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Istanbul face au terrorisme

L’attentat qui vient de se produire à Istanbul n’est pas prête de livrer tous ses secrets, tant le régime Erdogan nourrit un rapport ambigu, voire d’instrumentalisation, avec le terrorisme. Les explications officielles dans la foulée de l’attentat l’ont d’ailleurs montré. Dans des temps record, le régime a annoncé que l’attentat avait été commis par un Syrien né en 1988 (information allègrement reprise par les médias français), avant de se raviser et d’expliquer que le kamikaze de Sultanahmet était en fait un Saoudien appelé Nabil Fahdli.

Plus encore qu’en France, les circonstances de l’attentat font l’objet d’un verrouillage officiel qui laisse peu de place à la compréhension critique. Les opinions publiques doivent se satisfaire des explications données par le parti au pouvoir, sans possibilité de distinguer le bon grain et l’ivraie.

Istanbul et Daesh

Selon le gouvernement, l’attentat d’Istanbul serait orchestré par l’Etat Islamique. On notera qu’il a frappé dans un quartier touristique de la ville et n’a tué aucun citoyen turc. De façon très symbolique, la place Sultanahmet se trouve à l’entrée du palais de Topkapi, qui a succédé au palais des empereurs byzantins, entre l’église Sainte-Sophie (église d’époque romaine qui fixait le centre de l’Empire) et la mosquée bleue, construite par les Ottomans pour rivaliser avec le patrimoine gréco-romain qu’ils avaient hérités, et qu’ils n’ont jamais surpassé. Sultanahmet, c’est au fond le symbole de l’européanisation des Turcs, l’expression de leur attachement aussi intense à l’Europe qu’à l’Islam.

C’est pour cette raison, aussi, que l’Etat Islamique y a perpétré deux attentats en un an. Il ne s’agissait pas seulement de viser des touristes plutôt que des Turcs (le bazar d’Istanbul se prête mieux à ce genre d’expérimentation), mais bien de s’attaquer à un symbole fort de l’ancrage européen du pays.

Istanbul et les mises en scène terroristes en Turquie

Au passage, lorsqu’un attentat doit faire des morts en Turquie, ce n’est pas à Istanbul qu’il se déroule, mais dans une manifestation d’opposants à Ankara. Ce fut le cas en octobre 2015, au coeur d’une manifestation du HDP où près de cent personnes laissèrent la vie et 500 furent blessées.

À cette occasion, la mise en scène d’Erdogan fut la même: interdiction pour les médias turcs de couvrir l’événement et blocage des informations sur le sujet postées sur les réseaux sociaux. Si, dans le cas d’Istanbul, l’Etat n’a pas bloqué les réseaux sociaux, il a de fait savamment jugulé les appétits que la presse aurait pu avoir dans la couverture de l’événement.

Lors de l’attentat d’Ankara, l’opposition avait dénoncé une manipulation du pouvoir qui se serait appuyée sur l’Etat Islamique pour mettre le pays sous tension et favoriser le maintien de l’AKP (menacée lors des précédentes élections) au pouvoir. Rien n’exclut que l’attentat d’Istanbul ne soit encore une vilaine opération télécommandée dont les visées politiques sont incertaines. Erdogan a-t-il besoin d’un prétexte pour rompre avec l’Etat Islamique et changer d’alliance? Ou bien veut-il accroître l’isolement de la Turquie et accélérer l’islamisation d’un pays qui fut longtemps le plus laïque d’Europe?

Istanbul de plus en plus coupée de l’Europe

Dans la pratique, la politique d’Erdogan consiste à couper de plus en plus la Turquie de ses alliés européens, et à l’enfermer de plus en plus dans le bloc sunnite dont l’Arabie Saoudite constitue l’autre tenant. Les dernières informations qui circulent sur le sujet le confirment.

Par exemple, Erdogan a ordonné d’abattre un avion russe qui violait son espace aérien, mais, selon le ministère grec de la Défense, des avions turcs ont commis 1.300 violations de l’espace aérien grec en 2015, et 2.200 en 2014. Cette stratégie de la tension vis-à-vis d’un autre membre de l’OTAN illustre bien les affres dans lesquelles la politique d’Erdogan plonge petit à petit son pays.

Certes, la Turquie bénéficie encore du soutien béat de la France, qui emboîte le pas à l’allié historique allemand. Mais rien n’indique qu’à l’issue de l’attentat d’Istanbul qui a surtout touché des… Allemands, cet axe continue dans le temps aussi solidement qu’il n’a pu fonctionner jusqu’ici.

Istanbul et la crise des migrants

Le torchon a une bonne raison de brûler entre l’Allemagne et la Turquie. Si la Turquie a permis de délivrer la téméraire promesse d’Angela Merkel sur le « million de migrants » à accueillir, ce petit geste généreux cause quelques dommages collatéraux.

Tout d’abord, il est de plus en plus évident que l’immense colonne de fuyards qui serpente l’Europe depuis plusieurs mois n’est pas constituée que de civils Syriens fuyant la guerre. Parmi eux, des combattants de Daesh ont trouvé une bonne place, et des réfugiés économiques algériens ou marocains ont trouvé une façon commode de contourner le blocus continental. Les événements de Cologne l’ont prouvé.

La Turquie a obtenu une promesse de plusieurs milliards d’euros en échange d’un engagement à stocker les migrants sur son territoire. Ce choix absurde (dénoncé depuis plusieurs mois sur ce blog) qui transforme la Turquie en digue de l’Europe, et donc en puissance capable de la submerger, montre aujourd’hui toutes ses limites: la Turquie encaisse l’argent et ne bouge pas le petit doigt pour exécuter ses obligations.

Bref, Erdogan est une planche pourrie à laquelle il ne faut surtout pas se fier et, une fois de plus, la politique étrangère française semble dans un corner à force de parier sur le pire cheval du Moyen-Orient.