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Police nationale: le naufrage d’un commandement politisé

Enfin, ça éclate! la crise du commandement à la police nationale, évoquée dans ces colonnes de longue date, devient une affaire publique. En dehors de leurs organisations syndicales, les policiers manifestent spontanément le soir pour dénoncer l’abandon dans lequel ils se trouvent de la part de leur hiérarchie pour effectuer leurs missions de maintien de l’ordre. Et, une fois de plus, cette même hiérarchie policière manifeste toute son incompétence et son incapacité à gérer la situation…

Le ras-le-bol de Pinot simple flic

Pour tous les grands défenseurs de l’Etat comme solution universelle aux problèmes du pays, l’expression de ras-le-bol à laquelle nous assistons rappelle qu’il n’est pas pire employeur que ce fameux Etat prétendu défenseur de l’égalité et des droits sociaux. Aucune entreprise ne pourrait en effet survivre avec un management aussi éloigné des réalités et autant coupé de sa base.

La hiérarchie policière peut d’ailleurs se targuer de disposer de collaborateurs aussi patients. Ce ras-le-bol aurait pu, et même aurait dû, éclater de longue date.

L’évident abandon des policiers de terrain

Que la hiérarchie policière se désintéresse de sa fonction managériale, qu’elle soit beaucoup plus occupée à faire carrière qu’à garantir la sécurité des citoyens est une évidence qui déchire les yeux. Tous ceux qui vivent dans les quartiers difficiles savent que la police nationale y souffre de graves disparités dans l’affectation des effectifs, dont la hiérarchie policière porte directement la responsabilité, et d’une paralysie quotidienne due au manque d’engagement du management dans la prise de responsabilité.

C’est ainsi que, au jour le jour, l’ordre de la société se délite et qu’un sentiment d’impunité se développe parmi les racailles.

La faillite de la cogestion syndicale

Pour garder le contrôle de la situation sans se remettre au travail, la hiérarchie policière a pratiqué la cogestion syndicale. Le jeu était simple: il consistait à neutraliser le combat syndical en nourrissant une bureaucratie aux ordres. Ce système a retardé l’émergence de la contestation, pour un prix finalement limité.

Il a par exemple conduit à désigner au Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE) Jean-Claude Delage, secrétaire national du syndicat Alliance Police, syndicat essentiel au fonctionnement de la CGC. Ces petits arrangements expliquent pourquoi la grogne actuelle s’exprime en dehors des organisations syndicales. Les combinazioni ont leurs limites!

Le sidérant mépris du directeur général de la police national

Personne n’a échappé à cette image sidérante du directeur général de la police nationale, Jean-Marc Falcone, à l’abri des vitres fumées de sa voiture de fonction, refusant d’entrer en contact avec ses salariés en colère et filant à toute vitesse pour leur échapper. Imagine-t-on un patron de grande entreprise contesté par ses employés donner ce spectacle désolant? On trouverait facilement une troupe de parlementaires pour demander des sanctions immédiates.

Pourquoi l’accepte-t-on d’un haut fonctionnaire? Pouvait-on donner meilleure illustration du mépris aristocratique de la hiérarchie policière pour le flic de base? Pouvait-on mieux démontrer le désintérêt de la hiérarchie pour le management?

Jean-Marc Falcone, symbole de la politisation de la haute fonction publique

Et qui est Jean-Marc Falcone, le directeur général de la police nationale?

Cet homme devenu commissaire de police en 1979 a bénéficié à plein de la politisation de la haute fonction publique. Ancien collaborateur de Jean-Jack Queyranne et de Christian Paul (dont il fut directeur adjoint de cabinet au secrétariat d’Etat de l’Outre-Mer), il est devenu préfet sous la droite. Mais son retour à Matignon en 2012 lui a permis de faire la « culbute » vers la direction générale de la police nationale en 2014, à l’occasion de l’arrivée de Bernard Cazeneuve.

Dans la pratique, Falcone n’est plus « flic » depuis 1990. Est-ce bien raisonnable?

Psycho-rigidité et indifférence comme valeurs managériales

Jean-Marc Falcone porte et déploie manifestement les mêmes valeurs managériales que son ministre Bernard Cazeneuve: psycho-rigidité et indifférence pour ses collaborateurs et pour ses clients finaux que sont les citoyens. On voit bien la technique du « nous sommes infaillibles » et du « circulez, y a rien à voir ». Comme Cazeneuve, Falcone réagit à la contestation spontanée par la menace.

Son choix de ne pas recevoir les manifestants et d’ordonner une enquête administrative pour intimider ceux qui expriment leur ras-le-bol et font usage d’un droit d’expression courant dans le secteur privé donne une démonstration parfaite de ces traits de caractère. « Oignez malins, poignez vilains! ».

La technostructure policière à la manoeuvre

On pourrait se consoler en pensant que le phénomène est lié à une majorité parlementaire. Les débats qui ont suivi les événements de Viry-Châtillon ont malheureusement montré que le problème ne tient pas à une majorité politique de circonstance, mais aux manoeuvres d’une technostructure en bonne et due forme. De droite comme de gauche, la technostructure policière a pris le contrôle de l’appareil d’Etat et en a fait sa chose.

Le contrôle citoyen n’y a manifestement plus sa place. Dans une période marquée par la menace terroriste, cette situation pose un vrai problème…

Comment les CRS gaspillent l’argent public

Le syndicat « Alliance », affilié à la CGC, relève avec pertinence et vigueur, le coût d’une opération « Hélicoptère » menée en Lorraine: plus de 11.000 € de dépenses pour verbaliser à hauteur de 1.215€. Impressionnant.

Cette opération, décidée par un cadre supérieur de la police nationale, illustre une fois de plus l’incapacité de la hiérarchie, dans la fonction publique, à mener une véritable stratégie de diminution intelligente des dépenses publiques.

Des flics dans les logements étudiants? une pratique syndicale…

Les amateurs de littérature syndicale apprécieront l’exclusivité que se targuent d’avoir les syndicats de policiers sur les logements étudiants…

C’est une particularité de la police française: elle pratique le syndicalisme de service. En Ile-de-France, se syndiquer est le plus sûr moyen d’avoir accès à un logement aux prix les plus bas du marché, c’est-à-dire dans le parc social de l’Etat… ou dans le parc étudiant.

Pour mémoire, la police française est déchirée entre plusieurs syndicats qui se livrent une guerre sans pitié pour recruter des adhérents. Historiquement, le syndicat dominant était la FASP, devenue UNSA Police, qui n’a pas survécu à la tentative de rapprochement avec la CGC en 2009.

Aux élections de 2010, la scission de l’UNSA a permis à FO-Police, enrichi des dissidents de l’UNSA, de devenir le premier syndicat de la police nationale, avec 10 points de plus qu’Alliance Police, adhérent à la CGC. Depuis cette date, les deux syndicats se livrent une guerre sans merci.

Cette guerre se niche jusque dans les attributions de logement. Chaque syndicat fait la promotion des logements auxquels ses adhérents peuvent postuler. Une bonne façon d’attirer le chaland.

Voici par exemple la liste qu’Alliance vient de publier:

On notera que la liste commence par l’exclusivité dont le syndicat Alliance se revendique sur des logements étudiants situés dans les résidences « Studélites »qui appartiennent à la BNP. Au moment où la polémique fait rage sur la cherté des études universitaires… ce genre de publicité ne paraît pas particulièrement habile.

Mais peut-être le syndicat Alliance propose-t-il une démarche en amont de rapprochement entre étudiants et policiers… histoire d’adoucir les moeurs lors du prochain mouvement étudiant?

La police a-t-elle encore les moyens de maintenir l’ordre?

Certains s’en délecteront: le maintien de l’ordre, en France, vit des heures compliquées. Après la désastreuse soirée du Paris-Saint-Germain, où une nouvelle démonstration des méfaits du sport sur la nature humaine a été donnée (je me demande combien sont payés les experts pour nous répéter qu’il faut aimer le sport pour vivre vieux…), et où la France a pu s’apitoyer sur le sort des quartiers populaires livrés aux délinquants (j’ai écrasé une larme en pensant aux jeunes désoeuvrés qui n’ont pas pu profiter ce soir-là des terrasses misérables du Trocadéro où ils boivent des coups à 10 euros), la France entière a pu visualiser la réalité du maintien de l’ordre à Paris en cas de débordement.

Si j’en crois Le Monde daté de ce jour, face à la violence qui déferlait, les 800 CRS mobilisés (et protégés par leurs cuirasses en matériaux révolutionnaires qui suscitent l’admiration de toutes les polices de l’univers) ont préféré lever le camp et livrer la place à l’émeute, plutôt que d’intervenir. Un petit geste touchant apprécié par les commerçants du quartier, qui rêvaient de pouvoir rénover leur fonds avec l’aide des assureurs. Et un signal discret envoyé à tous les Parisiens et à tous les automobilistes qui se font arrêter sur la route pour avoir dépassé la limite de vitesse de 15 km/h. Jusqu’ici tous ceux-là pensaient qu’un policier en uniforme avec une matraque, un bouclier, un casque, une cuirasse et une bombe lacrymogène devait inspirer le respect et l’obéissance. Eh bien… montrez-vous plus violents qu’eux et ils vous céderont la place.

Personnellement, je m’en amuse. Je pense à tous ces agents de sûreté de la RATP qui jouent aux Terminator dans le métro ou le RER, avec des chiens de combat, à l’amabilité très contestables, et toujours prompts à intimider des voyageurs en costumes cravates, comme moi, qui cherchent leur chemin ou hésitent dans les couloirs parce qu’ils pensent à autre chose. Je pense à tous ces agents en uniforme qui grouillent dans les rues des beaux quartiers parisiens avec des mines renfrognées et des apostrophes patibulaires, pendant que les rues de mon 19è arrondissement sont désespérément à la recherche de leurs gardiens de la paix. Je pense au policier abruti qui m’a répondu un soir quand j’appelais Police Secours parce que ma femme venait, sous mes yeux, de subir des attouchements de la part de trois jeunes adultes qui me menaçaient et qui m’a répondu: « Vous êtes au Forum des Halles? Je ne sais pas où c’est. Ce n’est pas sur ma carte. Donnez-moi une vraie adresse sinon je ne peux rien faire ». Je pense à tous ces flics qui se sentent forts quand ils déambulent à quatre ou cinq dans les rues paisibles, et qui appellent des renforts dès qu’ils sont face à trois jeunes chelous, le soir, dans les quartiers où l’on a besoin d’eux. Leurs collègues suréquipés de la place du Trocadéro, en battant retraite devant les bandes qui dévastaient le quartier, viennent nous apporter l’aveu cinglant de leur lâcheté et de leur incapacité à exercer leur métier correctement.

Soyons clairs: je suis convaincu que beaucoup de policiers de terrain ont envie de faire efficacement leur métier, lequel ne consiste pas à importuner les gens honnêtes pour tuer le temps, mais à faire respecter l’ordre dans les rues. Simplement, la police française est mal dirigée, elle est bouffée par des états-majors et une bureaucratie pléthorique, improductive et incompétente, qui a besoin d’une purge en profondeur pour que le sentiment de sécurité revienne dans les rues. Cette hiérarchie-là organise la police au détriment des citoyens, place les effectifs dans les zones les moins difficiles, et brime ce que doit être une vraie politique de sécurité au service de la démocratie.

J’avais, à une époque, appelé cette dérive bureaucratique de la police la « guéantisation » policière, c’est-à-dire la mise sous tutelle de fonctionnaires ordinaires par une hiérarchie politisée qui considère que les forces de l’ordre sont un instrument, un jouet laissé entre leurs mains pour faire carrière et contrôler les oppositions au pouvoir. Je constate avec regret que l’arrivée de la gauche n’a rien changé à cet état de fait. Le pompon de cette continuité s’incarne probablement dans le choix de Bernard Boucault comme préfet de police, dont l’action peut être, semble-t-il, fortement contestée, mais qui a fait carrière grâce à sa politisation à gauche.

Est-il vrai que Boucault et l’ensemble de la hiérarchie policière ont une crainte obsessionnelle aujourd’hui, celle de devoir affronter une révolte des banlieues? Est-il vrai qu’en conséquence le maintien de l’ordre est subordonné à une peur absolue: celle de tuer un émeutier pendant les opérations de retour au calme? Est-ce pour cela que les cars de CRS ont livré la place du Trocadéro aux voyous, plutôt que de prendre le risque d’une bavure?

C’est probable, mais la façon dont les choses se sont passées ce soir-là est désastreuse, car elle nourrira forcément l’idée que les émeutiers sont plus forts que les policiers. Ceux qui ont cassé des vitrines jouiront longtemps du spectacle des culs de camionnettes s’échappant de la place pour éviter les coups.

Reste, maintenant, un vrai sujet: la police française est-elle encore équipée pour faire face aux risques qui planent sur la société française, et singulièrement au risque d’émeutes urbaines.

Je recommande la lecture du rapport Bauer de 2010 sur le sujet: http://www.acteurspublics.com/files/pdf/rapport_police.pdf

Voici quelques données statistiques empruntées à ce précieux document:

Effectifs policiers par habitant depuis 1998
Effectifs policiers par habitant depuis 1998 – Source: rapport BAUER 2010

Si, en 10 ans, le nombre de policiers affectés aux missions de sécurité publique a globalement augmenté rapporté au nombre d’habitants, ce tableau montre que le phénomène inverse s’est produit dans Paris. Globalement, la présence policière dans les rues de Paris a diminué de 40% depuis 1998.

S’agissant de l’ordre public à Paris, ce tableau-ci me paraît donner des informations tout aussi intéressantes:

Les effectifs en volume
Les effectifs en volume – Rapport Bauer 2010

Les effectifs parisiens sont concentrés dans la DPUP (Direction de la Police Urbaine de Proximité). Le tableau montre clairement que les affectations globales en commissariat, c’est-à-dire sur le terrain, ont diminué à Paris, en 10 ans, d’environ, 10%. En 1998, les commissariats comptaient plus de 8.000 policiers. Ce chiffre était passé sous la barre des 7.500 en 2008.

Cette petite particularité statistique pèse lourd dans la compréhension du climat métropolitain. L’ordre à Paris est de plus en plus maintenu par des forces qui viennent de l’extérieur de la ville pour une durée limitée. La capitale peut de moins en moins compter sur des policiers affectés à Paris pour assurer la sécurité publique, qui connaissent le terrain et qui en ont la charge quotidienne.

Chacun sait qu’en situation de manifestations sportives, cette raréfaction du policier crée une situation de tension à Paris. La crise du Trocadéro l’a démontré.

Conclusion? Si le climat social venait à se tendre… je ne donne pas cher du maintien de l’ordre dans des conditions respectueuses des libertés publiques à Paris.