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Les réfugiés syriens et la crise identitaire française

Le sort des réfugiés syriens et la réaction négative des Français à leur accueil n’en finit pas de poser question: pourquoi une majorité se dégage-t-elle contre l’accueil de réfugiés venus d’un pays traditionnellement allié de la France (la Syrie fut sous mandat français durant l’entre-deux-guerres), victimes d’une guerre dont l’absurde politique arabe de Nicolas Sarkozy est largement la cause? Pour les intérêts français dans le monde, et singulièrement dans le bassin méditerranéen, cette attitude de blocage est en effet suicidaire et compromet des siècles de coopération.

On pourrait disserter longtemps pour savoir si cette froideur vis-à-vis des réfugiés est ou non une tradition française. Il semble bien que, à l’époque de la guerre d’Espagne, déjà, les Français ne s’étaient pas précipités pour ouvrir leurs bras à des réfugiés victimes de la guerre, et certains exilés espagnols n’en gardèrent pas forcément de bons souvenirs. Les Juifs qui fuirent le nazisme n’ont pas subi un meilleur sort sous Vichy. On se gardera donc d’opposer l’attitude actuelle des Français à une très hypothétique tradition d’accueil en France.

Il n’en reste pas moins qu’on sent bien, de façon diffuse, toute l’exaspération des Français vis-à-vis d’une arrivée raisonnable de réfugiés en France, et les raisons de ce refus interrogent. Venant des Britanniques, par exemple, ce n’est guère surprenant: la Grande-Bretagne veut préserver sa vieille tradition d’égoïsme insulaire, qui profite du système sans payer. Mais la France?

La question de la crise identitaire

Il est difficile de ne pas mettre en abîme le refus français de l’accueil et la silencieuse mais profonde crise identitaire que traverse le pays. Contrairement aux usages autorisés, je vais même mettre les pieds dans le plat en écrivant clairement les chuchotements que j’entends dans la vie quotidienne: pour beaucoup de Français, le poids des populations musulmanes a atteint et même dépassé un seuil critique qui compromet notre identité.

Ce sentiment de « trop plein » est assez fascinant d’ailleurs, pour deux raisons.

D’abord, il est extrêmement diffus, tu, occulté, mais particulièrement vivace dans les quartiers populaires. Moi qui vis dans le 19è arrondissement, dans la circonscription de Cambadélis, j’assiste depuis 2 ans à peu près à son montée, inversement proportionnelle à la dégradation évidente des rapports avec l’intégration des populations musulmanes.

Je m’en faisais d’ailleurs la réflexion hier en retrouvant ma fille au parc où elle a l’habitude de jouer. Il y a dix-huit mois, le port du voile y était minoritaire et même exceptionnel. Hier soir, une majorité de femmes présente était voilée. Des nourrices qui ne se voilaient pas il y a un an portent le voile aujourd’hui. Intuitivement, cette modification très rapide de notre paysage urbain pose forcément problème.

Quand le phénomène se limite à une perception visuelle, après tout, le pire n’est pas arrivé. Mais fin juillet, en emmenant ma fille (de 2 ans, je le répète) dans un jardin public à la frontière du XXè arrondissement et des Lilas, j’ai flippé. Le fait qu’elle était la seule blanche du square ne m’a pas gêné. En revanche, un groupe d’Africains noirs dont le plus âgé avait 12 ans squattait les jeux, et c’est un enfant africain de quatre ans qui a physiquement voulu agresser ma fille pour l’empêcher de profiter du toboggan. Comme je suis intervenu pour calmer le jeu, ma fille a dû jouer pendant un bon quart d’heure entourée par une ronde de petits Africains silencieux, immobiles, qui la regardaient comme une bête curieuse, comme une intruse qui n’avait rien à faire là.

J’imagine que ce ressenti d’être devenu un étranger dans mon propre pays, d’avoir un enfant rejeté ou mis au ban de la communauté parce qu’il est blond aux yeux bleus est un sentiment très répandu en France, surtout dans les quartiers qui accueillent des immigrés, et qui suscite une exaspération bien plus grande que la mienne. Tout cela pousse forcément un grand nombre de nos concitoyens à se dire: les réfugiés syriens que nous accueillons maintenant vont grossir les rangs de tous ceux qui nous disent « Français, la France ne vous appartient plus! »

Le retour à nos racines celtiques

Du coup, la crise identitaire française prend une autre visage fascinant: elle nous oblige à nous demander – « qu’est-ce qu’être Français aujourd’hui »? Très longtemps, être Français signifiait être républicain. C’était au fond la conception révolutionnaire qui dominait: est Français celui qui veut l’être. En furetant de-ci de-là, notamment sur Internet, je m’aperçois de façon amusée que cette vision cède de plus en plus le pas au mot « Gaulois ».

Se sentir « Gaulois » est devenu une affirmation courante, qui marque une différence avec le « Français de souche » connoté d’extrême droite. Être français (dans une acception de plus en plus répandue même de façon implicite), ce n’est pas appartenir à une race « de souche », ni simplement vouloir appartenir à la communauté, c’est, d’une façon ou d’une autre, porter l’héritage culturel des populations qui occupaient ce territoire il y a 2.500 ans. L’idée est amusante et méritera d’être examinée dans quelques décennies à l’aune d’une histoire plus longue. Entre les manuels scolaires qui nous apprenaient « Nos ancêtres les Gaulois », puis l’éloge de l’exception culturelle française faite par Astérix, jusqu’au sentiment gaulois qui prend forme aujourd’hui, la recherche de nos racines tribales est plutôt étrange. Mais au fond, l’histoire de France depuis cent ans, c’est celle d’une lente résurgence gauloise, comme un souvenir d’enfant qui remonte peu à peu à la surface, au fil des expériences sensorielles.

On s’amusera ici des discussions interminables sur l’origine étymologique du Noël, pour illustrer cette quête sourde de nos racines gauloises. Le mot « Noël » est-il une étrange déformation du latin « Natalis Dies », ou une transformation du francique « Neu helle », lumière nouvelle? La question manifeste assez bien, me semble-t-il, cet attachement à des racines enfouies. La France est le seul pays de la Chrétienté à désigner le 25 décembre par un mot (datant du 12è siècle) qui ne fait pas consciemment référence à la naissance du Christ. Rien n’exclut qu’elle soit le seul pays de la Chrétienté à désigner le 25 décembre par une référence explicite à la religion celtique, à une fête indo-européenne de la lumière, que Celtes et Germains pratiquaient chacun à leur façon.

Cette querelle de spécialiste souligne que, derrière le roman français raconté par les Républicains et par les Chrétiens, il existe une vieille saga celtique qui continue probablement à nous définir, à nous guider, sans que nous ne nous en souvenions plus consciemment. Cette lente remontée à la surface du Celte qui sommeille en nous est à la fois cocasse et réjouissante, parce qu’elle nous rappelle que Brenn avait envahi Rome bien avant que César n’envahisse la Gaule. Après tout, l’histoire des vainqueurs qui prétend que Rome a apporté la civilisation aux Gaulois est peut-être une vaste imposture: ce sont les Gaulois qui ont civilisé les Romains!

Crise identitaire et question sociale

Mais ces questions sont évidemment très éloignées de la préoccupation identitaire actuelle, où je vois bien le sujet majeur qui se pose aux « Gaulois ».

A titre d’exemple, quand j’ai demandé une place en jardin d’enfant à la mairie du 19è arrondissement, le cabinet du maire m’a demandé de fournir une facture récente de mon entreprise pour prouver que celle-ci existait bien! Le Kbis que j’avais donné ne suffisait pas. Cette mesure discriminatoire m’a fait bondir: moi, contribuable, Français, je suis soupçonné de tricher… pour obtenir une place dans un service public qui me coûte 800 euros par mois!

Arrivé au jardin d’enfant, je m’aperçois que les prénoms chrétiens sont extrêmement minoritaires dans le groupe où se trouve ma fille. Si j’en crois ce qu’on me dit dans l’entourage de ce service public, une majorité d’enfants portant des prénoms musulmans ne paient pas le jardin d’enfant, ou paient très peu. Personnellement, je m’en fous, mais je me mets à la place du Français moyen qui subit ce traitement: il y a là un paradoxe extravagant que seule la pensée unique des bobos permet d’occulter. Pour quelle raison des contribuables nationaux sont-ils moins bien traités, face aux services publics, que des personnes exonérées d’impôts et de nationalité étrangère? Pour quelle raison les amateurs de saucisson sont-ils négativement discriminés par rapport aux consommateurs de hallal?

Je comprends bien l’importance, ici, de la pensée bobo: je suis forcément coupable de la colonisation, je dois donc me faire pardonner, et le fait que je pose la question qui fâche fait de moi un horrible raciste. Ce serait tellement mieux si je décidais d’aller habiter avec les Blancs, si je déménageais, ou même si je ne faisais pas d’enfant, et si je tenais ensuite un discours doucereux et totalement hypocrite sur la lutte contre le racisme (hypocrite car aucun bobo du Vè arrondissement n’accepterait d’envoyer ses enfants dans une école où la mixité existe)… Ces raisonnements qui me sont régulièrement apportés m’exaspèrent, et comme je suis un caractériel grande gueule, je le dis toujours ouvertement. Les gens bien élevés font autrement: ils se taisent et votent Front National.

Et c’est bien le sujet qui traverse ce pays: la question de base des Français moyens qui doivent payer à tire-larigot au nom d’une solidarité dont il ne profite jamais, en s’entendant dire qu’ils n’en font pas assez et qu’ils sont racistes, pose aujourd’hui un problème critique.

Pour un nouvel édit de Nantes

La France n’en est pas à sa première crise religieuse. Elle avait réglé la précédente par un édit d’Henri-IV qui avait défini clairement les droits et devoirs de chaque entité. Comme j’appartiens au groupe des utopistes qui pensent que l’identité française se définit d’abord par l’ouverture aux autres et le respect de chaque culture, je considère qu’il est désormais urgent de proclamer un nouvel édit de Nantes.

Dans celui-ci, il faut clairement préciser les droits de la communauté musulmane. En particulier, il faut qu’un enfant musulman né en France ait les mêmes chances qu’un enfant chrétien: une école de qualité, qui le prépare à un diplôme de qualité, et une absence totale de discrimination à l’embauche. Le mérite d’un Musulman doit égaler le mérite d’un Chrétien.

Ce nouvel édit doit préciser de façon extrêmement claire les obligations et les devoirs des musulmans, juste contrepartie de leurs droits. Dans mon esprit, ces obligations doivent inclure une interdiction du port du voile dans les espaces communs, un engagement clair et positif sur des principes républicains, et un renoncement aux menus de substitution dans les cantines.

Manger du porc, boire du vin, de l’alcool, fait partie des traditions françaises, gauloises diront certains, et je vois mal que cet héritage millénaire soit remis en cause sous prétexte qu’une minorité d’habitants actuels considère qu’il doit en être ainsi.

J’ai la conviction que ce n’est que dans cette clarté des règles du jeu, où chacun trouvera un avantage, que la crise identitaire française sera surmontée.