les ports d’Espagne, du Maghreb ou, directement, de l’Orient.

Dans la sorte d’organisation internationale du travail qui existait en Europe au Moyen-Âge, certaines villes s’étaient donc spécialisées dans une opération morbide: la castration des esclaves mâles. Ceux-ci étaient généralement capturés par des chrétiens, émasculés par des juifs, et achetés par des musulmans.

Dans son ouvrage La Traite des Slaves : l’esclavage des Blancs du VIIIe au XVIIIe siècle, l’historien russe Skirda dresse une histoire détaillée du fait esclavagiste, et notamment de la castration des esclaves destinés au monde musulman, en particulier à Al-Andalous:

La castration des esclaves, mortelle dans plus de la moitié des cas en ces époques de médecine rudimentaire, répondait à la stratégie millénaire de l’islam qui a toujours utilisé la démographie comme une arme de guerre. La stérilisation des immigrés esclaves évitait la submersion démographique des fidèles d’Allah par des étrangers infidèles. Aussi n’y eut-il pas plus de problème noir que de problème slave en Arabie Saoudite ainsi que dans les autres Etats islamisés sur la longue durée. Les eunuques n’étaient pas seulement préposés à la garde des harems, ils étaient aussi employés comme soldats, ou comme gardes prétoriens du calife ou du sultan tels les saqalibas d’Al Andalus. On comprend dès lors – rareté obligeant du fait de la non-reproduction par les naissances et de la mortalité des esclaves-militaires à la guerre – la nécessité constante d’en renouveler le contingent.

On précisera que ce sont les Juifs qui étaient spécialisés dans la castration, parce qu’officiellement, l’Islam interdisait cette pratique…

Ces quelques détails suffisent à montrer, me semble-t-il, que le seul recours à l’esclavage dans le monde islamique d’Al-Andalous devrait susciter son rejet massif par tous les donneurs de leçons en matière de droits de l’homme.

La question de la persécution des Chrétiens

L’autre caractéristique d’Al-Andalous, dans l’historiographie officielle propagée par l’Éducation Nationale, est celle d’une tolérance des Musulmans au nom du statut des « dhimmis », traduit par protégés. D’où le mythe selon lequel les Musulmans auraient protégés les Chrétiens et les Juifs en Espagne, garantissant une paix et une tolérance religieuse que les Chrétiens seront incapables d’établir quelques siècles plus tard.

Ce mythe repose bien entendu sur un fantasme, dont on peut suivre la construction historique, par exemple à partir d’un article de 1978 qui participe à la grande oeuvre négationniste qui domine aujourd’hui l’histoire d’Al-Andalous. L’auteur de cet article présente de cette façon les révoltes de Chrétiens aux IXè et Xè siècles en Espagne:

Al-Andalous

On le voit, les scientifiques européens n’ont jamais ignoré les révoltes existant contre l’ordre islamique en Espagne et les persécutions menées contre le clergé catholique. Ils n’ignorent pas plus la pratique de la conversion de complaisance destinée à échapper au statut de dhimmi. Personne ne peut donc nier l’existence d’une persécution religieuse menée par les musulmans en Espagne. Mais… celle-ci ne correspond pas à la doctrine sous-jacente d’une gauche relativiste, pour qui, le mal, c’est le Blanc chrétien, qui relègue loin derrière lui toutes les autres formes de barbarie et de persécutions.

Donc, tout fait contredisant la doctrine officielle sera systématiquement amoindri, ou relativisé, ou passé sous silence au profit d’une seule vérité: Al-Andalous était plus tolérant et plus prospère que n’importe quel univers chrétien.

Al-Andalous et le grand remplacement

Là encore, les historiens officiels n’aiment pas dire quelle fut la réalité de l’implantation musulmane en Espagne. Contrairement aux affirmations officielles, d’une tolérance religieuse, l’histoire fut plutôt celle d’une destruction quasi-systématique des églises existantes lorsque les villes ou les villages résistaient à l’envahisseur, et celle de leur remplacement par des mosquées. Et contrairement aux idées reçues, l’Espagne n’est pas tombée d’un bloc dans l’escarcelle du monde musulman, mais la culture chrétienne y a longtemps résisté.

Le processus d’islamisation urbanistique des capitales andalouses, de même que l’arabisation et la conversion de la population à l’islam, se sont achevés vers la fin du xe siècle. Il restait encore à cette date des vestiges des édifices anciens à l’intérieur des villes comme Cordoue et Tolède. La mosquée connue aujourd’hui sous le nom du couvent de Santa Clara de Cordoue fut construite à la fin du xe siècle sur un terrain où se trouvaient les ruines d’un édifice romain tardif. (…)

C’est la nature même de la conquête de ces territoires (par les armes ou par la négociation, aboutissant à la signature de pactes) qui semble avoir dicté les modèles locaux d’islamisation. Les auteurs arabes expliquent que la conquête d’une ville par les armes aboutissait à la désacralisation de ses églises, cependant que la conquête obtenue par la négociation réservait une partie des sanctuaires locaux au culte chrétien. L’importance des villes a joué elle aussi, semble-t-il, un rôle important : en milieu rural, de nombreux endroits (villages, monastères ou palais) furent occupés de façon temporaire — l’archéologie datant les transformations des deux premiers siècles de présence islamique (viii – ixe siècle) —, mais ils furent ensuite abandonnés au profit des villes de fondation nouvelle (ce qui a facilité l’étude des vestiges). Le processus d’islamisation fut long et progressif, de sorte que les archéologues rencontrent de sérieuses difficultés pour identifier le changement des formes de vie et déterminer le passage d’une société chrétienne à une société musulmane.

Il est dommage de voir que l’histoire, qui devrait être uniquement préoccupée par la recherche des faits et de leur vérité, soit utilisée comme véhicule de propagande, par l’Education Nationale, pour diffuser les illusoires bienfaits du « vivre ensemble ».

Le voile, l’Islam, la CGT et les Lumières

Mais pourquoi les bouffeurs de curé invétérés sont-ils aussi bienveillants vis-à-vis de l’Islam, le pire opium du peuple qui existe? Si les sociétés occidentales subissent une défaite aujourd’hui, elle est d’abord dans cet abandon des Lumières qui consiste à combattre le catholicisme, mais à protéger l’Islam, pourtant issue du même livre.

L’Islam et la CGT, une histoire mal comprise

L’anarcho-syndicalisme, dont la CGT est issue, fut l’un des courants de pensée les plus athées, les plus anti-religieux, les plus anti-catholiques qui existent. Pourtant, quand je lis cet article du Parisien, je suis médusé:

Islam

Comment peut-on être déléguée syndicale CGT et porter le voile? Voilà un bel oxymore. Le syndicat qui a mené la lutte la plus rude contre l’Eglise catholique en soutenant, en coeur avec Karl Marx dans sa Critique de la Philosophie du droit de Hegel, l’idée que la religion était l’opium du peuple, désigne désormais comme déléguées des femmes voilées, symbole d’une obédience religieuse.

Quelle défaite intellectuelle a-t-il fallu pour que les suppôts de l’irréligion soient à ce point noyautés par les principes religieux?

Les musulmans, ces nouveaux prolétaires

Le mécanisme à l’oeuvre dans la bienveillance vis-à-vis de l’Islam au sein des milieux les plus anti-catholiques et les plus militants de l’athéisme est assez bien connu. Majoritairement, l’Islam est répandue dans ce qu’on pourrait appeler le « nouveau prolétariat ». On peut en effet assez facilement admettre l’hypothèse selon laquelle les prolétaires autochtones ont été, par l’immigration importante depuis les années 60, remplacés par allochtones.

Ce remplacement (mesurable et incontestable) des ouvriers français par des ouvriers étrangers n’est pas un phénomène nouveau. Dès la fin du XIXè siècle, les Flamands de Belgique venaient régulièrement oeuvrer dans le Nord de la France, avant que les Polonais et les Italiens ne peuplent massivement les mines de nos bassins houillers. L’arrivée d’immigrés musulmans a simplement continué ce mouvement, même si la différence d’obédience religieuse en a changé le visage.

Il n’en reste pas moins que le prolétariat ouvrier si cher aux marxistes est aujourd’hui majoritairement musulman. Cette novation est largement occultée dans les discours de gauche, ce qui est une erreur parce que l’Islam porte en elle une vision politique qui est lourde de conséquence dans le jeu syndical et social.

La CGT et l’élite ouvrière

Face à l’arrivée d’un prolétariat musulman, les relais habituels de la gauche ne fonctionnent plus. Par exemple, le Parti Communiste avait fondé une école des cadres qui permettait, à une époque, de forger une élite ouvrière. Cette école servait aussi à la CGT. Elle diffusait la doctrine marxiste, dont le principe, souvenons-nous, reposait sur l’émancipation du prolétaire par le combat contre la religion et l’accès au savoir.

Très longtemps, le poids de la « gauche de la gauche », comme on dirait aujourd’hui, s’est fondé sur cette capacité à élever l’Homme, à le libérer de ses chaînes par l’ouverture à l’autre. On peut, rétrospectivement, en penser beaucoup de mal (puisque la porte du savoir se fermait dès que la question des Droits de l’Homme dans le bloc communiste était abordée). Mais il est un fait que le communisme s’est longtemps pensé comme ayant structurellement besoin de forger une élite ouvrière détachée des préjugés religieux.

Cette ambition de créer une élite ouvrière manque cruellement aujourd’hui. Le prolétariat musulman manque de repères politiques, et en dehors de l’idéologie des Frères Musulmans, on ne voit guère vers qui elle peut se tourner.

Le comble du voile à l’université

Ce silence de la « gauche de la gauche » sur l’Islam et l’indispensable laïcisation des masses laborieuses qui y adhèrent crée un déséquilibre majeur dans le débat public. C’est par exemple un comble de voir Manuel Valls aujourd’hui plaider pour l’interdiction du voile à l’université.

Bien entendu qu’il faut interdire le voile à l’université (publique)… Comment peut-on imaginer que ces lieux où le savoir libre devrait triompher à chaque instant puisse être pollué par le port d’insignes religieux ostentatoires parmi les étudiants? Le fait que cette proposition émane de « la droite de la gauche » montre bien l’incapacité des marxistes historiques à faire vivre leur corpus doctrinal face aux problématiques contemporaines.

La France malade de sa gauche de la gauche

Et notre problème est là. La gauche de la gauche est sclérosée. Elle porte ses doctrines comme les anciens d’Austerlitz portaient leurs étendards: des souvenirs oui, de l’action, non. Pour les post-marxistes, le discours de Marx est un corps embaumé dans la naphtaline. Il est un objet de recueillement, figé une fois pour toutes, et qu’on ne peut plus toucher.

Cet immobilisme ouvre paradoxalement la porte à un puissant retour du religieux dans les classes populaires.

L’Islam, soeur ennemie de la laïcité?

Ce texte est la reprise de mon intervention du 9 décembre à l’Institut Goethe, à Paris

La relation de l’Islam à la laïcité est au moins aussi complexe que la relation des défenseurs de la laïcité à l’Islam. Il suffit de voir l’embarras de certains « laïcards » vis-à-vis de l’intégrisme musulman ou du terrorisme salafiste pour comprendre la difficulté de l’exercice. Autant la laïcité ne s’est embarrassée d’aucun détail pour mettre entre parenthèses l’église d’Occident, autant elle semble aussi tétanisée qu’une poule face à un couteau lorsqu’il s’agit d’Islam.

L’Islam et la laïcité posent le problème contemporain de la relation ambiguë qui se noue entre nos Etats-nations perdus dans des ensembles multilatéraux où l’Etat central est affaibli et l’émergence d’une conception politico-religieuse, l’Islam d’Occident, dont les valeurs sont au fond assez semblables.

L’Islam, l’Etat laïque et la modernité

Le mérite revient à Albert Hourani, dans son Arabic Thought in the Liberal Age, d’avoir montré comment la modernité dans le monde arabe s’est construite autour de l’Islam. Alors que l’Europe a largement tourné la page des anciens régimes en s’émancipant de la domination catholique au tournant du vingtième siècle, alors que l’Etat en Occident procède d’une sécularisation de la société, et très largement d’une désacralisation du destin collectif, le monde arabe a agi de façon exactement inverse, pour des raisons structurelles compréhensibles.

L’expansion arabe a toujours été indissociable de l’Islam. C’est par l’Islam que les peuples arabes ont conquis le monde médiéval et établi leur puissance. Même dans ses affirmations les moins religieuses, le nationalisme arabe a donc toujours reposé sur la certitude profonde que la grandeur arabe ne pouvait être acquise sans une référence religieuse, et même sans l’application plus ou moins assumée de la charia.

Il faut aller dans la Turquie de Mustafa Kemal pour assister à l’édification d’un Etat laïque qui proscrit le port du voile et construit une « muraille de Chine » entre la fonction publique et la fonction religieuse. Dans le monde arabe, domine au contraire l’idée que la décadence de la nation arabe depuis Saladin s’explique par un abandon de l’Islam, et que l’inversion historique ne peut se produire que par un retour à l’Islam. En ce sens, la modernité du monde arabe s’est largement pensée à travers l’Islam et non contre l’Islam, quand la modernité occidentale se pensait contre la religion et non par elle.

L’Islam et le caliphat

Dans cet ensemble qui prend sa forme moderne autour des années 1860-1880, le nationalisme arabe accorde une place particulière à l’éloge du caliphat, régime politique à caractère religieux où l’autorité est détenue au nom du prophète. Alors que le sultanat est revêtu d’une dimension politique désacralisée (mais pas laïque…), le caliphat procède d’un projet où la religion est au centre de la vie politique et de l’organisation de la cité.

L’appel au caliphat par l’Etat Islamique ne constitue donc pas, de ce point de vue, une anomalie historique ressuscitée par quelques illuminés. Il ne relève pas d’un obscurantisme imbécile. Il appartient à une longue tradition politique dans le monde arabe fondée sur l’idée que la restauration des principes islamiques est la seule façon de faire accéder les peuples arabes à la modernité. Ce petit rappel est indispensable pour bien saisir la place de Daesh dans la « géographie politique » du nationalisme arabe. Certains cherchent régulièrement à nous rassurer en soutenant que l’Etat Islamique n’appartient pas à l’Islam. Il en constitue pourtant une émanation très classique et naturelle.

L’Islam et le nationalisme laïque

Avec beaucoup de précision, Hourani montre comment, à partir des années 1900, des Chrétiens syriens ou irakiens donnent une impulsion forte à des doctrines laïques à l’origine du mouvement Baas, qui, dans les années 50, aura l’ambition de constituer une unité arabe sans référence explicite à l’Islam. En réalité, les racines historiques de ce mouvement sont très marginales dans l’espace nationaliste arabe qui prend forme au début du vingtième siècle. Les circonstances historiques, et notamment l’émergence du bloc soviétique, contemporain de la création de l’Etat d’Israël, vont favoriser le développement quasi-anormal de cette idéologie laïque.

L’arrivée de Nasser au pouvoir ouvre un cycle historique baasiste où l’Egypte, la Syrie et l’Irak, basculent dans une unité politique éphémère dont la principale caractéristique tient à la marginalisation de l’Islam en tant que doctrine politique. D’autres pays seront plus ou moins marqués par cette expérience sans être baasiste. C’est notamment le cas de la Tunisie, mais aussi de la Libye. La mort de Nasser en 1970 changera durablement la forme de ce mouvement panarabe, qui « s’enkyste » en Irak avec Saddam Hussein et en Syrie avec Hafez el-Assad.

L’ironie de l’histoire veut que, dans les années 70, le monde arabe soit alors dominé par des régimes laïques qui se présentent volontiers comme des non-alignés et globalement hostiles à l’Etat d’Israël. Ce dernier, qui multiplie les références religieuses dans son fonctionnement quotidien, bénéficie au contraire du soutien général de l’Occident, malgré les postures laïques qui y dominent. C’est le début d’une longue action à contre-temps, où les Occidentaux sécularisés vont favoriser les régimes religieux au Moyen-Orient, au détriment des régimes baasistes ou post-baasistes.

L’Islam et les rogue states

À la fin des années 80, la diplomatie américaine commence à forger la doctrine des rogue states, des Etats voyous, qui sont assez rapidement considérés comme les ennemis à abattre. Dans cette catégorie, les USA vont inscrire une série de régimes dont la plupart ont été abattus avec une détermination constante: l’Irak de Saddam Hussein, la Libye de Khadafi, ne sont plus que de lointains souvenirs. Si les Etats-Unis n’ont pu venir à bout ni de l’Iran ni de la Corée du Nord, ils ont en revanche porté le combat en Syrie.

De façon énigmatique, ce sont les régimes les plus laïques qui ont subi les foudres de la politique américaine, Iran mis à part. Cette particularité mérite quand même d’être soulignée. Une idée tenace laisse croire que, en particulier depuis le 11 septembre 2001, l’Amérique déteste l’Islam et combat cette religion avec une obstination confinant à l’islamophobie. L’examen de la réalité montre plutôt que le phénomène inverse se produit sans discontinuer: hormis l’invasion de l’Afghanistan, la politique américaine a surtout visé à déstabiliser des régimes laïques qui combattaient les mouvements islamistes. C’est le cas en Irak, en Libye ou en Syrie, mais aussi en Egypte où un « printemps » encore bien confus a permis l’éphémère victoire des Frères à des élections démocratiques.

L’Islam et le suivisme français

Alors que la France héberge la plus importante communauté musulmane d’Europe, les références nombreuses à la laïcité n’ont pas empêché notre politique étrangère de se détourner de ses alliés traditionnels (notamment le régime d’Assad en Syrie) pour suivre une diplomatie américaine de plus en plus hasardeuse et destructrice. Il faut, dans ce paysage désolant, tirer un coup de chapeau rétrospectif à Jacques Chirac et Dominique de Villepin pour avoir refusé l’alliance occidentale suicidaire en Irak. L’obsession de la destruction de Saddam Hussein laissera un amer souvenir dans l’Histoire.

Toujours est-il que la France est la plus exposée au risque de radicalisation islamiste en Europe, et qu’elle a partout fait le choix de soutenir des mouvements islamistes contre les régimes laïques avec lesquelles elle était alliée. Cette absurdité dont Nicolas Sarkozy a constitué une sorte de parangon ou de Bouvard et Pécuchet s’est traduite par une intervention en Libye qui a semé le chaos, puis par des manoeuvres de déstabilisation en Syrie qui ont nourri des mouvements salafistes comme Daesh.

Ce suicide organisé a débouché sur les attentats du 13 novembre dont nous payons aujourd’hui encore le prix fort.

L’Islam et l’Arabie Saoudite

Au coeur de cette politique, on trouve bien évidemment l’argent du pétrole qui se répand sur les pays occidentaux selon des procédés loin de la transparence digne de notre ambition démocratique. Dans cet ensemble, l’Arabie Saoudite tient une place majeure, dans la mesure où elle est la puissante dominante la plus active dans la forgerie du mythe salafiste sunnite. Là encore, il est fascinant de voir comment les Occidentaux prétendument laïques se sont rangés sans discernement derrière un projet politique aux antipodes de leurs valeurs.

Et c’est bien aujourd’hui le handicap auquel nous devons faire face: notre prétendue lutte pour la démocratie en Libye ou en Irak cache un projet bien plus inquiétant que tous les soutiens du monde à Saddam Hussein ou à Kadhafi. Ce projet s’appelle le caliphat islamique qui a poussé comme un champignon au pied de l’arbre militaire américain. Il est en quelque sorte la créature monstrueuse du Frankenstein saoudien.

L’Islam et le suicide de l’Occident

Les attentats du 13 novembre constituent probablement la fin d’un cycle de près de quarante ans. Les meurtres de masse portés sur notre sol par des combattants français ou francophones sous le drapeau du caliphat montrent l’absurde finalité de notre politique étrangère pro-sunnite. En réalité, nous nourrissons le serpent qui cherche à nous tuer de la façon la plus aveugle qui soit. Si nous fonctionnions comme de vraies démocraties, les responsables politiques de cette aberration auraient démissionné et cédé la place à une nouvelle équipe déterminée à renverser la règle du jeu.

Manifestement, cette conclusion n’est pas encore tirée et notre politique étrangère semble conduite par un Etat profond qui refuse d’admettre l’évidence et maintient des options qui sèment le chaos dans nos rues, au mépris de nos valeurs traditionnelles.

En attendant le retour de la France au bon sens historique, nous pouvons simplement constater la relative solidarité qui unit les communautés musulmanes d’Europe avec l’Etat Islamique. L’analyse du mode opératoire du 13 novembre montre par exemple les nombreux soutiens dont les terroristes ont bénéficié dans ces communautés. Qu’il s’agisse de Charlie Hebdo ou du Bataclan, les victimes ne sont pas tombées sous les balles de loups solitaires, mais sous celles de tueurs épaulés par un important réseau de soutiens locaux.

L’Islam et l’ambiguïté des laïcards

Face à ces évidences, de nombreux laïcards continuent le combat pour soutenir les vieilles lunes qui dégradent le climat intérieur de nos pays. Outre que certains adoreraient voir interdite la mention du caractère islamiste de ces attentats, c’est à une subversion plus sourde que nous sommes soumis, qui passe notamment par le discours selon lequel les auteurs français d’attentats contre des Français seraient en réalité des victimes innocentes de notre société en proie aux ravages d’un libéralisme triomphant.

Ce sophisme n’est pas aussi incohérent qu’il n’y paraît, mais il faut reconstituer les parties manquantes du puzzle pour le comprendre. La conception de l’Etat en vigueur dans le caliphat repose en effet sur deux notions fortes. Premièrement, le caliphat est un Etat politiquement faible, décentralisé, affinitaire, régionaliste en quelque sorte. Deuxièmement, et conformément à une tradition nationaliste arabe forte, il est très préoccupé par les politiques sociales. Cette importance explique d’ailleurs le succès de mouvements chiites comme le Hezbollah, là où le Fatah palestinien avait abandonné le champ de la solidarité.

Pour des laïcards occidentaux, adorateurs des langues régionales et de la « solidarité » à tout-va, la physionomie du caliphat est moins dérangeante que l’Etat prétendument libéral. C’est pourquoi tant de contempteurs de « l’atomisation des relations sociales » en Europe, du fait du « libéralisme », ont tant de mal à critiquer l’Islam radical: celui-ci incarne à de nombreux égards la réussite d’un projet dont certains aspects leur conviennent parfaitement.

Face à l’Islam, un nouvel édit de Nantes

Face à ces inquiétantes évolutions où une part importante de la gauche « régionale » pourrait rapidement se laisser tenter la tentation de la « soumission » décrite par Houellebecq (que nous pourrions traduire par plutôt musulman que mort), il reste à nous forger une doctrine de la laïcité adaptée à notre temps, c’est-à-dire capable d’endiguer l’actuelle croissance exponentielle du voile dans nos banlieues. Là encore, si nos élites sortaient de leurs beaux quartiers, elles constateraient l’ampleur du phénomène que rien n’a probablement égalé depuis la christianisation des faubourgs de Rome avant Constantin.

Il est désormais urgent de promulguer un nouvel édit de Nantes, loin des inquiétants projets de Badinter qui font le lit d’une affirmation religieuse impossible à gérer. Mais pour ce projet, qui a encore de la volonté en France?

 

 

Collège: faut-il enseigner l’histoire religieuse?

Le collège et ses nouveaux programmes continuent à être au centre d’une polémique très symptomatique de la place tenue par l’école dans la société française aujourd’hui. L’enseignement de l’Islam constitue un important facteur de blocage dans l’opinion publique. Au-delà des explications embrouillées et passablement fausses de l’Education Nationale, une vraie question se pose: pourquoi ne pas instaurer un cours d’histoire religieuse en bonne et due forme au collège?

Quelques désinformations officielles

Pour désamorcer la polémique sur l’enseignement de l’Islam, le ministère de l’Education Nationale a avancé quelques arguments qui ne paraissent pas très sérieux, répercutés notamment sur le site du Huffington Post.

Premier argument:

le CSP [Conseil Supérieur des Programmes] préconise un enseignement obligatoire des « débuts du christianisme » et des « débuts du judaïsme » dès la sixième. En clair, l’islam n’est pas privilégié au détriment du christianisme.

Oh! le vilain argument sous la ceinture! En réalité, le programme de l’année de 6è prévoit ceci:

Collège

 

 

Les débuts du christianisme, comme les débuts du judaïsme, font donc bien l’objet d’un thème parmi d’autres. Mais on remarquera que l’enseignement porte sur « les débuts » et est présenté avec la réserves méthodologiques suivantes:

Toujours dans le souci de distinguer histoire et fiction et par l’importance accordée durant l’année de Sixième à l’histoire du fait religieux, l’élève a l’occasion de confronter à plusieurs reprises faits historiques et croyances. L’étude des faits religieux les ancre systématiquement dans leurs contextes culturel et géopolitique. L’étude de la préhistoire, thème mobilisateur pour des élèves de 6ème, permet d’établir, en dialogue avec d’autres champs disciplinaires, des faits scientifiques, avant la découverte des mythes polythéistes et des récits sur les origines du monde et de l’humanité proposés par les religions monothéistes.

Le ton est donné: les débuts du christianisme doivent servir à démonter les « croyances » et les « mythes polythéistes » au profit des faits historiques. Bien entendu, il faut ancrer les « faits religieux » dans « leurs contextes » et ne surtout pas les étudier par eux-mêmes.

Sur l’enseignement en 5è (qui s’ouvre sur l’Islam), le programme affirme en revanche:

L’élève s’interroge sur le rapport des Européens au monde, les contacts entre civilisations, les décloisonnements et les connexions entre sociétés (tous ces aspects pouvant être analysés dans le cadre de l’histoire globale). L’histoire du fait religieux, abordée au cours de l’année de sixième, est complétée et approfondie et permet à l’élève de mieux situer et comprendre les débats actuels.

On comprend bien que l’enseignement de « l’Islam : débuts, expansion, sociétés et cultures » vise ici plutôt à interroger le rapport des Européens avec le monde musulman et met curieusement beaucoup moins l’accent sur les « croyances » et les « mythes » replacés dans « leurs contextes ».

Comparer un enseignement à charge en 6è (en fin d’année, si on a le temps) avec un thème beaucoup plus neutre en 5è et positionné en tête de gondole n’est pas exactement la même chose, on en conviendra. S’il n’est pas correct de parler de « privilège » accordé à l’Islam, on se demande pourquoi le programme ne comporte pas beaucoup plus simplement un thème appelé « le début des religions monothéistes » où les prescriptions officielles mettraient tout le monde sur le même plan.

Second argument:

De plus, prévient le président du CSP Michel Lussault, les élèves de 5ème reviendront forcément sur le christianisme au Moyen-Age dans le cadre de l’étude du thème général (Société, Église et pouvoir politique dans l’Occident chrétien‐XIe/XVe siècles) qui lui est obligatoire. « Il serait difficile d’aborder ces thèmes sans évoquer la relation des pouvoirs nationaux avec l’Eglise », assure le président du CSP, effaré par les « mensonges délibérés [proférés] pour des raisons idéologiques et politiciennes ».

On se demande ici qui est l’idéologue et le politicien.

D’abord, l’argument est mensonger: le programme permet en effet de ne jamais aborder la question chrétienne au sens propre durant l’année scolaire. Les seuls autres thèmes obligatoires seront: la construction du Royaume de France et l’affirmation du pouvoir royal (Xe‐XVe siècles) et l’émergence du roi absolu. Soutenir que, à cette occasion, les enseignants seront forcés d’évoquer le christianisme est évidemment une imposture. L’enseignant évoquera peut-être le rôle politique de l’Eglise, mais confondre le christianisme et la question de l’Eglise en France dans un monde césaro-papiste est un raccourci curieux.

C’est ici que l’argumentation est malhonnête: l’enjeu du programme est de réduire le christianisme à une idéologie politique et de l’enseigner en tant que tel. Personnellement, je peux l’imaginer, mais alors ne reprochons à ceux qui dénoncent la manoeuvre d’être des idéologues et des politiciens.

Mais pourquoi ne pas enseigner l’histoire religieuse en tant que telle?

Tout ceci pose une question simple: pourquoi ne pas choisir de percer l’abcès de l’enseignement religieux, et tout au moins de l’histoire religieuse au collège? Il serait beaucoup plus simple et beaucoup plus équitable (et beaucoup moins polémique) d’accorder une place comparable au fait religieux en 6è ou en 5è. En imaginant que les programmes ne sont pas guidés par l’intention malicieuse de discréditer le christianisme et de « soigner » l’Islam (de façon très aléatoire d’ailleurs), la façon la plus simple de régler le problème resterait de réserver un trimestre à l’apprentissage de l’histoire religieuse.

Pour y parvenir, il faudrait lever le tabou qui bloque la communauté éducative aujourd’hui: celui d’une vision étroite de la laïcité qui oblige à stigmatiser tout discours sur le christianisme au sein de l’école républicaine. Tant que ce blocage existera, l’école peinera à intégrer de façon satisfaisante l’enseignement des autres histoires religieuses que la nôtre.

Pour parvenir à cette fin, la meilleure solution serait de sortir l’enseignement de l’histoire (ou tout au moins ses grands principes et ses objectifs) du huis clos pédagogiste pour en faire une question de la nation tout entière.

 

Todd et la fin du monde de 1945

Emmanuel Todd présentait ce matin, sur France Inter, son prochain livre sur la réaction française à l’attentat de Charlie Hebdo. Ce fut une merveilleuse tranche de rire, puisque, agacé par les piques de Patrick Cohen toujours aussi gendarme de la pensée unique, Todd a menacé de quitter le plateau.

Son livre ne manque pourtant pas d’intérêt. Il se fonde sur une comparaison entre les manifestations du 11 janvier et la carte de la réaction catholique française au projet républicain. La méthode est utile: elle parcourt plusieurs siècles d’histoire de France pour expliquer la vie politique contemporaine.

Emmanuel Todd : « Ce qui m’inquiète le plus, c… par franceinter

Le monde de 1945 est bien mort

 

On pensera ce qu’on voudra de la thèse générale d’Emmanuel Todd, surtout préoccupé, de son propre aveu, par le montée de l’antisémitisme (et ce n’est pas le moindre de ses paradoxes que de consacrer un livre à la réaction contre l’Islam pour se soucier d’abord de l’antisémitisme). Il est en revanche intéressant de voir qu’une analyse politique ne peut plus aujourd’hui se contenter de l’année 1945 comme borne historique pour expliquer le monde contemporain. Pour comprendre la France, il faut désormais interroger ses racines séculaires, voire millénaires. C’est cet héritage-là qui nous domine.

L’évolution mérite d’être notée. Le poids du Conseil National de la Résistance est de plus en plus fragile, et obscurément la France se cherche des racines et des modèles plus lointains que ceux hérités de l’immédiat après-guerre.

Israël, l’autre Baltimore

Cet effacement de l’immédiat après-guerre ne touche pas que la France. Les manifestations en Israël donnent un autre signal de rupture avec une époque. La communauté éthiopienne juive y manifeste violemment après l’agression dont un soldat issu de ses rangs a fait l’objet de la part de policiers israéliens.

Des voix s’élèvent en Israël pour dénoncer le racisme ambiant dans le pays. Qu’un pays né d’une réaction internationale forte à l’antisémitisme et à la Shoah se pose ouvertement des questions sur sa capacité à reproduire des comportements dont ses fondateurs ont souffert illustre bien la crise morale qui touche la planète.

Les raisonnements qui avaient valu en 1945 ont perdu leur sens, et c’est probablement un autre jeu qu’il faudra abattre dans les années à venir. Mais à partir de quel fait déclencheur?

 

Rentrée scolaire: l’école laïque et le déclassement social

En ce jour de rentrée scolaire, voici le texte d’une conférence que j’ai récemment prononcée au Grand Orient de France sur l’école laïque.

Face aux multiples débats qui agitent l’espace public autour de la laïcité – et je pense particulièrement aux débats sur le port du voile à l’école ou dans les crèches privées, il m’a paru utile de revenir à la question initiale de la laïcité et de son sens.

Aujourd’hui, la question laïque est très largement abordée dans une logique frontale: les adversaires du voile, qui sont majoritaires en France, privilégient le recours à la loi pour limiter au maximum le port du voile dans la vie quotidienne. Au-delà du problème ponctuel, mais révélateur, du voile, c’est la laïcité elle-même qui est en phase de raidissement et de crispation. L’utilisation de ce thème par le Front National montre bien comment la notion de laïcité est devenue, avec le temps, l’un des points centraux du corpus collectif français.

À rebours de cette logique frontale, il m’a semblé séduisant d’aborder la question laïque aujourd’hui dans une démarche phénoménologique de variation eidétique, comme disait Husserl. La variation éidétique, c’est la recherche du sens originel du concept, en multipliant les points de vue sur celui-ci, et en reconstituant son histoire et son développement dans l’ordre public français.

Par souci de clarté, il m’a semblé propice de mettre en abîme la naissance de la laïcité en France avec son état actuel pour forcer le trait et donner plus de vigueur au point de vue. Cette opposition a quelque chose de schématique que vous n’hésiterez pas à modérer. Elle a le mérite de faire résonner le débat actuel avec les termes dans lesquels il s’est posé il y a 130 ans. Cette opposition me permettra de formuler quelques observations sur ce que pourrait être une sortie de crise pour les défenseurs de la laïcité aujourd’hui.

Le sens de la laïcité dans la IIIè République

Je voudrais donc commencer cette réflexion en revenant au sens initial de ce que fut la laïcité dans l’esprit de ses promoteurs, durant les premières années de la IIIè République.

Ceux-ci sont assez nombreux: on y trouve Jules Ferry et Ferdinand Buisson, bien entendu, mais aussi une multiplicité de personnalités qui ont toutes, à leur manière, marqué le déploiement de la laïcité dans le corpus juridique français. Tous ces esprits différents avaient une vision commune, qui est la définition proprement dite de la laïcité: la religion est une affaire privée, qui ne peut être traitée par l’Etat.

De façon tout à fait symptomatique pour le sujet qui nous occupe, les fondateurs de la laïcité ont concentré leurs efforts sur la mise en place d’une école laïque. Chronologiquement, la séparation de l’Eglise et de l’Etat n’est venue que trente ans plus tard. La question du traitement du clergé séculier leur est apparue au fond comme beaucoup moins prioritaire que la formation laïque de la jeunesse.

Le texte le plus éclairant sur les enjeux de l’école laïque est sans doute la circulaire du 17 novembre 1883 où Jules Ferry pose ainsi le problème de la loi qui porte aujourd’hui son nom: « La loi du 28 mars se caractérise par deux dispositions qui se complètent sans se contredire: d’une part, elle met en dehors du programme obligatoire l’enseignement de tout dogme particulier; d’autre part, elle y place au premier rang l’enseignement moral et civique. L’instruction religieuse appartient aux familles et à l’Église, l’instruction morale à l’école. Le législateur n’a donc pas entendu faire une œuvre purement négative. Sans doute il a eu pour premier objet de séparer l’école de l’Église, d’assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves, de distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus: celui des croyances, qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances, qui sont communes et indispensables à tous, de l’aveu de tous.»

Dans cette circulaire célèbre, Jules Ferry distingue bien l’idée fondamentale de la laïcité: l’enseignement religieux, la transmission du dogme, sont une affaire privée, une responsabilité des familles. L’école publique est au contraire l’espace d’une morale laïque, fondée sur la liberté de conscience. D’un côté les croyances privées, de l’autre les connaissances publiques. D’un côté, l’espace intime de la conviction religieuse, de l’autre côté l’espace ouvert et public de la laïcité.

Historiquement, la laïcité – chacun le sait ici – s’est construite sur cette ligne de fracture et n’en est en réalité jamais sortie. Autrement dit, l’idée selon laquelle la laïcité exprimerait une forme d’athéisme, de matérialisme ou de refus de la transcendance est une interprétation extrêmement cavalière, qui ne reflète pas le tronc commun du programme laïque au début de la Troisième République. Cela ne signifie pas que les promoteurs de la laïcité en France fussent déistes, ni que parmi eux ne figurassent pas des matérialistes convaincus. Mais l’équilibre laïque sur lequel l’école de la République s’est construit n’avait pas intégré cet engagement philosophique. Il se limitait, au fond, à le renvoyer dans la sphère privée et à garantir la neutralité de l’Etat sur ce sujet.

Pour bien comprendre le sens de cet équilibre, trois circonstances historiques méritent d’être relevées, car elles éclairent la façon dont la question de la laïcité se posait à l’opinion publique au tournant des années 1880.

Les circonstances historiques de la laïcité

Premier élément essentiel: les Républicains étaient minoritaires à cette époque, et les deux précédentes expériences républicaines en France (la République révolutionnaire et l’aventure de 1848) avaient toutes deux sombré dans un épisode autoritaire, après des rebondissements de nature à effrayer les adeptes de l’ordre bourgeois.

Sans surprise, aux premières élections organisées après la chute de l’Empire, l’Assemblée était dominée par les monarchistes et les défenseurs de la République conduits par Gambetta étaient en position minoritaire. En 1873, les monarchistes évincent Adolphe Thiers, tenté par une alliance avec les républicains modérés. Le maréchal Mac-Mahon est nommé président de l’exécutif et Albert de Broglie prend la présidence du conseil.

Voici ce qu’Albert de Broglie déclare à propos de l’école: « Le jour où l’Etat n’aura aucun rapport avec une idée religieuse; le jour où il aura renoncé à savoir si la société est gouvernée par une Providence, si les hommes sont responsables de leurs actions, si l’âme est distincte du corps ou retourne à la matière; le jour où il aura renoncé à avoir une opinion sur toutes ces questions, je lui demanderai, avant tout, de ne pas enseigner la jeunesse.»

Albert de Broglie exprime ici la doctrine des conservateurs monarchistes: la religion monothéiste est le pilier de la cohésion du régime. L’espace naturel de son déploiement est l’école. Pour consolider l’attachement des Français à la monarchie, il faut une école confiée à l’Eglise, où l’enseignement sera forcément fondé sur une reconnaissance de la Providence.

Cette première circonstance est capitale pour comprendre la place que la laïcité occupe dans l’écosystème idéologique français aujourd’hui. Face à un pays dominé par les monarchistes, dont le principal véhicule d’expression idéologique est l’école confessionnelle, les Républicains décident d’investir durablement dans la fabrique d’un régime qui pourra s’appuyer sur une autre école, sur une école où les futurs citoyens recevront les rudiments d’une morale républicaine.

L’école laïque, école d’une nouvelle élite

Deuxième circonstance-clé pour comprendre comment la laïcité s’est imposée comme une pierre angulaire de l’édifice républicain: le catholicisme était l’idéologie dominante dans les élites françaises de 1880.

Sur ce point, je voudrais citer le discours lui aussi célèbre de Léon Gambetta du 4 mai 1877, dans lequel il prononce cette phrase légendaire: «le cléricalisme, voilà l’ennemi». Ce jour-là, Gambetta dit aussi: «le mal clérical s’est infiltré profondément dans ce que l’on appelle les classes dirigeantes du pays; c’est que ceux qui le répandent et le prolongent ont pris si bien soin, depuis vingt ans, soit dans les écoles qui préparent aux administrations publiques, soit dans ces administrations, soit dans les sphères gouvernementales proprement dites, de faire pénétrer non seulement leur esprit, mais leurs créatures que, aujourd’hui, ils ont presque toujours, sinon la connivence, au moins la complaisance d’un grand nombre de fonctionnaires de l’Etat».

Dans l’esprit des républicains, en réaction à la domination monarchiste et catholique sur les élites, une grande oeuvre doit être entreprise pour consolider la république qui peine à émerger face à une majorité monarchiste: la création d’une élite républicaine, d’une classe dirigeante attachée à l’idéal républicain. De façon très révélatrice, Gambetta signale la proximité des fonctionnaires avec le catholicisme à l’époque. Pour les républicains, la prise en main de l’appareil d’Etat constituera un enjeu essentiel qui annonce déjà l’affaire des petites fiches et les luttes à venir autour de la formation des élites administratives.

L’école laïque au secours des classes moyennes

Dans ce paysage rapidement brossé d’un régime tenté par le retour à la monarchie, dominé par une élite monarchiste formée dans des écoles confessionnelles, les Républicains comprennent qu’ils disposent d’un terreau naturel, qui est la troisième circonstance-clé qui explique l’émergence de l’école laïque: la question sociale et l’appel à ce que Gambetta appelait les «couches nouvelles».

Sur la question sociale au tournant des années 1880, je voudrais citer ce grand député monarchiste qui incarne la catholicisme social, Albert de Mun. Dans son discours à l’Assemblée Nationale du 25 janvier 1884, il déclare: «on a livré sans mesure à l’atelier la femme et son enfant avec elle, et partout où on l’a fait, on a compromis la famille et troublé le foyer.»

Le paysage social offert par la France en pleine phase d’industrialisation est alors déplorable, et même sur les bancs conservateurs, les dégâts causés par une industrialisation sauvage sont une préoccupation. Les Républicains comprennent alors que les victimes de cette industrialisation sauvage vont devenir les plus fidèles alliés du régime nouveau, pour peu que ce régime les aide à améliorer leur condition.

Dans cet objectif, la création de l’école laïque, gratuite, obligatoire, s’impose comme le vecteur naturel de la république de demain.

Le ministre de l’Instruction Publique Paul Bert déclare par exemple, le 4 décembre 1880: « Faut-il redire combien l’instruction publique est cause de prospérité matérielle et morale pour la société? (…) faut-il répéter que la richesse sociale augmente avec l’instruction; que la criminalité diminue avec l’instruction; qu’un homme ignorant non seulement est frappé d’infériorité personnelle, mais qu’il devient ou peut devenir, pour l’intérêt social, une charge et un danger?»

La doctrine républicaine est alors clairement dominée par l’idée que l’école laïque, c’est la promesse d’une promotion sociale et d’une amélioration de la condition pour les plus démunis.

Il n’est peut-être pas inutile ici de rappeler quelques prises de position de Paul Bert pour éclairer les termes du débat de l’époque. Certains pourraient en effet avoir la tentation de confondre l’ambition des républicains avec une volonté d’assurer une égalité universelle des chances pour tous. Or il semble tout de même plus juste de situer la stratégie républicaine vis-à-vis de l’école dans celle d’un conservatisme éclairé: garantir la promotion sociale et matérielle des victimes de l’industrialisation, certes, mais pas l’égalité.

Membre de la Société d’Anthropologie de Paris, Paul Bert, ministre républicain de l’Instruction Publique, avait par exemple écrit: «Tous les hommes ne sont pas identiques à ceux de ce pays-ci. Déjà, dans notre petit village, il y a des blonds et des bruns qui sont assez différents les uns des autres. Vous savez qu’un Flamand, grand et blond, ressemble encore moins à un provençal, petit et très brun. Un Allemand et un Italien sont encore plus dissemblables. Mais enfin, tous les peuples de notre Europe ont la peau blanchâtre comme la nôtre, la figure régulière, le nez droit, la mâchoire d’aplomb, les cheveux plats mais souples, ou même ondulés. Au contraire les Chinois ont la peau jaunâtre, les cheveux plats, durs et noirs, les yeux obliques, les dents saillantes. Les Nègres ont la peau noire, les cheveux frisés comme de la laine, les mâchoires en avant, le nez épaté; ils sont bien moins intelligents que les Chinois, et surtout que les Blancs.»

Cette citation est tout de même tirée d’un traité écrit par Paul Bert en 1883, c’est-à-dire juste après son passage au ministère de l’Instruction Publique. Elle montre bien l’écart qui sépare l’école publique et l’attachement à des valeurs humanistes universelles.

Quand les républicains créent l’école laïque, ils ne posent pas la première pierre d’un système où les esprits seraient émancipés et égalisés face au savoir. Ils bâtissent un ordre social nouveau, avec une promesse implicite: le système favorisera la promotion sociale des couches populaires frappées par la crise de l’industrialisation. En contre-partie, les républicains tablent sur un ancrage des futures classes moyennes dans le nouveau régime.

Au fond, les républicains se proposent, en 1880, de fabriquer des classes moyennes républicaines et c’est ce projet-là qui ancre la République dans les esprits et permet de fabriquer pendant les 60 années suivantes des majorités républicaines. Face à une classe dominante catholique et monarchiste, l’école laïque a une fonction sociale décisive: améliorer le sort des couches populaires et les transformer en fer de lance d’une vision nouvelle de la société où la religion est renvoyée à la sphère privée.

Il me semble essentiel à ce stade de notre réflexion de retenir un point majeur: l’école laïque s’est construite pour les milieux populaires, et certainement pas contre eux. Elle était vis-à-vis d’eux porteuse d’une promesse d’amélioration matérielle et morale qui a permis son appropriation par les milieux populaires.

Quelle promesse de l’école laïque aujourd’hui?

Ce point de conclusion constituera aussi le début de la seconde étape de ma réflexion. Il y a cent trente ans, l’école de la République était porteuse d’une promesse pour les milieux populaires. Qu’en est-il aujourd’hui de cette promesse? Et comment comprendre la place de la laïcité vis-à-vis d’elle?

Parlons de la promesse d’abord, et confrontons-la aux dures réalités statistiques qui ravagent notre école depuis vingt-cinq ans, c’est-à-dire par-delà le clivage droite-gauche.

Les sources statistiques ne manquent pas pour mesurer le désastre éducatif qui frappe la France. Par exemple, une étude publiée en décembre 2012 par le ministère de l’Education Nationale analyse les difficultés de lecture depuis 1997 parmi les élèves entrant en 6è. En 1997, 15% de ces élèves présentaient des difficultés de lecture. Cette proportion est montée à 19% en 2007. Elle atteint 31% en zone d’éducation prioritaire. Autrement dit, un tiers des enfants entrant en 6è en zone d’éducation prioritaire présentait, en 2007, des difficultés de lecture.

Selon la même étude, sur l’ensemble de la population étudiée, un tiers des élèves avait des difficultés à comprendre les énoncés. Cette donnée est d’ailleurs très largement corroborée par l’étude PISA menée par l’OCDE.

Pour les milieux populaires, cette réalité frappe durement. L’analyse des résultats au baccalauréat permet de mesurer l’étendue du problème. Rappelons qu’en 1995, 492.000 élèves avaient décroché le baccalauréat. Ils ont été 607.000 en 2012, soit 115.000 de plus. Durant ce même laps de temps, le baccalauréat général a gagné 7.000 lauréats, passant de 287.000 à 294.000 élèves. Par honnêteté statistique, il faut préciser qu’en 2011, le nombre de bacheliers généraux était descendu à 283.800 lauréats. Autrement dit, alors que le nombre de bacheliers ne cesse d’augmenter en France, en 2011 le nombre de bacheliers généraux était inférieur au volume de 1995.

Globalement, alors que 58% des bacheliers de 1995 décrochaient un baccalauréat général, cette proportion était descendue à 48% en 2012.

Si l’on reprend ce raisonnement en flux, les chiffres sont évidemment beaucoup plus affolants. Sur les 115.000 nouveaux bacheliers gagnés en 15 ans, 6% décrochent un baccalauréat général. Autrement dit, depuis 1995, l’augmentation du nombre de bacheliers dans une classe d’âge est essentiellement pilotée par le baccalauréat professionnel, dont les effectifs ont triplé durant cette période.

Facialement, la massification de l’école à laquelle nous assistons depuis près de 20 ans se traduit donc par une dégradation très profonde de l’accès des milieux populaires aux études générales. Dans une certaine mesure, et de façon provocatrice, la massification de l’école est l’une des manifestations les plus virulentes de la réaction nobiliaire à laquelle nous assistons en France de façon continue depuis le début des années 2000.

Les statistiques d’accès aux grandes écoles et très grandes écoles permettent d’illustrer ce phénomène de réaction nobiliaire, c’est-à-dire de rétrécissement d’accès aux élites, qui crispe la société française depuis maintenant plusieurs décennies. Je me réfère ici à l’excellente étude publiée par l’INSEE en 2003, menée par les sociologues Vanessa Albouy et Thomas Wanecq.

Ceux-ci ont analysé l’origine sociologique des lauréats des grandes et des très grandes écoles sur plus d’une cinquantaine d’années. Les résultats de leur étude sont éloquents. Ainsi, pour les générations nées entre 1919 et 1928, les enfants issus des milieux populaires avaient 52 fois moins de chances que les enfants nés des classes les plus aisées d’accéder à une très grande école. Cette distorsion s’était réduite de moitié pour la génération née entre 1939 et 1948. Dans cette cohorte, les enfants des milieux populaires étaient parvenus à 23 fois moins de chance seulement d’accéder à une très grande école. Cette proportion est restée globalement stable pendant une période de vingt ans. En revanche, la génération née entre 1959 et 1968 a connu le retournement nobiliaire: les enfants de milieux populaires de cette génération avaient 40 fois moins de chance d’accéder à ces très grandes écoles. Autrement dit, en l’espace de dix ans, le travail d’ouverture sociale réalisé après la guerre s’était évanoui.

Comment interpréter ces chiffres? La Seconde Guerre Mondiale et les Trente Glorieuses ont produit un profond appel d’air, qui a duré une vingtaine d’années, dans la constitution des élites françaises. Dès la fin des années 50, cet appel d’air se restreint, et la France entre dans une phase de réaction nobiliaire. L’égalité des chances est en recul fort, et l’ascenseur social s’interrompt brutalement. Depuis ce tournant des années 60, l’école laïque entre dans une phase de massification, qui permet de repousser les procédures formelles de sélection sociale à des phases plus tardives du cursus scolaire. Ces procédures sont moins apparentes, mais elles continuent et plus que jamais agissent avec vivacité.

Les conséquences de cette réaction nobiliaire sont assez simples à percevoir: l’école laïque ne tient plus sa promesse originelle d’amélioration matérielle et morale à destination des couches populaires. Elle s’est transformée en outil de sélection, qui vise à légitimer la position de subordination des milieux populaires. D’une certaine façon, l’école laïque est devenue un instrument des classes dominantes pour figer un ordre social sans espoir d’y échapper.

Dans ce panorama d’une éducation nationale qui est devenue un puissant outil de sélection sociale, comment comprendre la place de la laïcité? Et évidemment, en posant cette question, c’est la place de l’islam face à la laïcité qui est soulevée.

Islam et école laïque

Rappelons d’abord quelques éléments de contexte. Selon le ministère de l’Intérieur, la France compterait environ 5 millions de musulmans. Cette communauté est largement issue de l’immigration méditerranéenne que la France a connue après la guerre d’Algérie. Après une longue phase d’occultation, les membres de cette communauté revendiquent aujourd’hui le droit à la liberté religieuse, ce qui commence très largement par la construction de lieux de culte.

Dans le même temps, beaucoup de musulmans assument ouvertement leur appartenance religieuse, et c’est le port du voile qui pose problème. La première jurisprudence du Conseil d’Etat sur ce sujet date de 1989. Et, à l’occasion du centenaire de la loi de séparation, le Conseil d’Etat a consacré un rapport entier au sujet de la laïcité, en s’attardant de façon utile si la question de l’islam en France.

Pour mémoire, la doctrine globale du Conseil d’Etat est rappelée dans cette phrase: «la liberté religieuse n’exclut pas que la manifestation des convictions religieuses fasse l’objet de limitations, dès lors que le respect de l’ordre public ou la neutralité du service public l’exigeraient.» Cette phrase résume assez bien la façon dont le voile interroge la laïcité en France: une femme qui porte le voile, notamment à l’école, fait-elle de sa liberté religieuse une manifestation qui trouble l’ordre public ou la neutralité du service public?

Chacun mesure bien la dimension éminemment subjective de cette question, et le désarroi des pouvoirs publics, comme de la communauté humaniste en France, face à un problème relativement inattendu: la volonté individuelle exprimée par des femmes de revêtir un insigne prescrit par le Coran. Cette aspiration fortement marquée est fréquemment perçue d’abord comme un échec de l’émancipation féminine, ensuite comme un échec de l’idéal éducatif au sens large. Celui-ci avait vocation à libérer les individus de ses besoins religieux, et brutalement, on s’aperçoit que ce besoin s’affirme malgré la laïcité.

C’est ici qu’il me semble utile de comparer la réussite laïque des années 1880 avec l’échec laïque des années 2000.

La laïcité, expression d’un ordre dominant?

En effet, là où l’école laïque, lorsqu’elle fut fondée, portait en elle la promesse de construire un ordre juste et plus égalitaire, la laïcité d’aujourd’hui apparaît très largement comme l’expression d’un ordre dominant où l’appartenance à l’islam est stigmatisée. Là où la laïcité promettait d’offrir réussite et promotion aux classes populaires, elle signifie aujourd’hui préservation d’un ordre où la sélection sociale est forte et l’amélioration matérielle inexistante.

La communauté musulmane de France se confond en effet très largement aujourd’hui avec les classes laborieuses, comme on disait à l’époque, et lorsque les institutions en place répriment le port du foulard, elles endossent sans complexe le rôle des autorités religieuses au tournant des années 1880. Socialement, l’institution républicaine assume la fonction de garantie d’un ordre moral au détriment des milieux populaires qui sont à la recherche d’une affirmation et d’une espérance de progrès social.

De ce point de vue, dans le paysage de réaction nobiliaire que j’ai décrit plus haut, le raidissement de la pensée laïque ne peut qu’être interprété comme un glissement progressif vers une logique répressive, sans véritable projet de «nouvelle donne» républicaine avec les classes laborieuses.

Rappelons ici que la doctrine définie en 1989 par le Conseil d’Etat était d’ailleurs plutôt libérale vis-à-vis du port du voile. Elle rappelait que les signes d’appartenance religieuse avaient toujours été acceptés dans les écoles publiques, à condition qu’ils n’apparussent pas comme des manifestations de prosélytisme. Fidèle à la doctrine des libertés publiques en vigueur depuis la Troisième République, le Conseil d’Etat avait prohibé toute restriction générale et permanente de la liberté religieuse. C’est pourquoi il avait formellement autorisé le port du voile comme règle générale, et avait indiqué que les restrictions à ce port du voile devaient être limitées par des raisons objectives.

On voit comment, par rapport à cet avis rendu il y a près de 25 ans, les esprits se sont échauffés et crispés en revendiquant ces interdictions générales et absolues que nos libertés publiques ont toujours refusées. Progressivement, le port du voile s’impose dans l’opinion publique non musulmane comme un signe de prosélytisme, ce qui semble une forte exagération par rapport au sens qu’il revêt pour les femmes qui le portent.

En l’état actuel de la situation, il existe donc une forte antithèse, et un puissant glissement de sens dans la notion de laïcité depuis cent ans: là où la laïcité fut un projet d’émancipation des classes laborieuses contre une domination catholique et par une amélioration matérielle permise par l’instruction, elle apparaît aujourd’hui comme l’expression d’une domination par une élite soucieuse de préserver une stabilité sociale qui lui profite.

Quelle nouvelle donne pour demain?

L’enjeu aujourd’hui, pour sortir d’une situation où le rapport des non-musulmans avec la communauté musulmane tend à s’enkyster, repose me semble-t-il sur deux piliers majeurs: le pilier d’une ambition renouvelée, et le pilier d’une méthode équilibrée.

Le pilier de l’ambition renouvelée d’abord. Il devient urgent que la technostructure de l’Education Nationale s’empare de la question de la sélection sociale à l’école. Cette question est centrale et explique très largement, me semble-t-il, la relation frontale que la communauté musulmane a noué avec l’école laïque.

Jusqu’ici, le problème de la sélection sociale a été essentiellement traité par le biais des moyens budgétaires. Pour beaucoup, une augmentation des moyens suffit à dissoudre la question de la sélection sociale par l’école. Plus d’enseignants mieux payés, et le problème passera.

On me permettra d’émettre quelques doutes sur le sérieux de cette démarche. Non seulement, la part de la dépense éducative par élève dans le PIB reste supérieure à ce qu’elle était dans les années 80, mais la dépense moyenne par élève a en revanche fortement augmenté en prix constants. En 1980, les Français dépensaient, toutes sommes confondues, 4.540 euros par élève, ils en ont dépensé, en 2011, 8.250, soit un quasi-doublement. Malgré cette très forte augmentation, les performances du système éducatif français ont baissé.

Dans le même temps, la technostructure éducative continue à allouer les moyens éducatifs selon des principes globalement défavorables pour les classes populaires. En particulier, l’allocation des moyens humains est largement fondée sur le principe de l’enseignant le moins expérimenté dans les écoles ou les lycées les plus difficiles, principe qui garantit la paix sociale dans le personnel enseignant, mais qui percute frontalement le bon sens et la promesse de l’école laïque: la volonté de consacrer un effort accru à la promotion par l’instruction.

Il semble donc urgent de poser le problème de la promesse de l’école laïque et de le poser dans les termes systémiques où il se pose. La stratégie actuelle, toute entière fondée sur l’incantation et la préservation d’un système inefficace semble éminemment dangereuse. La multiplication des lois d’orientation qui demeurent toujours à la périphérie du système sans en attaquer le coeur risque, dans les années à venir, de produire des phénomènes extrêmement contrastés.

Dans le coeur du système, je place évidemment la technique d’allocation des moyens humains, mais aussi le contenu des enseignements qui semble producteur de sélection sociale.

Pour une succession de petites victoires 

Trouver une méthode équilibrée ensuite. Sur ce point, une relecture attentive de la circulaire de Jules Ferry du 17 novembre 1883 paraît intéressante, car l’école laïque fut confrontée, à ses débuts aux mêmes problèmes que l’école laïque d’aujourd’hui: réticences des élèves ou des parents d’élèves vis-à-vis de la neutralité religieuse, et aspiration à un engagement philosophique de l’école. 

Voici ce que disait Ferry aux instituteurs pour affronter ces situations: «Vous êtes l’auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille: parlez donc à son enfant comme vous voudriez que l’on parlât au vôtre; avec force et autorité, toutes les fois qu’il s’agit d’une vérité incontestée, d’un précepte de la morale commune; avec la plus grande réserve, dès que vous risquez d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge.»

Au-delà de cet appel à une forme de retenue sur le sujet religieux, Ferry proposait une méthode intéressante. En voici l’énoncé: «Dans une telle œuvre, vous le savez, Monsieur, ce n’est pas avec des difficultés de théorie et de haute spéculation que vous avez à vous mesurer; c’est avec des défauts, des vices, des préjugés grossiers. Ces défauts, il ne s’agit pas de les condamner – tout le monde ne les condamne-t-il pas? –, mais de les faire disparaître par une succession de petites victoires, obscurément remportées.»

Cette citation me paraît intéressante dans la mesure où elle illustre clairement la divergence profonde entre la crispation laïque à laquelle nous assistons et la stratégie des fondateurs de la laïcité. Là où nous recourons massivement à la loi, Ferry ne voyait que condamnation inutile. Là où nous exigeons une solution globale et simple, Ferry préconise une stratégie de la tolérance, de la patience et des petites victoires.

Face à la question du voile, il n’est pas impossible que la stratégie la plus raisonnable soit le retour aux préconisations des fondateurs de la laïcité. Leur logique de tolérance et de conviction jour après jour, loin de la stigmatisation et de la répression, a permis une appropriation de l’idéal laïque par les couches populaires, le temps que les bienfaits de l’instruction se traduisent par une amélioration matérielle et par une promotion sociale.

Revenir à la stratégie des fondateurs

Face à l’éloignement de la laïcité vis-à-vis des couches populaires, il paraît souhaitable que l’Etat revienne à la stratégie des fondateurs de l’école républicaine. Après tout, les problématiques éducatives se ressemblent et, si le contexte est radicalement différent, l’ampleur de la tâche est la même. Il s’agit de redonner sens à une promesse auprès des couches les plus défavorisées de la société. Redonner sens à une promesse, c’est-à-dire la délivrer, dans un monde en mutation profonde, en pleine transformation numérique.

Face à cette tâche, les fondateurs de l’école laïque avaient choisi une démarche de conviction et de petites victoires. C’est cette patience qui doit sans doute guider l’éducation nationale dans ce nouveau chantier lourd, complexe et de longue haleine qu’est la délivrance d’une promesse de promotion sociale pour les couches populaires aujourd’hui.

 

Trappes: Mickaël, l’islam et les libertés publiques

Les événements de Trappes interrogent de façon complexe le respect des libertés publiques dans notre société en mutation.

La question de l’islamophobie prend en France des proportions de plus en plus délicates – si délicates qu’il n’est plus possible d’aborder ce sujet de façon sereine et sans risquer un catalogage immédiat d’un coté ou de l’autre de l’échiquier. En regardant l’interview de Mickaël, à l’origine des émeutes de Trappes, filmée par la chaîne « La Locale » – interview qui tient plus de la propagande que du journalisme – je me suis quand même senti obligé de faire ce billet délicat. Non en tant que commentateur épisodique de la vie politique, mais en tant que père d’une petite fille qui s’apprête à vivre dans un monde pas très rigolo, et en tant qu’habitant d’un quartier plutôt difficile (les hauts de Belleville à Paris).

Tout d’abord, voici l’interview:

La montée de l’Islam comble le vide laissé par la République

Qu’il me soit permis de commencer ce billet par des anecdotes vécues dans mon quartier.

J’ai la chance d’habiter, dans le 19è arrondissement, un quartier plutôt épargné par la crispation. Le dimanche, sur le marché de la place des Fêtes, les Juifs, les Chrétiens, les Musulmans, et les autres échangent et commercent sans heurts. Ce n’est pas le cas partout dans l’arrondissement: il semblerait par exemple que l’avenue de Flandre soit devenue un enfer tel que les habitants des grandes tours n’osent plus descendre dans leur parking, livré aux trafiquants. Je ne sais pas si c’est vrai: je ne suis pas allé sur place pour vérifier. Mais personne ne m’a démenti ce fait jusqu’ici.

Dans cette petite vie tranquille que je mène, il y a quand même un « mais », et même deux.

Premier « mais »: tout le monde se bat (je veux dire, pour reprendre une sémantique nord-américaine, tous les Blancs middle-class) pour éviter les collèges du quartier. Autant, jusqu’à l’école primaire, l’ambiance est bonne, autant, dès que les années collège arrivent, c’est « au secours! sauve-qui-peut: tout sauf le service public ». Je ne suis pas encore concerné par le sujet, mais mon voisin d’en-face, qui se déclare laïcard bouffeur de curés et bobo de gauche, a déjà (2 ans d’avance sur le programme!) comparé les mérites des différentes écoles privées catholiques susceptibles d’accueillir ses enfants. Un motif simple: il ne veut pas que, dans dix ans, ses enfants lui fassent un procès pour leur avoir grillé leur avenir.

Deuxième « mais »: mon immeuble comporte une sorte d’ouverture sur la rue jugée particulièrement utile par les gamins du quartier pour servir de lieu de rendez-vous, de jour comme de nuit.

Le jour, ce sont les gamins du centre d’apprentissage d’à côté qui aiment venir manger leurs sandwiches et boire leur soda sur les marches d’entrée de l’immeuble, en fumant quelques cigarettes, et, évidemment, en laissant leurs ordures derrière eux. Le soir, ce sont des lascars qui viennent fumer leurs joints et les vendre, en faisant du tapage nocturne jusqu’à 3 heures du matin.

Au fond, ce n’est pas la violence à l’état brut qui guette à ma porte, mais une sorte d’une présence méprisante, bruyante, et convaincue que l’espace privé de mon immeuble est soumis à la loi de la rueC’est ici que le vide de la République commence.

Premier point: les jeunes de nuit. La première fois que j’ai appelé la police pour les chasser (avec le zèle du nouvel arrivant dans cet immeuble au demeurant pas désagréable), mon interlocuteur de Police-Secours m’a indiqué que la police ne bougerait pas et que je devais lancer des boules puantes dans le hall pour chasser les jeunes. Je passe les nombreuses péripéties qui s’en sont suivis déjà racontées par ailleurs. J’en viens au fait: c’est maintenant un jeune au collier de barbe et habillé d’une djellabah qui passe faire le guet dans le quartier pour s’assurer que tout est calme. J’ai été stupéfait le jour où je l’ai surpris (rentrant un peu tard à la maison) en train d’expliquer aux occupants du hall qu’il fallait respecter les habitants. Expérience réitérée pas plus tard qu’il y a deux jours.

Ce soir-là, j’ai compris que dans le match République/Islam, l’Islam avait marqué un but. A moins que ce ne soit la République qui ait marqué contre son camp.

Les jeunes de jour ont posé un autre problème, devenu aigu quand ma femme est revenue de la maternité avec ma petite Astrée. A ce moment-là, je me suis dit « stop au laxisme ».

Donc, en rentrant chez moi les mains chargées d’emplettes pour ravitailler la maisonnée, un des jeunes du centre d’apprentissage campe dans mon hall et me regarde d’un air torve. Je passe en l’ignorant et il se sent obligé de me provoquer: « Tu pourrais au moins dire bonjour ». Là, trop c’est trop. Je reviens vers lui et lui demande s’il habite l’immeuble.  Bien sûr que non, mais il me menace et est rapidement rejoint par un jeune homme et trois jeunes filles qui m’annoncent qu’ils vont me frapper. Une des jeunes filles me crie: « je vais t’écraser ma cigarette sur la gueule » et mime le geste. Le jeune qui me menace me traite de « sale pédé », « sale Français », « gros raciste », « petite pute », etc. Aucun de ces gamins ne doit avoir plus de 18 ans.

J’appelle la police qui me demande de les retenir habilement le temps qu’ils arrivent. Les jeunes comprennent la manoeuvre et s’en vont. Mes emplettes dans les bras, je suis mis en contact avec le poste de radio du commissariat du 19è arrondissement. Les policiers me demandent de suivre les gamins dans la rue pour pouvoir faire un flagrant délit. Ils ne me précisent évidemment pas que, à 100 mètres de là, porte des Lilas, la veille, à 16 heures, une fusillade a éclaté entre jeunes, dont un a reçu une balle à l’épaule.

Convaincu d’être dans mon bon droit, j’emboîte le pas des jeunes, à distance raisonnable, et une voiture de police arrive. Deux policiers sortent interpeller le jeune que je leur indique. La conductrice me demande de lui exposer les faits. Ses collègues arrivent avec le jeune sous le bras et me disent devant lui: « il vous a traité de sale pédé? mais est-ce que vous êtes vraiment pédé? sinon ce n’est pas une insulte. » Il me voit les bras chargés d’emplettes mais me demande de monter dans la voiture immédiatement. Je lui explique que j’ai une enfant de 6 jours à nourrir et me rétorque: « Si vous ne venez pas tout de suite, on relâche le gamin. »

Je passe les détails sordides de mon dépôt de plainte au commissariat central du 19è arrondissement, où je me suis plus senti accusé que victime, et où je suis tombé sur des policiers démotivés et manifestement peu enclins à la courtoisie vis-à-vis du public. J’ai demandé à voir le commissaire, et on m’a évidemment indiqué qu’il était tellement important et tellement occupé que ça ne se passait pas comme ça. Il faut prendre rendez-vous, écrire des lettres, etc.

Je raconte ces anecdotes parce que, malheureusement, le rapport avec la police en France est un sujet complexe. Ce qui est sûr c’est qu’un fonctionnaire de police qui se sent fonctionnaire avant d’être flic pose un problème majeur. Il crée un vide: celui du rapport de confiance avec les forces de l’ordre. Et ce vide est rempli par d’autres, qui sont eux capables de donner un sens aux règles collectives.

Manifestement, le problème principal qu’on appelle insécurité en France est celui-là: le rapport de confiance et de proximité avec la police n’existe pas. Cet éloignement est bien dommage, car je sais qu’il existe des policiers qui prennent leur métier à coeur et déploient au jour le jour les vertus civiques qu’on attend d’eux.

Et disons les choses, le premier problème de la police est celui de son encadrement. Les commissaires de police font carrière sur des critères politiques et non sur des critères professionnels. Du coup, ils n’ont aucun intérêt à gérer leurs services. Les Français en paient le prix fort. Je ne peux m’empêcher de penser que… si nous adoptions le principe de l’élection des commissaires par les citoyens, le lien civique avec la police se nouerait.

Pendant ce temps-là, l’Islam donne un cadre clair, des règles de vie, et une discipline collective encadrée par des jeunes fondamentalistes qui rejettent en bloc notre ordre républicain. Quel gâchis!

Le problème du respect de la loi laïque dans les quartiers

Vous me demanderez: quel est le lien entre un contrôle d’identité pour le port du niqab qui tourne mal et les incivilités agaçantes dont les habitants du quartier son victimes?

C’est ici que l’interview du jeune Mickaël me semble comporter quelques éléments intéressants. Dans sa présentation des faits, Mickaël explique clairement que sa femme porte ordinairement le niqab pour sortir et qu’elle est régulièrement contrôlée par la police pour cette raison. Le jeune propagandiste qui parle après lui complète le propos (de façon incohérente) en disant que le port du niqab, parce qu’il est interdit, devrait donner lieu à une simple amende ou à un système de type « permis à point ».

Au fond, la position de Mickaël et des émeutiers de Trappes est que la loi de la République devrait pouvoir ne pas s’appliquer à ceux qui la refusent, moyennant une sorte de paiement de redevance. Cette logique n’est sans rappeler, de façon étonnante, le statut des dhimmis dans le monde musulman: il est possible de ne pas appliquer la loi générale, dans certaines limites, et à condition de s’acquitter d’une capitation.

On retrouve ici les apostrophes engrangées dans les incidents liés aux incivilités, et souvent décrites dans les interventions des institutions au coeur des faubourgs: le droit applicable dans les quartiers devrait être différent du droit appliqué sur le reste du territoire.

En ce sens, l’affaire de Trappes cristallise clairement une logique qui existe dans les quartiers sous diverses formes, sans jamais être explicite: la loi de la République devrait pouvoir souffrir d’exceptions ou de dérogations pour tenir compte des desiderata de certaines communautés, plus ou moins consciemment formalisées ou exprimées dans des termes religieux. Cette revendication latente percute de plein fouet notre conscience révolutionnaire (de 1789) de la loi, selon laquelle son application est générale et absolue.

D’une certaine façon, entre réclamer une attitude pacifique des pouvoirs publics vis-à-vis du port du niqab, et réclamer une attitude pacifique de ces mêmes pouvoirs publics vis-à-vis de l’appropriation de l’espace urbain par des groupes qui imposent leur loi pour vendre de la drogue, on retrouve cette affirmation rampante, qui nous prend au dépourvu, d’un statut de « contre-dhimmi ». Les communautés devraient pouvoir obéir à des lois spéciales sur le territoire qu’elles occupent.

Ce sujet est intéressant parce qu’il pose dans des termes totalement nouveaux la question de la loi jacobine: la loi qui peut tout et qui s’applique à tous. La nouveauté de sa formulation tient au fait qu’un jeune comme Mickaël considère qu’il est normal, dans certains espaces où ceux qui pensent comme lui se considèrent comme majoritaires, d’adopter une autre loi (en l’espèce une loi religieuse) que celle de la République laïque, moyennant le paiement régulier d’amendes.

Le niqab, symbole d’une affirmation identitaire

Aujourd’hui, joue à plein ce que l’on pouvait craindre lorsque la loi interdisant le port du niqab dans l’espace public fut promulguée: le niqab est devenu le symbole d’une résistance communautaire à l’ordre républicain laïque. Il est le versant pacifique de la revendication latente exprimée par les « bandes » d’un droit à l’extraterritorialité pour certaines communautés.

Que l’on m’entende bien, je ne suis pas en train d’assimiler le port du niqab à un acte de délinquance, et je ne prétends pas non plus que porter le niqab soit le propre des bandes qui se livrent à des trafics. Au contraire, j’ai la conviction que pour beaucoup de musulmanes, le port du niqab est une façon de se démarquer de ces bandes, d’échapper à leur contrôle, sans pour autant se rallier à un ordre républicain qu’elles considèrent comme hostile.

La particularité du niqab est qu’il est, même de façon totalement inconsciente, l’expression d’un ordre politique radicalement différent de notre ordre laïque. Dans le monde musulman, les lecteurs d’Albert Hourani le savent, l’ordre politique procède de la religion et non de l’Etat. C’est l’Islam qui a structuré les sociétés arabes dans un monde ottoman où l’Etat en tant que tel (c’est-à-dire en tant qu’ordre capable de délivrer du bien commun autre que la guerre) n’existait pas.

Il n’est donc pas surprenant que les femmes qui portent le niqab revendiquent ce droit malgré la loi laïque – que, d’une certaine façon, elles n’intériorisent pas la loi et la vivent comme une contrainte extérieure négatrice de leur liberté religieuse. Et tout notre enjeu aujourd’hui consiste bien à trouver un juste équilibre entre la liberté religieuse que nous avons consacrée en 1789 et le respect de l’universalité républicaine qui exclut la loi religieuse du corpus institutionnel. Ce juste équilibre, qui est une gageure, devient urgent si nous voulons éviter une dangereuse crispation des rapports sociaux.

L’islamophobie menace nos libertés publiques

Beaucoup, en France, sont favorables à une sorte de révocation de l’édit de Nantes (dont la loi interdisant le port du niqab est une résurgence), c’est-à-dire à la promulgation de règles empiétant sur la liberté religieuse pour imposer aux musulmans des règles vestimentaires vécues par ceux-ci comme arbitraires ou injustes. Cet appel à la révocation va même jusqu’à l’islamophobie assumée dans une part de l’opinion.

Ce réflexe me paraît totalement contraire à notre identité et à ce que nous sommes. Et là encore je voudrais citer quelques anecdotes.

Je déjeunais récemment avec un ami qui approche des 65 ans. Il est tombé amoureux d’une jeune femme de 25 ans, qui habite de l’autre côté de la Méditerranée. Ils se connaissent depuis deux ans et a décidé de l’épouser. On en pense ce qu’on en veut, il se trouve que notre tradition de tolérance s’est toujours accoutumée de ces expériences.

Pour pouvoir se marier avec une ressortissante d’un pays arabe, il faut aujourd’hui subir l’application de lois islamophobes et gravement liberticides.  Fournir un certificat de capacité de mariage délivré par le maire de la commune d’origine qui vous demande: « êtes-vous amoureux? », etc. et qui pose les mêmes questions à votre future épouse. Ces questions peuvent se révéler très intrusives et très peu respectueuses de la vie privée. Pour obtenir l’acte de mariage du consulat du pays concerné, c’est re-belote.

Voulons-nous vivre dans un pays où les fonctionnaires et les élus, où l’Etat en somme, s’occupe de savoir si nous sommes amoureux de notre femme, où il nous donne des conseils conjugaux, où il nous annonce que nous avons peu de chance de réussir notre vie privée, etc.? Les lois islamophobes ont d’ores et déjà conduit à ces empiètements gravissimes sur le droit à la vie privée.

J’entends d’ici ceux qui me diront: c’est pour éviter les mariages blancs, et autres arguments qui tendent tous à démontrer qu’il peut exister de bonnes raisons de bafouer les libertés publiques auxquelles nous sommes habitués, et qui faisaient notre fierté. C’est précisément le sujet qui nous occupe: existe-t-il des arguments légitimes pour violer les libertés publiques?

Rappelons que la liberté d’opinion et la liberté religieuse font partie de ces libertés publiques. En érigeant un mur contre certaines pratiques musulmanes, c’est le lit de ces libertés que nous creusons.

En elle-même cette question est assez amusante et illustre le bouleversement de notre époque. Il y a quarante ans, la question qui se posait aux sociétés industrielles était majoritairement celle de l’inégalité: existait-il des arguments justifiant la persistance des inégalités? En relisant John Rawls, j’admire après coup la casuistique de l’égalité à laquelle il se livrait: on pouvait accepter les inégalités si et seulement si elles profitaient au plus grand nombre.

Aujourd’hui, c’est à une casuistique de la liberté qu’il faut se livrer: à quelles conditions peut-on accepter des empiétements sur nos libertés? Et, concrètement, le niqab est-il un motif suffisant pour violer les libertés individuelles?

Il est très probable qu’il n’existe pas de réponse simple à cette question.

D’un côté, en effet, nous considérons à juste titre que les femmes ne doivent pas subir une tenue vestimentaire discriminatoire par rapport aux hommes. Cette discrimination est attentatoire à la dignité humaine, à l’égalité des personnes et au principe de liberté.

D’un autre côté, chacun voit le caractère très précaire de la notion de discrimination dans cette affaire. Lorsque des femmes choisissent librement de porter le niqab, la loi laïque est prise au dépourvu.

Relire le Gorgias de Platon

Cette question du niqab repose en termes contemporains une question soulevée par un personnage imaginaire, Calliclès, dans le Gorgias, de Platon. Aux affirmations de Socrate qui exposent les bienfaits des valeurs universelles portées par une éthique libératrice, Calliclès répond qu’il ne voit là qu’expression de faiblesse, et que seule la loi du désir individuel compte, même imposée par la violence.

Dans le cas du Mickaël qui nous occupe, sous ses airs de mouton tendre s’exprime une véritable violence: celle du droit revendiqué à agir malgré la loi collective, au nom de valeurs individuelles.

Les lecteurs du Gorgias se souviennent que Socrate est sans réponse convaincante face à Calliclès. En réalité, face au refus de la rationalité universaliste dont nos institutions procèdent, nous n’avons d’autre choix que l’argument d’autorité: celui d’imposer notre cadre juridique, même à ceux qui le refusent, sous peine de voir ce cadre s’effondrer.

Il n’existe en effet pas de conciliation possible entre les deux extrêmes: soit la religion est affaire publique, soit elle est affaire privée.

De ce point de vue, la seule réponse efficace que nous puissions donner à la question que le niqab nous pose est celle de l’affirmation et du respect de la loi.

Et si ma fille décidait de porter le voile?

Ce que je viens d’écrire, je le repose dans l’esprit où j’ai commencé à rédiger ce long billet. En tant que père de famille, mon raisonnement est-il le même que celui du citoyen? et concrètement, si ma fille m’annonçait qu’elle décidait de porter le niqab, comment réagirais-je?

C’est ici que la casuistique commence.

D’un côté, je reste persuadé que nous devons être inflexibles sur l’humanisme universel de nos valeurs. Penser librement (et je ne prétends pas ici que cet objectif affiché dans nos sociétés soit atteint), refuser les dogmes et les croyances, construire une société sur des valeurs respectueuses de la liberté d’autrui, tout cela ne peut souffrir d’atermoiements. Et le port du niqab est bien le début d’une société où ces valeurs ne sont plus respectées.

Maintenant, dans le chemin à suivre pour assurer la préservation de notre modèle, comment agir pour ne pas, par nos actes, nier ce que nous prétendons défendre? dans le cas que je pose, comment respecter la liberté individuelle de ma fille tout en préservant ce que j’ai l’ambition de lui transmettre: des valeurs qui élèvent l’Humanité plutôt qu’elles ne l’abaissent?

L’éducation, fondement de toute société libre

Il me semble que, sur ce sujet épineux, nous devons agir dans la crainte et le tremblement. Crainte d’enfreindre nos valeurs quand nous voulons les promouvoir, et crainte de devenir ce que nous refusons d’être.

C’est pourquoi, si l’étape: faire respecter la loi est indispensable, il est tout aussi urgent de rétablir une éducation capable d’ouvrir le chemin, dans la communauté musulmane, à une perception renouvelée des valeurs qui structurent l’organisation collective.

De ce point de vue, le naufrage de l’Education Nationale, symbole collectif de l’échec individuel garanti, est une calamité contre laquelle il faut lutter d’urgence. Et, une fois de plus, l’absence de vision autre que: revenons à Jules Ferry et tout ira bien, est un problème majeur dans notre société.

Au-delà de ce point, il est temps que la République revienne à ce qui a justifié sa naissance: une capacité à rebattre les cartes sociales et à faire fonctionner à plein l’ascenseur social. Le déclin népotiste et dynastique qui la frappe depuis 30 ans est là encore une explication première dans le développement du niqab en France.

Que l’on me permette de conclure ce texte trop long par une analyse inspirée d’un marxisme béat. Face à une société traversée par une réaction nobiliaire, je n’analyse pas le symbole du niqab comme l’émergence d’un fait religieux, mais plutôt comme une manifestation moderne de la lutte des classes.

A bon entendeur, salut.