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Juncker sans réponse sur l’état de (dés)union

Juncker, le président de la Commission Européenne, a prononcé hier un désopilant discours sur l’état de l’Union, qu’il eût mieux valu appeler l’état de désunion. Constatant que le Brexit avait quand même un peu changé la donne, l’ancien Premier ministre luxembourgeois, grand expert de l’évasion fiscale, a maintenu la ligne officielle du parti, comme si, face à l’euroscepticisme, la réponse unique devait être « plus d’Europe » et non « l’Europe autrement ».

Juncker et les crises existentielles

Le président de la Commission a notamment déclaré:

Notre Union européenne traverse, du moins en partie, une crise existentielle.

L’expression est savoureuse, puisqu’elle renvoie à une sorte de psychologie du corps social européen qui fonctionnerait sur le même paradigme que la psychologie individuelle. Et dans l’esprit de Juncker, la crise de l’Europe est aussi fumeuse ou inconsistante que la crise de la quarantaine chez le mâle blanc hétérosexuel moyen. Le seul fait qu’il ait employé cette expression montre qu’il n’a pas compris ou pas voulu comprendre la nature de la crise qui affecte l’Europe aujourd’hui, puisqu’elle est de nature politique et non psychologique.

La langue de bois continue

Comme Juncker ne procède pas à une analyse politique de l’état de désunion, mais à une analyse psychologique, il en tire forcément de mauvaises conclusions, à savoir qu’il faut aller de l’avant et renforcer l’Union au lieu d’en changer le fonctionnement. À ce titre, il propose des mesures, passées inaperçues, mais totalement délirantes, qui renforcent le caractère autocratique et technocratique de l’Union. Par exemple:

Je veux que journalistes, éditeurs et auteurs soient rémunérés équitablement pour leur travail, peu importe que celui-ci soit réalisé dans un studio ou dans un salon, diffusé hors ligne ou en ligne, publié via un photocopieur ou relié à un hyperlien sur Internet.

Autrement dit, les liens hypertextes vont devenir payants… Manifestement, Juncker n’a pas compris ce qu’il soutient avoir entendu dans la bouche des Européens.

L’impasse sur les politiques économiques…

Le plus impressionnant, dans le discours de Juncker, tient à l’impasse totale qu’il a faite sur les conséquences de la politique économique de l’Union. En particulier, le président de la Commission n’a exprimé aucun avis sur cette étrange situation où la Banque Centrale Européenne porte à elle seule la politique économique de l’Union par des assouplissements monétaires sans aucun résultat (mais qui épuisent peu à peu l’économie du continent et fragilisent les capitaux). Peut-être la Commission pourrait-elle avoir l’ambition de lancer une politique budgétaire intelligente, ou pourrait-elle au moins exprimer une opinion sur un policy mix comme on disait à une époque.

En dehors d’une annonce sur des investissements publics, les Européens n’auront pas entendu le président de la Commission s’exprimer clairement sur le sujet.

…et sur les rapports de force internes à l’Union

Juncker ne s’est pas plus expliqué sur le vrai sujet de fond de l’Union: celui du rapport de force interne à la construction communautaire, et singulièrement sur le germano-centrisme mortifère de l’Europe, qui étouffe petit à petit toute stratégie durable de coopération. Quand l’Allemagne décide unilatéralement d’accueillir un million de « réfugiés » sur son sol, provoquant un immense mouvement de foule à travers le continent, Juncker n’analyse pas les conséquences politiques immédiates de ce choix: celui d’un rejet, par les Européens, de la méthode utilisée par Merkel pour agir.

Or, si l’Europe patine aujourd’hui, c’est essentiellement à cause de ce déséquilibre interne qui permet à l’Allemagne d’imposer ses choix sans concertation avec les autres Etats-membres.

L’Europe victime de son germanocentrisme

Sur le fond, le problème majeur de l’Union reste le déplacement de son centre de gravité depuis la réunification allemande. Jusqu’en 1991, la RFA, qui ressemblait furieusement à la Confédération du Rhin inventée par l’excellent Bonaparte, jouait le jeu d’une coopération européenne intelligente. La réunification, c’est-à-dire la reconstitution artificielle d’un Etat qui n’avait existé qu’entre 1870 et 1940 sous sa forme administrative, a modifié l’ordre interne européen et justifié une prise de contrôle de l’Europe par l’Allemagne.

Or, le Reich allemand n’est pas capable de composer un ordre européen équitable, durable et coopératif. L’Allemagne est porteuse d’un égoïsme structurel dont les effets toxiques n’auront pas mis 20 ans à se faire sentir, et pas mis 25 ans à préparer une sortie de la Grande-Bretagne.

C’est sur ces sujets-là que nous eussions voulu entendre Jean-Claude Juncker.

Les derniers mots de Juncker à ses bourreaux

Lors de son discours de voeux, Jean-Claude Juncker a eu le bon sens et la transparence de dire tout haut les blessures probablement létales infligées à l’Union Européenne. Le moins que l’on puisse dire est que la situation du Vieux Continent est très mauvaise.

Juncker, fossoyeur de l’Union?

Voici le discours que le Président de la Commission a prononcé en français avec son étrange accent belgo-luxembourgeois:

 

« Parfois, il nous arrive de marcher la tête haute », déclare-t-il, en précisant que c’est le fait des générations portées par des « géants » comme Mitterrand ou Kohl, pour mieux constater que les générations qui suivent ne peuvent se revendiquer de cette hauteur.

On appréciera au moins, dans ce discours, le ton beaucoup plus naturel qu’en France, et l’absence de langue de bois du bonhomme Juncker. Cette liberté de ton a porté autant sur les problèmes politiques qu’économiques. En particulier, Juncker a pris le temps de détailler la crise de l’investissement en Europe, en soulignant qu’il avait déjà recueilli 47 milliards d’euros pour son plan de relance… ce qui est très faible à l’échelle européenne.

Reste que, lorsqu’un Président de la Commission Européenne s’épanche sur les « ruptures » auxquelles l’Europe est confrontée, on se dit que l’ambiance est décidément très mauvaise et que les périls sont grands.

Juncker et le Brexit

Ce discours intervenait dans un contexte chahuté par les événements de Cologne, où des migrants sont accusés, à tort ou à raison, d’avoir organisé des violences sexuelles de masse contre des autochtones, sans compter les terroristes qui ont profité de la vague migratoire pour entrer en Europe. Manifestement, l’ouverture massive (et unilatérale) des vannes démographiques par Angela Merkel n’en finit pas de déstabiliser le continent.

Un sondage vient de montrer qu’une majorité de Britanniques se déclare désormais favorable à la sortie de l’Union.

Juncker et le referendum batave

Plus encore que le Brexit, c’est le Nederxit qui semble gêner le président de la Commission. Il est vrai que, de toute éternité (en tout cas depuis la conquête normande), les Anglais cultivent leur différence, alors que les Hollandais ont toujours eu les pieds dans la glaise continentale. Ils sont l’un des piliers du traité de Rome et ont largement profité des échanges intracommunautaires pour assurer leur prospérité.

Qu’une masse colossale de Hollandais ait signé une pétition pour réclamer un référendum sur l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union Européenne – Juncker a raison – est un signe encore plus inquiétant que le Brexit pour la pérennité de l’usine à gaz communautaire. Ce referendum doit avoir lieu le 6 avril…

Juncker et la contestation italienne

Dans le même temps, Juncker s’est senti obligé d’adresser quelques piques à Renzi, le Premier Ministre italien qu’il juge trop critique avec la Commission. Il s’est attiré des remarques pas piquées des vers qui en disent long sur le désamour des signataires du traité de Rome pour ce qu’est devenue la créature qu’ils ont créée.

« L’époque où l’Europe pouvait nous faire la leçon ou nous donner des devoirs est terminée. L’Italie est de retour et elle va se faire entendre », a déclaré Matteo Renzi dans une lettre ouverte adressée à ses partisans.

« Notre position nous permet de dire qu’il y a des choses à changer en Europe. »

Vers une crise ouverte entre la Commission et l’Italie? Une de plus?

Juncker et ses bourreaux

On écoutera donc le discours de Juncker avec les oreilles d’observateurs qui recueillent les dernières volontés d’un condamné. Le président de la Commission a bien mesuré le péril létal qui guette l’institution qu’il dirige. Et avec une lucidité impressionnante, il ne cache pas le risque qui rôde.

Il n’y a guère qu’en France où la classe politique est capable de nier les évidences et d’utiliser le déni comme méthode de gouvernement.

Ce que l’Allemagne a gagné avec Juncker

Article publié sur Décider & Entreprendre.

Jean-Claude Juncker fête sa première année à la tête de la Commission Européenne. Rétrospectivement, son mandat semblé déjà très chahuté, mais il a tenu une promesse: la défense des intérêts allemands dans une période complexe où l’appétence pour l’Europe se tarit à vue d’oeil.

Juncker et Merkel

Rappelons, s’il le fallait, que Jean-Claude Juncker était le candidat d’Angela Merkel, mais certainement pas celui de la Grande-Bretagne. Son élection s’est d’ailleurs faite, le 27 juin 2014, à la majorité qualifiée. David Cameron ne trouvait alors pas de mot assez dur pour dire tout le mal qu’il pensait du personnage:

« Cela risque d’affaiblir les gouvernements nationaux. Je pense que les intérêts nationaux britanniques sont de réformer l’UE, d’organiser un référendum sur cette réforme de l’UE et de recommander notre maintien au sein d’une Union réformée. Est-ce que c’est devenu plus difficile à obtenir ? Oui. »

SI l’élection de Juncker a donné le signal du referendum britannique, il a aussi constitué un atout important pour Angela Merkel. Celle-ci avait un temps caressé le projet d’installer Martin Schulz dans la fonction. Mais un président allemand de la Commission aurait pu dévoiler de façon excessive la prépondérance germanique en Europe. Accessoirement, la chancelière aurait nourri la légitimité d’un rival politique de taille sur la scène intérieure.

Le choix de Jean-Claude Juncker avait une autre utilité: le personnage était en difficulté dans l’échiquier politique luxembourgeois après sa démission de son poste de Premier Ministre, imposée par son implication dans une large affaire d’espionnage. A l’époque, la subordination du grand-duc aux services britanniques avait fait sensation.

En assurant l’outplacement de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission, Angela Merkel s’attachait donc les services d’un obligé…

Juncker et la France

Dès sa prise de fonction, Jean-Claude Juncker a eu la bonne idée de contrer toutes les mauvaises idées (selon l’Allemagne) de François Hollande en matière de relance européenne. Alors que l’Italie prenait la présidence de l’Union, on se souvient qu’avait rôdé l’idée d’un plan de relance européen à hauteur de 1.000 milliards d’euros.

Ce plan était largement porté par François Hollande qui avait, avec les autres chefs d’Etat sociaux-démocrates en Europe, préparé un « agenda pour la croissance » fin juin 2014. Bien entendu, Angela Merkel était farouchement opposée à cette perspective qui consistait à miser sur l’investissement public pour relancer l’activité économique.

Finalement, Juncker parviendra à enterrer tous les espoirs de la gauche européenne en concoctant un plan à 300 milliards, dont seulement 21 d’argent public frais (mais issus de fonds non mobilisés). Le reste repose sur des appels à fonds privés ou des emprunts en partenariat avec le privé.

La solution de « synthèse » de Juncker a donné une représentation assez fidèle de la suite de son mandat: ménager la chèvre et le chou français en apparence, donner satisfaction à l’Allemagne sur le fond.

Juncker, supplétif de Merkel en Grèce

Le service le plus important rendu par Jean-Claude Juncker à l’Allemagne a eu lieu à l’occasion de la crise grecque. L’arrivée de Syriza au pouvoir en janvier 2015 a en effet mis l’ensemble de la zone euro en difficulté. Juncker, affaibli par le scandale Luxleaks, a entamé un cycle complexe pour préserver la cohésion d’une zone monétaire frappée par la crise et contestée de l’intérieur.

Sur ce plan, Juncker n’a ménagé ni son temps ni sa peine pour diffuser le point de vue allemand, relativement éloigné de l’approche française. Alors que François Hollande a plaidé pendant plusieurs mois pour un accord à tout prix, Juncker n’a pas hésité à peser pour orienter les choix grecs. Après avoir suggéré aux Grecs de ne pas voter Syriza en janvier, il a organisé un numéro de duettiste assez habile avec Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe. Au Néerlandais, le rôle du méchant qui disait non à tout, au président de la Commission le rôle du gentil qui cherche à arrondir les angles.

Mais en juin 2014, Juncker a durci le ton pour forcer Tsipras à se rendre sans condition aux demandes de ses partenaires européens, et singulièrement aux demandes allemandes. Cette pression de dernière minute a probablement contribué au revirement final de Tsipras.

Juncker et la crise des migrants

Autre manifestation de soutien à l’Allemagne donnée par un Juncker reconnaissant: la crise des migrants. Le président de la Commission n’a jamais manqué de zèle pour accompagner les idées saugrenues d’Angela Merkel. Lorsque celle-ci a proposé d’accueillir 700.000 migrants en quelques mois, Juncker a défendu becs et ongles des mesures de facilitation. Il a notamment proposé de répartir (contre l’avis français) les migrants entre tous les Etats membres, selon une politique de quota décidée à Bruxelles.

Pour éviter la crise humanitaire, il a par ailleurs payé de sa personne pour la création de camps de réfugiés tout au long du parcours des migrants. Là encore, il a pesé de tout son poids pour que la Grèce agisse en ce sens, alors que le gouvernement grec adopte, semaine après semaine, des plans d’austérité pour satisfaire aux exigences de ses partenaires.

Dans le domaine des migrations, l’appui de Juncker à l’Allemagne est total.

Juncker et TAFTA

Sur le sujet du traité transatlantique, Juncker fait également le job. Face aux refus allemands d’intégrer au traité un mécanisme d’arbitrage privé, la Commission a finalement livré une proposition de cour d’arbitrage composée de juges professionnels. Sur ce point, il est probable que Juncker ait dû faire violence à sa commissaire en charge de la négociation, plutôt favorable à la formule imaginée Outre-Atlantique.

Il s’était notamment fendu d’une déclaration explicite en octobre 2014, tout à fait Merkel compatible:

« Je pensais que mon engagement sur ce point était très clair, mais je me réjouis de pouvoir le clarifier et le réitérer ici, aujourd’hui, à la demande d’un certain nombre d’entre vous : l’accord que ma Commission soumettra en dernière instance à l’approbation de cette chambre ne prévoira rien qui limiterait l’accès des parties aux juridictions nationales ou qui permettrait à des juridictions secrètes d’avoir le dernier mot dans des différends opposant investisseurs et États. »

Juncker et l’Europe financière

Enfin, Juncker colle fidèlement à la conception allemande de l’Europe budgétaire. Les dernières propositions de la Commission pour l’Union financière l’ont montré. La mise en place prochaine d’un comité budgétaire consultatif constituera probablement la principale révolution initiée par le président de la Commission. Celle qui devrait permettre une union budgétaire, complément inévitable à l’union monétaire.

Reste à savoir comment Juncker gèrera les réticences populaires face à ces transferts de souveraineté.

Les Européens en pleine crise d’isolationnisme

Les Européens sont-ils atteints du mal qui a longtemps frappé les Etats-Unis: l’isolationnisme? Les débats sur le « Migration Agenda » lancé par Jean-Claude Juncker et sa fine équipe le laissent à penser.

Juncker veut que les Européens accueillent 1,5 million de migrants par an

Certains Européens n’ont évidemment pas manqué d’être stupéfaits en découvrant le « Migration Agenda » concocté par la Commission Européenne et rendu public mercredi. La presse l’a volontiers réduit à un simple plan d’accueil de 20.000 réfugiés à répartir équitablement entre tous les pays de l’Union.

En réalité, le programme migratoire de la Commission Européenne est de nature très différente. Dans un rapport sur le vieillissement d’ici à 2060, la Commission anticipe des flux migratoires situés entre 1 million et 1,5 million de migrants chaque année dans l’Union:

Européens et migration

Précisons qu’il s’agit bien ici d’un flux migratoire net, c’est-à-dire de la différence entre la masse des gens qui arrivent dans l’Union et la masse des gens qui la quittent. Pour Jean-Claude Juncker, ce mouvement est nécessaire pour compenser la dénatalité observée dans certains pays européens, notamment en Allemagne.

Selon les services de la Commission, l’Allemagne tomberait en effet en 2060 à une population de 70 millions contre 90 aujourd’hui, pendant que la Grande-Bretagne deviendrait le pays le plus peuplé de l’Union avec 80 millions d’habitants. La France gagnerait 10 millions d’habitants (75 millions d’habitants en 2060).

Ces plans sur la comète justifient la politique très technocratique de Juncker consistant à « sauver » l’Europe par l’importation d’une main-d’oeuvre non européenne. C’est dans cette perspective que Juncker a pris l’initiative d’une politique migratoire plutôt volontariste.

On comprendra toutefois qu’accueillir 20.000 réfugiés qui traversent la Méditerranée en bateau ne suffit pas à remplir l’objectif de 1,5 million d’immigrés par an. Mais l’intention y est et certains, à gauche, ont salué un geste fondateur de la part de Juncker. L’Europe ne tient décidément plus à grand chose.

Les Européens dans le réflexe isolationniste

Immédiatement, la proposition Juncker a fait bondir les principaux contributeurs à l’effort migratoire. Les Européens vivent dans l’illusion qu’ils pourront contenir les migrants avec un coup de baguette magique, exactement comme l’empire romain eut l’illusion de pouvoir contenir les invasions germaniques.

La Grande-Bretagne, qui est déjà proche du « Brexit », a annoncé qu’elle ferait jouer son droit de retrait (comme l’Irlande et le Danemark) et s’exonérerait des décisions de la Commission, prônant le renvoi des migrants dans leur pays d’origine. Il devrait rapidement rassemblée d’autres pays de l’Union, comme la Finlande, sur cette ligne. C’est un peu fâcheux, puisque le mécanisme de répartition concocté par Juncker prévoyait que la Grande-Bretagne prendrait à sa charge 12% des réfugiés, soit 2.300 personnes. Si le plan Juncker passe de l’utopie à la réalité, il obligera donc l’Allemagne, la France et l’Italie à fournir un effort supplémentaire pour réparer le lâchage britannique.

Cette perspective n’a guère enchanté Manuel Valls qui s’est précipité à Menton pour déclarer qu’une politique de quotas n’était pas une bonne idée. La posture est un peu hypocrite, puisque la France propose un mécanisme proche, mais la France a apporté sa voix à la doctrine isolationniste de ses partenaires.

La France s’affaiblit par son isolationnisme

La frilosité française à accueillir des réfugiés venus de Méditerranée constitue une nouvelle rupture avec notre doctrine traditionnelle et marque un nouveau recul dans notre rayonnement international. Les réfugiés que la France refuse d’accueillir proviennent pour l’essentiel de Syrie et d’Irak. Tous fuient la poussée de l’Etat islamique qui les promet aux pires cruautés et à la barbarie.

Depuis l’an mil, la France a toujours été au coeur de l’intervention militaire dans cette région du monde pour protéger les populations chrétiennes. Cet interventionnisme a connu une nouvelle vigueur au dix-neuvième siècle, époque où Napoléon III a renoué avec une présence forte au Liban et en Syrie. Sous l’effet d’une droite bornée qui fait des calculs d’épiciers (à la Eric Ciotti), la France est aujourd’hui en train de réduire son intérêt pour cette région à une simple posture de Marseillais (« il faut dire beaucoup de mal des Musulmans qui persécutent les Chrétiens d’Orient ») accompagnée d’un immobilisme absolu (« surtout, ne levons pas le petit doigt pour leur donner asile »).

Or, s’il existe bien un pays qui, en Europe, se suicide en pratiquant l’isolationnisme, c’est la France. Plusieurs siècles de présence dans le monde sont en train d’être ruinés par une génération de politiciens médiocres incapables de voir plus loin que leur prochaine réélection.

Sic transit gloria mundi.

L’Allemagne veut un « Grexit », cet hyper-isolationnisme

Si l’Allemagne s’est pour l’instant montrée discrète sur la question des migrants, elle se consacre avec beaucoup plus d’énergie à son isolationnisme à elle: protéger l’euro contre les indésirables laxistes budgétaires, à commencer par les Grecs.

Grâce à la Banque Centrale Européenne (et au FMI), la Grèce est parvenue à masquer sa faillite cette semaine. Facialement, elle a honoré une traite de 700 millions€ auprès du FMI et elle a payé les 500 millions€ de salaires dus à ses fonctionnaires. En réalité, elle a acquitté ses obligations avec de la monnaie de singe: 100 millions viennent du droit de tirage dont elle dispose auprès du FMI, et le reste est venu d’un emprunt à court terme souscrit par les banques grecques avec la bénédiction (et l’argent) de la BCE.

Il n’en fallait pas plus pour faire hurler le camp prussien (auquel la France adhère béatement). Le gouverneur de la Buba, le hurlant Weidmann, a critiqué cette aide (de moins en moins) discrète de la BCE.

«Vu l’interdiction (qu’a la BCE, selon son mandat) de financer directement les Etats, je ne trouve pas normal que l’on consente à des banques, qui n’ont pas accès aux marchés, des crédits, par lesquels se finance leur pays, qui lui-même n’a plus accès aux marchés», a résumé le président de la Bundesbank, dans un entretien au quotidien économique allemand Handelsblatt.

Il a reçu le soutien du gouverneur de la banque autrichienne, pendant que le rutilant Varoufakis saluait le combat acharné de Mario Draghi contre les Allemands.

Sur le fond, le camp prussien exige toujours de la part des Grecs une réforme des retraites et de la TVA, jugées comme une « ligne rouge » par Tsipras.

Tsipras et la tentation du plébiscite

Pour Tsipras, la situation est de plus en plus compliquée à gérer. Soit il veut rester dans la zone euro, et il devra bien plier aux exigences de l’Allemagne, soit il reste fidèle à ses engagements électoraux et c’est la crise ouverte avec les partenaires européens. Ses petits camarades le lui ont rappelé jeudi soir lors d’une réunion houleuse au Parlement grec. Les députés de Syriza auraient pris leur Premier Ministre à partie en lui reprochant de trahir le programme sur lequel il a été élu. « Les lignes rouges du gouvernement sont aussi les lignes rouges du peuple grec », lit-on dans un communiqué publié à la sortie de cette réunion…

Du coup, Tsipras a entrouvert une porte sur la TVA, mais a annoncé qu’il ne cèderait pas sur les retraites.

Ces dissensions internes n’en sont qu’une parmi d’autres pour un gouvernement confronté à une nouvelle récession. La construction d’une mosquée à Athènes a donné l’occasion, à la coalition gouvernementale, de se déchirer publiquement lors d’un vote au Parlement: les députés du parti de l’indépendance grecque ont voté contre le projet d’un gouvernement auquel ils appartiennent.

Une solution, pour Tsipras, consisterait à soumettre à un referendum les concessions qu’il pourrait lâcher aux Européens. Cette voie lui permettrait de valider directement auprès des citoyens le prix à payer pour rester dans la zone euro. Une stratégie du quitte ou double pour l’ensemble de l’Union…

Et pendant ce temps on cause partenariat oriental

La semaine prochaine doit se tenir à Riga un sommet européen au cours duquel le « partenariat oriental » doit être évoqué. Ce partenariat vise à rapprocher certains anciens territoires soviétiques (Moldavie, Arménie, Ukraine…) de l’Union. Quelle est l’opportunité de provoquer la Russie alors que l’Europe est incapable de gérer ses relations avec le Moyen-Orient?

Certains mauvais esprits y verraient sans doute l’intention plus ou moins assumée de détourner l’attention des citoyens européens vers un conflit plus ou moins armé avec la Russie, prétexte pour agrandir notre sphère d’influence.

Cette Europe centrée sur la Prusse est décidément vouée au pire. En attendant que des propres démons financiers ne la foudroient de l’intérieur.

 

L’Europe bientôt reconnue en état de mort clinique

L’Europe, pour ceux qui ne s’en sont pas aperçus, est désormais en état de mort clinique. Entre la plausible faillite grecque et le triomphe de Cameron en Grande-Bretagne, sans compter les prochaines disputes sur l’immigration ou la guerre civile en Macédoine, le fantasme d’une Union politique prospère et pacifique a définitivement sombré.

L’Europe achevée par l’électeur britannique

Comme on s’ennuyait un peu en Europe, entre crise grecque et prochain krach obligataire, nos amis électeurs de la perfide Albion ont décidé de mettre un peu de piquant dans la vie politique continentale, grâce à une astuce simple: accorder un jovial triomphe à celui qui leur a annoncé un referendum sur leur maintien dans le navire communautaire. David Cameron a donc décroché la timbale en obtenant la majorité absolue aux élections législatives. Well done! D’ici à fin 2017, la Grande-Bretagne pourra définitivement torpiller un édifice qu’elle déteste depuis si longtemps…

Seule consolation pour ceux qui trouveraient ce destin vraiment trop injuste: la victoire écrasante des nationalistes écossais (56 des 59 sièges remportés d’un coup… jolie performance) devrait fortement écorner l’autorité des Anglais dans un Royaume-Uni entré lui-même (malgré les apparences) en décadence.

La meilleure preuve de cette décadence est venue des instituts de sondage britanniques, qui avaient prévu un score médiocre pour le Premier Ministre sortant. Avoir des sondagistes pires que ceux qui sévissent en France! c’est vraiment inquiétant pour l’état de la Grande-Bretagne.

L’Europe déjà terrorisée par le « Brexit »

Pour les Européistes de tous poils, la sanction des urnes britanniques est une cause de terreur. Leurs idéologues en chef n’ont pas tardé à expliquer combien toutes ces idées contraires aux leurs étaient ineptes. On retrouvera notamment les propos de notre inénarrable Pierre Moscovici:

« Pour moi, la place de la Grande-Bretagne — c’est l’intérêt de la Grande-Bretagne, c’est l’intérêt de l’Union européenne — est dans l’Union européenne », a dit Pierre Moscovici sur Europe1.

« M. Cameron fera ce qu’il estime devoir faire, se déroulera ou ne se déroulera pas un référendum mais, franchement, (…) toutes les études économiques le montrent, le coût politique et économique de ce qu’on appelle un ‘Brexit’ serait tout à fait considérable, et d’abord pour le Royaume-Uni », a-t-il ajouté.

Evidemment, si « toutes les études économiques » montrent que le « Brexit » est une aberration… Moscovici oublie que ces mêmes études économiques montraient aussi que l’euro apporterait la prospérité. Comme la suite de l’histoire l’a confirmé…

François Hollande s’est, pour sa part, offert une nouvelle tranche de ridicule, en rappelant à David Cameron:

«Il est légitime de tenir compte des aspirations des Britanniques mais il y a des règles en Europe et parmi ces règles il y a la concertation»

La France de Hollande qui appelle au respect des règles communautaires. Quelle blague! surtout au moment où le déficit dérape

Juncker accélère l’agonie de l’Europe

Comme un malheur n’arrive jamais seul, celui qui devrait redonner espoir, Jean-Claude Juncker, président de la Commission, a décidé d’administrer l’injection létale finale au continent. Non seulement il va proposer des actions militaires en Libye pour juguler l’émigration clandestine, mais il a mis à l’ordre du jour des travaux communautaires la mise en place de quotas chiffrés d’émigrés pour chaque pays de l’Union.

Si l’on songe que Cameron a notamment fait campagne pour une limitation de la liberté de circulation des personnes au sein de l’Union, le projet de Juncker devrait garantir un « Brexit » sans aucun problème. L’idée, au passage, semble soutenue par l’Allemagne.

Attaque en règle des marchés financiers contre la BCE

Quand les Britanniques reconduisaient Cameron au 10, Downing Street, les marchés financiers se livraient de leur côté à une attaque en règle contre la politique de taux bas de la banque centrale européenne. Le quantitative easing de la BCE s’accompagne en effet de taux directeurs très bas qui étranglent les gestionnaires de portefeuilles. Il leur est de plus en plus difficile de servir de la rentabilité à leurs clients!

Du coup, le financier Bill Gross, fondateur de Janus Capital après avoir été viré de Pimco, a lancé un avertissement à la BCE, dans le sillage duquel les marchés se sont volontiers placés: il a massivement vendu de la dette souveraine allemande, dont le taux a brutalement flambé de 60 points de base en quelques dizaines de minutes. Les taux français, pour leur part, doublaient.

L’extrême sensibilité des marchés à la question de taux montre bien que la politique de la BCE ne pourra durer sans dégât considérable pour les places financières. L’avertissement mérite d’être médité à l’approche d’un automne qui devrait être chaud.

Nouvel épisode dans la version grecque de « Plus belle l’Europe »

Ce 11 mai se tient une nouvelle réunion de l’Eurogroupe, présentée il y a quelques semaines comme décisive et ultime, mais à la dernière minute annoncée comme non-conclusive.

Dans la pratique, la Grèce refuse de céder sur une réforme des retraites ou sur un assouplissement du marché du travail. En outre le Premier Ministre Tsipras continue à jouer aux Machiavel en quémandant des projets communs avec la Russie, qui est décidée à dire oui si la Grèce s’engage à payer. Tout ceci exaspère les partenaires européens de la Grèce, à commencer par le terrible docteur Schaüble, qui a brisé le tabou de la faillite:

«Les expériences ailleurs dans le monde nous ont montré qu’un pays peut soudainement être précipité vers la faillite», a déclaré le ministre dans un entretien au journal Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung (FAS).

A la question de savoir si le gouvernement allemand se prépare à un tel scénario pour la Grèce, Wolfgang Schäuble se contente de dire qu’«il y a des questions auxquelles un politicien raisonnable ne doit pas répondre».

Avancée dans les prochains jours ou pas? Personne ne cherche plus à le savoir.

La Grèce a déjà faillite, mais on ne nous le dit pas

En réalité, la situation grecque est déjà celle d’une faillite. Sans le constant relèvement des plafonds d’aide d’urgence aux banques grecques (encore 2 milliards cette semaine), manoeuvre totalement artificielle décidée par la BCE, l’Etat grec aurait reconnu depuis longtemps sa faillite. Grâce au coup de pouce de la BCE, la Grèce a pu emprunter 1,1 milliard d’euros cette semaine, après avoir remboursé 200 millions au FMI.

Il est toutefois vraisemblable que, à l’issue d’un Eurogroupe infructueux, la BCE décide d’arrêter les perfusions. L’heure viendra alors des mesures drastiques en Grèce, contre le contrôle des changes destiné à limiter les effets d’un bank run en cas de défaut… dont le gouvernement grec ne cache pas qu’il est proche.

La Commission très optimiste pour le continent

Alors que les nuages s’amoncellent au-dessus du continent, la Commission a jugé bon de relever ses prévisions de croissance. La France fait notamment partie des bons élèves qui devraient aller mieux que prévu. Voilà une belle manifestation d’enthousiasme à l’approche du cap Horn.

 

Pourquoi il faut démembrer l’Allemagne

L’Allemagne conçue comme un espace politique unique de la Prusse au Rhin est une source de déséquilibre systémique pour le continent européen. Il est urgent de procéder à son démembrement, sans quoi l’Europe court à sa perte, comme ce fut le cas en 1914 ou en 1933.

L’Allemagne sans vision politique pour l’Europe

Réunifiée en 1991 par un coup de force, l’Allemagne prussienne aura mis vingt-cinq ans à tuer la construction européenne de 1956. Depuis que l’Allemagne a retrouvé en Berlin, capitale de la Prusse, son centre névralgique, elle se replie sur elle-même et utilise l’Union Européenne comme une arme pour s’enrichir au détriment de ses voisins, la vidant jour après jour de tout esprit de coopération. Seul le bénéfice à court terme et l’esprit de domination guident la Prusse dans sa conception des relations avec l’Europe.

C’est le péché capital de la Prusse depuis qu’elle a annexé le Rheinland, c’est-à-dire depuis les années 1840. Contrairement à ce que beaucoup de Français peuvent croire, l’Allemagne n’est pas un Etat-nation homogène comme la France. Elle n’existe qu’à travers une construction économique et monétaire (le Zollverein, l’Union douanière) dont la seule identité est le profit immédiat.

L’erreur européenne fut d’accepter sans coup férir une « réunification » allemande et une réinstallation de la capitale à Berlin: nous en payons aujourd’hui le prix fort.

L’Allemagne a féodalisé la Commission Européenne

Le premier signal du dysfonctionnement européen est envoyé par la Commission Européenne. Présidée par un Luxembourgeois sauvé des eaux grâce à Angela Merkel, la Commission a perdu toute existence politique et n’a plus qu’une utilité: endosser les décisions prises à Berlin. Pour le reste, les affaires sont directement négociées par maman Angela ou par ses sbires.

La crise grecque en donne un formidable exemple: la Commission n’y joue que les roues de secours. Les décisions se prennent (ou pas…) au sein de l’Eurogroupe, l’instance des ministres des Finances, présidée par le néerlandais Jeroen Dijsselbloem, choisi en son temps par Angela Merkel.

L’affaire des OGM, preuve de féodalisation

Que la Commission Européenne soit un instrument parmi d’autres de l’hégémonie prussienne en Europe est rappelé par l’étonnante affaire des OGM intervenue vendredi. De façon inattendue, en effet, la Commission a autorisé 10 nouveaux OGM (colza, maïs, soja, coton) pour une durée de 10 ans. Il n’est pas inutile de savoir que ces types d’organismes sont produits par Monsanto, BASF et Bayer Crop.

Comme c’est bizarre! deux des trois entreprises qui profitent de cette décisions sont allemandes. BASF avait déjà obtenu une autorisation pour un OGM en 2010, et Bayer Crop est née en 2002 du rachat de la filiale agro-alimentaire d’Aventis. La troisième entreprise, Monsanto, est américaine: voici un beau geste de Juncker dans le cadre de la négociation du TTIP.

L’Allemagne ne s’intéresse qu’à ses propres frontières

L’affaire des migrants qui se noient par centaines dans la Méditerranée en tentant d’atteindre les côtes italiennes a permis à Angela Merkel de mener une nouvelle opération à courte vue au nom, bien entendu, de l’amitié entre les peuples.

Très longtemps, l’Union a laissé l’Italie (considérée comme mal gérée par les Allemands) se débrouiller seule avec la question des migrants. L’opération « Mare Nostrum« , lancée en 2013, avait permis de juguler ces morts massives. Le Premier Ministre italien avait finalement considéré que rien ne justifiait que l’Italie finance seule une opération qui profitait à l’ensemble de l’Union.

Celle-ci a finalement pris le relais en novembre 2014 avec l’opération Triton, dotée d’un budget 3 fois moindre. Les conséquences ne se sont pas faites atteindre: les naufrages se sont multipliés.

On oublie trop souvent que « l’avarice » de Triton est directement due à l’Allemagne. Le ministre de l’Intérieur allemand avait, en octobre 2014, reproché à « Mare Nostrum » d’avoir servi de « pont » vers l’Europe et de contribuer ainsi à une augmentation de 60% des demandes d’asile en Allemagne. La volonté allemande a bien consisté, à cette époque, à réduire l’aide apportée aux migrants…

L’Allemagne a unilatéralement décidé du Grexit

La gestion de la crise grecque constitue une remarquable illustration du risque auquel l’Europe s’expose en laissant à l’Allemagne prussienne la conduite des opérations. Depuis l’élection de Syriza, Angela Merkel a décidé de sortir la Grèce de la zone euro. Pour y parvenir, l’Allemagne organise un jeu de dupes dont les principaux acteurs sont ses pions: Jeroen Dijsselbloem, chargé de s’assurer qu’aucun compromis n’est passé en dehors des points décidés à Berlin, les nouveaux entrants dans l’Union (choisis par l’Allemagne), comme les Slovaques, les gouvernements « centristes » mais eurosceptiques du Nord de l’Europe (comme en Finlande…) et bien entendu Jean-Claude Juncker lui-même.

Tous ces acteurs organisent le jeu de façon très répétitive. Des sommets sont organisés pour évaluer des propositions grecques qui n’interviennent jamais. Indéfiniment, les alliés européens de l’Allemagne déplorent donc l’absence de progrès grecs, et laissent au cruel docteur Schaüble, ministre allemand des Finances, le rôle du méchant génie qui ponctue les réunions par une remarque très attendue: la Grèce s’approche du Grexit.

Le sommet de Riga de vendredi n’a pas dérogé à la règle. Il était d’ailleurs annoncé comme ne devant déboucher sur aucune solution. Il a toutefois donné lieu à une innovation: pour la première fois, un ministre des Finances a osé demander tout haut ce qui se passerait si aucun accord avec la Grèce n’était trouvé. C’est évidemment un pion de l’Allemagne qui a levé le lièvre, en l’espèce le ministre slovène des Finances (rappelons que l’Allemagne a imposé la Slovénie dans la zone euro).

Cette question opportunément posée a permis à Wolfgang Schaüble de répondre à la presse:

« si un politique responsable répond oui à cette question, vous savez ce qui va se passer, s’il répond non, vous ne me croirez pas. »

L’Allemagne a-t-elle bien mesuré les risques qu’elle fait courir à l’Europe en organisant la première sortie non volontaire de la zone euro? L’avenir nous le dira…

Le Grexit préparé pour le 11 mai

C’est l’Eurogroupe du 11 mai qui tranchera sur la question grecque. Auparavant, la BCE aura statué sur la « fermeture » du robinet aujourd’hui ouvert en faveur de la Grèce. Une réunion se tiendra le 6 mai à Francfort pour évoquer le maintien ou non du financement d’urgence des banques grecques par la BCE (encore relevé d’1,5 milliard€ cette semaine), bouée de sauvetage sans laquelle l’Etat grec ne peut plus se financer.

Ce calendrier a sa cohérence: le 12 mai, la Grèce doit rembourser 948 millions d’euros au FMI, et devrait théoriquement officialisé son défaut ce jour-là. Tsipras a eu l’illusion de pouvoir y échapper en mobilisant toute la trésorerie publique existante, mais il n’aurait récupéré que 500 millions d’euros de cette façon, au lieu des 2 milliards attendus.

La Grèce en plein coup d’Etat qui ne dit pas son nom

Face à l’urgence, Tsipras multiplie les décisions d’exception qui laissent perplexe sur l’état de la démocratie grecque. En particulier, Tsipras a promulgué un décret contraignant toutes les collectivités publiques à confier leurs liquidités à la banque nationale grecque. Cette décision ahurissante prouve, s’il le fallait, que la Grèce est d’ores et déjà en situation de faillite. Elle revient à confisquer autoritairement l’ensemble du pouvoir en Grèce au profit du gouvernement.

Pour la Grèce, cette décision est très mauvais signe: elle organise la chute systémique de l’ensemble de la structure publique grecque. Elle préfigure une crise politique de grande ampleur, déjà évoquée par le gouvernement Tsipras lorsqu’il évoque un retour aux urnes pour susciter un plébiscite sur sa politique.

Tsipras voit-il le coup venir?

L’urgence financière qui touche la Grèce produit déjà un effet de contamination. Les taux d’intérêt se tendent et la Grèce emprunte désormais à 10 ans à près de 13%. La hausse des taux a également touché l’Italie, l’Espagne et le Portugal. Le risque de contamination systémique est évidemment le scénario sur lequel Tsipras parie dans sa partie de poker: l’homme qui avait roulé des mécaniques en arrivant au pouvoir et qui, à ce stade, n’a entamé aucune vraie réforme, joue la montre en étant convaincu que l’Allemagne cèdera par peur d’un effondrement généralisé en cas de défaut grec.

D’ores et déjà, la Grèce a donc bâti son plan « B », c’est-à-dire son sauvetage par le Mécanisme Européen de Stabilité (MES). En attendant, il multiplie les vexations vis-à-vis de l’Allemagne (et les cadeaux à l’administration américaine) en écartant par exemple un consortium allemand des privatisations qu’il décide.

Tsipras, redisons-le, est bien téméraire d’accorder à l’Allemagne une intelligence suffisante pour éviter le scénario du pire. On penche plutôt pour l’inverse: l’Allemagne ne se fera pas prier face au défaut grec, et sortira les impétrants sans ménagement de la zone euro.

Les frises du Parthénon, dernière farce européenne

En attendant, la Grèce livre l’un de ses derniers combats, très symbolique des relations entre les Européens. Les soutiens se sont en effet multipliés pour plaider en faveur d’un retour de la frise du Parthénon, actuellement au British Museum, vers le musée de l’Acropole. Même la femme de George Clooney s’y est mise. Au fond, le gouvernement Tsipras parviendra à pipoliser comme jamais la cause du nationalisme grec.

Ce sera peut-être sa principale victoire.

 

 

Avant les élections grecques, avis de recherche pour Juncker

De mémoire de citoyen, on n’a jamais vu un président aussi absent aux moments critiques: élections grecques et plan de rachat d’actifs de la BCE. Mais où est donc passé Jean-Claude Juncker?

Juncker absent du théâtre d’opérations

Tout le monde cherche Jean-Claude Juncker!

Certains auraient voulu le croiser au forum de Davos, mais il y a curieusement laissé son siège vide. Alors qu’une forte délégation de la Commission y était présente, le président n’a pas jugé utile de faire le déplacement. Ce n’est pas lui non plus qui a présenté les mesures de la Commission pour lutter contre le terrorisme. Cette tâche est revenue au premier vice-Président de la Commission, Frans Timmermans, qui a exposé des idées sans originalité sur la constitution d’un fichier des passagers européens (le fameux PNR), en ajoutant que le principal défi européen était de rassurer la communauté juive:

«Aujourd’hui, nous voyons que dans certains Etats membres, une majorité de la communauté juive n’est pas sûre d’avoir un avenir en Europe (…) c’est un défi immense aux fondements même de l’intégration européenne», a déclaré M. Timmermans lors d’une conférence de presse.

C’est à peine si Jean-Claude Juncker s’est fendu d’une remarque perfide, en tout début de semaine, sur les élections en Grèce:

« L’Europe soutiendra la Grèce. Mais l’Europe attend aussi de la Grèce qu’elle respecte ses engagements pris vis-à-vis de ses partenaires », a-t-il ajouté.

Draghi fait le boulot de Juncker

Il faut dire que Juncker avait de bonnes raisons de bouder cette semaine. Après avoir roulé des mécaniques en annonçant un ridicule plan de relance de 300 milliards€ putatifs sur trois ans, dont 8 seulement en espèces sonnantes et trébuchantes, Draghi lui a mis un vent légendaire en sortant 1.100 milliards€ sur dix-huit mois. A ce concours de testostérone, le Luxembourgeois est battu à plate couture et semble en rester sans voix.

Ce silence du président de la Commission en a quand même agacé plus d’un, qui considère que la BCE ne peut pas porter à elle seule la relance de l’économie européenne.

Christine Lagarde, directrice générale du FMI, a par exemple déclaré:

« Je ne pense pas que ce soit suffisant pour relancer l’activité européenne et soutenir la croissance exclusivement. Donc c’est un complément très important, mais il faut en plus des réformes structurelles de fond qui permettent d’améliorer la compétitivité d’un certain nombre d’économies », a dit la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) sur France 2.

Sur ce point, l’attaque la plus dure contre Juncker est venue… du Luxembourg. Le gouverneur de la banque centrale grand-ducale, Yves Mersch, a cogné méchamment:

« Alors qu’on fait constamment appel à la BCE, on voit en même temps comment la Commission européenne, sur la demande de quelques Etats, veut ramollir le pacte de stabilité et le pacte monétaire », a estimé M. Mersch, alors que la BCE a annoncé jeudi le rachat de dettes publiques et privées pour plus de 1.100 milliards d’euros.

Une Commission qui ramollit? Si même les Luxembourgeois le disent…

Draghi super-star

En tout cas, le petit père Draghi aura bien réussi sa sortie sur son plan de rachat d’actifs. Alors que, la veille encore, les marchés affirmaient savoir que la BCE injecterait 50 milliards€ par mois sur douze mois, ce sont finalement 60 milliards€ par mois sur dix-huit mois qui sont sortis des augures. La différence n’est pas mince: au lieu de 600 milliards, ce sont 1.100 milliards qui vont inonder les marchés.

La BCE avait-elle organisé elle-même la fuite de la veille dans la presse pour surprendre les marchés et manifester ainsi sa détermination à agir? Nul ne le saura, mais Draghi s’est attiré un satisfecit de Christine Lagarde:

« Le montant a surpris les marchés, ça a été bien communiqué, bien expliqué. Tout le monde craignait que ce soit compliqué, en fait ce n’est pas compliqué et je crois que de ce point de vue-là, c’est une vraie réussite de la Banque centrale européenne », a-t-elle commenté.

Dans la presse, le mot « historique » a d’ailleurs largement accompagné l’annonce de la BCE.

Les Allemands et leurs supplétifs toujours hostiles au plan Draghi

Les annonces de la BCE ont pourtant soulevé des critiques acides dans le monde germanique.

Sans surprise, le gouverneur de la Bundes Bank, Hans Weidmann, a dit tout le mal qu’il pensait de cette décision:

« Le fait est qu’avec ce nouveau programme, les banques centrales de l’Eurosystème vont figurer parmi les plus gros créanciers de la zone euro. Cela implique le risque de voir négligées des politiques budgétaires solides. Et nous pourrions être soumis à une pression politique accrue pour maintenir la charge des intérêts reposant sur les ministres des Finances à un bas niveau pendant une longue période. »

Ces remarques font suite à une campagne hostile menée dans la presse allemande avant l’annonce de la décision.

Les supplétifs flamingants de la Prusse ont apporté leur soutien, en Belgique, à cette hostilité, en manifestant leur inquiétude pour l’épargne de leurs concitoyens, frisant au passage la crise gouvernementale…

Les banquiers inquiets à cause du plan Draghi

Si le plan Draghi a été accueilli par une relative euphorie boursière, les banquiers ont volontiers rejoint l’Allemagne dans leurs manifestations d’inquiétude face au plan de la BCE.

Un représentant de Swiss Life a par exemple attiré l’attention sur les « dommages collatéraux » du plan:

Nous sommes en train d’assister à un profond dérèglement de la valeur des actifs, les prix n’ayant plus aucune signification. En franchissant le pas du quantitative easing, la BCE a peut-être initié un cycle monétaire qu’elle pourrait, à terme, ne plus maîtriser. L’incitation à la course au rendement risque d’alimenter la formation de nouvelles bulles, dont l’éclatement pourrait obliger la banque centrale à créer toujours plus de monnaie. Une fuite en avant !

Certains n’auront d’ailleurs pas manqué de relever que la BCE a concédé à l’Allemagne un mécanisme de division du risque qui est porteur… de risques!

La BCE se montre plus généreuse que prévu: elle va dépenser 60 milliards d’euros chaque mois alors que seuls 50 étaient anticipés et pendant une durée plus longue qu’attendu. Mais ce qui a inquiété les marchés, c’est la répartition du risque: il pèsera à 80% sur les banques nationales et à 20% seulement sur la BCE. Les investisseurs s’attendaient sans doute à une plus forte mutualisation du risque.

Création de bulles spéculatives, mauvaise allocation des actifs, apparition de risques systémiques concentrés sur un seul pays… On reprendra la discussion dans six mois, pour voir où en sera l’Europe, car il est en effet évident que Draghi a fait ce qu’il fallait pour que le malade européen reprenne une bouffée d’oxygène… mais le remède pourrait se révéler bien plus douloureux que le mal.

Syriza, un stress test pour l’oligarchie européenne

En parlant BCE, chacun a évidemment en tête un autre sujet, bien plus angoissant car bien moins maîtrisé et bien plus conflictuel: la Grèce. Les médias ont abondamment répété cette semaine que le parti Syriza avait d’ores et déjà gagné les élections législatives, sur deux thèmes majeurs: le défaut partiel sur la dette et la mise au pas des élites.

C’est probablement ce dernier point qui attise le plus les appétits de récupération en Europe. En France par exemple, Syriza bénéficie du soutien du Front de Gauche (ou de ce qu’il en reste), mais aussi des Verts et du Front National. Au-delà de la question de la dette, c’est peut-être cette volonté de combattre les oligarques qui aura le plus de sens pour l’Europe et pour ses forces contestataires:

In particular, Syriza would take aim at the oligarchs’ control of the media, which has long been blamed for perverting the nation’s political debate. Syriza, he said, would force media companies to pay for broadcasting licences in a competitive auction — something they have never had to do before.

“The state would earn more than a hundred million euros from this process,” Mr Stathakis said.

 

Alors que les esprits sont obsédés par le Grexit, ils auraient tout intérêt à étudier d’un peu près cette question de l’oligarchie… En France notamment!

Syriza, un stress test pour Moscovici

Syriza a d’ores et déjà annoncé son intention de ne pas rembourser la dette. Chacun se souvient qu’une échéance de 6 milliards€ tombe en juin 2015, et que l’excédent budgétaire grec s’élève à 3 milliards€. Compte tenu des annonces de Tsipras dans le domaine social, on peut d’ailleurs penser que ces 3 milliards partiront assez vite en fumée. Tous les ingrédients sont donc réunis pour que la zone euro connaisse une crise majeure (et prévisible…) dans les six mois à venir.

Cette situation a donné lieu à de nouvelles déclarations légendaires de Pierre Moscovici, tout de même chargé des questions économiques en Europe:

« L’intégrité de la zone euro n’est pas menacée, nous ne craignons pas le résultat des élections de dimanche prochain en Grèce. Nous sommes préparés à tous les scénarios possibles en Grèce », a expliqué Pierre Moscovici lors d’un séminaire organisé par le groupe de réflexion Bruegel le 19 janvier.

« Quel que soit le choix du peuple grec, nous sommes préparés à y répondre  », assure le commissaire. « Il ne s’agit pas de faire face au danger d’un ‘Grexit’, ou à aucun autre danger. Les engagements du gouvernement grec sont les engagements du pays et les accords doivent être respectés », a-t-il déclaré.

Là aussi, on prend les paris (truqués, on le reconnaît) sur la grande clairvoyance de Moscovici. Pas de Grexit et la Grèce paiera! Le plus impressionnant est de voir que, même exporté à Bruxelles, Moscovici conserve intactes la cécité et la surdité des élites parisiennes face à tout ce qui leur déplaît ou à tout ce qui les dépasse…

Syriza plus à droite qu’on ne le dit

En vérité, le discours de Syriza en Grèce n’a rien à voir avec les propos que les Français lui imaginent. Une interview de l’économiste de Syriza au journal Libération a permis de remettre les points sur les « i »:

«La restructuration de la dette est un des aspects de ce qui contribuerait à la reprise, l’autre, c’est la nécessité de réaliser des réformes», explique ce cadre historique de Syriza (…)

«Même avec une dette à zéro, on aurait des problèmes si on ne faisait pas les réformes nécessaires dans l’État et l’administration; mais en même temps, pour faire avancer les réformes il faut régler la question de la dette», insiste M. Dragasakis, de nouveau candidat dans la seconde circonscription d’Athènes.

Réduire la dette oui, mais réformer en même temps. Syriza ne prétend pas limiter son action à un simple défaut, qu’Alexis Tsipras a d’ores et déjà chiffré à 30% de la dette totale (soit un coût de 14 milliards€ pour le contribuable français).

Les banques grecques prêtes au bank run

Alors que Christine Lagarde a lancé un dernier avertissement avant l’inéluctable:

« En principe, les efforts collectifs sont les bienvenus mais dans le même temps, une dette est une dette, c’est un contrat », explique-t-elle dans les colonnes du quotidien irlandais The Irish Times. « Un défaut, une restructuration, une modification de ses termes ont des conséquences sur la signature d’un pays et sur la confiance accordée à cette signature », poursuit-elle.

les rues d’Athènes ont déjà un parfum de 10 mai 1981 à la grecque. Les candidats de Syriza ont des phrases lyriques, et les banques grecques ont déjà préparé un bank run massif: comme en 1981 en France, la grande angoisse du « les Rouges vont tout nous prendre » fait palpiter les épargnants.

Ce blog consacrera un papier aux résultats des élections ce soir, et suivra de près la situation grecque dans les jours à venir.

L’Europe de Juncker et Draghi à la veille d’un cataclysme?

L’Europe de Juncker et Draghi vient de recevoir plusieurs signaux extrêmement inquiétants, qui laissent craindre le pire sur les perspectives systémiques de l’Union à court terme. Ces signaux proviennent à la fois de la BCE et de la Commission elle-même.

La BCE à la veille d’un séisme majeur venu d’Allemagne

Le 14 octobre, Mario Draghi comparaîtra devant la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) à Luxembourg, dans le cadre d’une question préjudicielle transmise le 4 février par la cour constitutionnelle de Karlsruhe. L’objet de cette question est simple: le programme dit OMT (Outright Monetary Transactions), qui doit permettre le rachat illimité de titres souverains en cas de défaillance d’un Etat membre, est-il conforme aux traités? Cette question en apparence technique est évidemment centrale pour l’avenir de l’euro et de l’Union elle-même. Par l’OMT, la Banque Centrale Européenne apporte sa garantie de fait aux Etats membres de l’Union, et permet donc de stabiliser leur taux d’emprunt, même lorsqu’ils apparaissent comme des pays à risque. Ce programme a cependant l’inconvénient de transformer la BCE en prêteur en dernier ressort, et donc d’entraîner tous les Etats membres dans son sillage en cas de tourmente.

Pour la Cour constitutionnelle allemande, l’OMT est une sorte d’incarnation du mal. L’OMT permet en effet aux Grecs et aux Portugais de bénéficier indirectement de la garantie allemande: une façon de se comporter en passager clandestin qui aurait le beurre grec et l’argent germanique du beurre grec. Même si la Cour de Luxembourg déclare ce programme conforme aux traités, il est acquis que la Cour Constitutionnelle allemande décidera ensuite que ce programme n’est pas conforme à la Constitution allemande. Et là, la BCE aura un sérieux problème… et l’Europe aussi.

Une question qui tombe à pic…

Ironie de l’histoire, cette question tombe au pire moment. L’OMT n’a en effet jamais servi à ce jour, mais la situation le rend à peu près incontournable. En effet, malgré le bouche-à-bouche auquel la BCE s’est livrée pour sortir l’Union de la déflation et de la panne économique en baissant fortement son taux directeur jusqu’à l’étiage historique de 0,05%, le coeur économique du continent non seulement ne repart pas, mais continue dangereusement sa chute. Mario Draghi a donc sorti le défibrillateur avec un programme dit TLTRO (prêts très bon marché et de long terme), consistant, pour la BCE, à proposer des créances peu chères aux banques de la place. Petit problème: la première offre de 400 milliards n’a trouvé preneurs qu’à hauteur de 82 milliards. Un flop majeur qui a fortement entamé la crédibilité de la BCE.

Toujours est-il que la BCE tenait jeudi un conseil des gouverneurs des banques centrales à Naples, qui a dû tirer les conclusions de cette situation compliquée. Les marchés en attendaient beaucoup, notamment sur le lancement d’un programme nouveau dit rachat d’ABS (Asset Backed Securities) consistant à racheter des créances détenues par des banques de l’Union. Cette technique est très favorable aux banques prises à la gorge par les normes prudentielles de Bâle III. En refourgant  leurs créances les plus pourries à la BCE, elles évitent de devoir augmenter leurs fonds propres dans de trop grandes proportions. Bien entendu, cette technique revient à transférer le risque à la BCE, exactement de la même façon que dans le rachat de dettes souveraines. Une solution détestée par l’Allemagne.

Dans l’esprit de Mario Draghi, les deux démarches vont d’ailleurs de pair:

Les rendements des emprunts d’Etat grecs ont nettement reculé mercredi sur le marché secondaire après un article de presse selon lequel Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne, souhaite que cette dernière achète des titres souverains grecs et chypriotes notés en catégorie spéculative (« junk »).

Selon le Financial Times, qui cite des sources proches du dossier, le directoire de la BCE va proposer que les règles en vigueur sur la qualité des actifs soient assouplies afin que l’institution puisse acheter certaines tranches de titres adossés à des actifs (ABS) grecs et chypriotes.

Draghi cornaqué par l’Allemagne, lâché par la France

Le problème pour Draghi est évidemment que ce programme de rachat d’ABS préfigure tant le programme OMT qu’il apparaît presque comme une provocation avant l’audience à la Cour de Luxembourg. Le petit père Draghi a donc dû se faufiler comme une anguille pour échapper au pire. Il a notamment décidé de sanctuariser son opération en la centralisant à la BCE. Cette façon de court-circuiter les banques nationales, traditionnellement chargées de mettre les opérations financières européennes en oeuvre, permettait de contourner l’obstacle allemand. Du coup, Draghi s’est heurté à la mauvaise humeur de Christian Noyer, gouverneur de notre bonne vieille banque de France, qui a refusé le programme de Draghi, et l’a donc tué. Si d’aventure le soutien de la BCE venait à manquer à la France prise dans une éventuelle tourmente, on saura se souvenir de cet absurde coup de poignard dans le dos donné par Christian Noyer.

Face à ces difficultés, Draghi a dû faire machine arrière en annonçant qu’il y aurait bien un rachat d’actifs, mais dans des volumes incertains, et selon des modalités floues:

« Nous n’achèterons pas d’actifs structurés, même si nous les acceptons comme garanties », a voulu rassurer Mario Draghi. « Les ABS sur lesquels nous nous concentrons doivent être des ABS qui sont simples et transparents », a-t-il précisé.

Il n’en fallait pas plus pour plomber les marchés, qui ont trouvé Mario Draghi beaucoup moins triomphant qu’à l’accoutumée, et n’ont pas entendu les réponses qu’ils attendaient à leurs questions. Le cours de la Société Générale a immédiatement perdu 5%. Pour l’Europe, il s’agit d’un premier coup de semonce que l’impuissance désormais ouverte de la BCE devrait confirmer dangereusement dans les semaines à venir.

La France mise en danger par ces atermoiements

L’affaiblissement de la BCE intervient à un moment délicat pour la France, qui risque d’avoir prochainement besoin d’un petit coup de main pour se sortir de la mouise où deux ans et demi d’amateurisme gouvernemental l’ont plongée. Le projet de loi de finances pour 2015, présenté mercredi en Conseil des Ministres, prévoit en effet une réduction du déficit public de 0,1 point, là où Moscovici avait promis l’an dernier 1,5 point. Cette brillante performance suscite un enthousiasme mesuré auprès de la Commission sortante.

En fait, tout le monde spécule aujourd’hui sur une procédure d’infraction à l’encontre de la France, qui pourrait déboucher sur une amende de 4 milliards d’euros et une injonction à se plier aux engagements communautaires. Dans ce cas, le gouvernement Valls devrait officiellement manger son chapeau et revoir sa copie. Cette décision poserait un problème politique majeur non seulement à la France, mais à l’Europe elle-même: la deuxième économie de l’Union perdrait officiellement sa souveraineté et entrerait dans un processus d’austérité ressemblant à celui de la Grèce. Chacun mesure l’ampleur de l’aventure qui commencerait.

Les mauvaises langues soupçonnent José Manuel Barroso de préparer ce petit cadeau de bienvenue pur la fin octobre. Une façon sympathique d’organiser son pot de départ, en quelque sorte, qui ne manquera pas de faire plaisir à son successeur Jean-Claude Juncker.

Juncker déjà plombé par le traité transatlantique

Le pauvre Juncker se serait bien passé de cette attention touchante, lui qui a tant de mal à mettre sur pied sa commission. Les auditions des commissaires devant le Parlement européen ont en effet commencé cette semaine, et le moins qu’on puisse dire est que l’opération, annoncée comme difficile, n’est pas de tout repos.

Elle a commencé avec l’audition de la commissaire suédoise Cécilia Malmström, pressentie pour le très sensible portefeuille du Commerce dans lequel se niche le traité transatlantique. Les amateurs de corrida n’ont pas été déçus par l’exercice, puisque celui-ci a donné lieu à un superbe pataquès! Dans ses réponses écrites aux eurodéputés, la future commissaire avait en effet pris une position carrée sur la question de l’ISDS, évoquée la semaine dernière sur ce blog, en annonçant que la procédure du tribunal arbitral ne ferait pas partie du traité transatlantique. Lundi, elle a tenu un discours très différent:

En audition, Mme Malmström a déclaré que la phrase avait été rajoutée « par erreur ». « Je suis d’accord avec M. Juncker quand il dit qu’il ne supporterait le principe des tribunaux d’arbitrage qu’à condition d’éviter les abus », s’est-elle toutefois prudemment défendue.

« Oui, il y a eu des abus avec ce genre d’instances, je suis d’accord, il faut être très prudent », a-t-elle ajouté.

« Mais il est trop prématuré de dire qu’on ne va pas prévoir ces tribunaux dans le traité transatlantique. Pour prendre cette décision, il faut qu’on discute. Et même si un jour, on prenait la décision de ne pas les inclure dans le TTIP, on ne les ferait pas disparaître pour autant. Il en existe des milliers dans le monde », a ajouté la future commissaire.

Evidemment, ce n’est plus exactement la même chanson… Selon Jean Quatremer, c’est le chef de cabinet (allemand) de Jean-Claude Juncker, Martin Selmayr, qui avait rajouté la petite phrase sur l’ISDS, sans prévenir la signataire de la lettre. Et Quatremer d’ajouter:

Reste à savoir pourquoi Selmayr a pris un tel risque politique ? Sans doute pour faire plaisir à Berlin : de nationalité allemande, il sait qu’il a beaucoup déplu à la Chancelière Angela Merkel en faisant campagne pour la nomination de Juncker, alors que celle-ci souhaitait avoir les mains libres pour nommer le candidat de son choix. Depuis, il tente désespérément de se racheter, notamment en plaçant des Allemands, de préférence CDU, dans les cabinets des commissaires (déjà 4 ou 5 chefs de cabinet contre 1 seul Français et un nombre non encore déterminé de chefs adjoints et de conseillers) ou en exigeant de tous les futurs porte-parole (plutôt CDU aussi) qu’ils parlent allemand.

Le commissaire anglais Jonathan Hill retoqué

Au registre des auditions des futurs commissaires, on notera avec amusement le luxe que David Cameron s’est offert: proposer un tocard absolu au titre de la Grande-Bretagne – tocard que Juncker avait placé sur le portefeuille emblématique des services financiers. Son audition a ressemblé à un jeu de massacre tellement délectable que les eurodéputés ont décidé de l’auditionner une nouvelle fois cette semaine.

Au cours de son audition de trois heures mercredi, M. Hill a assuré qu’il ne serait « pas le représentant de la City de Londres » au sein de la future Commission européenne.

Mais il est resté vague sur plusieurs sujets, avouant n’avoir pas eu le temps de se plonger dans des dossiers très techniques, notamment sur les contours d’un futur « marché européen des capitaux ». Interrogé sur l’introduction d’eurobonds, un mécanisme de mutualisation des dettes au sein de la zone euro sous forme d’emprunts communs, il a avoué « ne pas avoir d’avis informé » sur la question.

C’est vrai que la question des eurobonds est tout à fait mineure… en tant que commissaire sur un secteur financier, on voit mal pourquoi il aurait eu un avis informé sur le sujet.

Moscovici mange le sable de l’arène, la France humiliée

Qualifié de « roi du déficit » par le Spiegel, Moscovici a cherché à répondre de façon convaincante à la question: « Comment être certains que vous serez le braconnier devenu garde-chasse ? » posée par l’eurodéputée néerlandaise Sophie In’t Veld. Formellement, Moscovici s’est livré à un exercice sur le mode énarchique qui plaît tant aux Français, même les plus eurosceptiques. Il a servi au jury la soupe que celui-ci attendait, soutenant même que la zone euro n’était pas en récession, et que la France devait donc tenir ses engagements communautaires.

Il faut aller dans la presse étrangère pour trouver des détails un peu croustillants comme celui-ci:

Decorum broke down after one centre-right MEP asked Mr Moscovici to name three reforms recommended by the European Commission during its annual budget review that he had implemented while finance minister. When Mr Moscovici replied that his budgets had never violated EU rules, restless MEPs shouted: “Answer the question!”

“What do you want me to do?” Mr Moscovici responded over the heckling, again arguing he was not responsible for the current French government. “What do you want me to do?”

(Les faux semblants ont volé en éclat après qu’un euro-député de centre-droit a demandé à M. Moscovici de citer trois réformes recommandées par la Commission Européenne durant sa revue budgétaire annuelle qu’il aurait mise en oeuvre comme ministre des Finances. Dès que M. Moscovici eut répondu que ses budgets n’avaient jamais violé les règles communautaires, le député impatient décocha: « Répondez à ma question! » « Mais que voulez-vous que je vous dise? » répondit M. Moscovici dans le brouhaha, répétant à l’envi qu’il n’était pas responsable du gouvernement français actuel. « Que voulez-vous que je vous dise? »)

Cette anecdote permet de mieux comprendre pourquoi les eurodéputés, très sceptiques devant l’épaisseur ectoplasmique du bonhomme, lui ont demandé de répondre à de nouvelles questions écrites. Le pire pour la France est peut-être à venir: un retocage en bonne et due forme comme le commissaire anglais.

Juncker devra prendre en main le dossier du traité transatlantique

Les auditions au parlement européen annoncent tout doucement la sortie de la commission Barroso, et les affaires s’étiolent peu à peu. Le traité transatlantique connaissait donc cette semaine une phase entre deux eaux, où plus d’une centaine d’experts se rencontrait pour comparer les procédures en vigueur sur chaque continent, chapitre du traité par chapitre du traité. Ce travail technique permet de meubler le vide politique ouvert par le changement de commission en Europe, et par les élections de mi-mandat aux Etats-Unis.

Toutefois, face aux réactions suscitées par le traité entre l’Europe et le Canada, notamment sur la suppression des freins non tarifaires aux échanges (en particulier sur les réglementations protectrices), les différentes parties prenantes ont décidé de montrer patte blanche et de commencer à répondre aux opinions publiques.

En particulier, le négociateur américain Dan Mullaney a déclaré:

Nous avons entendu les craintes sur le fait que les négociations ne doivent pas passer par une privatisation des services publics tels que l’eau, l’éducation, l’assurance-maladie et ne doivent pas limiter la capacité des gouvernements de réguler ces services comme bon leur semble.

Il reviendra à la commission Juncker d’aborder toutes ces questions extrêmement sensibles.

A quand la prochaine crise ukrainienne?

Avec la signature d’un accord intérimaire sur les livraisons de gaz à l’Ukraine entre l’Union et la Russie, le conflit ukrainien a provisoirement perdu de son acuité. Même si l’Union européenne maintient ses sanctions contre la Russie, il est très vraisemblable que l’hiver donne lui à une accalmie. Toutefois, l’accord signé prévoit que l’Ukraine achète son gaz russe 50% plus cher qu’avant la crise. Moyennant cet arrangement, l’Europe a préservé ses propres livraisons. Cette solution paraît difficile à tenir au-delà de l’hiver pour les Ukrainiens.

Les ingrédients sont donc réunis pour qu’une nouvelle crise éclate prochainement.

Manifestement, les foyers d’extrême tension se multiplient en Europe, préludes à un embrasement généralisé?

Europe et libre-échange transatlantique: la bataille commence

L’Europe et le Canada viennent d’achever la rédaction de leur accord de libre-échange (Accord Economique et Commercial Global ou AECG), qui préfigure l’accord avec les Etats-Unis. Barroso et Van Rompuy se sont déplacés à Ottawa pour le confirmer officiellement. Reste maintenant à le ratifier, pendant que la nouvelle commission conclura la négociation du traité avec les Etats-Unis. La commission Juncker sera la commission du libre-échange transatlantique!

Un traité de libre-échange fleuve

On commencera d’abord par saluer la performance des négociateurs, qui ont rédigé ensemble un texte de 1634 pages… On est loin du choc de simplification qui hante les esprits français. Voici le texte:

On souhaite un bon amusement à ses lecteurs, surtout qu’une grande partie du texte formalise sa place dans la hiérarchie des normes existantes et renvoie donc en permanence à d’autres traités en vigueur. Cette seule petite particularité permet déjà de dissiper tout malentendu: le libre-échange n’est même plus une affaire de spécialiste, mais une affaire de cabinets d’avocats internationaux et de directions juridiques pléthoriques des Etats signataires.

Le Canada crie victoire sur l’Europe

Face à cette oeuvre monumentale, le Premier Ministre canadien s’est senti monter une larme d’émotion à l’oeil, et s’est fendu d’un communiqué tout aussi fleuve où il vante les mérites de cette création.

Lorsqu’il entrera en vigueur, l’Accord procurera au Canada un accès privilégié au marché intégré le plus vaste et le plus lucratif au monde, un marché comptant plus de 500 millions de consommateurs, qui génère presque 18 mille milliards de dollars en activité économique annuellement. En fait, une étude menée conjointement avec l’UE, qui favorisait le lancement de négociations, a conclu qu’un accord pourrait faire augmenter les revenus du Canada de 12 milliards de dollars par an et le commerce bilatéral, de 20 p. 100, ce qui reviendrait à créer presque 80 000 nouveaux emplois ou à augmenter de 1000 dollars le revenu familial moyen au Canada.

On ne sait pas si Stephen Harper (le Premier canadien) est sincère ou cynique lorsqu’il prend pour argent comptant les chiffres annoncés par l’étude préparatoire au traité, mais il ne lésine pas sur la quantité dès qu’il s’agit de vanter les mérites de son bébé diplomatique. On est en tout cas heureux d’apprendre que l’Europe fait rêver certains parce qu’elle est le marché intégré « le plus vaste et le plus lucratif au monde ».

Les Québécois dindons de la farce libre-échangiste?

Ce communiqués triomphaliste comporte une petite mention sur l’agriculture, qui en dit long sur l’imposture de l’accord:

Lorsque l’Accord entrera en vigueur, presque 94 p. 100 des lignes tarifaires agricoles de l’UE seront exemptes de droits de douane, y compris le blé dur (jusqu’à 190 $ la tonne), d’autres blés (jusqu’à 122 $ la tonne), les huiles, dont l’huile de canola (de 3,2 à 9,6 p. 100). L’Accord commercial Canada-UE prévoit aussi des dispositions en cas de barrières non tarifaires dans l’UE, comme en lien avec la santé animale et végétale et  la salubrité des aliments. Par exemple, l’Accord met en place un mécanisme permettant au Canada et à l’UE de discuter des obstacles non tarifaires pouvant nuire aux exportations de produits agricoles pour essayer de les prévenir ou de les éliminer.

L’Accord offrira de nouvelles possibilités d’accès au marché pour certaines exportations agricoles clés : le bœuf et le porc. Ces produits de calibre mondial profiteront maintenant d’un traitement préférentiel dans les pays de l’UE.

L’élimination des tarifs et les dispositions relatives aux mesures non tarifaires pour le secteur de l’agriculture et de l’agroalimentaire profiteront le plus à l’Alberta, à la Saskatchewan, au Manitoba, à l’Ontario et au Québec.

Chouette! on va pouvoir manger à tire-larigot des boeufs et des cochons gavés d’hormones! Petit problème, les producteurs laitiers et fromagers au Québec ne pensent pas exactement de la même façon qu’à Ottawa. Ils ont même la conviction que les fromages européens vont noyer leur marché intérieur qu’ils ont eu tant de mal à faire émerger (l’anglo-saxon nord-américain n’ayant qu’une inclination limitée pour le fromage goûteux). Mais, dans l’équilibre intérieur canadien, la filière agro-alimentaire québécoise mérite bien d’être sacrifiée sur l’autel du Dieu libre-échangiste anglo-saxon.

Le traité de libre-échange avec le Canada est-il mort-né?

Cette rupture entre monde anglo-saxon et monde celto-germanique devrait se retrouver en Europe, où l’Allemagne (et peut-être la France…) devraient faire front pour empêcher la ratification du traité. Celui-ci comporte en effet une clause barbare qui irrite particulièrement la Walkyrie Angela: en cas de désaccord entre une entreprise privée et un Etat, celle-ci peut choisir de traiter le différent avec celui-là devant une instance neutre, par exemple une instance arbitrale. Cette technique appelée ISDS, qui permet d’éviter le courroux des juridictions nationales, revient à garantir une extra-territorialité des différends qui agace l’Allemagne, déjà victime de ce mécanisme dans l’affaire Vattenfall.

L’Allemagne a toutefois envoyé des signaux contradictoires sur ce dossier, qui mériteront donc d’être suivis de près, car un retournement de situation n’est pas impossible. Dans cette hypothèse, le traité entrerait en vigueur dans les deux ans.

Le libre-échange toujours au coeur du conflit avec la Russie

La politique de libre-échange est également au coeur du conflit avec la Russie, que Juncker devra prendre au vol. Vladimir Poutine vient en effet de prendre sa plus belle plume pour menacer la Commission des pires traitements si l’accord d’association avec l’Ukraine devait entrer en vigueur. Poutine a notamment demandé l’abandon du volet économique et commercial de cet accord. Il a bien compris, le petit père Poutine, que le libre-échange entre l’Ukraine et l’Europe valait un arrimage permanent au continent.

Pour l’instant, Barroso a décliné la demande. Juncker suivra-t-il cette politique hostile vis-à-vis de la Russie? Celle-ci présente un certain nombre d’inconvénients, comme celui de fragiliser l’approvisionnement de l’Europe en gaz. Tôt ou tard, l’Europe devra procéder à des arbitrages compliqués sur ce point, notamment une acrobatique réconciliation avec l’Iran.

En attendant, l’Europe pare au plus pressé sur la question de l’énergie. Guidée par un souci d’amoindrir sa dépendance énergétique, l’Union a annoncé son ambition de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 40% à l’horizon 2030. La Commission a également fermé les yeux sur le mécanisme de « nationalisation » des prix de l’électricité en Grande-Bretagne, indispensable pour rentabiliser son projet de centrale nucléaire EPR.

Google et le libre-échange

Juncker devra également se positionner rapidement sur un joli cadeau laissé par la Commission Barroso: l’abus de position dominante de Google. Nombre d’opérateurs culturels européens se plaignent en effet de la promotion que Google fait de ses produits sur son moteur de recherche. C’est notamment le cas de Youtube, réseau social de vidéos, qui concurrence directement les autres opérateurs.

La Commission devrait donc ouvrir une nouvelle enquête pour limiter cet abus de position dominante. De façon tout à fait symptomatique, l’un des plaignants auprès de la Commission n’est autre que… Microsoft lui-même, longtemps victime de la même procédure de la part de la Commission. On notera avec intérêt qu’Internet est devenu un sujet majeur pour la diplomatie commerciale, et que l’Europe est devenue une sorte d’instance régulatrice d’un Internet piloté par les Etats-Unis.

Le libre-échange, la vraie religion de Juncker?

Dans tous les cas, les Européens ont tout intérêt à surveiller Jean-Claude Juncker comme le lait sur le feu du libre-échange. Le président de la nouvelle commission a en effet multiplié les signes d’adoration pour cette religion atlantique. Dans le domaine des droits d’auteur, sa lettre de mission au commissaire Ansip, chargé du numérique, suscite d’ores et déjà des inquiétudes. Cette lettre prévoit en effet de finaliser le marché unique des droits d’auteur. Il n’en fallait pas plus pour susciter la colère des adeptes de l’exception culturelle française.

Sur ce point, les Français risquent de se trouver bien seuls. L’exception culturelle est perçue, dans un certain nombre d’Etats membres, comme une part belle faite aux intérêts commerciaux. Pour une France affaiblie sur la scène internationale, le réveil risque d’être douloureux.

Raidissement interne sur le marché unique

La même question du libre-échange et de la libre circulation des marchandises, des capitaux et des personnes est soulevée de façon incisive au coeur de l’édifice communautaire.

La Commission a ainsi annoncé une procédure d’infraction contre la Bulgarie, où la Banque Centrale a bloqué les avoirs bancaires des clients de la Corporate Commercial Bank, après qu’une rumeur de faillite avait circulé à son propos. Depuis le mois de juin dernier, les clients de la banque n’ont donc plus accès à leurs dépôts. La Commission considère que cette pratique enfreint la libre circulation des capitaux et entend bien sanctionner la Bulgarie.

La Belgique est elle aussi menacée de procédure disciplinaire pour son dispositif de lutte contre le dumping social. En cas de soupçon de fraude sur l’affiliation sociale des travailleurs européens détachés en Belgique, celle-ci impose en effet aux employeurs de cotiser sous le régime social belge. Cette disposition est jugée non conforme à la directive sur les travailleurs détachés. Un sujet qui occupera la prochaine commissaire aux affaires sociales, la… Belge Marianne Thyssen, chargée par Juncker de revoir la directive sur le détachement.

La commission Juncker dans le collimateur du Parlement

Dans ce contexte étrange où les règles du marché unique semblent s’appliquer de façon rigide et sans être ni comprises ni voulues par les peuples européens, la commission Juncker doit entamer son examen de passage devant le Parlement. Ce moment risque de donner lieu à quelques passes d’armes, comme l’audition du vice-président finlandais Katainen, l’espoir de Juncker pour la relance économique en Europe.

La gauche du Parlement vient en effet de lancer « un contrat » sur sa tête, considérant que les politiques qu’il a menées en Finlande sont un peu trop marquées par l’austérité budgétaire (lire mon billet sur ce sujet).

Dans la pratique, ce bon Katainen sera chargé de lancer le microscopique plan de relance à 300 milliards, qui ne manquera pas de se dégonfler comme une baudruche, et dont personne ne sait trop quoi faire.

La Catalogne, le début de la fin pour l’Europe?

Pour clôturer cette chronique, je ne pouvais pas rappeler qu’après l’échec du referendum sur l’indépendance écossaise (qui aurait réjoui bien des Français s’il avait connu une issue inverse…), c’est la Catalogne qui se lance sur la bretelle de sortie. Si ce referendum avait lieu, il existe une vraie chance pour qu’il donne lieu à un incident majeur dans la construction de l’Europe. Il est donc très probable que le gouvernement espagnol multiplie les artifices pour empêcher sa tenue.

Dans tous les cas, le projet d’unification de notre bon vieux continent paraît bien mal en point.

Union Européenne: Juncker commence la vente à la découpe

Jean-Claude Juncker n’a pas encore succédé à Barroso, mais il a déjà pris plusieurs initiatives qui lèvent le voile sur ce que devrait être la tonalité générale de son mandat: une mise de l’Union Européenne au service de l’Allemagne et des intérêts industriels, sans aucune forme de sentimentalisme, et sans projet politique d’ampleur. Tout ce qui dépasse devrait être vendu à la découpe.

Juncker prépare la mort des politiques environnementales

C’est passé inaperçu, sauf pour les organisations non-gouvernementales du secteur: le portefeuille de l’Environnement est désormais regroupé avec celui de la Pêche. Cette petite opération purement technique constitue une jolie préfiguration des choix à venir. Elle est interprétée par les associations de défense de l’environnement comme un coup d’arrêt brutal donné aux ambitions écologiques de l’Union, au nom de la croissance et de l’emploi. Ces mêmes associations rappellent d’ailleurs que le commissaire en charge du dossier est un Maltais, Karmenu Vella, sans aucune expérience dans le domaine et sur qui pèsent des soupçons de conflit d’intérêt.

Ces mêmes organisations considèrent en outre que le transfert du dossier des pesticides vers la direction générale de la santé et des consommateurs, alors qu’il était jusqu’ici suivi par la direction générale de l’environnement, participe de cette politique visant à « recadrer » les questions écologiques autour des lobbies industriels.

Dans ce registre, les associations n’ont guère dû être surprises d’apprendre que le commissaire espagnol Canete, chargé du climat et de l’énergie, venait de vendre ses participations dans des compagnies pétrolières. Cela fait tout de même un peu tache, d’avoir un ami de l’industrie pétrolière dans ces fonctions. Décidément, Juncker a eu le nez creux dans la composition de sa commission.

Juncker au service de l’industrie pharmaceutique

Juncker a pris une autre décision qui préfigure une reprise en main des intérêts continentaux par l’industrie: le rattachement de l’agence communautaire du médicament à la direction générale Entreprises, alors qu’elle dépendait jusqu’ici de la direction générale de la Santé. Là encore, cette annonce se suffit à elle-même pour dévoiler les points d’intérêt du nouveau président de la commission: l’industrie pharmaceutique doit remercier infiniment Juncker.

Cette décision loufoque est passée un peu moins inaperçue. En Belgique, la ministre de la Santé Laurette Onkelinx n’a pas hésité à protester officiellement:

«Les patients ne sont pas des clients! Les médecins ne sont pas des entreprises! Le scandale des implants mammaires devrait rappeler à la Commission européenne qu’un produit de santé, lorsqu’il est considéré comme une marchandise, met gravement en danger la Santé publique. Il est temps de mettre le holà à la marchandisation des soins de santé», a-t-elle réagi dans un communiqué.

En France, il ne s’est curieusement trouvé personne au gouvernement  pour dénoncer ce choix (peut-être l’industrie pharmaceutique pèse-t-elle moins lourd en Belgique qu’en France…). Seules des publications scientifiques ont dit tout le mal qu’elles pensaient de cette initiative.

Observateurs de l’activité de l’EMA depuis sa création en 1995, Prescrire et le British Medical Journal soulignent que « les intérêts industriels y sont en permanence puissamment défendus ».

Ils en citent un exemple récent : « En 2010, l’EMA a annoncé une politique volontariste de transparence et d’accès public aux données sur lesquelles l’agence base ses avis, qui intéressent la santé des Européens ». Or« la position de l’EMA s’est retournée de manière spectaculaire au cours des derniers mois, concomitamment avec la prise de fonctions à l’agence d’un responsable juridique issu des firmes ».

Juncker agent du germano-centrisme

Outre les petits services qu’il rend aux industriels, Juncker devrait s’acquitter d’une dette plus importante: celle qu’il a contractée vis-à-vis de l’Allemagne, à l’origine de son élection. Sans attendre, il s’emploie donc à préparer son chèque de règlement, notamment en sollicitant des propositions d’investissement dans le cadre du plan de 300 milliards qu’il a imaginé pour contrecarrer les ambitions françaises d’un plan à 1.300 milliards. Il est de plus en plus évident que ces investissements devraient largement profiter à l’Allemagne, et ignorer les pays qui en ont le plus besoin.

Le conseil informel des ministres des Transports a en tout cas permis de donner une première amorce à des projets de corridors européens qui devraient concentrer une part importante des investissements jusqu’en 2020. Ceux-ci devraient immédiatement attirer à eux une somme de 12 milliards (issue du plan Juncker de 300 milliards), en attendant mieux:

Outre les aides prévues par le budget européen, les ministres ont souligné l’importance d’obtenir des fonds supplémentaires, aussi bien privés que publics, pour financer les besoins d’investissement de 500 milliards jusqu’en 2020.

La carte des corridors suffit à elle seule à montrer que l’Allemagne en sera le centre critique et la France le parent pauvre:

Les futurs corridors européens
Les futurs corridors européens

L’intensité du réseau à l’est de l’Europe suffit à montrer quel est le centre de gravité du continent et des décisions politiques qui s’y prennent.

Juncker liquide toutes les ambitions françaises

La préparation active du plan à 300 milliards est évidemment une façon d’enterrer toutes les gesticulations de Français Hollande sur le vaste plan à 1.300 milliards (voir mes billets de cet été sur le sujet) qu’il avait imprudemment revendiqué. Comme un malheur n’arrive jamais seul, la présidence italienne a annoncé (comme c’est étrange!) que le sommet sur l’emploi voulu par Matteo Renzi début octobre était reporté à une date inconnue pour des raisons de calendrier (bien sûr!). Pourtant, François Hollande avait indiqué que ce sommet serait l’occasion d’annonces importantes pour relancer la croissance. On dirait que c’est mal parti.

Il faut dire que l’incapacité de la France à tenir ses engagements commence à lourdement agacer ses partenaires, et on peut les comprendre. La Commission a ainsi annoncé qu’elle enquêtait sur deux dossiers d’aide publique très emblématiques: Fagor et Mory-Ducros. Après l’affaire SNCM, il n’est pas impossible que la France soit une nouvelle fois condamnée pour soutenir illégalement ses entreprises en difficulté. Une telle décision ne surprendrait pas, vu le contexte d’exaspération qui domine en Europe vis-à-vis de la France.

Les eurosceptiques allemands ne se privent pas de le dire. Ils devraient d’ailleurs voter contre la nomination de Moscovici aux Affaires Economiques. Et c’est ainsi que le piège se referme sur Mosco: politiquement affaibli, il devra plus que jamais donner des gages de sévérité vis-à-vis de la France sans avoir la moindre influence sur les décisions stratégiques, qui seront filtrées par les vice-présidents. Ce rôle ingrat est le prix à payer pour son évacuation sanitaire à la commission, qui l’oblige à faire des déclarations où il mange son chapeau.

Juncker à la tête d’une secte?

Dans cette Europe de plus en plus germano-centrée, le referendum sur l’indépendance en Ecosse a permis de poser la question qui fâche: a-t-on le droit de sortir de l’Union? a-t-on le droit d’y rentrer quand on devient indépendant? ou bien l’Union est-elle une secte où l’on entre sur recommandation d’un membre et dont on ne sort jamais?

A ces questions, Barroso avait en son temps apporté une réponse toute dans la nuance et la sérénité:

« Il sera bien sûr très difficile d’obtenir l’accord de tous les autres Etats membres de l’UE pour accepter un nouveau pays venant d’un autre Etat membre », avait-il déclaré.

Le sujet a en tout cas beaucoup agité le landerneau européiste. C’est tout son paradoxe: les régions qui rêvent d’indépendance veulent toutes intégrer l’Union et s’affichent europhiles. Mais l’Europe leur rend très mal la pareille. Heureusement, tout est bien qui finit bien: la défaite des indépendantistes a permis d’éviter un débat sur la nature sectaire de la construction communautaire. Et comme le dit Barroso:

« Je salue la décision du peuple écossais de maintenir l’unité du Royaume-Uni. Ce résultat est bon pour l’Europe unie, ouverte et plus forte, que la Commission représente […] La Commission continuera à s’engager dans un dialogue constructif avec le gouvernement écossais dans les domaines sous sa responsabilité, importants pour le futur de l’Ecosse, y compris l’emploi et la croissance, l’énergie, le changement climatique et l’environnement, et une réglementation plus intelligente. »

Guerre d’usure sur le front ukrainien

Pendant que Juncker commence son travail de recentrage communautaire et de vente à la découpe, le conflit ukrainien s’enlise gentiment, loin des caméras désormais obsédées par d’autres sujets. Même les annonces tonitruantes sur une perspective de guerre en Europe, préparée par le méchant Poutine, n’intéressent plus grand monde.

Mardi, les parlements européen et ukrainien ont ratifié l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union. Cet acte important est la continuation logique de l’accord de libre-échange dont l’entrée en vigueur a été repoussée en début de mois au 1er janvier 2016. Cette stratégie de la carotte et du bâton, où des traités sont signés mais leur entrée en vigueur reportée, est évidemment indissociable de la question énergétique. Dans ce domaine, les Européens, et singulièrement les Allemands, s’arrangent pour éviter le pire, pendant que les Italiens scellent un projet d’approvisionnement en gaz azéri qui devrait leur profiter largement.

Les vraies victimes du conflit, à ce stade, sont les Polonais, dont les agriculteurs sont durement frappés par l’embargo russe, et les Ukrainiens eux-mêmes, menacés par l’interruption des livraisons russes en gaz, et par les destructions militaires qui ont un effet dépressif sur l’activité économique. L’hiver devrait de toute façon geler les positions (dans tous les sens du terme), puisque l’Allemagne ne peut se passer du gaz russe.

Barroso boucle le traité euro-canadien avant de partir

Même s’il est très occupé à faire ses cartons, José Manuel Barroso met un point d’honneur à boucler un dernier dossier avant de partir: le traité de libre échange entre l’Europe et le Canada, qui préfigure le grand traité transatlantique. Il se déplacera donc personnellement à Ottawa pour confirmer ce que la Commission a déjà annoncé cette semaine: le traité est prêt à être soumis aux Etats-membres.

Une nouvelle qui fera plaisir à tous ceux qui ont suivi ce dossier, sur lequel la France vient de s’illustrer en demandant, après la bataille, la transparence.