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La Lettonie dans l’Euroland: trop beau pour être vrai?

La Lettonie vient de recevoir le feu vert de la Commission Européenne pour entrer dans la zone euro en 2014. Une opération truquée?

Voici l’un des mystères de l’année: l’entrée de la Lettonie dans la zone euro, alors qu’une nouvelle crise de l’euro est prévisible, et dans le concert harmonique d’une presse dithyrambique. Un seul exemple, le titre de l’Express: « Lettonie, un miracle économique grâce à l’austérité. » On espère que, pour sortir des louanges pareilles, le journaliste est grassement payé par l’ambassade de Lettonie à Paris, et généreusement invité sous le soleil pour des vacances de rêve.

Quelques mots sur la Lettonie, d’abord: c’est un petit pays, grand comme deux fois la Belgique, mais avec 10 fois moins d’habitants: un gros million de personnes vivent en Lettonie, dont 70% environ à Riga, la capitale.

Riga? Oui, bien sûr, une ville germanophone jusqu’au rattachement de la Lettonie à l’URSS en 1940. Peu de Français savent que la Lettonie formait l’une des marches du royaume de Prusse, et que l’Allemagne de Merkel se sent encore beaucoup d’affinités avec ce territoire.

Sans ce lien historique entre la Lettonie et la Prusse, rien n’expliquerait l’engouement de l’Europe à faire entrer ce petit Etat dans une zone euro déjà très malade.

Evidemment, on a bien nettoyé les statistiques officielles pour rendre l’opération propre et présentable. Voici ce qu’en dit la Direction du Trésor: un ralentissement de l’activité moins prononcé qu’anticipé, un fléchissement continu de l’inflation, un assainissement rapide des finances publiques et du secteur bancaire. N’est-ce pas idyllique?

Face à cette description merveilleuse fournie par la propagande officielle, une petite rétrospective n’est pas inutile.

Les Etats baltes ont quitté le giron soviétique dans les années 90. De 91 à 93, la Lettonie en paie le prix fort: son PIB s’effondre de 50% pendant cette période. Puis la croissance revient, qui atteint et dépasse les 10% par an en 2005, en 2006 et en 2007. Aussi vite arrivé, aussi vite parti: la crise de 2008 crée un choc profond, avec une récession de… 4% en 2008, et de 18% en 2009. Bien pire que la Grèce.

Comment expliquer un tel retournement? Dans une note du Comité économique et social européen, l’économiste Janis Kajacs apporte quelques précisions utiles: « le développement rapide de la Lettonie n’était pas promis à une longue vie car il reposait sur de mauvais fondements. Les capitaux étrangers librement accessibles et bon marché n’ont pas été investis dans le développement de l’économie mais ont été principalement utilisés à des fins de simple consommation (acquisition de biens immobiliers, de voitures et de divers produits d’importation). » Façon chypriote, donc.

Inévitablement, ce contexte de développement devait déboucher sur une situation difficile que chacun fait mine d’avoir oublié aujourd’hui. Pour rétablir partiellement la situation du pays, le gouvernement letton a utilisé les grands moyens: « Le budget de 2009 a été dans l’ensemble assaini à hauteur de 11 % du PIB, en réduisant les dépenses dans presque tous les domaines et aussi en augmentant les impôts. Dans la pratique, cela s’est traduit par une diminution importante du taux d’emploi et des salaires dans le secteur public et par une augmentation de la taxe sur la valeur ajoutée et des droits d’accises. Les secteurs de la santé et de l’éducation ont également été remaniés en réduisant le nombre d’hôpitaux, d’écoles, de médecins et de professeurs. Le gouvernement a voulu également diminuer les pensions de retraite mais il a été contraint par l’arrêt de la Cour constitutionnelle de verser toutes les pensions non payées. »

Mutatis mutandis, un effort du même ordre en France se traduirait par une diminution des dépenses publiques et une hausse d’impôts à hauteur de 220 milliards d’euros, soit la moitié du budget de l’Etat.

Ce remède de cheval, officiellement, a produit des effets si rapides que la Lettonie a renoué avec la croissance et qu’elle remplit les critères de convergence pour entrer dans la zone euro.

Maintenant, quand on y regarde de plus près, on ne peut s’empêcher de poser quelques questions.

D’abord, il y a ce chômage galopant dont les statistiques officielles rendent mal compte: « Le chômage a été l’un des problèmes les plus graves que la crise ait généré en Lettonie. Il a plus ou moins triplé par rapport à son niveau d’avant la crise, atteignant son taux record au premier trimestre 2010 (20,5 %). »

Socialement, ce chômage pose un vrai problème: « Les chômeurs inscrits continuent à être nettement plus nombreux que les offres d’emploi: en mars 2012, 44 chômeurs postulaient pour chaque emploi libre. À la fin de ce même mois, la NVA n’avait recensé que 2900 postes vacants. La majeure partie des emplois proposés début 2012 ressortissaient aux industries de transformation, qui cherchaient à recruter des travailleurs qualifiés. »

Parallèlement, l’économie souterraine s’est fortement développée: « certains experts estiment qu’elle aurait même pu équivaloir à 40 % du PIB. Dans une étude publiée en mai 2012, des experts de l’École supérieure d’économie de Riga ont montré qu’en 2011, la part de l’économie de l’ombre a régressé jusqu’à 30 % du PIB mais qu’au demeurant, ce niveau reste énorme, même si on le compare avec celui des États voisins, que ce soit la Lituanie (17 %) ou l’Estonie (19 %). Selon ces recherches, les entreprises privées de Lettonie ne sont que 36,5 % à déclarer officiellement tous leurs travailleurs et 14,6 % à informer le Service national des impôts (VID) des rémunérations de l’ensemble de leur personnel. Dans les cas de fraude détectés, c’est le tiers environ des salaires perçus qu’elles soustraient audit service, de manière que leurs impôts soient moindres et que le travailleur perçoive une plus forte rémunération. »

Voici une situation qui rappelle furieusement la Grèce et ses petits travers.

Du coup, faut-il être dupe des apparentes bonnes statistiques du pays? Ce ne semble pas être la recommandation de la BCE rapportée par l’Express: « La BCE n’hésite pas à souligner que « la soutenabilité à plus long terme de la convergence économique du pays est source de préoccupation ». Pour faire de son entrée dans l’euro un succès, la Lettonie devra notamment éviter une hausse des coûts de main-d’oeuvre qui viendrait ruiner les gains de compétitivité acquis âprement pendant les années de crise. »

Traduction: on a fait ce qu’il fallait pour avoir des chiffres présentables permettant à l’Allemagne d’intégrer des descendants prussiens dans la zone euro sans donner le sentiment d’un deux poids deux mesures. Maintenant, la Lettonie doit vraiment se réformer.

Bis repetita placent, auraient pu dire les Grecs.