Accueil » Jihad

Étiquette : Jihad

Jihad: De la castration des pères (Chapitre 18)

Il est onze heures trente, le soleil réchauffe la place Colette à un train de sénateur, et je vois Claire, enfin, qui apparaît sous le péristyle du théâtre et semble très occupée à deviser avec une bureaucrate aux fausses allures d’intellectuelle. Elle porte une jupe assez courte qui la met plutôt en valeur. Au fond, elle est restée bien conservée et porte toujours sur elle cette espèce d’appel inconscient au désir, non par l’excès de démonstration et d’appétit, mais par la suggestion qu’il existe en elle, au-delà des apparences sages et même prudes, la possibilité d’un ailleurs sans limite et sans règle qui sonne comme un paradis de plaisirs inattendus. L’oeil mal aiguisé lui donnerait le bon Dieu sans confession, mais le rapace, l’oiseau de proie, la faucon, l’aigle, repère en elle, sous la peau d’un lapin ordinaire, un festin royal.

Quand je l’avais croisée, pour la première fois, j’avais dix-huit ans, et déjà la pupille aiguisée. En un espace de temps infinitésimal, inférieur à une milli-seconde, j’avais su que c’était elle que je voulais. Et nous nous sommes aimés comme je pouvais aimer à cette époque. J’étais amoureux de sa beauté, de son charme, de cette indéfinissable composante de l’existence féminine qu’on appelle curieusement le chien. Claire avait du chien, probablement avait-elle plus de chien qu’aucun être qu’il ne m’avait été donné de rencontrer jusque-là, et j’adorais cette animalité jusqu’à l’indigestion. Il me semble bien que je me serais damné pour une page arrachée à l’encyclopédie de la splendeur – et je ne comprends même pas pourquoi j’utilise ici le mode conditionnel, puisque je pourrais résumer ma vie à l’inextinguible incandescence, qu’il pleuve ou qu’il vante, en toutes situations, face au spectacle de la beauté féminine. 

De ma damnation, je n’ai aperçu la face sombre que le jour funeste où Claire a évoqué devant moi l’idée de demander à un juge de trancher nos différends. J’avais une obsession incessante, celle de ne plus me séparer de Siegfried, et Claire avait d’autres idées que je me suis interdit de comprendre par peur de m’y perdre. Entre la volonté de se venger de toutes les avanies que je lui avais fait subir (oubliant, par la même occasion, celles dont elle était l’auteure), la haine qu’elle semblait désormais porter à tous les hommes méritant ce qualificatif et les calculs incommensurables sur l’argent qu’elle pourrait gagner en demandant une pension alimentaire, elle ne manquait pas de bonnes raisons pour saisir la justice et exiger que je ne visse plus mon fils durant les vacances, les week-ends et autres comptes d’apothicaire compréhensibles d’elle seule. Dans une parfaite duplicité dont, je m’en apercevais en découvrant sa silhouette au pied du Français, le ressentiment était encore vif dans mon esprit, elle me berça d’illusion en m’expliquant que la procédure devant le juge n’était qu’une formalité non polémique dont le résultat ne changerait, quoiqu’il advienne, rien à notre fonctionnement. Fort de la conviction que le petit salaire que la banque où je venais d’entrer comme surnuméraire me versait me mettait à l’abri de décisions exorbitantes, je n’avais compris que la tendresse dont je faisais preuve, au moins égale à celle du veau montant dans le camion qui l’emmène à l’abattoir, serait la cause d’un ravage durable dans le reste de mon existence.

Pendant plusieurs mois, nous avons attendu le passage en audience. Je n’y étais pas préparé, et quinze jours encore avant de me rendre au palais de Justice, je n’avais pas la moindre idée de ce que je devais y dire. L’intervention d’un tiers dans cette relation unique, terriblement intime, que j’avais eue avec Claire me paraissait grotesque ou incongrue. Un jour, toutefois, j’ai reçu les pièces de la partie adverse, et j’ai commencé à comprendre que l’impréparation dans laquelle je me trouvais constituait une dangereuse exposition au risque d’être tôt ou tard déchu de mes droits parentaux. Mais il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, et Claire prit le temps de me rassurer au téléphone pour me dire qu’elle ne s’était pas chargée elle-même du dossier, qu’elle ne souhaitait pas de guerre inutile, et que, dans tous les cas j’avais sa parole la main droite sur le coeur, rien ne changerait dans la faculté de m’occuper aussi souvent que je le voulais de Siegfried.

Ma défense écrite fut molle, et, au regard farouche de l’avocate de Claire avant d’entrer dans le bureau minuscule qui hébergeait la juge aux affaires familiales et sa greffière, j’ai compris que je venais de commettre une grave erreur d’interprétation, d’anticipation et d’analyse. Comme un poisson les tripes à l’air sur sa planche avant le passage à la poêle, je m’apprêtais à me faire enfariner. Ce jour-là, ma doctrine fut définitivement faite avant même que la juge n’ouvrît la bouche: ceux qui croient à l’impartialité de la justice n’ont pas connu le sort peu désirable d’un père venu, la fleur au bout du fusil, défendre ses intérêts face à une cohorte de féministes convaincues que la castration est le meilleur sort qui puisse être réservée aux hommes, compte tenu des dégâts économiques que causerait leur décapitation obligatoire à la puberté.

La juge avait ce petit air maussade des pommes ridées à force d’être sèches, qui se gavent de calcium pour compenser les effets néfastes de la ménopause. Sa greffière avait dix ans de moins mais paraissait promise au même sort. De temps à autre, elle jetait sur moi un regard haineux pour vérifier que je ne contestais bas le bien-fondé du torrent de boue qui s’abattait sur moi. Et lorsque j’esquissais des mouvements de sourcils qui manifestaient ma stupéfaction, la juge l’épaulait en jetant, par-dessus ses lunettes, des yeux inquisiteurs qui semblaient s’adresser à des coauteurs tapis dans les murs du bureau, prêts à resserrer les cordes qui m’écartelaient pour me faire parler.

Ce jour-là, Claire, qui oubliait si régulièrement de prendre son enfant en vacances et m’en déléguait précieusement la charge quand elle ne confiait pas Siegfried à ses parents toxiques, osa même soutenir que je fus un père absent, volatile, versatile, incertain. Piégé par ma naïveté, je n’eus même pas le réflexe de lui demander tout de go quelle était la taille de son fils, quelle était la pointure de ses chaussures, quel était son poids, toutes questions qui eussent obligé la juge à rendre une décision en ma défaveur avec des motivations infiniment mieux fondées que celles que je lus quelques semaines plus tard.

En ouvrant fébrilement le pli que mon avocate me fit tenir, je restai interdit de longues minutes. Désormais, Siegfried, qui m’accompagnait chaque week-end ou presque et durant toutes les vacances, ne serait lus chez moi qu’une nuit tous les quinze jours. J’imagine que les justiciables qui se découvrent, à l’issue d’un improbable procès, passibles d’une peine de prison et reçoivent un mandat d’écrou, ressentent (peut-être en pire?) la même douleur d’être artificiellement privés de leurs proches et de n’avoir pas eu assez de temps pour s’y préparer, pour les y préparer. Et puis vient toujours trop vite le moment de partir, de mettre à exécution la décision injuste, de ne plus connaître ces moments de bonheur simple, ces heures douces et lumineuses même dans les soirées d’hiver, où l’on tient son enfant contre soi, parfois en silence pendant de longues minutes, où père et fils se retrouvent l’un à l’autre dans cette présence pour ainsi millénaire, animale. Soudain, le condamné comprend et mesure: sa vie bascule, ces instants de grâce lui sont désormais interdits, il ne les connaîtra plus, et le temps faisant son oeuvre, le bonheur qui le remplissait de choses simples ne reviendra plus jamais, car le temps qui passe en vain, en vide, est un temps gâché et irréparable.

Pour la première fois de ma vie, je faisais l’expérience de la parfaite injustice institutionnelle, du mensonge en bande organisée, comme tant d’autres pères avant moi et après moi, et je sus en lisant ce document mortifère que ma vie venait de changer.

Claire, sous le portique du Français, ne se décide toujours pas à me rejoindre. Elle semble prolonger indéfiniment la discussion, attitude que je lui ai toujours connue, avant même que nous nous séparions. Repoussez à plus tard, allez! quelques instants encore! le moment désagréable, et nier jusqu’au bout toute intention dilatoire.

En y repensant, il est vrai que je lui en veux. Non de m’avoir diffamé, d’avoir menti pour me nuire, d’avoir fabriqué une soupe sur mesure dont la seule visée était de me priver des réparations les plus précieuses que la vie offrait à mon sort d’orphelin. Je lui en voulais plutôt d’avoir prêté son concours à l’oeuvre grandiose de notre temps, celle conçue par d’introuvables cerveaux qui nous détestent, opérée, menée à bien, par la conspiration des médiocres qui trouvent les habits de l’Occident trop grands, trop inconfortables, pour les épaules voûtées qui les maintient péniblement au-dessus du sol. Et très vite, cette effroyable conspiration s’est mise à l’oeuvre.

Par exemple, il est très vite devenu évident que Siegfried n’était pas adapté à l’école et que les Villanzy, qui avaient beaucoup à se faire pardonner, ne manquaient pas une occasion de mettre en scène la moindre difficulté pour empêcher Siegfried de s’y rendre. Pour le père banni que j’étais, quoique dûment investi de l’autorité parentale, obtenir les bulletins scolaires de son enfant, sans même évoquer l’idée de recueillir la moindre information sur le déroulement des journées, relevait d’une sorte de parcours du combattant, sans que l’on sût encore si ce combattant devait s’appeler Gargantua ou Don Quichotte.

Là encore, je me revois quémandant les résultats de mon fils auprès d’une institutrice revêche qui avait manifestement de nombreuses vengeances à assouvir contre la moitié de l’humanité à laquelle j’appartenais, ensuite auprès de la directrice d’école qui m’expliqua: « Nous ne nous mêlons pas des affaires des parents. Nous laissons les pères s’arranger avec les mères. Les conflits privés ne nous regardent pas. » Et j’imaginais cette vieille trogne avec ses sourires pincés et museaux rentrer chez elle le soir en déplorant la prolétarisation de son métier, en regrettant que les parents ne fassent plus leur oeuvre éducative, en maugréant contre tous ces pères démissionnaires.

On ne dira jamais assez comment et combien ces enseignants bienpensants de l’école publique transfèrent sur les parents la montagne de frustration sur laquelle ils ont organisé leur vie. Combien de fantasmes refoulés, combien de désirs dévorants mais étouffés sous le couvercle d’une marmite moralisatrice, combien de rêves, d’espoirs, d’envies déçues n’ont-ils pas été sublimés par des petites vengeances mesquines, comme celle consistant à me condamner à courir indéfiniment pour connaître les résultats scolaires de mon enfant, par ces croche-pieds misérables suivis de sourires sous cap en mesurant la souffrance infligée à celui qui n’a rien pour se défendre?

J’avais donc dû prendre mon courage à deux mains, récupérer l’instruction officielle prévoyant que tous les parents devaient être traités sur un pied d’égalité, même les pères divorcés, j’avais tempêté et annoncé des procédures pour qu’enfin, mais une fois sur deux seulement (oh! j’avais oublié! je suis désolée!) la directrice de l’école me tint informé des résultats de Siegfried. Lisait-elle seulement les carnets, d’ailleurs, cette supposée pédagogue obsédée par les procédures et manifestement déliée de tout intérêt pour l’avenir des enfants? Non, bien sûr. Tout allait bien, puisque l’enfant était confié à la mère, dormait régulièrement chez sa grand-mère qui était une bourgeoise désoeuvrée, et que le père était circonscrit au théâtre extérieur des opérations. Qu’à dix ans, Siegfried fut toujours incapable de citer correctement et dans l’ordre les jours de la semaine, les mois de l’année, ne posait évidemment aucune difficulté!

Je n’ose imaginer le martyr vécu par les pères consciencieux mais divorcés dans les quartiers moins huppés que ceux que fréquentait Siegfried, dans des écoles moins privilégiées, et dans des milieux moins féroces. Entretemps, j’avais commencé à acquérir une certaine position dans la banque qui me donnait une force d’assurance. Mais qu’advenait-il de ces pères sans rien? dans des positions subalternes ou insignifiantes qui n’étaient pas de nature à inquiéter l’institution?

Oui, j’en voulais à Claire d’avoir prêté son concours et notre vie, surtout de précieux morceaux de vie avec Siegfried, à cette mascarade hystérique où une infinité de médiocres se liguent pour imposer, en dehors de toute règle, un monde où la paternité subit le sort des Saxons capturés par Charlemagne et vendus aux Sarrasins sur le marché de Verdun: la castration, l’énucléation, pour qu’ils se résument définitivement à une simple force de travail, interdite de reproduction et de descendance. Et qu’importe leur souffrance, qu’importe leur destruction psychique, qu’importent ces heures passées à attendre le moment où l’enfant sera là, qu’importe la déchéance prononcée dans l’esprit des bambins, qu’importe cette déstructuration progressive de l’Occident, pourvu que la faute d’avoir commis un enfant soit longuement expié sur l’autel d’un matriarcat à venir.

Elle avait beau, maintenant, s’asseoir face à moi avec un sourire rayonnant, comme si rien entre nous ne s’était jamais passé, comme si rien entre nous n’avait pu fâcher, comme si son fils n’était pas parti en Syrie, comme si elle ignorait son destin, comme si la police ne la poursuivait pas désormais! oui, je lui en voulais, et oui, en moi la douleur demeurait, souvent oblitérée par les tourments quotidiens, par les divertissements, mais toujours vivante et prête à redonner de la voix, la douleurs de ces innombrables procédures que je dus mener pour ne plus connaître mon fils par une longue liste d’icônes accrochées au mur, mais comme être vivant, issu de ma chair, comme une pâte patiemment pétrie, avec amour, attention et espoir.

Jihad: La fin du monde et ses signes (Chapitre 17)

Claire accepte de me voir. Du moins m’a-t-elle promis d’être là, à onze heures, dans un café jovial proche du Français où je sais qu’elle rêve de jouer. Elle me dit qu’elle y a un rendez-vous à dix heures et qu’elle ne peut donc être en retard. Mais je n’ai jamais connu Claire à l’heure, alors je m’arme de patience et je me dote des munitions nécessaires pour ne pas m’ennuyer.

Le temps est gris mais assez doux. Une odeur de café chaud règne dans cette salle oblongue où l’on croise souvent des acteurs, des intellectuels, des notables qui aiment à s’y afficher. De l’autre côté de la rue, par la fenêtre, je vois même le Président du Conseil Constitutionnel s’essayer à monter sur un vélo municipal. Paris a cette espèce d’entrain ordinaire, de fourmillement mêlé au dilettantisme qui fait partie de son charme.

Sous le bras, je transporte le dernier Canard Enchaîné et surtout un étrange opuscule que j’ai trouvé en déambulant du côté de Barbès pour occuper ma matinée. L’ouvrage mal cartonné et à la typographie démodée s’intitule L’Islam face à la fin du monde. J’ai décidé de me prendre en main et de chercher à comprendre pourquoi Siegfried a rejoint les rangs de l’Etat islamique. Et comme je connais mal l’Islam, je reprends les sujets à la base.

Je me commande un café crème et je me plonge dans le lecture de cette oeuvre impérissable qui ressemble plus à un samizdat qu’à un essai au sens où l’Occident l’entend. Il semble traduit dans un mauvais français d’un texte en arabe truffé, à longueur de pages, d’une multitude de références mystérieuses à des hauteurs qui seraient autant de sommités spirituelles dont la profondeur ne souffre aucune forme de discussion. Mon samizdat est au fond une longue glose sur les innombrables hadiths qui précisent la doctrine islamique et farcissent la tête des terroristes.

Dans le cas de la fin du monde, il m’apparaît vite qu’elle est annoncée par des signes majeurs, comme le retour de Jésus qui coexistera avec un symbole du mal, et par des signes mineurs. L’énumération de ceux-ci me semble extraordinaire et m’explique pourquoi des détraqués finissent par prendre les armes contre notre civilisation. Selon Tabrani, par exemple, la fin du monde est annoncée par le développement de l’homosexualité. Pour Ahmad et Hakim, « les femmes seront dévêtues tout en étant habillées ». Les mêmes soutiennent qu’un autre signe sera donné par les changements de saison. J’imagine qu’entre le prétendu réchauffement climatique et le triomphe de la mini-jupe, les croyants les plus vulnérables lisent dans la civilisation occidentale les premiers signes de la destruction collective. Boukhari, un autre blablateur, soutient lui que la fin du monde sera annoncée par la généralisation de l’adultère.

Le livre me tombe rapidement des mains (mais je me promets de le donner à lire à Freya), et je me décide à ouvrir une grande enveloppe Kraft déposée dans ma boîte aux lettres. J’en déchire le papier distraitement, et une fois de plus la nausée me vient. Cette fois, je m’aperçois de l’accoutumance avec laquelle je vis désormais car, au-delà de la nausée, le spectacle que je découvre ne m’inspire aucun autre sentiment. En sortant à peine les documents que l’enveloppe contient, je comprends immédiatement qu’il s’agit d’un « coup ». Les services de renseignement ont suivi, hier, Freya, et l’ont photographiée dans les bras de François. Peut-être imaginent-ils que je ne suis pas au courant de cette relation et que Freya ne m’en a rien dit.

Je range ces clichés fraîchement imprimés dans le papier Kraft. Je me lève ostensiblement pour jeter l’enveloppe dans la poubelle derrière le bar.  Ceux qui m’épient sauront de quoi il s’agit. Il est étrange de devenir la cible d’une entreprise de persécution en règle de la part de son propre pays. J’imagine qu’il a fallu plusieurs fonctionnaires de police pour constituer cette putasserie sans intérêt. Je me rappelle les propos entendus deux jours auparavant dans la bouche du frère bienveillant qui me prévenait des pires avanies à venir.

La réception de cette lettre ne me chagrine même pas, probablement parce que mon abattement est grand à l’idée que Siegfried ne soit pas là et que je n’aie aucune chance de le revoir, aucune possibilité de faire quoi que ce soit pour le récupérer. Il est majeur et vacciné, comme on dit, il a fait un choix et je dois me contenter d’en prendre acte. Mais, selon les mystères de l’esprit humain, je ressens aujourd’hui une sorte d’abattement inattendu, j’éprouve la douleur de son absence comme jamais jusqu’ici je ne l’avais éprouvée.

Et des images m’assaillent, heureuses et douloureuses, plaisantes et acerbes, comme si l’exploration inattendue des souvenirs sédimentés dans mon esprit m’ouvrait les portes de sensations nouvelles, aigres-douces. Non loin de ce café, je me souviens que je venais souvent avec Siegfried, qui adorait visiter le Louvre, puis sauter sur les colonnes de Buren. Au fur et à mesure qu’il grandissait, il parvenait chaque fois à en escalader de plus hautes, puis à pérorer comme un stylite. Il avait le sourire aux lèvres, la joie d’avoir conquis une nouvelle cime, et une sorte de bagou qui plaisait toujours aux touristes japonaises, émerveillées par ses cheveux blonds chaulés.

Si Claire faisait un effort, elle se souviendrait en même temps que moi, aussi, des moments tragiques vécus avec Siegfried dans ces jardins que nous parcourions souvent. À l’époque où nous nous disputions abondamment, quelques semaines avant de nous quitter, je me souviens que nous marchions en direction du grand bassin avec Siegfried, qui devait avoir quatre ans à l’époque, à nos côtés. Il ne l’exprimait pas, mais nos tensions devaient éroder ses nerfs jusqu’à le mettre au bord de l’implosion psychique. Comme souvent, le ton est monté entre Claire et moi. Elle ne supportait plus mes infidélités, je lui reprochais de passer toutes ses soirées avec un apprenti comédien au lieu d’être là, avec Siegfried et moi. Nous nous sommes arrêtés pour nous regarder les yeux dans les yeux, en chiens de faïence mus par une haine féroce, et nous avons commencé à nous balancer des horreurs. Dans ces moments, la passion absorbe les esprits, les volontés, les personnes, la raison et les clairvoyances. Et soudain, de l’autre côté du parc, j’ai vu des adultes se préoccuper d’un enfant perdu, en larmes. C’était Siegfried qui s’était enfui dans une sorte de mouvement de folie, de peur, d’angoisse, de désespoir de voir des parents qu’ils voulaient aimant et s’aimant se déchirer avec tant de violence.

Pourquoi ne pas le reconnaître? Je ne porte qu’une seule culpabilité dans ma vie: celle de n’avoir pas su, ou pas voulu, ou pas pu, me sacrifier pour préserver le bonheur d’un enfant que j’aime et que j’avais tant désiré. Rétrospectivement, bien entendu, il est si tentant de se flageller en se persuadant que, ce jour-là, les dés étaient jetés et que rien de bon ne pourrait sortir de ce splendide ratage. Combien de fois ne me suis-je pas dit, à mesure que le tempérament de Siegfried devenait ombrageux, le poids de ma faute dans ces moments où Claire et moi nous nous aimions encore, à la folie ne serait pas exagéré, mais où la vie nous séparait? Sans un orgueil démesuré, j’eusse pu reconnaître alors que ce bel amour de jeunesse que nous avions l’un pour l’autre n’était pas compatible avec une naissance, et tout ce bla-bla des Villanzy qui m’exaspérait. Mais je me refusais à réduire ce cadeau du ciel appelé Siegfried à un simple accident, à une imprévoyance. La vie valait bien mieux que tout cela.

Une chose me parait acquise, néanmoins: c’est à cette époque que Siegfried a compris les bienfaits de la folie solitaire et de l’indifférence à l’autre. Face à un monde instable où l’affection est tout sauf une certitude prévisible, mieux vaut se prémunir en donnant le moins de prise possible à l’extérieur, à l’attente, à l’autre, puisque l’autre est un danger. Et peu à peu, Siegfried a construit contre le monde des nains affectifs qui l’entouraient plusieurs lignes de défense, plusieurs remparts de forteresse, pour que son univers vive à l’abri des peurs et des tourments.

L’horloge du café sonne les onze heures et, comme prévu, Claire est en retard. J’explore du regard les abords du Français, et, dans la foule des touristes qui déambulent, je ne vois nullement son air perdu et sa crinière blonde.

Je m’en amuse avec un fond d’amertume. Il y a près de vingt ans, c’est dans ce même café que je l’avais rencontrée exceptionnellement pour organiser la garde de Siegfried. Un agenda à la main, nous avons chacun coché les dates de vacances où nous le prendrions à tour de rôle. Je m’en souviens encore: c’était un mois de mars. Quelques semaines plus tard, les vacances de Pâques arrivèrent et, comme d’habitude, je pris avec moi ce petit bonhomme pour une semaine. Claire devait accueillir Siegfried la semaine suivante.

Curieusement, le samedi, Claire ne m’a pas appelé pour fixer les modalités de l’échange. Et le dimanche matin, face à son silence, je l’ai contactée. Je me revois encore le téléphone à la main, à la fenêtre de l’appartement qui donnait sur un jardin intérieur où Siegfried s’amusait souvent avec les autres enfants de l’immeuble. Au bout du fil et de trois appels, Claire, qui avait la phobie du téléphone et le laissait souvent sonner dans le vide, a fini par me dire:

– Mais je n’ai pas du tout prévu de prendre Siegfried avec moi cette semaine. J’ai un avion qui part pour Nice ce soir et je n’ai pas de billet pour lui.

Je n’ai même pas eu besoin de dire quoi que ce fut à Siegfried: il avait compris (il avait six ou sept ans je pense) l’oubli maternel, signe précurseur du ravage profond et incisif qu’une mère peut infliger à son enfant. La blessure ne procédait d’ailleurs d’aucune malice: Claire ne voulait pas le faire souffrir et son coeur eut fondu en mille morceaux au désolant spectacle de son enfant en larmes parce que sa mère avait oublié de l’emmener en vacances. Elle n’avait tout simplement pas inscrit son fils dans ses priorités existentielles, et l’enfant devait se satisfaire de la place subalterne qui lui était réservée dans le regard de sa mère.

C’est ainsi que Siegfried a grandi: dans une sorte de solitude affective au sens propre. Le compagnon de Claire avait par exemple décidé que Siegfried ne devait pas troubler le silence de l’appartement où il vivait et ne pouvait sortir de sa chambre qu’à certaines heures. Jouer au piano, et jouer tout simplement (quel que fût le jeu) était interdit, sauf en silence. Après vingt-et-une heures, Siegfried devait se coucher et s’ouvrait alors le long règne d’une nuit perdue dans sa solitude. Quand je le récupérais, le vendredi soir, je savais qu’il n’avait qu’une obsession: ne pas être seul dans sa chambre, et que je l’accompagnasse jusqu’à son endormissement, qui n’arrivait jamais avant une heure du matin. Et je comprenais peu à peu que la vie de Siegfried était, ordinairement, celle d’une longue attente, d’un lent enfermement, et l’apprentissage d’une patiente mais silencieuse, secrète résistance contre l’ordre ambiant.

Le serveur vient poser devant moi un set de table et des couverts. Bien entendu, il s’impatiente parce que je ne consomme pas assez et me signifie qu’il est l’heure de partir si je ne commande pas une autre boisson. Claire a déjà un retard de quinze minutes. Je demande un porto rouge.

Dans ma tête, j’essaie de retricoter les mailles que j’ai perdues avec la pesanteur du temps. Pourquoi en étais-je venu à prendre un café ici même avec Claire pour organiser la garde de Siegfried? Ah oui! parce que, le premier samedi où j’ai téléphoné à Siegfried pour lui annoncer que ce soir-là, je ne rentrerais pas à la maison et qu’il ne me verrait pas avant le week-end suivant (c’était le premier week-end où Claire devait en assumer la garde), il avait fondu en larmes et s’était montré inconsolable au point que sa mère m’avait demandé de l’héberger chez moi le soir, ce que j’avais fait avec soulagement. Dans ses pleurs, j’avais entendu mon propre chagrin, lorsque vingt ans plus tôt j’avais compris que mon père ne reviendrait plus jamais, qu’il avait été enterré en cachette comme tous les suicidés à cette époque. Cette perspective a ruiné ma vie, il est vrai, et je comprenais soudain que, par un mimétisme terrible, je l’infligeais à mon tour à mon fils.

Jusqu’à ce jour, j’avais vécu avec une très grande constance avec Siegfried, et j’en voulais à sa mère, qui connaissait une relative aisance grâce à son salaire de normalienne, de se désintéresser de la question. La pauvre voulait, à cette époque, ressembler à Isabelle Huppert et s’imaginait un destin glorieux, avec ses airs d’égérie déjantée mais pétillante. Il était évident que les soirées qu’elle passait à répéter avec celui qui devint par la suite son compagnon n’étaient qu’une tromperie en gestation. Et peu à peu, elle s’absentait de ma vie pour en occuper une autre. Chaque soir, en rentrant des petits boulots que j’effectuais pour apporter mon écot, il me restait à prendre Siegfried sous le bras et à faire des courses, puis un repas, puis une soirée de distraction pour l’enfant qui était devenu un second moi-même.

Oui, bien sûr! cette relation mimétique, narcissique, était destructrice. Toute ma vie, j’ai grandi seul, avec l’ombre inquiète de mon père disparu, avec son regard tutélaire tapi dans l’obscurité de mes replis psychiques, qui devenaient si nombreux que, souvent, j’imaginais mon cerveau comme une ruche, avec une multitude d’alvéoles étanches les unes aux autres, contenant chacune ma vie, mais vue sous un angle différent. Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre que cette étanchéité, si incompréhensible aux autres, était une chance: elle me permettait de segmenter mon existence entre une multitude d’événements dont l’un n’avait pas la moindre répercussion sur l’autre, de telle sorte que la souffrance du matin pouvait céder la place au bonheur de l’après-midi. Fort de cette complexion, je n’ai jamais compris la faiblesse des autres, ni leur sensibilité extrême aux variations existentielles. Siegfried, je le sais, a souffert de mon handicap.

Mon fils peut d’ailleurs m’adresser un reproche autre que celui de cette incompréhension ou de cette incapacité à l’empathie. Ayant grandi seul, et ayant surmonté tant d’obstacles par moi-même, souvent contre la volonté des autres, je comprenais difficilement que Siegfried, fils d’un banquier plutôt cossu, élevé dans les meilleures écoles, transporté partout en Europe sur les traces de notre glorieuse civilisation, ne fît pas mieux que moi. Quand je le surprenais à paresser, à résister avec obstination à l’apprentissage d’une leçon simple, je mesurais chaque fois l’écart entre sa façon de bouder ses privilèges, et la chance qui eut été la mienne en y accédant. Et de cet appel au dépassement de soi, à la transgression de ses propres limites, je récolte aujourd’hui les fruits les plus terribles. Qui me dit qu’il n’est pas parti en Syrie pour combler ce manque, pour oublier cette lacune de n’avoir pu être un héros, comme je l’étais moi-même, à ma petite mesure?

Il est si tentant, quand on est un père éploré, de porter sur soi tous les malheurs de ses enfants, comme si tous leurs agissements, même ceux que l’on a combattus ou condamnés par avance, nous étaient imputables? Nous ne manquons jamais, d’ailleurs, d’esprits charitables pour nous suggérer quoiqu’il advienne notre part de responsabilité dans la mauvaise tournure que les événements de nos enfants prennent. Malgré tous nos efforts, nous en sommes comptables. C’est un principe simple: nous sommes responsables des malheurs du monde, et plus ces malheurs nous sont proches, plus nous en sommes responsables.

Jihad: l’art d’être jaloux (Chapitre 16)

En poussant la porte de l’appartement, je me demande si Freya est, ou non, présente. Depuis que nous nous connaissons, elle a ritualisé mes travaux en loge d’une façon originale, qui a exigé de moi un long apprentissage, à mon grand étonnement, de la jalousie. Elle profite de ces soirées à l’extérieur pour sortir et « s’amuser de son côté » comme elle dit. D’ordinaire, ces amusements ont tout du libertinage grivois et il m’a fallu un temps certain pour que je n’en prenne pas ombrage. Disons même que ses premières sorties m’ont attristé jusqu’à m’interroger sur mon lien avec elle. Pendant les premières semaines de notre relation amoureuse, je me suis même convaincu que nous n’avions aucun avenir ensemble et que le bon sens était de clore cet épisode furtif de ma vie en subissant le moins de dommage psychique possible. Mais je n’ai jamais eu le courage de lui signifier le terme de nos échanges, elle n’en a jamais exprimé le souhait, au contraire, et j’ai donc appris la jalousie, comme une bourgeoise du dix-neuvième siècle s’accommodait des infidélités de son mari.

Je sais que cette présentation est malhonnête, dans la mesure où Freya aurait peut-être abandonné ce jeu, ou ne l’aurait pas initié, si j’avais pu revendiquer une attitude exemplaire. Or, les femmes constituent mon péché mignon, cardinal, depuis toujours. Je les aime et elles me plaisent. Quelques jours après nos premiers ébats, Freya a découvert que je restais en contact avec une amie qui me donnait, par intermittence, du plaisir. Je revois encore Freya, l’air un peu catastrophé, pousser la porte du bureau où je travaillais, dans l’appartement, et m’interroger avec calme sur la nature des messages qu’elle venait de découvrir. J’ai tenté de bredouiller quelques explications fumeuses et, face au ridicule de mes contorsions, j’ai préféré lui avouer une vérité légèrement retravaillée: je restais en contact avec cette amie non parce que j’y tenais mais parce qu’elle pouvait me donner du plaisir. Bien entendu, cet arrangement avec la fidélité n’entamait en rien la sincérité des sentiments que je nourrissais pour Freya.

Compte tenu de notre différence d’âge, il me semblait inévitable que des désaccords ou des discussions de ce genre surviennent entre nous. Je voyais et savais que mon corps et ma chair ne pourraient indéfiniment tutoyer la vitalité d’une femme plutôt sportive qui découvrait la vie. Mais je ne m’attendais pas à ce que l’exercice fût aussi difficile à surmonter.

Au début, nous avons tenté aussi souvent que nous le pouvions de partager ces plaisirs dans des fêtes, des soirées, des nuits scandaleuses où nous mélangions nos corps à des rencontres improbables ou furtives. J’aimais le spectacle de ces ébats où le corps de Freya se transformait, à mes yeux, en une oeuvre d’art vivante, expressive, tordue en tous sens par des forces érotiques qui sublimaient sa beauté. J’aimais ses gémissements, ses émois, ses moments divins, ses soupirs, qui me donnaient la sensation d’atteindre une dimension supérieure de sa réalité, comme si, dans ces instants éphémères, je devenais le témoin de sa perfection surnaturelle, le possesseur de ces trésors cachés.

Freya, je pense, prenait moins de plaisir à la réciprocité. Il me semble même qu’à ses débuts, chacun des regards que je lançais, chacun des gestes que je pouvais prodiguer à une autre femme, même horrible, même obèse, était pour elle une blessure narcissique. Je devais donc manier sa jalousie avec précaution, alors que sa liberté avec les autres hommes, et parfois avec des femmes, me contentait.

Ces jeux ne m’ont jamais posé de véritable problème. J’appréciais moins les jeux auxquels elle pouvait se livrer sans moi. Même si elle avait l’honnêteté de m’en parler, j’en éprouvais une véritable souffrance. Mais le cap le plus difficile à passer fut celui de ses relations avec François.

Freya avait un important handicap: celui d’être hollandaise et spécialisée en anthropologie. Elle avait un avantage majeur: celui de sa beauté. Freya, avec son air frais et volontaire de blonde vénitienne aux yeux bleus, plaît aux hommes. Deux ans après notre rencontre, elle m’a parlé de façon répétée de François, son enseignant à la faculté qui tenait absolument à ce qu’elle fît une thèse sous sa direction. Elle avait une manière de me parler de lui comme elle ne me parlait d’aucun autre homme, avec cette petite pointe de mystère et d’engouement qui met la pue à l’oreille. Intuitivement, je sentais que la relation qu’elle nourrissait avec lui comportait une dimension très différente des relations habituelles.

Souvent, elle prétextait des séances de travail vespérales avec lui pour justifier ses absences ou ses retards à la maison. Les premières séances ne m’ont pas choqué ni spécialement alerté. Mais, peu à peu, l’intensité de leurs relations m’a posé problème et je m’en suis ouvert auprès d’elle avec une franchise froide qui m’étonne encore.

Ce jour-là, elle m’a regardé dans les yeux et a réfléchi un moment avant de me répondre avec une honnêteté dont je ne suis toujours pas convaincu qu’elle était totale.

– Veux-tu que je retourne en Hollande? m’a-t-elle demandé.

Je ne voyais pas où elle voulait en venir et je lui ai dit que non.

– Si tu veux que je reste à Paris, il me faut un travail. Et en anthropologie, ça ne court pas les rues.

Sur ce point, je ne pouvais lui donner tort.

– Une place d’assistante va se libérer auprès de François, et il y a deux Françaises et un Français qui vont postuler. Ils sont tous les trois proches de la fin de leur thèse. Alors je fais quoi?

Je commençais à comprendre.

– En France, continua-t-elle, dans l’université française, c’est comme ça que ça marche. Les postes ne vont pas aux meilleurs, mais aux plus obéissants, à celles qui couchent utiles.

Si, si, j’avais bien entendu, et soudain ma perception de la situation basculait. L’implacable vérité m’apparaissait, logique, cohérente, limpide, pour ainsi dire incontestable. Freya avait décidé de « faire ce qu’il fallait » pour obtenir un poste à l’université. Moi qui, à la fin de ma thèse, avait connu l’injustice des nominations académiques, je ne pouvais guère remettre en cause la véracité des constats. Il me restait à accepter les conclusions que Freya en tirait: pour enseigner à Paris, il fallait faire des compromis.

– Et c’est bien qu’on en parle, ajouta-t-elle, parce que je n’ose pas lui proposer de passer à la maison ou d’aller diner chez lui avec toi. C’est dommage. Souvent, je préfèrerais que tu sois là.

Ainsi a commencé une espèce de tolérance que Freya est parvenue à banaliser avec beaucoup d’intelligence et de tact, même si ma première soirée chez François fut tout sauf agréable et fluide. Comme beaucoup d’universitaires, il habitait un petit appartement sans relief au pied des Gobelins, aux marches du Quartier Latin, où, ce soir-là, nous nous sommes entassés à huit autour d’une petite table à manger. Comme beaucoup d’universitaires, il se considérait comme infiniment plus intelligent que la planète entière réunie en un seul cerveau, et il jugeait légitime de lui infliger ses pensées supérieures sur un ton doctoral comme si le moindre de ses mots était porteur d’une parcelle de divinité. Et comme beaucoup d’universitaires, il se portait garant de la bonne tenue intellectuelle de sa maison en stigmatisant ou bannissant ceux qui n’étaient pas capables de s’élever à son intelligence et de prononcer des phrases aussi absconses ou pédantes que les siennes. Moyennant ses critiques, il pouvait revendiquer un physique avantageux, avec une mèche de cheveux bien comme il faut qui devait faire merveille dans les salons de ses semblables.

Il m’accueillit avec une chaleur que je n’ai pas sentie feinte. Peut-être avait-il une commisération sincère pour un homme qu’il faisait cocu selon des méthodes déloyales. Mais après tout, la question se posait de savoir si, en dehors de ce lien d’intérêt et de subordination qui existait entre Freya et lui, et que Freya avait invoqué pour justifier sa faute, une séduction naturelle agissait qui aurait conduit Freya, quoiqu’il arrive, à passer à l’acte avec ce play-boy dont les airs maniérés et les pensées profondes lues dans le journal de la veille me fatiguaient. Encore aujourd’hui, je n’ai pas de réponse à cette question, et cette ignorance a suscité un long combat en moi-même.

Ce premier soir-là, donc, j’avais l’impression d’atterrir sur une autre planète, quoique François fit un effort pour attirer ma sympathie et qu’il eut sorti une bouteille de Ruinart, blanc de blancs, « parce qu’il adorait les fines bulles » et qu’un homme de sa qualité devait apparaître comme un parfait connaisseur de Champagne, dut-il se limiter à énumérer des banalités sur quelques grandes maisons que tout le monde connaissait. Autour de nous, il y avait des étudiants et des étudiantes dont on devinait qu’ils se disputaient âprement, sous des dehors urbains, les faveurs du prince. Parmi cet aréopage, l’une ou l’autre des thésardes méritait d’ailleurs d’être examinées de près. L’une avait des petites lunettes d’intellectuels qui ne faisaient pas oublier la vivacité du regard et la finesse des cuisses. L’autre était une belle plante assez nature, avec l’air lascif des modèles d’Hamilton qui devait bien taper dans l’oeil du professeur. L’université française, décidément, s’était organisée pour offrir de sérieuses compensations aux petits salaires qu’elle versait à ses enseignants.

J’étais mal à l’aise, bien sûr, et chagriné par ces histoires de tromperie dont la dimension fantasmagorique déborde toujours les simples éléments de réalité. Et je me souviens que la perspective de me rendre à ce diner m’avait longuement travaillé, jusqu’à ce que je trouvasse une parade un peu contrainte à l’angoisse que l’acceptation de ma condition créait en moi. Quelques jours avant l’épreuve, j’emmenai Freya au théâtre, puis je grignotai une salade avec elle dans la brasserie d’à-côté en lui disant:

– J’accepte cette relation, à condition que je puisse l’érotiser.

Freya eut l’intelligence de ne pas me contredire et de faire ce compromis dont je ne suis pas sûr qu’il lui était, quoiqu’elle en dise, naturel. Le lendemain, je lui offris un ensemble de lingerie assez provocant, en lui précisant: « Je souhaite que tu le portes chez François ». Je lui désignai également les vêtements que je voulais la voir arborer à ce diner: il s’agissait d’une assez jolie combinaison d’hiver, très décolletée et qui lui moulait délicatement les cuisses.

– Entre le plat de résistance et le dessert, je veux que tu ailles dans sa chambre, avec lui, pour l’embrasser langoureusement, avais-je ajouté.

Je n’ai jamais su si elle l’avait prévenu à l’avance de ce jeu, mais il y prêta un concours enthousiaste. Dès les premières minutes de notre rencontre, je sentis son impatience à avancer dans les plats, j’observais les regards qu’il lui lançait, et l’embarras apparent qu’elle avait à les soutenir. Je pus même trouver un certain plaisir à imaginer que la relation qui se nouait sous mes yeux procédait d’une forme raffinée de prostitution, comme si François devenait à son insu un client, un instrument à titre onéreux d’un jeu dont les règles étaient fixées à son insu et contre sa volonté.

Dans l’histoire de mes innombrables fantasmes, celui-là tenait une place à part, avec le goût du suprême interdit, de la chosification absolue des deux autres, de la femme et de son utilisateur qui doit payer son écot pour accéder à des charmes qu’il ne possède pas. Dire que je l’accomplissais la joie au coeur et le sourire à la boutonnière serait un abus de langage. Il constituait simplement la voie médiane la moins inconfortable entre une infidélité que Freya m’imposait et la jalousie qui m’animait.

À ma connaissance, Freya et François se voient à une fréquence d’une ou deux fois par mois pour se livrer à des ébats coupables. Après le diner que nous eûmes chez François, Freya m’a proposé un arrangement limpide: chaque tenue maçonnique à laquelle je participerais serait pour elle l’occasion d’une « séance » chez son amant qui dut trouver quelque satisfaction à ce dispositif, puisque, quelques mois après que cette relation fut officialisée, Freya a décroché un poste d’assistante et devrait prochainement devenir maître de conférence.

Avec le temps, cette relation discrète a présenté d’autres avantages. Assez rapidement, Freya a eu la bonne idée d’instrumentaliser François et de déporter sur lui ses périodiques accès de mauvaise humeur. Ils se disputent, se chamaillent, se quittent. Le chaos de leurs relations est inversement proportionnel à l’harmonie de la nôtre. Je puis même affirmer que mon amour pour Freya a grandement profité de ce déversoir à caprices qu’est François, de telle sorte qu’il est devenu une sorte de soupape indispensable à ma relation sereine avec Freya.

Malgré tous ces avantages, je ne puis retenir un pincement discret au coeur lorsque je rentre des tenues en m’interrogeant sur l’heure de retour de Freya. En trois ou quatre ans de ce système insolite, il lui est arrivé une pincée de nuits de ne revenir qu’au petit matin, et chacune de ces foucades m’a chaque fois coûté cher en souffrance secrète. Comme un animal aux aguets, lorsque je referme derrière la porte d’entrée de l’appartement, je me demande donc si Freya sera là. Commence alors cette étrange traque où je suis à la recherche d’une odeur, d’un signe même infime, qui trahirait son retour. Je regarde l’horloge électronique du four, dans la cuisine où je me suis arrêté boire un verre d’eau: il n’est pas encore une heure du matin. Il est tôt, au fond, pour elle.

Je m’installe dans le canapé du salon, je regarde sans m’y intéresser les informations télévisées. Elles ressemblent à un fond visuel permanent constitué d’images de guerre, de bombardements, d’attentats, entrecoupées de quelques séquences euphorisantes de football ou de tourisme. Je me demande si je vais arriver à dormir, mais je ne suis pas convaincu d’y parvenir. Je décide néanmoins d’aller me coucher.

Machinalement, j’entre dans la chambre à coucher sans allumer la lumière, je laisse tomber mes vêtements et, en me glissant dans le lit, je sens à mes côtés une présence chaude, comme un petit animal roulé en boule pour avoir moins froid. Je passe ma main sur la forme et je m’aperçois que c’est bien Freya qui est couchée là, et qui fait mine de se réveiller en sentant ma présence.

Elle m’enlace la main très doucement, puis elle se déplie pour être contre moi.

– Tu es là? me fait-elle encore groggy.

Je suis heureux de la sentir. D’ordinaire, quand je rentre de ces séances maçonniques, je suis seul et un peu triste. Son être-là me ravit.

– Je lui ai dit que j’arrêtais. Je suis enceinte alors j’arrête. Je ne serai pas maître de conférences, tant pis.

Je la serre contre moi, en silence. Son corps est tout chaud. Je souris. Je suis fatigué, mais dans cette nuit noire, je souris et je cherche le sommeil.

Jihad: En salle humide (Chapitre 15)

Une fois les travaux achevés, les frères de la loge enlèvent leurs décors dans un brouhaha festif qui trahit leur faim et leur soulagement de pouvoir enfin se consacrer aux agapes. Par grappes désordonnées, ils se rendent en salle humide, entamant qui des confidences, qui les dernières nouvelles des amis, qui des gaudrioles enjouées. Fraternellement, le Vénérable me prend par l’épaule, me demande si le thème de la soirée m’a intéressé, m’invite à l’accompagner à la table des agapes. Timidement, et avec une lassitude mal dissimulée par un sourire forcé, je lui emboîte le pas. Je n’ai pas vraiment faim et je sais par expérience que la nourriture maçonnique ne vaut guère par ses qualités gustatives.

À table, il me présente à nouveau aux convives en leur demandant de me réserver le meilleur accueil. Il m’adoube et m’assigne une place, face à un petit homme discret, couleur passe-muraille, qui semble avoir soixante-dix ans. N’était son regard perçant, il semblerait totalement invisible et absent. Il m’adresse un sourire gentil, un peu artificiel. On dirait un premier communiant intimidé qui sourit pour la photographie officielle. Il paraît au mieux avec son voisin, aussi âgé que lui, mais de forte stature et l’air rigolard.

Son voisin m’interpelle et me demande ce que je pense du « vivre ensemble ». Je vis ma première sortie officielle depuis la disparition avérée de Siegfried, et cela fait tout drôle de parler d’un sujet aussi délicat avec une telle épine dans le pied. Je bredouille quelques phrases insipides pour détourner son attention. Le petit bonhomme m’observe fixement, je le sens, et le gros rigolard, dont on devine qu’il est un habitué des sorties tonitruantes, se met à raconter ses souvenirs d’Algérie.

– C’est sûr qu’en 56, quand je faisais mon service chez les paras, le vivre ensemble c’était autre chose. À l’époque, on perdait moins de temps. Les bicots, quand ils ne voulaient pas parler, on les asseyait sur une chaise, et on les passait à la gégène.

Il pouffe comme s’il se souvenait d’un spectacle humoristique ou d’un sketch de Fernand Reynaud.

– J’en n’ai connu aucun qui résistait plus de trois minutes. L’électricité, personne ne tient. De temps en temps, on essayait sur nous pour voir ce que ça faisait. Au bout d’une minute, on devient dingue. Alors, quand on s’ennuyait, pour se marrer, on en passait un à l’électricité. Fallait les voir se tortiller au bout des fils. On passait le temps comme on pouvait. Dans le bled, ça nous arrivait de nous ennuyer.

Parfois, l’horreur ordinaire n’a pas le temps de nous porter au vomis. Elle nous écoeure simplement, longuement, en profondeur, comme si l’humanité se transformait en cauchemar irratrapable. Le petit bonhomme face à moi fait semblant de n’avoir rien entendu et relève la tête de son assiette avec un regard dégagé.

– Et toi-même, dans quel secteur travailles-tu? me fait-il pour engager la conversation.

Je cherche à deviner qui se cache derrière ces petites lunettes sages. J’hésite avant de répondre.

– Je travaille dans la banque. C’est Sajoux qui m’a invité à venir ici ce soir. 

Le gros rigolard me reprend:

– Sajoux, connaît pas. C’est un frère de notre loge?

– J’imagine que oui, mais je ne l’ai pas vu ce soir. Je pensais pourtant le trouver ici.

Le petit binoclard reprend d’une voix claire.

– Tu veux sans doute parler de Saint-John, Yves de Saint-John, qui est aussi notre député et avait une obligation ailleurs ce soir. C’est pour cela qu’il ne pouvait venir. Mais je pense que le sujet l’intéressait bien.

Je sens que cet homme face à moi est celui qui m’attendait, qui voulait me parler. Je le laisse prendre l’initiative. Il s’y prend très bien: pour l’extérieur, la conversation est anodine, fraternelle, normale. Et, au moment du dessert, il se propose de me raccompagner dès que nous aurons fini notre verre de Monkey Shoulders.

Je trouve ces minutes interminables. Mon cerveau, peu à peu, et le binoclard le sent, ploie sous l’émotion de ces derniers jours: les interrogatoires, ma mise en congé temporaire mais d’office, mes angoisses pour Siegfried, les annonces de Freya. Tout cela est trop pour un seul homme, trop de tout. La dépression guette, que je me dis en regardant les frères de l’atelier s’adonner à des embrassades joyeuses. Ceux-là aiment se retrouver, c’est évident, et partagent beaucoup entre eux, avec force sourires entendus et silences complices. Je les observe lever le coude. Le binoclard ne boit pas.

– J’ai des polypes à l’intestin, me dit-il. Alors, je dois faire attention et mener une vie saine.

Il sent ma lassitude et me propose de sortir. J’accueille l’air frais des rues parisiennes avec délice. J’ai besoin de respirer. Mon existence me semble de plus en plus prisonnière et plus que jamais j’ai besoin de vivre.

– Notre ami Karvan m’a parlé de ce qui t’arrivait, glousse-t-il en descendant la rue de Rome flagellée par un vent un peu frais. J’ai un peu connu cela moi aussi, il y a une trentaine d’années. Mitterrand m’avait confié les services et j’ai refusé de continuer son système de poubelle. Il avait l’habitude de se tenir informé de tous les petits secrets du tout Paris. J’ai dit non quand il m’a demandé de l’alimenter sur ses adversaires politiques, et surtout sur ses alliés. Comme j’étais rocardien, je suis parti assez vite. J’ai connu la disgrâce. Je mesure ce qui t’arrive.

Son ton est doux, amène, mais il dit les choses avec clarté et sa franchise m’ébranle. Quelqu’un se décide à mettre des mots sur ma situation, comme un médecin me glisserait, en me montrant les résultats d’un scanner: « Voyez, là, cette forme, c’est une tumeur cancéreuse que vous allez devoir combattre! » Dans mon état, je ne suis pas sûr que cette conversation soit la bienvenue. J’ai à nouveau le souffle court, comme une gêne respiratoire. Je préfèrerais qu’il me laisse là, qu’il passe son chemin. Pitié, n’en jetez plus!

– Saint-John m’a parlé de la situation et m’a laissé juge des messages que je peux te faire passer. Alors, si tu le permets, je voudrais te donner quelques clés et quelques conseils. Tu pourrais en avoir besoin si cette situation est nouvelle pour toi.

Je prends le temps de respirer puissamment en admirant les beaux immeubles hausmanniens de la rue de Constantinople.

– Avant tout, j’aimerais savoir qui est ce Saint-John.

Il ricane d’un air entendu.

– Oui, c’est vrai. C’est un drôle d’animal le Saint-John. Il ne paie pas de mine comme ça. Mais je le connais bien. Il est affecté à la cellule Tracfin. Mais il a des fonctions entre plusieurs eaux. Il est très écouté par le Château, dans tous les sens du terme d’ailleurs.

Il s’amuse de son jeu de mots.

– Il n’a pas les coudées franches dans cette affaire, parce que les pressions sont fortes, et il ne peut vraiment pas tout dire. Mais une chose est sûre, tu es une proie de choix. La banque a besoin d’un fusible pour cacher ses turpitudes. Tu es, pour eux, l’homme idéal. Un fils parti en Syrie, une liberté d’esprit qui dérange. C’est très tentant.

Il égrène ses vérités avec un ton débonnaire qui me porte au bord du malaise.

– Pour le Château, la situation est plus délicate, car, avec les attentants, il ne faudrait pas qu’on sache comment la France a armé ses bourreaux. Au début, personne n’y comprenait goutte. On avait sous la main des illuminés prêts à tout pour combattre Bachar. Et quand on a compris qu’on avait nourri le serpent qui allait nous mordre la main, il était trop tard. Pas facile à expliquer aujourd’hui, que ce sont des combattants français qui tuent d’autres Français avec des armes françaises apportées par le gouvernement français.

Une légère brise m’a empli le nez. Elle était pleine d’effluves tendres qui m’ont rappelé les rues de Milan ou de Padoue. Et si je partais? si je fuyais?

– À coup sûr, ils rêvent tous de ne faire qu’une bouchée de toi. Maintenant, tu as sans doute quelque chose qui les inquiète: des papiers, des dossiers, des preuves, de quoi alerter les médias, de quoi démasquer la combine, bref, de quoi te défendre. Ils ne te feront rien tant qu’ils n’auront pas mis la main dessus.

– Ils ne me feront rien? Mais que peuvent-ils me faire? Je suis innocent.

Je l’entends rire en portant sa main devant sa bouche.

– Allons, allons, je sais très bien que tu sais. Un ancien lambertiste comme toi.

– Je n’ai jamais été lambertiste. Je connaissais des lambertistes, mais je n’étais pas des leurs.

Il laisse passer un silence.

– Toujours cette liberté d’esprit… Je sais. Mais je sais que tu sais ce qu’est la raison d’Etat. S’il faut éviter de reconnaître des turpitudes de la banque avec un soutien plus ou moins total, plus ou moins partiel du pouvoir, l’Etat est prêt à tout. Et l’Etat adore accuser des innocents pour protéger des coupables. L’innocent, par définition, est malléable. C’est un faible. C’est une proie. Le coupable est armé pour se défendre. Il sait qu’il doit vendre chèrement sa peau.

Devant la gare Saint-Lazare, des punks à chien se disputent le bout de gras. Les rues sont désertes. Je décide de pousser vers la Seine.

– Quel conseil me donnes-tu? lui fais-je.

Il reprend sa marche en soupirant d’un air incertain.

– C’est une bonne question, et je ne suis pas sûr qu’il existe un bon conseil. Je peux juste te dire comment ils raisonnent. Ils ont la force de leur côté, alors ils vont chercher à en abuser. L’état d’urgence les aide. Il leur permet de faire des choses inimaginables en temps normal. Objectivement, leur intérêt est de retrouver tes dossiers, de les détruire, puis de te faire plonger pour tous les motifs possibles.

– J’ai vu cela oui.

À notre droite, le mémorial de Louis XVI étend ses ombres ensommeillées et mélancoliques.

– L’accusation d’antisémitisme n’est rien, me fait-il, visiblement bien informé. C’est pratique, mais c’est un gadget. Elle permet de décrédibiliser, mais elle ne permet pas de condamner. Il faut trouver autre chose. Attends-toi au pire et résiste, voilà le conseil que je peux te donner.

Nous nous marchons côte à côte silencieusement pendant plusieurs centaines de mètres. Sur la Concorde, il me dit d’un air désolé:

– Je dois te laisser ici. J’ai un métro à prendre.

La solitude à laquelle il m’abandonne me va bien. Je m’aperçois que j’ai l’esprit libre. Je ne peux même plus penser à la moindre idée, au moindre fait. J’ai besoin de respirer, de me sentir vivre.

Sur les Champs-Élysées, Paris semble s’éteindre. La ville s’endort et jusqu’ici je ne m’étais pas aperçu de l’ampleur avec laquelle elle avait changé. Le Paris bourdonnant, vibrionnant, de ma jeunesse, ce monstre hyperactif dont la magie m’enveloppait en continu s’est, sans que je ne le voie, embourgeoisé, noyé dans un embonpoint existentiel. Devant le Fouquet’s, la nuit n’est plus troublée que par de riches saoudiens ou qataris qui investissent la rue comme une annexe de leur royaume.

Sans bruit, et sans que personne n’y prend garde, la ville lumière a perdu de son éclat, et jour après jour, compromission après compromission, renoncement après renoncement, elle s’enfonce dans l’obscurité. L’éclat clinquant, insupportable, des pétrodollars donne l’illusion d’une continuité, mais les unes après les autres, les fenêtres se ferment et les lustres s’éteignent. Dans la nuit parisienne, le souffle de la vie s’évanouit.

Jihad: Vivre ensemble (Chapitre 14)

Après mon interrogatoire par les services du contre-terrorisme, je n’ai rien trahi auprès de Freya sur ce qu’avait pu être mon désarroi en découvrant que mon propre pays pouvait chercher à me piéger, à me transformer en lampiste pour cacher les turpitudes du pouvoir au sens large. J’étais partagé entre l’extrême abattement de cette révélation dont je n’avais pourtant reçu qu’un mièvre avant-goût, et l’envie obnubilante de revoir les objets appartenant à Siegfried que l’un des exécuteurs des basses oeuvres m’avait exhibés dans la grande salle d’interrogatoire où j’avais passé ma journée. Je n’imaginais que mon esprit pût se fixer de façon aussi ridicule et obsessive sur des objets quotidiens, comme si ma survie dépendait de ma faculté à les toucher, à les posséder un jour. Sur le chemin du retour, je n’avais cessé de penser à cette possession qui semblait impossible légalement mais si accessible, si proche, si imaginable réellement.

Par-dessus ces angoisses ou ces pensées obnubilantes qui m’occupaient comme un tenon occupe une mortaise, l’essentiel demeurait que Freya fût protégée contre ces troubles et que le petit être qu’elle couvait dans ses entrailles pût grandir sans embûche. Freya n’était pas dupe. Ce soir-là, elle m’a regardé longuement, silencieusement, et m’a pris la main avec tendresse en me murmurant: « Je suis avec toi, quoi qu’il arrive. » Elle n’était pas obligée de le faire, mais elle a ajouté: « Ce que nous vivons ensemble est si beau. »

Elle est repartie vaquer à quelques occupations, puis elle est revenue avec un air dépité et sans hâte m’a déclaré: « Moi aussi, je crois que je suis suivie. »

Cette considération ne mérite même plus de réponse. C’est une affirmation que je crois sans peine, et qu’elle vit comme une fatalité, comme on se casse une jambe dans une chute inopinée, ou comme on regrette de perdre son dernier semis de fraises en regardant la grêle fracasser le sol du jardin. Il fallait bien « faire avec », apprendre à vivre avec cet État intrusif qui nous avait dans le collimateur et semblait bien décidé à nous user pour nous perdre. Je mesurais les enjeux qui pouvaient inquiéter ceux qui en tiraient les ficelles. La moindre révélation sur le soutien que nous avions discrètement, mais très officiellement, accordé aux guérillas salafistes pouvait coûter très cher en temps d’élection.

Très sereinement et très amoureusement, Freya délaisse ce soir ses innombrables ouvrages d’anthropologie pour s’asseoir à mes côtés, sans bruit, sans tourment, dans le canapé. Nous regardons comme abasourdis et engourdis par un relent amoureux assez touchant le film « Missing » avec Sissy Spacek. À chaque visionnage, je lui répète que Sissy Spacek ressemble beaucoup à la mère de Siegfried jeune, et elle ne s’en offusque pas. Je me demande même (j’ai déjà oublié comment la télévision en est venue à montrer ce film…) si Freya n’a pas choisi cette oeuvre dans notre filmothèque pour me faire plaisir, pour m’entendre dire une nouvelle fois: « C’est fou comme Sissy Spacek ressemble à Claire de Villanzy jeune », pour se prouver à elle-même que l’éclatement de notre environnement ne change en rien nos habitudes, notre vie ordinaire.

Freya enseigne à temps partiel dans une université parisienne tout en achevant sa thèse. Je me rends compte, peu à peu, du loisir que ce style de vie lui laisse. Hormis quelques heures d’enseignement assez répétitif, ses travaux de recherche lui laissent une grande liberté d’organisation et de déplacement, et lui imposent de faibles contraintes sociales. Il faut que je sois en congé d’office, en quelque sorte, pour mieux comprendre pour quelle raison, de temps à autre, elle manifeste une sorte de lassitude ou se plaint de voir trop peu de monde.

Elle a donc pris l’habitude de se « jeter » sur le premier contact humain venu, de telle sorte que, lorsque le téléphone sonne ce matin, elle se rue sur le combiné comme un lion affamé sur une gazelle. L’air désolé, elle s’approche du canapé où j’ai l’impression d’être prostré en faisant de grandes grimaces pour me dire à l’insu de l’interlocuteur au bout du fil:

– C’est pour toi! je ne sais pas qui c’est! c’est bizarre!

Je prends le temps de la regarder. Elle est magnifique, dans son débardeur blanc sous lequel sa jolie poitrine impertinente se balade avec désinvolture, et dans son petit short de sport, gris chiné, qui dévoile ses jambes bien plantées au sol et harmonieusement musclées. Au bout du fil, un homme prend le temps de se présenter:

– Monsieur Müller? Je suis André Dabat, le Vénérable de l’atelier Saint-Just. Je crois que vous nous rendez visite demain. Je voulais m’en assurer.

J’ai oublié que Sajoux, la semaine dernière, m’avait proposé de participer à leurs travaux. Il me semble que l’effort de mémoire exige de moi des heures interminables de remontée du fleuve.

– Oui, c’est vrai. Je viendrai. J’ai prévu de venir.

– Très bien! me fait le dignitaire. Je me dois de te communiquer les mots de passe pour que tu puisses entrer. Par ailleurs, je tiens à te dire qu’un frère t’attend et a beaucoup insisté pour que tu viennes. Je crois qu’il a des choses à te dire. Il serait donc bien que tu restes aux agapes. Comme tu le sais, beaucoup de nos frères sont au ministère de l’Intérieur. Tu n’en seras donc pas surpris.

L’invitation ne souffre pas de discussion, et le Vénérable raccroche comme s’il avait perdu trop de temps à me parler. Instinctivement, je me lève et l’air déconfit, j’annonce à Freya que je serai absent le lendemain soir. Elle est surprise, et me sourit avec malice.

La mort dans l’âme, je m’engonce donc, le lendemain soir, dans un costume noir, une chemise blanche, et je prends en réserve l’attirail, dans un sac discret, du parfait maçon: le noeud papillon noir et le tablier, et je m’engouffre dans le métro pour rejoindre le temple. J’y suis reçu avec une certaine amitié. Le Vénérable fait effort pour me donner le sentiment que tout va bien, que ma visite est inspirée par une fraternité philosophique tout à fait ordinaire et désintéressée. Il me présente rapidement aux surveillants et me propose de prendre place sur les colonnes du midi, au milieu d’une dizaine de frères que je ne connais pas. Sur les colonnes du Nord, une vingtaine de frères, dont quelques apprentis, semble s’apprêter à un long sommeil. 

Comme beaucoup de loges, le rituel y est assez succinct, mais de bonne tenue. Le Vénérable finit par appeler le frère Frédéric, visiblement haut gradé dans la police, qui planche sur le thème du « Vivre Ensemble ». C’est un solide gaillard, avec un air un peu enfantin mais un regard perçant et un menton altier, qui toise l’assemblée avant d’enlever ses gants et de commencer à exposer son point de vue. Il prend un moment pour respirer comme s’il avait besoin de chauffer sa voix pour lui donner toute la coloration qu’elle mérite.

« À la gloire du grand architecte de l’univers,

Vénérable Maître et à vous tous mes frères,

Ce soir, je voudrais vous entretenir d’un thème que beaucoup d’entre vous connaissent, c’est celui du « vivre ensemble ». Je ne souhaite pas vous accabler de considérations historiques ou philosophiques que vous lisez déjà largement de-ci ou de-là dans la presse ou dans des magazines spécialisés. Je préfère concentrer en quelques lignes de force ce que nous, maçons, pouvons retenir du débat tel qu’il s’est construit ces dernières années, et comme, je le sais, beaucoup de nos frères ici présents sont attachés aux questions de sécurité, je concentrerai ces lignes plus spécialement du point de vue de la sécurité intérieure. 

Si vous me le permettez, mes très chers frères, je procéderai en utilisant plusieurs formules provocatrices dont l’objectif sera de vous appeler à réagir, à modérer mon propos, et ne devront évidemment pas être prises comme telles. Entendez en elles une invocation du débat et non un refus de celui-ci.

Première provocation donc: le « vivre ensemble », nous n’en voulons surtout pas. Nous savons tous ici que « vivre ensemble » est le synonyme qui ne dit pas son nom d’un renoncement au creuset français, et d’une option ouverte en faveur du multiculturalisme que nous combattons depuis toujours. Vivre ensemble, c’est accepter d’ouvrir la société française à d’autres modes de vie que le nôtre, je veux dire d’autres modes de vie que ceux fondés sur les valeurs républicaines. Nous pouvons tous tourner autour du pot, il s’agit bien de cela en bout de course.

Avec le « vivre ensemble », ce que l’esprit républicain refusait, c’est-à-dire le relativisme des valeurs, l’idée que les valeurs républicaines ne doit pas s’imposer à tous, ce relativisme-là triomphe. Désormais, on peut vivre en France, ou, idéalement, on pourra vivre en France en contestant le primat des valeurs républicaines. C’est la porte ouverte à tous les communautarismes, à la ségrégation de fait entre différents segments de la société au nom de la conciliation entre les cultures.

Deuxième provocation: le vivre ensemble avance masqué. Officiellement, il s’agit de respecter les croyances ou les rites de chacun. Officiellement, il ne s’agit pas de multiculturalisme. Dans les faits, il ne s’agit pas d’autre chose. Vivre ensemble suppose d’arrondir les règles de notre jeu pour préserver l’harmonie sociale. Cet arrondi implique bel et bien que nous sacrifions certains de nos principes pour avoir la paix. La question du voile en est un bon exemple: interdire le voile, c’est préserver nos principes mais déclarer la guerre à l’Islam. Le vivre ensemble impose d’accepter le voile en faisant des compromis sur la libération de la femme. Nous sommes bien là dans la preuve caractéristique que le vivre ensemble n’est qu’une autre façon d’accepter le déclin de nos valeurs au nom de l’harmonie dans la société. Il est la porte ouverte au multiculturalisme que nous avons toujours prétendu combattre.

Troisième provocation: le vivre ensemble, c’est livrer notre forteresse à l’Islam. Vivre avec les Chinois ou les Sud-Américains ne pose de problème à personne parce que ces communautés n’ont pas de projet politique alternatif pour nous. Le problème tient à l’Islam, qui est loup dans la bergerie. L’Islam veut changer notre société. L’Islam veut nous transformer en « dhimmi », en protégés, comme ce fut le cas partout où la porte lui fut ouverte. Là encore, l’histoire nous donne des exemples frappants, comme dans l’actuelle Turquie où les Ottomans auraient très bien pu s’installer, il a six siècles, sans menacer l’empire romain d’Orient. Mais cette installation pacifique n’est pas dans l’ordre musulman, qui porte un projet politique. Nous savons tous que les musulmans de France réclameront tôt ou tard, au nom du vivre ensemble, le droit d’appliquer leurs propres règles tirées du Coran. Et nous savons que cette adaptation-là du Coran pose problème.

Quatrième provocation: nous n’avons pas le choix. Nous ne faisons plus assez d’enfants pour continuer sans immigrés. Les bons connaisseurs de la démographie qui siègent dans ce temple le savent. Depuis plusieurs décennies, depuis vingt ans en tout cas, le dynamisme de la démographie française est largement dû aux immigrés. Sans eux, la démographie française plongerait, et sans le droit du sol, la plongée française serait aussi impressionnante qu’en Allemagne. Ce qui nous sauve, en apparence, c’est donc notre capacité à faire passer pour Français des enfants d’étrangers grâce à nos lois nationales qui sont souples. Retirons l’immigration, et la France s’effondre.

Cinquième provocation: faisons contre mauvaise fortune bon coeur. Nous avons besoin de ces immigrés pour survivre. Ils sont indispensables à la construction économique et à l’équilibre du pays. Et pour aller plus loin, nous savons que plusieurs millions de Français sont beaucoup sont des natifs sont aujourd’hui socialement déstructurés. Nous n’en ferons plus rien et nous ne pourrons les remettre au travail. Cet énorme problème que nous avons sur les bras ne peut être réglé que par de généreuses politiques sociales, par ces subventions qui sont autant de pain et de jeux que nous distribuons ou organisons pour avoir la paix. Pendant ce temps, nous avons besoin d’immigrés pour exécuter les tâches les plus ingrates. Nous avons aussi besoin d’immigrés pour financer les retraites de demain. C’est le bienfait induit de l’immigration. Il a un prix à payer, payons-le.

Sixième provocation: le vivre ensemble, c’est-à-dire le renoncement partiel aux valeurs républicaines, est le prix à payer pour une organisation sociale où les Français les plus fragiles sont subventionnés pour rester chez eux sans grogne majeure, et où les tâches les plus dégradantes sont confiées aux nouveaux venus. Si nous voulons que cette évolution en profondeur se déroule sans conflit, sans stress, nous devons l’accompagner par tous les moyens et lui donner du sens. L’idéologie du vivre ensemble a un avantage sur ce point: elle permet de mieux faire admettre une mutation historique de notre corps social, qui va peu à peu perdre son homogénéité ethnique pour devenir une mosaïque et métissages.

Septième provocation, la dernière pour ce chiffre parfait: voyons à long terme. Notre continent connaît régulièrement, depuis quarante mille ans, des chocs de ce type. Durant la Préhistoire, c’est la disparition du Neandertal. En l’an 1200, c’est l’invasion dorienne. Dans l’Antiquité, ce sont les migrations du peuple celte. Les grandes invasions barbares marquent le passage au Moyen-Âge. L’avénement de l’Islam donnera à son tour lieu à de nouveaux métissages, avec la conquête de l’Espagne puis, quelques siècles plus tard, avec la conquête ottomane. Le phénomène auquel nous assistons aujourd’hui se situe dans la continuité de ces grands mouvements séculaires, mais dans une continuité civilisée en quelque sorte. Plus de guerre, plus de conflit. La transformation démographique se fait de façon pacifique, par des déplacements consentis de population. Compte tenu de leur caractère inévitable, acceptons-les et rendons-les, au fond, souhaitables, désirables. Mettons nos forces en commun pour préparer cette société bigarrée où le blond aux yeux bleus disparaîtra comme le Neandertal a disparu. »

L’orateur marqua un silence et dévisagea l’assemblée, qui semblait se recueillir et se repaître de son discours.

Jihad: L’an passé à Jérusalem (Chapitre 13)

Les lascars m’accordent une pause d’une demie-heure pour avaler un sandwich et marner dans mes états d’âme en attendant de reprendre la lamentable séance d’interrogatoire à laquelle ils me soumettent. Je suis abandonné dans une pièce aveugle, avec une lumière de néon désagréable et un vieux pain mou mal rempli par une tranche de mauvais jambon. Mais ces circonstances sont sans importance: une seule idée m’obsède désormais, et elle seule compte: des objets de Siegfried sont là, à quelques mètres de moi, détenus par des inconnus mal intentionnés, et c’est comme si une part de lui-même était sous mes yeux livrée au pire. Moi son père, moi qui lui ai consacré tant de belles, de savoureuses, de chantantes pages de ma vie, moi qui fus avec lui si souvent le plus heureux des hommes, qui ai cherché à lui donner le meilleur de moi-même chaque fois que je l’ai pu, je ne puis toucher ce qui m’appartient, ce qui est une part de moi-même.

Dans ces moments, l’esprit s’égare et imagine le pire. Peut-être Siegfried est-il à ma recherche? Peut-être regrette-t-il de s’être fourvoyé avec des gens qui sont si étrangers à tout ce qu’il a pu apprendre, à tout ce que j’ai cherché à lui transmettre? Et moi qui croupis pendant ce temps dans une geôle pour des motifs absurdes, imaginaires. Je me le représente quelque part errant au sud de la Turquie, hagard, déboussolé après une bataille qui tourne beaucoup trop mal, et le voilà qui s’amende, qui veut revenir au pays, qui m’appelle dans sa longue nuit que ses yeux ouverts au soleil ne dissipent pas, qui pousse ce cri de « Papa » comme lorsque des terreurs nocturnes, enfant, s’emparaient de lui.

Je rêve de me lever et de partir à sa rencontre pour le réconforter. Je le serrerai dans mes bras, et d’un seul coup tout ce cauchemar s’efface pour redonner cours à la vie normale, notre petite vie normale de bons bourgeois blancs occidentaux pétris de bons sentiments pour la planète entière et tout entier adonnés au culte de l’argent et du bien-être.

Depuis tout ce temps où je ne l’ai pas vu, je l’imagine changer. Ses poches sous les yeux se sont épaissies sous l’effet de la fatigue sans doute. Ou alors, elles ont terriblement maigri depuis que, sous l’enseignement d’Allah, il s’interdit de boire et de se droguer. Il doit être amaigri, usé par des semaines de luttes et de privations. Je l’imagine au bord d’une route, avec un petit sac à dos pour seul bagage, brûlé par le soleil, épuisé.

Je me souviens qu’il y a dix ans à peine, nous avions ensemble parcouru la Turquie. Je le revois, avec sa peau si blanche, si fragile, brûlé par le soleil devant les concrétions de Pamukkale, en route pour la bibliothèque d’Éphèse. Nous participions à un épouvantable voyage organisé et nous nous accoutumions de cette promiscuité et de cette chaleur étouffante. Mais, à l’approche d’Éphèse, il eut comme un vertige dans l’autocar pourtant climatisé. Le soleil l’avait trop frappé.

Siegfried était alors un garçon un peu sauvage, incontestablement tumultueux, mais assez discret, plutôt timide, et connaissant mieux la culture de l’Occident que beaucoup de ses congénères. Il me semble qu’il pouvait alors se reconnaître les yeux fermés dans les quartiers historiques d’Istanbul, ceux des quartiers européens que j’aimais visiter avec lui. Un jour, nous avions parcouru à pied la moitié des remparts, ou de ce qu’il en reste, jusqu’à rejoindre la Corne d’Or en parcourant des rues sordides où des familles de réfugiés en haillons s’entassaient dans des bouges à peine imaginables en Occident. Nous avions foulé au pied, ensemble, les dernières vestiges de la puissance occidentale, les derniers lieux où l’homme lettré avait cédé la place au guerrier des steppes. Et pas une fois, je ne l’avais entendu exprimer le moindre doute sur son identité, pas une fois nous n’aurions imaginé qu’un jour il se verrait plus en envahisseur ottoman qu’en défenseur de l’Occident.

Siegfried était d’ailleurs l’un des rares jeunes de sa génération à savoir qu’Istanbul n’était que la prononciation ottomane de « Is ten Polin », « dans la Ville » en grec, que les envahisseurs entendaient à l’époque chaque fois que quelqu’un évoquait Constantinople. De Constantinople à Istanbul, Siegfried savait qu’il y avait une continuité de lieu, de mémoire, mais une rupture d’occupants et de maîtres. Ce que les Romains fondèrent, que les Grecs développèrent, les Musulmans le détenaient aujourd’hui par la force et avec le sentiment complexe d’une admiration interdite, d’une revanche à prendre, d’une preuve à donner sur leur hypothétique supériorité.

Je garde encore un souvenir ému de la traversée que nous fîmes un soir du Bosphore dans l’un des rafiots qui déposent les passagers au pied de la gare de Kadikoy, la porte de l’Asie, d’où nous prîmes le train de nuit pour Ankara, puis pour la Cappadoce. Comme beaucoup de touristes, nous testions le survol de la région en montgolfière. Par un matin encore un peu frisquet de printemps, je le revois émerveillé, au début de son adolescence, à mesure que la nacelle s’élevait dans l’air nacré et les couleurs pastel, au-dessus de cette vallée vertigineuse où s’égrenaient les églises grecques troglodytiques longtemps persécutées par les Ottomans. Nous ressentions en nous le souffle puissant de la vie, de l’histoire, qui nous donnait une idée approximative de ce qui fut la grandeur de cette vallée. Dans les églises livrées au pire par le pouvoir turc, les fresques disparaissaient inexorablement, année après année, pour le plus grand plaisir d’un pouvoir religieux qui nous hait. Et là encore, je ne me souviens pas d’un seul mot de Siegfried qui put laisser soupçonner qu’un jour, il passerait du côté de ceux qui effacent les fresques.

Pour un voyage en Terre Sainte avec Siegfried, j’ai fait cinq ou six voyages avec lui dans l’ensemble de l’Asie Mineure, c’est-à-dire la partie grecque de la Turquie, y compris dans les anciennes terres du Pont-Euxin qui furent nettoyées de leur population grecque quelques années après le génocide arménien. Et puisque j’y réfléchis, je comprends que les services de renseignement ne m’interrogent pas sans raison sur mon voyage en Israël, alors qu’ils passent totalement sous silence mes allées et venues avec Siegfried en Turquie. S’ils cherchaient vraiment à connaître la vérité, ils pourraient se demander pourquoi nous avons passé tous deux une semaine à Konya, le fief des soufis, où nous avons écumé de long en large les souvenirs des fondateurs, si glorieux là-bas, d’une secte musulmane méconnue en France. Ils pourraient aussi m’interroger sur les enseignants de l’université de Galatasaray que je connais, sur mes liens avec la maçonnerie turque, que je cultive encore aujourd’hui à Paris. J’imagine d’ailleurs qu’ils savent que de nombreux francs-maçons stanbouliotes vivent plus ou moins à Paris, s’y cachent ou s’y partagent des activités au cas où le vent tournerait au pays. Sans en être un grand intime, il me semble en connaître un grand nombre et partager avec eux quelques soirées chaque année.

Si mes liens, qui pourraient être jugés troubles, avec certains Turcs, n’intéressent pas nos enquêteurs, c’est peut-être parce que leur objet n’est pas de connaître ma vie, ni les influences que Siegfried aurait pu subir, mais plutôt de monter un dossier, comme on dit. Expliquer dans la presse qu’une grande banque française est la victime d’un ami de la Turquie intéresse peu. En revanche, nourrir un dossier m’accusant d’être antisémite est beaucoup plus prometteur. Et c’est bien là, je le comprends en prenant le temps de mâcher à grandes croquées le dernier morceau de sandwich que je mets dans ma bouche, c’est bien là qu’ils veulent en venir. Que je dise une seule fois pendant l’entretien: « oui, je suis antisémite, oui, je déteste Israël », et le tour sera joué. Plus aucune autre preuve de mes forfaitures ne sera nécessaire, car c’est bien connu, un antisémite aujourd’hui est aussi dangereux qu’un héliocentriste il y a cinq cents ans, qu’une sorcière vaudoise il y a huit cents ans.

Lorsqu’un agent vient me chercher pour me ramener dans la grande salle d’interrogatoire, nimbé de la lumière du palier qui l’éclaire à contre-jour, la vérité me vient comme une intuition divine: les services n’ont que faire de Siegfried, du Jihad, de l’Occident. Ils veulent simplement monter un dossier pour prouver que la banque n’y est pour rien, qu’elle est victime à son insu d’un employé indélicat, un antisémite notoire qui a financé des mouvements islamistes clandestinement et qui a même fait le sacrifice de son fils pour la cause. Le plan est vraiment diabolique.

Quand je rentre dans la salle, je regarde mes trois tortionnaires, je les dévisage un à un, et la machination m’apparaît claire, limpide. Ils ont gardé les mêmes positions que tout à l’heure, et prennent un air entendu avant de commencer. Cette mise en scène est grotesque.

– Alors, Muller,…

– Monsieur Muller! lui fais-je.

Il me lance un oeil torve.

– Monsieur Muller, se reprend-il, si nous reparlions de votre voyage en Israël avec Siegfried. Vous ne nous aviez pas dit que vous y aviez été arrêté par la police.

Décidément, c’est bien ce sujet-là qui les intéresse.

– Je ne me souviens pas de cette circonstance.

Je sens, comme eux, à l’assurance de mes réponses, que la deuxième partie de l’interrogatoire risque d’être un peu houleuse.

– Allons, allons, Monsieur Muller, reprend-il, vous avez été placé en état d’arrestation à l’aéroport pour avoir dissimulé à la police israélienne vos activités sur le territoire du pays.

Je le regarde d’un air distrait.

– Je n’ai pas plus été arrêté que je ne le suis aujourd’hui. Je vous laisse juge de la qualification.

Il regarde son acolyte play-boy d’un air gêné. Il sent que l’entretien risque de ne pas se passer comme prévu.

– Ne jouons pas sur les mots ni avec eux, Monsieur Muller. La police israélienne vous a arrêté alors que vous transportiez des ouvrages nationalistes palestiniens achetés dans la librairie El-Moudjahid, à Jérusalem, et alors que vous transportiez un keffieh offert par une famille d’opposants palestiniens. Ce n’est pas de la subversion antisémite ça?

La manoeuvre est décidément grossière.

– Eh bien, cher Monsieur, je vais vous répondre point par point. Premièrement, je le redis, mon départ de Tel-Aviv a été certes mouvementé, mais je ne me souviens pas de la moindre procédure contradictoire laissant croire qu’il y ait eu, à un moment ou à un autre, ce que vous appelez une arrestation. Deuxièmement, les livres que je transportais étaient des ouvrages universitaires, écrits par des enseignants israéliens juifs et publiés par les presses universitaires de Jérusalem. Libres à vous de les qualifier d’antisémites ou de je ne sais quoi, mais je pense que vous aurez beaucoup de peine à prouver vos dires…

Je sens que le supposé agent du Mossad brûle d’intervenir avec la même violence que ce matin. Mais celui qui mène l’interrogatoire lui pose discrètement une main sur le bras our l’empêcher de parler.

– Troisièmement, la famille palestinienne à laquelle vous faites allusion est aujourd’hui retirée de toute activité politique et exploite un hôtel de luxe à Jérusalem au vu et au su des autorités israéliennes. Vos accusations sont donc fantaisistes. Maintenant, que les autorités israéliennes aient, au moment de mon départ, cherché à me dissuader de revenir un jour est une chose. Que vous repreniez à votre compte les mots imaginaires qui les ont conduits à m’immobiliser pendant plus de deux heures à l’aéroport, en est une autre.

Le silence se fit entre nous, et les policiers comprenaient que l’interrogatoire touchait à sa fin.

– Maintenant, continué-je, bien décidé à profiter de mon avantage, si votre objectif, pour des motifs que j’ignore, est de me salir, de me décrédibiliser, en montant un dossier à charge établissant de façon artificielle que je suis antisémite, je crois que vous perdez votre temps. Je ne suis pas antisémite, je ne suis pas non plus philosémite. Je n’ai pas d’envie sur ces questions autre que celui argumenté dans ma thèse, vieille de plus de quinze ans, rappelons-le. Vous avez donc probablement du temps à perdre, pas moi. Désormais, je ne répondrai donc plus à vos questions.

Le chef fit une moue embarrassée.

– J’ajoute une seule chose. Je suis venu à votre demande pour parler de mon fils. Je remarque que vous ne me posez aucune question intelligente sur son compte. Votre seul problème aujourd’hui est de m’entendre dévoiler des positions de haine qui ne sont pas les miennes. Restons-en là, donc.

Je sens l’agent du Mossad au bord de l’explosion.

– Ce n’est pas ce que dit Claire de Villanzy, pourtant. Ses témoignages sont formels.

Ils sont donc prêts au pire pour me salir. La banque doit être dans une sale position. Je regarde l’officier droit dans les yeux, et d’un ton déterminé, je lui dis:

– Je me suis exprimé, Monsieur, je ne répondrai plus à vos questions.

Il se renfonce dans son fauteuil et interroge ses collègues du regard.

– Bien, l’entretien est terminé. Tant pis pour vous.

Il se propose de me raccompagner jusqu’à l’ascenseur. Sans saluer ses collègues, je suis contraint d’accepter.

Dans le couloir, il garde le silence quelques secondes puis, en vue de l’ascenseur, se penche vers moi d’un air mystérieux.

– Monsieur Müller, vous détenez probablement des documents compromettants pour tout le monde. Notre but n’est pas de vous nuire, mais de comprendre la situation. Le mieux pour tout le monde est que vous restiez discret en attendant que tout ceci s’éclaircisse.

La porte de l’ascenseur s’ouvre. Je m’y engouffre. Il se penche pour sélectionner mon étage de destination.

– C’est un conseil d’ami, bien sûr. Et je ne vous ai rien dit, me fait-il d’un air faussement entendu.

Quand la porte de l’ascenseur se referme, je souffle profondément comme si l’oxygène me revenait après une longue hypoxie.

Jihad: Keffiyeh (Chapitre 12)

Cette fois, je ne suis pas convoqué à la Piscine, mais dans les locaux du Renseignement Intérieur. Mon dossier est passé des mains du contre-espionnage à celles de la lutte anti-terroriste. Ce n’est pas bon signe. L’officier qui m’a téléphoné le vendredi vers dix-sept heures trente pour me demander de me présenter à un interrogatoire le lundi à neuf heures a eu la bonté de me demander de prendre mes dispositions: la séance risque d’être longue, mais je suis assuré de sortir libre.

– Puis-je être accompagné de mon avocat? démandé-je.

L’inspecteur s’attendait manifestement à cette question.

– Pas du tout. Aucune information judiciaire n’est ouverte contre vous, ni contre personne d’ailleurs. Nous ne sommes pas dans le cadre d’une procédure pénale. Nous voulons juste vous poser un certain nombre de questions pour mieux comprendre les filières qui agissent. Rien de plus.

Je suis en zone grise et j’imagine que si je chipote, l’état d’urgence permettra que je sois interrogé sans autre forme de procès. Toute protestation serait vaine et d’ailleurs, à ce moment-là, je n’ai pas encore compris que le pire reste à venir.

Pour ménager Freya, je ne lui ai parlé de rien. J’ai vu qu’en écoutant la conversation elle s’est posée des questions. Mais je l’ai rassurée en lui expliquant que je devais me rendre au service des resources humaines de la banque pour régler des paperasses et que cela n’avait rien d’inquiétant. Je ne suis pas sûr qu’elle m’ait cru, mais elle a assez à faire à se métamorphoser en maman pour ne pas, en plus, se charger de mes inquiétudes et de mes problèmes compliqués.

Des amis que je m’étais faits à la banque m’avaient expliqué comment se passait une garde à vue. Les policiers, parait-il, demandent toujours au suspect d’enlever sa ceinture et ses lacets de chaussure. La demande se justifie par des soucis de sécurité, par la fameuse procédure que tout le monde et que personne ne lit, mais ce dénuement est surtout une première étape dans la déshumanisation de l’impétrant, dans son infériorisation, dans le travail de sape mentale destiné à briser en lui toute résistance. L’air de rien, je consumai donc mon week-end dans la préparation psychologique de ces moments difficiles, très soucieux de n’en rien trahir devant Freya pour qui je voulais rester un chevalier sans peur et sans reproche. Et ce lundi matin, je m’habille sans ceinture, je chausse des mocassins de cuir (mes plus beaux Weston), pour donner le moins de prise possible à la déstabilisation qui se prépare.

Comme je m’y attendais, je suis reçu avec plus d’une heure de retard. Un policier, à l’accueil, m’a mené jusqu’à un couloir impersonnel après m’avoir enlevé mon téléphone portable et mes clés. Il m’a indiqué le siège où je devais m’asseoir, et s’est éclipsé en m’ordonnant de ne pas bouger dans l’attente de l’interrogatoire. L’état où je suis n’est pas encore la privation de liberté, mais il n’est déjà plus le monde du dehors. J’imagine que je suis observé. J’affecte le flegme, mais je suis mal à l’aise et je me répète à l’envi que je ne dois pas céder à la peur.

Finalement, une porte s’ouvre et une assistante, une quadragénaire blonde assez jolie, vient vers moi d’un pas assuré. D’une voix suave, elle me demande la suivre. De dos, elle a une allure fringante, assez sexy, pour ainsi dire une caricature de secrétaire dans une série B hollywoodienne. L’atmosphère est ouatée, silencieuse. Je suis impressionné.

Dans la salle en contre-jour donnant sur le parking intérieur, je distingue en demi-teinte trois torses et trois visages qui m’attendent derrière une grande table de réunion. J’ai hâte de les dévisager avant même de m’être assis. Celui du milieu, assis juste en face de moi, parait être le chef. Il semble de haute stature, avec l’air maniéré des beaux quartiers. Il se tourne vers un homme beaucoup plus jeune, assis à sa gauche, au corps musclé, genre play-boy de chez Castel, avec une petite houppette sur la tête, qui me dévisage fixement. À droite, un quinquagénaire au poil bien brun plonge la tête dans un dossier. Quand il relève le visage, je scrute sa barbe de trois jours et ses yeux noirs, son air implacable, tranquillement déterminé, sûr de lui, sous une espèce de tonsure qui, je ne sais pourquoi, me laisse à penser qu’il porte ordinairement une kippa. C’est absurde, mais si je devais lui imaginer un employeur, je le situerais plus près du Mossad que de notre chétif renseignement intérieur dont les défaillances sont notoires.

Le chef me maintient dans le silence pendant quelques instants. Il imagine m’impressionner et n’y parvient en réalité que partiellement, tant ses ficelles sont visibles, sans surprise, éculées. Puis il me regarde et entame d’une voix magistrale son petit exposé que je pense habituel:

– Merci, Monsieur Muller, d’avoir honoré cette convocation qui est tout à fait informelle, je tiens à vous le préciser. Nous ne sommes pas dans le cadre d’une enquête judiciaire, d’une enquête préliminaire, d’aucune chose de ce genre. Simplement, nous avons perquisitionné le domicile de votre fils, nous avons interrogé sa mère, nous avons un peu regardé les dossiers, et nous avions quelques questions complémentaires à vous poser.

Il marque un temps d’arrêt et me fixe. Il aimerait que je parle, mais je me tais. Il reprend.

– Notre objectif est de mieux comprendre comment de jeunes Français peuvent se convertir à l’Islam, puis se radicaliser jusqu’à partir en Syrie pour combattre leur pays. Votre témoignage nous paraît tout à fait essentiel pour mieux comprendre les mécanismes de radicalisation.

Je ne crois pas un mot de ce laïus, et je reste sur mes gardes. Il se tait encore, en attendant que je rebondisse. Je reste silencieux. Il soulève les mains de dépit. Le play-boy à ses côtés décide d’enchaîner, et d’une voix un peu trop forte, un peu trop autoritaire et consciencieuse pour ne pas être guidée par un malaise, il m’assène un premier uppercut du gauche:

– En regardant dans votre dossier, nous nous sommes aperçus que vous aviez fait une thèse sur l’histoire du sionisme. Vous aviez caché ce point lors de votre premier rendez-vous avec nos services. Pourquoi?

Je sens qu’instinctivement je lève les sourcils, à la fois pour marquer mon étonnement et mon incrédulité.

– Mais je n’ai rien caché. Ces informations sont tout à fait publiques, d’abord, et ensuite elles ne m’ont pas été demandées lors de cet entretien.

À mon ton de voix, je sens que je suis ému et sur la défensive. Les minutes qui vont suivre (et qui seront en fait des heures) vont être longues, très longues.

– Répondez à la question. Pourquoi avez-vous fait une thèse sur le sionisme? pourquoi vous intéressez-vous à cette question? me coupe durement celui que je crois être du Mossad.

Il me jette un regard dur, froid. Il doit être habitué aux interrogatoires difficiles.

– Je n’en sais rien moi. Je trouvais cette question intéressante, peu traitée en France. Il me semblait qu’elle méritait d’être étudiée scientifiquement.

L’espion israélien ne s’en laissait pas compter.

– Scientifiquement? vous aviez un directeur de thèse ouvertement pro-palestinien. Votre thèse elle-même est une dénonciation du sionisme. Et vous essayez de nous faire croire que c’était scientifique. Pourquoi détestez-vous les Juifs?

La pression est forte, agressive. Je vais passer un mauvais quart d’heure.

– Rien de tout cela, cher Monsieur, rétorqué-je avec un aplomb qui me surprend. Rien de tout cela. J’ai cherché un directeur de thèse consensuel et je n’en ai trouvé aucun intéressé par le sujet. J’ai donc pris celui que j’ai trouvé. J’avais une autre proposition, mais elle supposait que je rejoigne l’Institut d’Études Anatoliennes, à Istanboul, et avec mon fils, c’était rigoureusement impossible. Alors j’ai arbitré et je suis resté à Paris avec le directeur de thèse que j’avais sous la main. Qui plus est, cher Monsieur, vous soutenez injustement que ma thèse est anti-sémite ou anti-isréalienne. Elle s’est contentée de replacer le sionisme dans son contexte historique. Elle n’avait rien de partisan. Tant pis pour vous si l’histoire ne donne pas raison à Israël.

Je les sens interloqués par la vivacité de ma réponse. Le combat s’engage.

– Le contexte historique? Niez-vous que votre directeur de thèse fréquentait les lambertistes, comme vous? Niez-vous que vous avez contesté la légitimité de l’Etat d’Israël?

Décidément, les techniques d’interrogatoire du Mossad sont plus directes que les nôtres. Les deux autres sont embarrassés par ce ton, et je vois que je puis en tirer parti.

– Dites donc, heureusement qu’aucune enquête n’est ouverte et que vous n’avez rien à me reprocher. Je me demande comment se passerait cet interrogatoire sinon. Maintenant, si vous me reprochez d’avoir fréquenté les lambertistes, c’est votre droit, mais je ne vois pas le rapport avec le Jihad. Pour le reste, à propos d’Israël, je ne peux que répéter ce que j’avais écrit à l’époque: l’Occident a toujours eu peur de sa propre disparition et a toujours eu l’angoisse d’être remplacé, d’être supplanté par une autre civilisation. C’est le propre de ce peuple indo-européen perdu sur un promontoire de terre au bout de l’Asie. Il a essaimé en Inde par peur de disparaître. Et il a toujours eu peur d’être exterminé. C’est cette peur qui lui a permis d’instaurer sa suprématie: l’exigence du dépassement. Et quand l’Occident est devenu chrétien, l’arrivée de l’Islam a réveillé en lui sa grande peur millénaire. En 1945, la Shoah a servi de prétexte pour justifier une croisade occidentale d’un nouveau genre, qui n’est que la continuation des croisades antérieures. Le sionisme, c’est l’une des expressions modernes de cette grande peur d’être remplacé, et c’est la manifestation d’une volonté de triomphe sur cette peur.

Ils me regardent silencieusement. Leurs questions m’étonnent. Depuis des années, je n’avais pas pensé à cette période de ma vie, qui me paraissait plutôt morne et sans intérêt.

Après la naissance de Siegfried, Claire était très occupée par ses cours, et surtout très angoissée par l’Ecole Normale Supérieure dont elle avait réussi le concours. Elle avait donc assez peu de temps à consacrer à son fils. Qui plus est, elle ne me l’avouait pas, mais je le sentais quotidiennement, avoir un enfant ne la valorisait pas. Elle aimait son fils, mais la maternité à un âge aussi jeune (et même la maternité en général) avait suffi à ses petits camarades pour la cataloguer dans la petite case où se rassemblaient les réactionnaires, les catholiques ultra, les femmes soumises, les ringardes, les vulgaires, les petits bourgeois mal dans leur peau et mal émancipés, bref, tous les gens infréquentables. Ce grand fourre-tout ressemblait comme deux gouttes d’eau à une prison révolutionnaire sous la Terreur. On y croisait une faune bigarrée de gens sans affinité entre eux autre que le soupçon qu’ils inspiraient d’être contre-révolutionnaires. Et ils pouvaient s’estimer heureux de ne pas être guillotinés en place de grève sans aucune forme de procès.

Peu à peu, Claire s’était éloignée de son petit bout de chou, qui m’absorbait une part importante de mon temps, jusqu’à rendre impossible toute activité alternative supposant plus de trois ou quatre heures par jour. Je ne m’en plaignais guère, au demeurant. Siegfried me réconciliait avec la vie, me rendait heureux, et j’observais avec engouement les progrès quotidiens qui l’amenaient vers l’âge adulte. Mais imaginer finir dans de bonnes conditions une thèse d’histoire relevait déjà de l’exploit. Quant au principe d’un départ pour Istanbul, sans lui et sans Claire retenue à Paris par l’agrégation de lettres, le projet paraissait tout simplement irréalisable.

Pour me dépanner, en quelque sorte, Jean-François Charmont, professeur de philosophie à Nanterre et sympathisant très impliqué du mouvement lambertiste m’avait gentiment proposé d’être mon directeur de thèse. Je ne partageais pas son dogmatisme politique, mais j’appréciais sa clairvoyance, son intelligence, et sa droiture lorsqu’il s’agissait d’aider un étudiant qui le méritait. Il m’offrit de transformer ma thèse d’histoire, qui était bâtarde de toute façon, en thèse d’histoire de la philosophie centrée sur la pensée sioniste.

Cette solution peu orthodoxe me permit, durant près de trois ans, de concilier l’éducation de Siegfried et la préparation au demeurant totalement vaine de ma carrière professionnelle. Pouvais-je avouer, vingt ans plus tard, que la poursuite d’une thèse fut pour moi l’immense prétexte, l’escroquerie caractérisée qui me permettait de percevoir une bourse assez confortable sans trop travailler et en consacrant une vie heureuse à mon fils? Je ne pouvais probablement pas le dire aussi crument, comme je ne pouvais non plus expliquer que cet arrangement avec le siècle, s’il m’a donné des années très heureuses passées à pouponner, à conduire Siegfried dans les parcs, les musées, les expositions, les jardins les plus variés, marqua aussi le début précoce de la fin dans ma relation amoureuse avec Claire.

Avec le temps, je m’étais transformé en parfait homme d’intérieur. Elle sortait de plus en plus. Quand Siegfried se réveillait la nuit, il m’appelait au secours, n’appelait jamais sa mère, totalement accaparée par ses multiples activités universitaires.

À ce moment, le play-boy assis à côté du chef se baisse et ramasse une boîte hermétiquement fermée. Il la pose devant lui et l’ouvre. Il semble un instant la fouiller activement. Il en extrait une poche en plastic transparent contenant un morceau de tissu qu’il me brandit, en disant:

– Vous le reconnaissez?

Je reste coi.

– C’est le keffiyeh que vous avez offert à votre fils. Vous le reconnaissez? Vous continuez à nier que vous êtes l’ennemi d’Israël?

Mes neurones remontent vainement le fil de la mémoire.

– Nous avons fait, reprend le chef, une perquisition chez votre fils. Nous avons trouvé une boîte avec une étiquette: « Cadeaux de Papa ».

Il me met la photo sous les yeux, comme si cette annonce était trop extravagante pour être crédible.

– Dans cette boîte, il y avait ce keffiyeh. C’est bien vous qui lui avez offert?

Je suis comme hypnotisé par la photo et par l’étoffe que le plastic protége. Je n’ai plus eu aucun contact physique avec mon fils depuis plusieurs mois, et même depuis plusieurs années. Et ces ragondins avaient eu l’indélicatesse de rentrer chez lui, de lui subtiliser ses affaires, de me les mettre sous le nez comme on agite une tranche de bacon frit sous le nez d’un végétarien. Je donnerais cher pour récupérer d’un seul bloc tous ces objets, et même pour simplement les toucher, les sentir sous ma peau. Pendant un instant, je me demande si je ne dois pas sauter par-dessus la table pour écarter tous ces gêneurs et retrouver cette sorte d’excroissance de Siegfried, qui était un peu une ex-croissance de moi-même, soigneusement enfermée dans des poches hermétiques.

– N’est-ce pas, Monsieur Muller, avouez, c’est vous qui lui avez offert? répète le chef.

Là encore, je ne pouvais expliquer les circonstances baroques de ce très vieux cadeau dont j’étais étonné que Siegfried l’eut si précieusement gardé. Il remontait à mon voyage en Terre Sainte, dix ans auparavant, où j’avais retrouvé, dans la vieille ville de Jérusalem, l’un de descendants de la révolte palestinienne de 1936. Comme il avait été ému qu’un Français eut gardé le souvenir de sa famille et de ses hauts faits, il avait offert à Siegfried, qui m’accompagnait, un keffieh local.

– Oui, mais je ne vois pas l’intérêt de cette pièce.

L’agent du Mossad me regarde avec haine.

– Vous ne pensez pas que c’est l’une des nombreuses preuves de l’éducation antisémite que vous avez donnée à votre fils.

On dirait que ses narines crachent de la fumée comme un dragon.

– C’est absurde. Si c’était le cas, il serait parti en Syrie en l’emportant. S’il l’a laissé dans une boîte, c’est bien qu’il n’y voyait pas de signification politique immédiate pour lui.

Ils sont à nouveau vissés sur leur chaise.

– Le problème n’est pas ce qu’il pense lui, mais ce que vous lui avez transmis Muller. Et vous n’êtes vraiment pas clair sur ces points. Nous allons donc faire une pause le temps que vous réfléchissiez un peu à votre destin et aux risques que vous prenez en ne coopérant pas. Puis nous reprendrons cette discussion.

Un policier en uniforme se présente pour m’accompagner dans une autre salle. Il me demande de le suivre. En sortant de la salle, je tente brutalement de toucher l’un des objets de Siegfried. Les trois hommes se lèvent, et me repoussent en hurlant.

– Ne touchez pas aux pièces à conviction, vous n’en avez pas le droit.

Je donnerais cher pour toucher un objet de Siegfried.

Jihad: Transition démographique (Chapitre 10)

Les Villanzy occupaient un très bel appartement rue des Eaux, avec vue sur la station de métro. Ce lieu constituait une sorte de concentré à l’état pur de la grande bourgeoisie parisienne. L’entrée en marbre, à l’ambiance malgré tout un peu feutrée, donnait déjà un avant-goût de l’atmosphère trépassée qui dominait l’esprit familial.

Quand Claire sut qu’elle était enceinte, elle évita soigneusement d’en laisser transparaître le moindre signe auprès de sa famille, et continua à les voir et à participer au déjeuner dominical comme si de rien n’était. Ses parents étaient déjà suffisamment furieux qu’elle me fréquentât, moi, né de rien, et qu’elle suivît des études de lettres au lieu de préparer Polytechnique comme son père, pour ne pas rajouter un motif de fureur. Certes, comme elle appartenait au genre féminin, la poursuite d’études de lettres était moins grave que le choix de son frère Alban, qui se destinait au glorieux métier d’instituteur et avait ainsi basculé dans le côté honteux de la sphère sociale. L’indulgence de Foulques et de Martha de Villanzy pour leur fille Claire était accrue par sa relative réussite dans son domaine: elle était khâgneuse au lycée Fenelon et avait des chances objectives d’intégrer l’École Normale Supérieure. Il n’en restait pas moins que son état social se destinait à être inférieur si « elle ne prenait pas son destin en main », comme disait Foulques, et qu’elle ne « tarderait pas à venir frapper à la porte pour boucler des fins de mois difficiles à cause de son petit salaire de prof ».

Comme toujours, Claire, face à un choix difficile – avouer ou ne pas avouer être enceinte, regarder ou ne pas regarder la réalité en face, être ou ne pas être – avait préféré la fuite et méticuleusement repoussé à des temps meilleurs le passage à l’aveu sur cette gestation qui n’était pas prête de se deviner sous ses formes encore sveltes. Et comme toujours, elle ne m’en disait rien, approuvait consciencieusement lorsque je lui suggérais d’expliquer la situation à ses parents mais n’en tenait aucun compte, et continuait dans son désordre intérieur le déni des inévitables échéances. Je pouvais comprendre son manque d’empressement, mais dans l’espèce où nous étions, j’entrevoyais le pire.

Ce soir-là, donc, ses parents lui avaient proposé d’occuper leur appartement car ils étaient encore en week-end à la campagne, dans le castel normand, et ne devaient rentrer que le lendemain, où ils nous invitaient à déjeuner. Cette proposition généreuse cachait un motif inavouable, en réalité: ils ne voulaient pas laisser Alban seul dans l’appartement et comptaient sur Claire pour surveiller ses faits et gestes. Je proposai à Claire que nous commencions la soirée par une séance de cinéma et que nous dormions ensuite chez ses parents. Elle accepta avec une certaine grâce cette proposition qui lui permettait de tromper l’angoisse grandissante du concours et, je le savais, celle causée par le petit être qui commençait à pousser en elle.

Comme à notre habitude, nous nous plongeâmes dans le Pariscope, à la recherche du festival cinématographique acceptable pour des gens de notre condition, et surtout de la sienne, c’est-à-dire celles de jeunes intellectuels arrogants du Quartier Latin qui acceptent de regarder un film si et seulement si il leur permet de ne pas déchoir socialement, à condition, donc, qu’il soit ennuyeux et prétentieux. L’ironie voulut que nous options pour l’Évangile selon Saint-Mathieu, de Pasolini, au Cujas, à l’autre bout de la ligne 10. Le Cujas était à l’époque une petite salle pouilleuse qui jouait aussi le vendredi soir le Harry Horror Picture Show, avec ses débordements festifs et alimentaires dont de mauvaises odeurs incrustées dans le simili-cuir des fauteuils portaient un témoignage vivant.

Le choix d’un film mystique de Pasolini avait quelque chose d’étrange compte tenu de nos circonstances, et il est bien possible qu’il ait perturbé Claire plus profondément que je ne le pensais, au moins autant que les effluves d’oeuf avarié dus au Picture Show qui envahissaient la salle et prenaient le spectateur à la gorge. Je la sentis assez rapidement mal à l’aise, et peu de temps après le retour d’Égypte, au moment de la présentation de Jésus par le prophète Anne, je la sentis tressaillir et baisser doucement la tête vers moi.

– Je crois que je suis en train de perdre le bébé, me murmura-t-elle.

Son visage trahissait une forme d’angoisse, mais ne manifestait pas de douleur particulière. Elle était vraisemblablement enceinte depuis deux mois, guère plus.

Elle se leva, sortit de la salle, et revint quelques instants plus tard.

– Je perds du sang. Je dois être en train d’accoucher.

Nous nous levâmes pour aviser. Sur le trottoir du boulevard Saint-Michel, je lui proposai de héler un taxi et de nous rendre dans un service d’urgence. Elle accepta avec hésitation et prévint Alban qu’elle avait un problème médical qui nous empêchait d’arriver.

Dans le taxi, je lui ai pris la main et je n’ai rien dit. Je ne sais si elle était soulagée ou effrayée. Peut-être moi-même étais-je partagé entre les deux sentiments, l’un de profonde tristesse et l’autre de contentement à l’idée d’échapper miraculeusement à la seringue dans laquelle nous étions. Claire se taisait.

Dans le service d’échographie qui nous accueillit, sous une lumière de néon très crue, l’obstétricien de garde ne tarda pas à passer une sorte de gelée bleue sur le ventre de Claire et à brancher son appareil. De façon machinale, pour ainsi dire industrielle, il déclara:

– Vous étiez enceinte, mais vous ne l’êtes plus. Regardez, le petit oeuf. Vous le voyez, là? Le coeur ne bat plus. Aucun mouvement. Il est mort. Ce n’est pas grave, vous trouverez une grosse tache de sang dans votre petite culotte demain matin. Peut-être que cela vous fera un peu mal.

Nous sommes partis en silence, et avons décidé de dormir dans notre chambre de bonne, loin de la rue des Eaux. Le réveil fut sans histoire, mais interrogatif.

– Tu as mal? demandais-je à Claire.

– Non, et je n’ai pas de tache de sang sur ma culotte, me répondit-elle avec un regard mi-effrayé mi-émerveillé.

Elle avait l’air heureuse, au fond, et prise d’un sentiment que je devinais être une secrète espérance.

– Il faut qu’on fasse la visite de contrôle, de toute façon, aujourd’hui, lui dis-je.

Elle se tut et se prépara. Mornes, toujours mornes, nous prîmes le métro sans hâte et retrouvâmes Martha et Foulques dans leurs petits ensembles Cyrillus vers midi.

Foulques nous attendait avec un sourire goguenard, un petit foulard bordeaux de soie noué autour du cou, dans l’embrasure de sa chemise en coton à fines rayures bleues.

– Alors, les amoureux, vous avez passé une bonne nuit?

Il semblait hilare, triomphant, victorieux. Sa mine était parfaitement inhabituelle et tranchait avec le flegme passe-muraille que je lui connaissais. Martha vint s’asseoir à ses côtés dans un petit ensemble de flanelle qui rappelait ses origines tudesques et ses affinités avec les gardiennes de camp engagées dans les régiments SS. Je cherchai Claire du regard, qui s’embuait discrètement. Elle était amorphe. Alain était absent et je me demandai ce qu’il avait pu trahir de nos péripéties.

– Vous dites ça pour vous moquer?

Toujours goguenard, Foulques m’adressa un regard perçant:

– Mais pas du tout, pourquoi?

Son air était trop moqueur pour être honnête. Alban avait parlé sans doute, et même s’il ne savait pas la nature exacte du problème, il avait pu se douter de quelque chose et en parler à ses parents, ne serait-ce que par inadvertance.

– Non, vous blaguez, lui rétorqué-je, en fait vous êtes déjà au courant. Ce n’est pas possible.

Il conservait son sourire niais, mesquin, dégradant.

– Mais pas du tout, de quoi devrais-je être au courant?

Je cherchai Claire encore une fois du regard, mais elle s’était enfermée dans sa bulle, attendant le pire, le souhaitant peut-être.

– Eh bien, Claire était enceinte jusqu’à hier soir, et nous avons passé la nuit aux urgences pour attester de la mort du foetus. Nous devons retourner au service d’obstétrique aujourd’hui pour obtenir une confirmation définitive.

À sa réaction, je compris qu’il n’avait absolument pas soupçonné nos tourments nocturnes. Son sourire, en une fraction de seconde, se figea complètement et la sidération se lut d’un seul coup sur son visage. Il en était bée. Quant à Martha, son visage perdit ses couleurs et, d’une pâleur inouïe, elle se leva en hurlant avec une brutalité qui faisait peur:

– Ach! J’en étais sûre, que vous lui feriez un enfant. Sale type! Pervers! Mais Claire n’est pas capable d’avoir un enfant. Vous ne comprenez pas? Surtout un enfant de vous! Vous êtes totalement idiot cher Monsieur. Vous êtes puant, pervers et idiot. Vous me dégoûtez.

Et elle se mit à tournoyer dans la pièce comme une hyène qui encercle sa proie avant de la tuer. Elle poussait des cris, des grognements, elle se déhanchait. Le spectacle était impressionnant. Preuve était faite que la crise d’hystérie pouvait se dérouler comme dans les manuels de psychiatrie. Foulques en profita pour se lever et récupérer un porte-feuilles dans une veste de Prince de Galles accrochée dans la penderie de l’entrée. Il revint d’un pas agressif, droit sur Claire qui avait fondu en larmes, en extrayant une liasse de billets hors du porte-feuilles et en les lui jetant à la figure:

– Tiens, prends ça et va avorter, sinon ne remets jamais les pieds ici.

Manifestement, le déjeuner en famille qui était programmé prenait mauvaise tournure et faisait même l’objet d’une annulation de dernière minute. J’en étais chagriné, car Martha avait trouvé un rôti de boeuf de première qualité, un Salers, qui me faisait très envie.

Claire me prit la main et m’entraina vers la porte de l’appartement. Martha et Foulques nous suivaient en hurlant.

– Petite pute! Salope! ne reviens plus salir cet appartement! lui criait Martha.

– Vous verrez bien, petit con, dans dix ans, on comparera nos comptes en banque, et je serai beaucoup plus riche que vous, renchérit Foulques.

Estomaqués, nous sortîmes précipitamment de l’immeuble et nous retournâmes à l’hôpital. Claire cessa de pleurer sur le chemin. Je la tenais dans mes bras et comme deux lapins de Garenne survolés par un prédateur, nous traversâmes la ville sans trouver une parole pour nous apaiser.

C’était ainsi, la transition démographique dans la bourgeoisie parisienne. On avait beau être catholique et fréquenter assidument les offices religieux le dimanche, dans le secret des castels et des appartements, certaines règles, certains principes de vie, ne souffraient aucune exception, et leur transgression appelait les sanctions les plus violentes, les plus impitoyables. Parmi les principes irréfragables de la bonne vie à respecter, il fallait évidemment suivre des études supérieures, repérer durant leur parcours, et de préférence dans un rallie, l’élu de son coeur, qui deviendrait un mari, trouver un travail, se marier et enfin, enfin seulement, avoir des enfants.

Parce qu’elle n’avait que peu suivi ces règles, parce qu’elle s’était ennuyée dans les rallies, parce qu’elle avait entamé une relation hors mariage conduisant à être une mère célibataire selon la terminologie officielle reprise très volontiers par les Villanzy, Claire était désormais condamnée à vivre comme une réprouvée, comme une épave, un déchet, un détritus qui n’avait même plus d’existence officielle. Au nom de cette mystérieuse transition démographique qui résonne dans les esprits comme l’expression  d’un embourgeoisement historique, d’une capitalisation patrimoniale exclusive de toute fantaisie et de toute remise en cause de l’ordre établi par les désirs et leurs caprices, elle était condamnée à l’infamie.

Vu de l’extérieur, ce réflexe vital était conforme à l’état courant de l’Occident et je ne pouvais sincèrement le reprocher à Martha et à Foulques. Que pouvait peser le petit oeuf que Claire portait dans son ventre, en comparaison de ce qui se jouait dans la réussite sociale de leur fille? Des années d’efforts pour briller, pour compter, pour être estimé, des générations entières dédiées au culte de la notoriété, des vies entières sacrifiées au succès, au maintien dans l’élite de la société, des dîners, des soirées entières passées à ramper devant les puissants pour retenir leur attention, pour quémander leur estime, tout cela brisé par une foucade, un amour de jeunesse qui tournait mal et qui flanquait le pot au lait dans la prairie en forte pente que Claire devait escalader. C’était inadmissible. Et de cet instinct de vie qui, pendant des siècles et même des millénaires, avait porté le peuple indo-européen vers l’excellence, vers la conquête du monde et la survie triomphale en milieu hostile, il ne restait plus que l’ombre de ce que nous fûmes et la dévorante cupidité de vouloir briller parmi les hommes, au détriment de tout, même de la survie de l’espèce.

Intérieurement, Claire était ravagée. Elle qui n’accordait aucune importance à la réussite, aux apparences, à l’ordre constitué de la société, se retrouvait brutalement broyée par un dilemme assourdissant.

Quand son tour vint de passer l’échographie de contrôle, je la savais parcourue obscurément par ces questions: accepter leur ordre ou être bannie. Quel choix ferait-elle? en regardant ses traits perdus, je l’ignorais.

L’obstétricien était un bon quinquagénaire, un peu du genre vieux beau avec un vrai charisme rassurant. Il sourit en nous accueillant, et à nos mines tendues, nos silences, il comprit rapidement que quelque chose se tramait. Sans doute lui aussi avait-il de longue date expliqué à ses enfants qu’ils devaient finir leurs études et se marier avant de procréer, sans quoi ils risquaient la damnation. Il suffisait de voir à nos traits juvéniles le tragique probable de la situation.

Claire s’allongea sur la table d’examen, et le rituel du gel bleu recommença. L’obstétricien cherchait à la mettre en confiance, parlait peu, la regardait, et lui demanda:

– Expliquez-moi, que se passe-t-il?

Claire était au bord des larmes et je pris le relais:

– Elle est enceinte, ou plutôt était enceinte. L’un de vos confrères nous a avertis cette nuit que le foetus était mort, et nous a dit de faire une visite de confirmation aujourd’hui.

Le bonhomme ne semblait pas perturbé et regardait attentivement son écran en positionnant l’étrange appendice qui envoyait des ondes dans le corps.

– Ah bon! ah bon! ah bon! répétait-il en chipotant sur le ventre de Claire.

Puis un silence se fit. Le médecin ne cessait de hausser les sourcils en scrutant l’écran. Il paraissait préoccupé. Puis il arrêta son petit pommeau de douche à un point précis de la chair. Il se tourna vers nous, avec un sourire:

– Eh bien, je crois que mon confrère s’est bel et bien trompé. Il vit ce petit, et il paraît même en très bonne santé. Regardez, ce point qui apparaît et qui disparaît sur l’écran, c’est son coeur. Il vit ce petit. Il vit.

Et dans une masse grisâtre sur l’écran, on voyait précisément un petit point blanc clignoter à rythme lent mais régulier, comme un phare dans une nuit de tempête. J’ai regardé Claire qui contemplait le spectacle silencieusement, avec une gourmandise sans limite, avec la même incrédulité que la mienne. Le phénomène qui se produisait sous nos yeux dépassait tout ce que nous avions pu imaginer et même attendre jusqu’ici. Nous avions pour ainsi dire un contact direct, physique, immédiat, avec cet extraterrestre de plus en plus sympathique et de plus en plus présent dans notre existence.

– Voilà ce que je peux vous dire, conclut l’obstétricien. Tout est en règle.

Claire ne parvenait pas à détacher ses yeux de l’écran. Je lui ai pris la main, et quand le moment est venu de se rhabiller, j’ai compris qu’elle attendait quelque chose.

– Pensez-vous qu’il sera normal? fis-je timidement.

Il se rasseyait en me tournant le dos.

– Bien sûr, rien ne permet de penser le contraire aujourd’hui, il n’y a aucune raison qu’il ne soit pas normal.

Il sentait bien notre malaise.

– Ses grands-parents militent pour l’avortement. Que feriez-vous à notre place?

Il me scruta, puis scruta Claire, toujours affalée sur le lit d’examen. Il fit une moue d’indécision.

– Je n’ai pas de conseil à vous donner sur ce sujet. Et je ne fais pas d’avortement. Mais si vous voulez recourir à cette procédure, vous pouvez suivre les conseils du prospectus posé sur la petite table à la sortie du cabinet.

Le silence se fit. Je me demandai ce que Claire ferait devant cette possibilité qui lui était offerte. En l’épiant, je compris qu’elle se posait sérieusement la question. Une fois les formalités administratives finies, je me suis levé et j’ai laissé Claire sortir avant moi.

Je la sentais incertaine à l’approche de la petite table couverte de prospectus. Puis, arrivée à deux mètres de celle-ci, elle accéléra le pas en souhaitant une bonne journée au médecin. Ce jour-là, je l’ai trouvée magnifique, je l’ai trouvée grande, je l’ai trouvée sublime. Arrivée sur le trottoir, je l’ai serrée dans mes bras, les larmes aux yeux, et je l’ai embrassée amoureusement. Elle aussi pleurait.

Jihad: L’annonce faite à Claire (Chapitre 9)

Vingt ans plus tôt, Claire m’avait annoncé sa grossesse dans de toutes autres conditions. Nous étions étudiants en lettres, tous les deux, et nous nous entassions dans une chambre de bonne au sixième étage sans ascenseur d’un immeuble haussmannien, quelque part entre la Bastille, la Nation et la République. C’était la bohème, mais une bohème plutôt aisée, améliorée par les petits boulots qui me prenaient une partie de mon temps et qui me rapportaient des sommes parfois rondelettes avec lesquelles nous nous offrions de petits plaisirs.

Pour être exact, je me souviens comme si c’était hier du jour, de l’heure, du moment, de l’endroit, où Siegfried fut conçu. Le printemps arrivait alors, nous étions fin mars, et par une douce après-midi où le soleil chauffait doucement la lucarne de la chambre de bonne, nous avions fait tendrement l’amour et je sus ce jour-là que nous avions enfanté. Encore aujourd’hui, j’en garde un souvenir heureux et ému, aussi réjouissant qu’une touche de sucre vanillé dans le biberon du bébé.

Claire avait la particularité d’être belle, germanique et inconsciente, comme l’esprit éparpillé en mille morceaux jusqu’à s’approcher d’un état de folie caractérisée, mais d’une folie gentille, ordinaire, sans violence, une sorte d’excès quotidien poussé au paroxysme de ce que la société peut tolérer sans recourir à l’enfermement. Il fallait d’ailleurs une observation approfondie pour comprendre que l’apparente normalité dont son éducation l’a recouverte, repoussée comme à la feuille d’or, dissimulait un immense et spectaculaire chaos où plus rien de ce que nous avions l’habitude de penser comme rationnel n’avait de sens pour elle. Sa folie, en quelque sorte, nécessitait une expertise, un regard aiguisé qui n’était pas à la portée du premier venu.

L’un des éléments de sa folie consistait par exemple à ne pas recourir à la contraception. Certains eussent pu imaginer que cette abstinence s’expliquait par des motifs religieux, issus de son appartenance au sang bleu français. Claire avait un ancêtre, par la lignée paternelle, qui avait fait le siège d’Antioche, comme l’indiquait l’arbre généalogique flambant neuf et superbement coloré qui décorait l’escalier principal du castel familial encore détenu par sa famille dans le Perche. Son père aimait à répéter qu’il était marquis par son père et baron par sa mère. Moi, qui n’étais qu’un cul-terreux, j’étais fasciné par cette espèce de culture encyclopédique de sa propre famille où tout le monde peinait à distinguer le vrai du faux. Pour taquiner son père, j’aimais à lui dire, de temps à autre, que mon ancêtre à moi avait aussi fait le siège d’Antioche, mais à pied quand son ancêtre à lui était à cheval. La blague répétitive ne l’amusait pas toujours.

Ces antécédents familiaux n’avaient toutefois pas produit sur Claire les résultats escomptés. À force d’entendre des versions différentes des mêmes faits, elle avait fini par comprendre que, dans le meilleur des cas, sa famille était issue d’une noblesse récente, d’une charge achetée à prix d’or quelques années avant la Révolution, au moment où le Trésor Royal s’asséchait. Comme tous les néophytes, les Villanzy aimaient à s’inventer une histoire qui n’était pas la sienne, et dont aucun noble authentique ne pouvait être dupe. La déchéance des vieilles familles françaises avait simplement transformé cette lucidité vis-à-vis des parvenus en ironie résignée. On ne dénonçait plus les imposteurs, on se contentait d’un sourire sardonique pour leur rappeler leurs véritables origines, moyennant quoi les menteurs pouvaient continuer à mentir sans trouble majeur de jouissance dans leur narcissisme usurpé.

De cette histoire montée de toutes pièces, Claire n’était pas prisonnière mais ne s’en offusquait. De mère allemande, bavaroise, elle était profondément loyale et loyaliste. On aurait cherché en vain une quelconque manifestation en elle d’une révolte même ordinaire contre les mensonges familiaux transmis de générations en générations. Ces mensonges étaient là, on ne pouvait rien contre, il suffisait de les connaître, d’en suivre les contours, et de ne plus y prêter attention.

Claire était, pourrait-on conclure, étrangère à sa famille et à ses fantasmes, comme elle était étrangère à elle-même, je veux dire à son « moi » conscient et raisonnable. Elle ne pratiquait donc pas la contraception par conviction religieuse, mais simplement par ennui. Une voix lui commandait bien à certains moments de la journée de se protéger contre une maternité non voulue. Mais le temps de prendre rendez-vous chez un médecin, de se rendre à son cabinet, puis d’aller à la pharmacie pour acheter une pilule contraceptive, le temps de penser chaque jour à heure fixe à ingurgiter ladite pilule, et la voix de la raison s’était évanouie dans le vide sidéral de son âme, cédant la place à de nombreuses autres voix toutes plus irresponsables les unes que les autres, lui dictant des conduites immédiates sans liens entre elles, comme si la vie de Claire devait être une mosaïque de vies miniatures, durant dans le meilleur des cas quelques semaines, mais le plus souvent quelques jours voire quelques heures, et juxtaposées les unes aux autres sans qu’une cohérence autre que cette juxtaposition hasardeuse et circonstancielle n’apparaisse au spectateur. Il m’avait fallu un an peut-être de relation amoureuse avec elle pour comprendre qu’en dehors d’une simple unité temporelle et d’une répétition animale des stéréotypes sociaux (aller à l’école tous les jours, apprendre ses leçons, réussir des examens, faire des études, se laver les dents deux fois par jour), sa vie n’avait pas d’autre sens qu’une succession d’instants ordonnés par le caprice et le désir immédiat.

Lorsque, par cette après-midi de mars, nous avons copulé amoureusement, Claire était incrustée dans l’une de ces successions éphémères où le temps n’a d’autre signification que d’être, et, consciente d’un danger imminent rappelé par un dernier zeste de raison, elle m’a simplement:

– Attention, retiens-toi!

Mais il était trop tard et la transgression de l’interdit qu’elle venait de poser n’en fut que meilleure. J’avais envie de cet enfant et, compte tenu du ton indécis qu’elle avait utilisé pour poser son refus, je n’ai jamais su dans quelle mesure cette fécondation constituait pour elle une catastrophe intérieure. C’est le grand inconvénient des folles et fous: on ne sait jamais ce qu’ils pensent vraiment et eux-mêmes d’ailleurs ne le savent pas.

Quelques instants après s’être remise de son vertige, Claire s’est rhabillée, puis elle est restée longtemps debout un verre d’eau à la main en contemplant l’infinité des toits de Paris, sans mot dire. Je l’ai observée en devinant qu’elle savait que désormais elle devrait partager son corps avec un autre être, qui serait pendant neuf mois une part d’elle-même tout en étant le début d’une autre entité.

Pendant plusieurs jours, nous n’en avons pas parlé. Les obligations du quotidien ont repris le dessus. À vingt ans, nous n’étions pas pressés d’envisager cet événement et ses conséquences majeures sur notre existence au fil de l’eau. Mais je savais que je désirais terriblement cet enfant, tout en ayant peur du moment où je saurais qu’il était conçu, car, à partir de ce moment-là, ma vie entrerait dans une nouvelle seringue sans retour possible en arrière.

Pendant plusieurs jours, je me suis posé avec une certaine angoisse cette question majeure. Un souvenir me revient d’un dîner avec un camarade qui était inscrit à Sciences Po et qui cherchait à m’embrigader dans les jeunesses socialistes. Je lui avais demandé, au détour d’une phrase, comment il réagirait s’il apprenait qu’il allait être père d’un enfant non planifié selon les règles sociales en vigueur. Je revois son souvenir goguenard:

– Je dirais à ma copine que c’est son problème et pas le mien. Nous les hommes, nous pouvons faire des enfants sans que cela nous pourrisse la vie.

La réponse m’avait longtemps fait réfléchir, car elle heurtait profondément tout ce que j’étais. Moi, qui étais orphelin de père, je connaissais l’immense douleur de l’enfant qui ne peut s’appuyer sur aucune voix masculine pour grandir sans peur et sans doute majeur. J’avais pu mesurer les ravages de cette solitude sur ma mère pour qui chaque journée était une victoire remportée sur l’adversité. Faire commerce de cette solitude, de cet abandon, revendiquer pour mon propre compte les bienfaits de cette souffrance infligée aux autres me paraissait tout simplement inhumain.

Maintenant que j’étais mis à l’épreuve, je mesurais mieux les données du problème. La paternité bien plus que la maternité est un exercice qui met en jeu la responsabilité de l’individu. Une femme qui se découvre enceinte n’a guère le choix: elle porte en elle l’avenir de l’humanité, et jusqu’à ce que l’avortement n’ait été médicalisé, ce portage relevait de l’obligation physiologique. Le meilleur choix rationnel qui lui restait consistait donc à faire contre mauvaise fortune bon coeur. Comme la rationalité n’est pas la chose la mieux partagée, pendant de nombreux siècles, les enfants ont été les grands sacrifiés des sociétés occidentales, recevant d’ordinaire une éducation impliquant peu leurs parents.

Pour un homme, le sujet se pose de façon très différente. L’homme est libre de procréer sans éduquer. Son rôle est au fond minime, et libre à lui de l’assumer ou non. En creusant un peu, on s’apercevrait sans peine que cette question interroge l’Occident depuis des siècles. Combien de mythes européens ne reposent-ils pas sur l’histoire de pères qui sont éloignés pendant de nombreuses années de leur foyer, avant d’y revenir avec nostalgie? On pourrait, à cette aune, relire l’Odyssée comme le récit d’un combat spirituel obsédant un père, partagé entre le plaisir d’une vie insouciante et la culpabilité d’avoir abandonné son foyer et ses enfants. Oedipe lui-même est dévoré par l’espoir de voir son père quitter le foyer pour lui laisser la place, et la culpabilité qu’il nourrit de ce désir incestueux.

Ȇtre père est au fond la question la plus angoissée que se pose l’Occident depuis qu’il existe, et le sujet sur lequel notre civilisation a apporté les réponses les plus contradictoires. Le père doit-il être présent ou absent? Doit-il laisser l’exercice de l’autorité familiale aux femmes? Doit-il se contenter de dire la loi et laisser l’épouse en charge de son respect par les enfants?

À cette époque, je fréquentais un nombre important de gauchistes en tous genres qui m’impressionnaient par leur capacité à ignorer ces problèmes et à concevoir une société où la famille n’existait pas. J’en déduisais que, dans leur esprit, l’enfant était une entité étrangère qui méritait peu d’intérêt. S’interroger sur l’éducation comme politique publique, oui, c’était un objet de débat. Éduquer un enfant en appliquant les grands principes dont nos discussions étaient émaillées ne leur semblait pas, en revanche, mériter la moindre attention. Peut-être fallait-il que j’agisse de la sorte, en ignorant les problèmes, en faisant comme s’ils n’existaient pas, en gardant avec eux la distance d’un chien de faïence face à l’intrus dans la maison.

Rétrospectivement, tous ces débats me semblent d’autant plus vains que Claire vivait une période très heureuse de sa vie. La perspective de devenir mère prématurément ne l’effrayait pas et ne lui causait aucune angoisse, bien au contraire. Elle traversait une sorte de moment euphorique où tout la ravissait. Bien sûr, nous n’en discutions pas, bien sûr nous évacuions savamment le problème. Pourtant, nous n’avions, depuis les quelques mois où nous nous connaissions, jamais pris autant de risques. D’ordinaire, nous pratiquions l’abstinence durant ses périodes estimées d’ovulation, et pour le reste, nous prenions garde à ne pas recourir à l’excès. À la différence des mois précédents où l’angoisse qu’elle pouvait avoir d’être « en retard » pouvait être tempérée par le sentiment d’avoir respecté des règles minimalistes de prudence, ce mois-ci, le pari était bien plus audacieux.

Comme la physio-biologie de Claire était aussi désordonnée que son fonctionnement psychique, il était très difficile de savoir si ce « retard » existait ou pas. Ses cycles hormonaux étaient très irréguliers et elle se souvenait n’avoir jamais pu les calculer. Lorsque le terme normal est arrivé, nous avons donc commencé à nous échanger silencieusement des regards sans rien nous dire, au détour d’une conversation ou d’un réveil matinal. Nous avions des relations charnelles beaucoup plus libres à ce moment-là, mais toujours avec la conscience qu’un accident pouvait survenir compte tenu de l’irrégularité de ses cycles, et nous les consommions comme si de rien n’était, mais avec le questionnement croissant d’une éventuelle grossesse.

Le mot seul suffisait à nous décevoir. Comment ce si beau moment que nous avions partagé quelques jours auparavant pouvait-il se solder par une phase aussi laide, chosifiante, que la « grossesse », à l’image des vaches ou des juments, des truies que l’on rend grosses à la ferme pour qu’elle perpétue l’élevage avant de passer à l’abattoir? Il était donc impossible de prononcer ce mot entre nous, par peur de flétrir l’éphémère bonheur que nous avions partagé. Et comme la liesse de Claire ne faiblissait pas, nous n’avions aucune raison valable de poser ouvertement la question.

Un silence consentant avait pris place sur l’essentiel quand nous nous retrouvâmes, avec notre groupe de philosophie, dans les couloirs du Louvre pour une visite organisée par notre professeur d’esthétique. C’était un ponte du sujet, un courtisan qui avait décidé de philosopher à haute voix pour nous devant quelques oeuvres qu’il s’apprêtait à citer dans son prochain ouvrage. Je revois notre petit groupe d’une vingtaine d’étudiants assez snobs parcourant les travées au milieu des touristes. J’ai un souvenir très précis de ce moment où j’ai croisé le regard de Claire et où j’ai compris que son insouciance joyeuse avait brutalement cédé à un sentiment plus grave. Nous sommes entrés dans la salle des peintures du Nord, et le ponte s’est arrêté devant l’Annonciation de Roger de la Pasture. Il a relevé, un à un, les symboles de la maternité annoncée dont le maître flamand avait truffé son oeuvre. Et, face à moi, je me suis aperçu que Claire me regardait comme interdite, avec des yeux légèrement émus. Et soudain j’ai compris.

Après la séance d’explication, nous sommes rentrés religieusement dans notre chambre de bonne. Dans le métro, nous n’avons pas échangé un mot. Avant d’arriver à l’immeuble, je lui ai simplement demandé:

– Tu veux qu’on passe à la pharmacie acheter un test?

Elle m’a suivi.

Quelques minutes plus tard, elle revenait des toilettes sur le palier avec un petit gobelet d’urine dont elle semblait ne savoir que faire. J’y trempai délicatement la languette colorée. Le temps que la réaction chimique opère m’est resté comme une éternité d’attente mystique face aux oracles.

Et enfin, nous avons su. J’ai pris le temps de m’assurer qu’il n’y avait pas d’erreur. J’ai doucement relevé le regard vers elle, et comme ce soir face à Freya, j’ai senti des larmes sourdre du plus profond de mes entrailles. Elle était interdite et ne disait rien.

Jihad: Paternité (Chapitre 8)

Elle a voulu me voir et très solennellement, elle m’a appelé pour m’inviter à dîner.
– Cette fois, c’est moi qui paie.
Freya ne m’en a pas dit plus, mais, de bonne grâce, je me laisse convaincre du bien-fondé de cette invitation, même si les événements qui s’abattent sur moi en ce moment laissent peu de place à l’optimisme. Freya me donne rendez-vous dans un restaurant flamand, près de l’Etoile, que nous connaissons et que nous réservons pour les événements particuliers, pour ainsi identitaires.
Je prononce peu le nom de Freya, et je parle assez peu d’elle. Depuis cinq ans maintenant, elle partage ma vie et je lui en sais gré. Pendant les dix années de célibat et de libertinage qui ont suivi ma rupture avec Claire, j’avais contracté de mauvaises habitudes et son incrémentation dans ce paysage désordonné est non seulement heureuse mais assez pacifique. J’apprécie ce qu’elle donne et je tâche de le lui rendre, du mieux que je peux.
Je sais pourquoi je parle peu de Freya. Elle a vingt ans de moins que moi et cette différence d’âge m’a valu, dans le meilleur des cas, une secrète admiration de la part des hommes qui rêvaient d’autant de bonheur, et dans le cas le plus répandu un regard poli accompagné d’une moue désapprobatrice. Le silence gêné que j’ai entendu durant les premières semaines où je la présentais à mon entourage m’a rapidement convaincu qu’il valait mieux éviter de partager à l’excès nos vies sociales, d’autant plus que la situation était encore plus difficile pour elle lorsqu’elle me présentait aux amis de son âge.
Alors nous avons appris à mener nos vies en proches parallèles, partageant beaucoup, mais souvent sans l’avouer à l’extérieur, ou sans le programmer officiellement, et apportant l’un à l’autre ce que je crois être une très belle expérience du bonheur. D’une certaine façon, ma rencontre avec Freya fut la preuve que, dans la vie, le pire n’est jamais sûr et qu’il existe dans la société des hommes une possibilité d’être heureux.
D’aussi loin que je me souvienne, ni elle ni moi n’avons jamais eu le moindre doute sur ce que nous nous offririons, tant, au détour d’une soirée improbable, nos présences s’étaient imposées naturellement l’une à l’autre comme indissociables. Je n’ai jamais osé lui poser la question de sa mémoire, de ses meilleurs moments avec moi, ni évoquer le sujet, par peur d’être déçu qu’elle eût oublié ces minutes bouleversantes, conquérantes, où nous fûmes l’un à côté de l’autre sans nous connaître, sans ne nous être jamais vus, avec la certitude au premier instant que l’éternité déjà nous avait réunis. Je n’ai même pas besoin de fermer les yeux pour la revoir dans sa robe noire, très simple, près du corps, tombant au-dessus du genou, à peine décolletée, qui rehaussait sans ostentation ses cheveux mi-roux mi-blonds et ses yeux bleus.
Ce soir-là, j’étais arrivé assez tard dans le jardin d’un ami qui organisait une fête bon enfant pour ses quarante ans, quelque part dans la banlieue sud de Paris. J’étais accompagné d’une maîtresse du moment, une belle brune qui plaisait aux hommes et à qui les hommes plaisaient. Il n’y avait plus beaucoup de places autour des tables éparses sur le gazon, dans la nuit à peine tombée. Je demandai timidement à des inconnues qui semblaient s’amuser si je pouvais m’asseoir parmi elles, ce qu’elles acceptèrent que je fisse. Je me suis assis et je n’ai rien dit. Ma maîtresse s’était assise à une autre table où elle avait trouvé de la place et je ne la voyais plus.
Les jeunes inconnues autour de moi continuèrent à deviser. Elles s’intéressaient beaucoup à la décadence du machisme et me demandèrent si j’appartenais à cette catégorie détestable des hommes qui méprisaient les femmes. Je répondis que oui, et elles s’esclaffèrent en mêlant à leurs rires des huées réprobatrices. La conversation s’engagea comme une joute sur les bienfaits du féminisme, de l’égalité des femmes et de la misère sexuelle des hommes.
À mes côtés, je ne tardai pas à m’apercevoir que l’une des inconnus dont les jambes avaient une finesse plaisante se tournait régulièrement vers moi, sans rien dire, pour me regarder parler. Elle semblait m’observer. Au bout d’un moment, comme j’étais intrigué par son silence, je me tournai vers elle tout en continuant mes considérations provocatrices sur les bienfaits du machisme, et je la dévisageai. Elle avait des yeux bleus pétillants, et des cheveux blonds vénitiens, assez bien coiffés, avec une peau laiteuse parsemées de quelques tâches de rousseur. Il existe des sensations de ce genre dans la vie: nous pensons à autre chose, nous ne sommes pas sur nos gardes, et nos yeux accrochent d’autres yeux dans une attraction physique qui se déploie tout au long d’une dimension sensible qui ne se donne pas à percevoir. À cet instant-là, nous entrons en relation avec l’autre de manière plus profonde que par tout autre moyen.
Mon regard s’est agrippé au regard de Freya, mais j’ai continué à parler comme si je ne m’apercevais de rien, comme si rien de spécial ne s’était produit. Je m’étais dédoublé, en quelque sorte. Ma pensée discursive s’adressait à l’assemblée avec laquelle je devisais, et mon âme véritable avait immédiatement rejoint celle de l’inconnue pour ne plus la quitter.
Nous ne nous sommes rien dit.
L’hôte de la soirée mit de la musique et proposa à l’assemblée de rejoindre son salon pour danser. Je ne m’aperçus pas tout de suite que la maîtresse éphémère avec qui j’étais venu avait rejoint la piste improvisée et dansait comme une diablesse avec un invité qui semblait bien lui plaire. Pour ma part, je suis resté à côté de Freya pendant que ses amies lui proposaient en vain de venir danser. Une fois seuls à table, je lui ai doucement, naturellement, pris la main et j’ai commencé à lui caresser les cuisses en remontant calmement sa robe. Elle ne disait toujours rien et se colla au fond de son fauteuil, comme implosée par mon audace et par son désir si libre et si spontané. Je ne jugeais pas le moment venu de la regarder.
Au bout de très longs instants où j’avais l’impression d’être propulsé vers une autre planète, je me suis tourné vers elle et je l’ai scrutée avec sérénité. Nos yeux se sont enlacés avec tendresse, sans empressement particulier. Nous savions qu’aussi étrange que cela nous parût, nous étions en train de nous donner l’un à l’autre pour une forme d’éternité à laquelle nous n’avions pas cru jusqu’ici. Peut-être nous fussions-nous embrassés si la musique ne s’était pas interrompue à ce moment, et si ses amies ne nous avaient pas rejoints subrepticement. Nous comprîmes qu’elles nous épiaient, interloquées, en entendant leurs discrets gloussements embarrassés à l’approche de la table où nous étions restés assis.
Freya et moi nous lâchâmes la main et tout rentra dans l’ordre en quelques instants. Les apparences reprirent presque leur cours. En me retournant, je m’aperçus que la maîtresse qui m’accompagnait avait elle aussi trouvé chaussure à son pied. À peine dissimulée par un bosquet rachitique, elle embrassait goulument le cavalier qui dansait avec elle depuis un moment. Il glissait sensuellement ses mains sur le bas de ses reins et elle donnait tous les signes extérieurs d’une approbation à ces gestes impudiques.
Lorsque la soirée s’acheva, je passai la nuit une ultime fois avec cette maîtresse, et je lui annonçai au petit matin que notre relation était terminée. Elle n’en fut que partiellement surprise. Nous avions modérément du plaisir ensemble et peu de sentiments l’un pour l’autre. Dès qu’elle eut quitté mon appartement, j’appelai Freya qui me proposa de la retrouver.
J’achevai, ce jour-là, un long cycle de célibat dans ma vie, truffé d’expériences toutes plus libres et scandaleuses les unes que les autres, et j’ouvris un nouveau chapitre intitulé Freya.
Sa lecture n’est d’ailleurs pas de nature à calmer les esprits les plus moralistes. Ma relation avec Freya, depuis cinq ans, est pour ainsi dire naturelle, imposée par une puissance obscure ou par une force supérieure, et ne repose en rien sur des choix jugés respectables par la doctrine chrétienne ou inspirée du christianisme. Freya m’attire irrésistiblement depuis cinq ans, mais de manière non exclusive ni consciente. J’aime la regarder, la contempler, j’aime sa beauté naturelle d’étudiante hollandaise resplendissante de vie et d’ardeur. Mais cet amour appartient pour ainsi dire à un ordre inférieur de la réalité intelligible, à notre dimension animale, comme si, sous la croûte apparente de la vie sociale, nous avions atteint le coeur thermique bien caché des phéromones humaines. Ce lien qui nous unit est d’autant plus fort qu’il est tu, et même indicible.
Freya, qui achève sa thèse d’anthropologie, a coutume de dire dans son français teinté de tournures basses-saxonnes que notre amour nous installe dans une civilisation première dont le langage articulé est perdu. Et souvent je me plais à me murmurer que le véritable lieu de notre histoire n’est pas à Paris, mais entre les rives mythiques du Rhin et de la Meuse, quelque part entre Utrecht et Venlo, là où elle a grandi avant de s’inscrire à la Sorbonne, dans une forme de sauvagerie ancienne glacée de bruines et de brumes opaques. Cet éloignement nous autorise bien des libertés quotidiennes.
Mais aujourd’hui, je la trouve changée, ragaillardie. Les tourments que je traverse ne l’ont visiblement pas abattue, bien au contraire. J’arrive avant elle au restaurant, et je l’observe rejoindre ma table, fringante, avec un short en jeans et un tee-shirt à la mode, très décolleté. Elle n’a pas mis de soutien-gorge et je peux, comme tout le monde, deviner aisément le galbe de ses seins arrogants, bien ronds, que plus d’un inconnu a dû avoir envie de croquer en la croisant dans la rue. J’aime sa stature élancée, sa minceur, sa blancheur, sa blondeur, sa rousseur.
Elle rayonne et s’assied devant moi comme une fée se poserait sur une pétale de marguerite. Elle se passe négligemment la main dans les cheveux et semble s’accorder une pause d’amitié, de confiance, avant d’entamer la conversation. Elle porte un sourire un peu énigmatique dont je me demande s’il est heureux ou sardonique.
– Tu n’es pas trop fatigué, mon chéri? me demande-t-elle avec une innocence un peu feinte. Elle prend le temps de regarder tout autour d’elle comme sil elle découvrait cet endroit pourtant familier.
J’esquisse une moue et un petit « ça va » qui la rend goguenarde.
– C’est un tout petit « ça va », me glousse-t-elle en se penchant vers moi, en me dardant des yeux de velours, et en me caressant les mains. Toujours tes affaires de Jihad?
J’opine d’un air contraint, sans mot dire.
– En plus, ma chérie, ajouté-je en détournant le regard et en baissant la voix, il faut bien que tu profites de ce repas, parce que je ne suis pas sûr de pouvoir t’inviter encore souvent. Aujourd’hui, on m’a demandé de quitter mon travail, officiellement pour quelques jours, le temps d’une enquête paraît-il! Voilà qui n’annonce vraiment rien de bon.
Cette révélation ne semble pas l’ennuyer, ni la troubler. Freya a un grand principe dans la vie, que j’apprécie plutôt même si je trouve qu’aujourd’hui elle l’applique avec trop de légèreté: le travail n’est un obstacle à rien. Néanmoins, je suis un peu surpris par sa désinvolture.
– Ce n’est pas grave, me fait-elle avec une pointe d’accent hollandais qui m’enchante. J’ai dit que c’était moi qui t’invitait. Il n’y a donc pas de problème si tu n’as pas d’argent pour payer.
Je la dévisage et je me demande ce qui me vaut ces regards enflammés et ce ton enjôleur.
– Chaque chose en son temps, me répond-elle presque narquoise. Parle-moi d’abord de toi. Je veux prendre le temps de t’écouter.
Je lui raconte mes salades, qu’elle écoute avec un effort d’attention dont je ne suis pas dupe. Tout y passe, et tout semble glisser sur elle: Renouvier, Sajoux, les enquêtes, les faux-semblants, mon angoisse pour Siegfried.
– C’est la seule chose importante, me dit-elle, la seule chose que tu dois retenir dans cette histoire. Ton fils est peut-être en danger. Le reste n’a pas d’importance.
Elle s’exprime pour la première fois sur le sujet. Depuis ma visite à la Piscine, elle s’est contentée d’écouter, d’être là, ce qui est énorme déjà, mais elle a conservé une retenue dont je sais le poids dans son plat pays. Je suis presque soulagé qu’elle brise enfin cette loi du silence, et qu’elle me dise ce qu’elle ressent. Sa détermination m’étonne. Elle tranche avec sa prudence coutumière sur tous les sujets qui concernent ma vie d’avant.
– Et qu’est-ce que je peux faire pour t’aider, mon chéri? ajoute-t-elle d’un ton très chatte.
Positivement rien, me semble-t-il, mais j’imagine bien que cette réponse jetterait un froid. Je tourne les yeux en cherchant une idée:
– M’épouser par exemple…
Le mariage est un sujet que nous évoquons périodiquement. Je n’en suis pas fanatique, mais j’ignore pourquoi j’adorerais obtenir la main de Freya, après avoir obtenu tout son corps. Peut-être ce dernier manque, cette dernière frustration me pèse-t-elle. Depuis que nous nous fréquentons, je lui pose la question, à intervalles à peu près réguliers, et Freya, je le sais, je l’attends, me fait toujours la même réponse:
– Le mariage n’a pas de sens pour moi.
Et je suis déçu. Malgré cette certitude désagréable, je lui reprends les mains, plus amicalement ou fraternellement qu’amoureusement d’ailleurs.
– Ce pourrait être une idée, glisse-t-elle avec une nonchalance supplémentaire, en jetant le regard sur la salle pour accroître mon étonnement.
Je la regarde sans hâte, je la scrute. Je me tais, et je ne sais trop si elle est embarrassée ou agacée par mon apathie.
– Ce pourrait être une idée, et même une bonne idée, répète-t-elle, durcit-elle, en me transperçant cette fois du regard.
Il lui suffit de voir mes yeux qui glissent du questionnement à l’émotion comme un bobsleigh sur une piste d’hiver pour comprendre qu’elle a fait mouche. C’est bête à dire, mais maintenant j’ai les yeux embués, comme si rien d’autre n’existait que cette superbe image de Freya, vêtue de blanc comme une déesse, avançant dans la nef d’une église pour me rejoindre et sceller avec moi une union éternelle sous le regard bienveillant de nos dieux.
Je m’enfonce dans mon fauteuil.
– D’ailleurs j’ai un cadeau pour toi, continue-t-elle d’un air presqu’agacé en fouillant dans ses poches.
Elle me glisse une enveloppe sous la main. Je la regarde avec incrédulité.
– Eh bien, ouvre.
Je suis perdu. Je me concentre pour sortir de l’enveloppe une mystérieuse page blanche que j’ouvre. Une longue liste de chiffres s’y égrène. Je la regarde avec incompréhension.
– Tu n’as pas compris? Ne fais pas l’idiot. Avant-hier, pendant que tu étais interrogé par la police, j’ai fait une prise de sang. Ce sont les résultats. Je suis enceinte. Tu vas être de nouveau papa.
Je ne suis plus en état de m’apercevoir que mon silence, mon hébétude doivent la décevoir. Je la regarde, et je ne comprends rien à ce qui se passe.
– Voilà trois mois que j’ai arrêté la contraception, se sent-elle obligée de continuer. Je sais, j’aurais dû t’en parler, te demander ton avis. Mais pour moi te donner un enfant, en recevoir un de toi, est une preuve d’amour qui vaut tout l’or du monde. Au début, je pensais qu’avoir un enfant était plus important que le mariage. Mais en lisant les résultats, aujourd’hui, j’ai changé d’avis. J’ai reçu l’évidence. J’aimerais me marier avec toi avant la naissance de notre enfant.
« Notre enfant »… ces mots-là m’apparaissent ici, maintenant, comme prononcés par une voix venue de l’au-delà. S’ils sont dits par Freya, elle n’est à ce moment que la messagère d’un autre monde dont les héros me percutent, me mettent en pièce, bouleversent mon entendement de fond en comble. Et d’un bloc, le mystère de la vie s’empare de moi, me fait trembler. De mes entrailles, je sens les larmes d’émotion qui me submergent le regard, et je pleure, je pleure, de ce bonheur surnaturel qu’est l’annonce de la vie, comme une revanche sublime sur l’implosion de mon existence.
Dans les yeux de Freya, les larmes gagnent aussi, autant suscitées par l’annonce qu’elle me fait et par l’émotion qu’elle me transmet. Nous nous prenons la main et sans plus pouvoir articuler mot, nos yeux s’abiment les uns dans les autres.