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Revenu universel: les Belges ont tout compris!

Le revenu universel est une formidable opportunité pour réformer en profondeur une sécurité sociale qui nous étouffe. Pendant que les pseudo-libéraux français continuent à imaginer des usines à gaz toujours plus coûteuses, plus étatistes et plus liberticides, les Belges (moins atteints que par la pensée unique, moins soumis que nous aux injonctions du gouvernement profond) se rangent au bon sens. Je reproduis ici une interview donnée par un chercheur au Bruxelles Bondy Blog sur le sujet.

Longtemps confinée au seul espace des théories philosophiques, l’allocation universelle agite de plus en plus de pays et de citoyens européens. Si l’idée ne contente pas tout le monde, jamais elle n’a fait autant parler d’elle qu’aujourd’hui. Et c’est tant mieux, selon Yannick Vanderborght, professeur et chercheur en sciences politiques à l’Université de Saint-Louis (Bruxelles).

Pourquoi défendez-vous l’allocation universelle ?

Elle est à mes yeux l’une des voies de réforme importantes de la protection sociale. S’il est efficace à certains égards en matière de santé et de retraite, notre système actuel présente des défauts, particulièrement en matière de sécurité du revenu. Une défaillance majeure concerne le revenu minimum (revenu d’intégration sociale), qui, pour diverses raisons, n’est pas octroyé à toutes les personnes qui y ont droit.

Par ailleurs, il me semble que notre système de protection sociale pose un autre problème, en pénalisant l’activité. Lorsqu’un bénéficiaire du revenu minimum accède à un emploi, cette aide financière lui est retirée. Une personne en situation de précarité réfléchit donc à deux fois avant de se lancer dans une activité. Elle n’osera prendre de risques. Il y a là frein à l’emploi, comme le démontrent les enquêtes sociologiques. C’est un défaut majeur de l’État social. Sortir de cette trappe d’inactivité passe à mon avis par l’allocation universelle.

L’allocation universelle est-elle une mesure de droite ?  

Elle est clairement une mesure de philosophie libérale, au sens où elle vise à garantir un minimum de liberté à chacun. Les politiques sociales actuelles sont très bureaucratiques, impliquant de nombreux contrôles sur les moins nantis. Au contraire, une allocation universelle veillerait à préserver la liberté des personnes sans emploi ou issue de familles moins aisées.

L’idée n’en est pas pour autant néolibérale. Elle serait alors une mesure massivement favorable aux intérêts des capitalistes et des employeurs. C’est faux, puisque pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, il y aurait un revenu totalement déconnecté du travail. Il n’y aurait plus la nécessité de vendre sa force de travail aux détenteurs des moyens de production. Cette mesure n’est donc pas néolibérale. Cependant, il existe des versions néolibérales de l’allocation universelle, inspirées des propositions de Milton Friedman, théoricien américain du néolibéralisme du 20ème siècle. Elles visent l’affaiblissement de l’État social et la suppression des programmes sociaux actuels, en vue de les remplacer par un petit revenu universel. Personne ne défend sérieusement cette idée en Europe. Et ce n’est pas la vision à laquelle je tiens.

À quelle vision tenez-vous ?

Mon sentiment est que l’État social contient des embryons d’allocation universelle – et c’est très heureux. Par exemple, les allocations familiales, qui  bénéficient à toutes les familles. Ou encore le système de santé, universel en Belgique : le droit aux prestations de santé vaut pour tous, y compris pour ceux qui ne paient pas les cotisations.  C’est exactement cette logique-là que l’allocation universelle pousse à son terme : ceux qui n’ont jamais cotisé ont droit à un revenu modeste, qui permet un minimum de sécurité économique. Je ne dis pas qu’il faille donner 1000 ou 1500 euros à tout le monde, mais bien un revenu qui permet un minimum de sécurité économique.

Certains penseurs de gauche, comme Mateo Alaluf, sociologue et professeur à l’Université libre de Bruxelles, voient dans l’allocation universelle la déliquescence de l’État social. D’autres, comme le syndicaliste socialiste Marc Goblet, lui reprochent d’être inutile : autant renforcer le système de protection sociale actuel. Qu’en dites-vous ?

Introduire un revenu de base, c’est justement renforcer la sécurité sociale. Prenons un exemple concret d’un défaut auquel il pourrait remédier. En Belgique, nombreuses sont les femmes qui ont des difficultés à accéder à une bonne retraite. Elles ont des carrières irrégulières, très courtes. Elles s’occupent de leurs enfants et travaillent donc à temps partiel ou ne travaillent pas du tout. N’ayant pas payé (autant) de cotisations que les hommes, elles obtiennent de petites retraites et pourraient basculer dans la pauvreté, une fois parvenues à l’âge de les toucher. Pour y remédier, les Pays-Bas et le Danemark ont instauré une pension de base universelle – un revenu de base pour les plus de 65 ans. Voilà une réforme renforçant la protection sociale, inspirée de l’allocation universelle. Dans l’idéal, ce système serait étendu à tout le monde, pour garantir la sécurité économique et sociale à chacun. Plutôt que son démantèlement, il s’agirait du point culminant de la protection sociale.

Comment expliquez-vous ces réticences de la gauche ?

En sciences politiques, on parle d’inertie institutionnelle. Une fois les institutions en place, elles sont extrêmement difficiles à réformer. La sécurité sociale encore plus, de part sa longue histoire et des moyens financiers considérables qu’elle implique – quasiment un tiers de la richesse nationale. La réformer, c’est s’attaquer à des intérêts bien établis. Il en va malheureusement de même pour certains syndicats, qui ont du mal à réfléchir à des réformes. Ils y voient toujours une menace, les empêchant d’être innovants.

La gauche traditionnelle est fortement sur la défensive. Et c’est très dommage parce que toutes les propositions de réforme viennent donc de la droite : coupe dans les budgets, réduction des allocations, sanction des chômeurs, etc. À mon sens, à part les revendications minoritaires d’une allocation universelle, de gauche ne vient aucune contre-proposition.

Cependant, il y a un clivage générationnel sur la question de l’allocation universelle. Le conservatisme est moins présent chez les plus jeunes des partis politiques – de gauche comme de droite. Ils voient dans le revenu de base l’opportunité d’avoir plus d’autonomie dans le choix des activités. Ces activités, ce ne sont pas uniquement les emplois salariés, avec patron et horaire fixe. Elles sont aussi des projets autonomes et personnels, dont on fixe soi-même les objectifs. On peut se contenter d’un revenu beaucoup plus modeste lorsqu’on est au moins libre dans ses activités.

Comment mettre en place ce revenu de base concrètement ?

Je suis de ceux qui prônent une mise en place progressive. Il est insensé de verser un revenu de base de 1000 euros à tout le monde, du jour au lendemain. Nous n’avons aucune idée des conséquences sur l’économie et le marché du travail. Il faut commencer en douceur, par l’introduction de sommes plus modestes, puis par ajustement. C’est ainsi que le système de sécurité sociale a commencé. Concrètement, nous pourrions commencer par étendre le droit aux allocations familiales à tous les jeunes (et non pas uniquement ceux qui sont aux études), et au-delà de 25 ans.

Le financer est-il possible ?

Je n’ai personnellement pas entamé de travaux à ce sujet, mais des économistes l’ont fait, en France et en Belgique notamment. Des lauréats du prix Nobel d’économie ont défendu ou défendent la mise en place de l’allocation universelle. Sans vouloir en faire un argument d’autorité, c’est qu’il doit être possible de le financer. Évidemment, des changements importants sont attendus, d’autant plus importants que le montant du revenu sera élevé.

Une partie du financement viendra d’un autofinancement, en supprimant certaines prestations existantes. Il ne s’agit pas d’éliminer l’assurance santé ou les retraites, contrairement à ce que laissent penser certains. Aujourd’hui, une personne seule au revenu d’intégration sociale (RIS) reçoit 800 euros. Imaginons une allocation universelle de 500 euros. Elle serait en partie financée par la soustraction de 500 euros au RIS. Une personne recevra donc 300 euros au titre du RIS, en plus de 500 euros au titre de l’allocation universelle. Le total est toujours de 800 euros : sa situation ne va pas se détériorer. On pourrait se dire que ça ne change donc rien. Au contraire, le changement est énorme. Recevoir ce montant de 500 euros est un droit inconditionnel. Ces 500 euros seront conservés, quoi qu’il arrive, que l’on se lance dans un emploi à temps partiel ou dans une activité indépendante.

Et à côté de l’autofinancement ? 

C’est sûr, il y aura une partie de surcoût : des personnes sans revenus aujourd’hui, comme les femmes au foyer et les étudiants, recevraient tout à coup une allocation universelle. Pour la financer, les modèles les plus sérieux passent notamment par la suppression de l’exonération d’impôts et des déductions fiscales. Ces cadeaux fiscaux, qui permettent de réduire l’impôt dû, sont contraires à la logique de redistribution, puisqu’ils bénéficient davantage à ceux qui ont les moyens d’opérer ces dépenses déductibles. L’abandon de ces avantages fiscaux pourrait combler une partie du budget.

Il n’empêche qu’il pourra toujours rester un surcoût. Une question fondamentale se pose : nos sociétés sont-elles prêtes à mettre en œuvre son financement, au vu des effets bénéfiques qu’une allocation universelle peut avoir sur l’économie ? Verrait-on des personnes se qualifier davantage ou se lancer dans des activités indépendantes, créant de l’activité économique ? Si le revenu de base sert d’accélérateur économique, alors il n’engendrera pas de surcoût, mais bien de la richesse. On utilise souvent l’argument du financement pour dire que l’allocation universelle est impossible. Accordons-nous d’abord sur le fait qu’elle est désirable sur le plan des principes, et étudions ensuite les modalités de sa mise en place. Si au 19e siècle, on avait jugé les premières assurances sociales infinançables, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Heureusement, des personnes courageuses se sont lancées dans ces réformes certes coûteuses au départ, mais qui ont démontré à terme qu’il est rentable de garantir la santé à chacun. Il en sera de même pour l’allocation universelle.

Le revenu universel ou comment les vraies idées libérales progressent

Je participe à un débat ce jeudi à Versailles sur le revenu universel.

La façon dont le débat sur le revenu universel se tient désormais en France illustre de façon tout à fait intéressante l’extraordinaire transformation des idées et du débat public à laquelle nous assistons depuis la Grande Dépression de 2008. Il était trop tentant d’en prendre note avec ironie.

Le revenu universel selon la Fondation Jean-Jaurès

On lira bien entendu avec fascination la note récente de la Fondation Jean-Jaurès consacrée au revenu universel. Celle-ci distingue trois conceptions du revenu universel:

L’approche libertarienne conçoit le revenu de base comme un transfert du pouvoir de décision depuis l’Etat vers les individus (…)

Les approches marxistes et écologistes conçoivent le revenu de base comme un instrument de sortie du capitalisme productiviste, voire du salariat, découplant les revenus du travail salarié et financé par la réappropriation, au moyen de l’impôt, des gains de productivité issus de la robotisation. (…)

Enfin, l’approche social-démocrate, encore peu développée, pourrait concevoir le revenu de base comme une adaptation de la protection sociale, héritée des Trente Glorieuses, aux nouvelles formes de travail et notamment au développement de la pauvreté laborieuse.

On comprend pourquoi cette dernière conception baptisée sociale-démocrate est « encore peu développée »: elle vient juste de naître avec la note de la Fondation Jean-Jaurès, qui récupère ici des thèses jugées comme affreusement libérales et réactionnaires il y a encore quelques mois. Cette récupération consiste notamment à proposer:

Son schéma de financement s’appuie sur un recyclage de tout ou partie des dépenses actuelles de protection sociale, sur des économies en gestion afférentes à cette simplification, ainsi que sur des hausses ciblées de prélèvements obligatoires de façon à ce que la mise en œuvre du revenu de base ne génère pas d’endettement supplémentaire.

Autrement dit, la fondation Jean-Jaurès nous propose, ni plus ni moins, de mettre le doigt dans un engrenage où le revenu universel remplacerait cette forme médiocre de protection sociale que la France appelle sécurité sociale.

Conception sociale-démocrate ou ultra-libérale?

Je me suis évidemment beaucoup amusé en lisant cette proposition, puisqu’elle reprend l’hypothèse que j’ai publiée l’an dernier. Lorsque j’ai osé prétendre que le revenu universel constituait l’avenir de la sécurité sociale, j’ai à l’époque fait l’objet d’une qualification peu enviée en France: celle d’ultra-libéral.

Contrairement à ce que certains libéraux proposent ( lire l’article «  le revenu universel, avenir de la sécurité sociale  » d’ Eric Verhaeghe), l’allocation d’un revenu de base à tous  inconditionnellement ne doit pas se substituer aux prérogatives de l’assurance maladie ni à celles d’un système de retraite par répartition et réduire ainsi la solidarité nationale à son minimum.

Encore plus amusant, cette idée de remplacer la protection sociale, en tout ou partie, par le revenu universel, est combattue par le think tank auto-proclamé libéral « Générations libres », qui écrivait en janvier 2016!

Le logement, le chômage et les retraites sont difficilement solubles dans la nouvelle prestation, et l’assurance-maladie encore moins.

Il est donc tout à fait fascinant de voir comment la fondation Jean-Jaurès, entité proche du Parti Socialiste, peut ranger dans la sociale-démocratie une conception du revenu universel jugée comme trop… libérale, par Gaspar Koenig, gourou de « Générations Libres » et ancienne plume de Christine Lagarde. Cette récupération ni vu ni connu d’une thèse que je me targue d’avoir défendue en m’exposant à de vives critiques, au-delà du sourire qu’elle fait naître, pose une vraie question sur la propagation des idées aujourd’hui.

8 mois pour faire percoler les idées

Il aura fallu huit mois pour qu’un thème ultra-libéral (remplacer la protection sociale par un revenu universel) s’impose assez naturellement comme une idée sociale-démocrate. Ce type de glissement en dit long sur la perméabilité de la social-démocratie aux idées venues d’ailleurs, surtout lorsqu’elles sont pleines de bon sens.

On pourrait dire la même chose de l’ensemble des thématiques économiques. Par exemple, soutenir que l’euro fort est une faute stratégique exposait il y a dix-huit mois aux critiques méprisantes de la technostructure. Assez rapidement, la même technostructure a jugé indispensable de reprendre à son compte cette idée qu’elle combattait avec vigueur jusque-là.

Ces fluctuations de pensée ont une explication simple: le débat public est préempté par une caste de pseudo-intellectuels peu cortiqués, dont la connivence est la seule légitimité. Mon idée est bonne et juste parce que je l’ai entendue dans un dîner ou un cocktail hier soir. Je ne sais pas pourquoi elle circule dans les milieux autorisés, mais si elle circule, elle doit bien reposer sur quelque chose.

L’expérience montre qu’il faut, dans la France contemporaine, entre huit et dix-huit mois pour qu’une idée dissidente mais intelligente soit récupérée par la nomenklatura, après une phase de rejet, de filtrage et d’ingurgitation. Autrement dit, il faut rarement plus d’un an pour qu’une idée juste passe du statut d’invention répugnante de la fachosphère au statut de vérité incontestable véhiculée par « l’élite » de ce pays.

A quoi servent les think tank libéraux?

Dans le cas du revenu universel, il est fascinant de voir que le Parti Socialiste en donne une interprétation beaucoup plus libérale que les think tanks auto-proclamés libéraux. Qu’il me soit permis, les concernant, de leur adresser un amical coup de griffe.

La réalité des think tank libéraux est qu’ils participent au bruit de fond d’une pensée unique largement dictée par les intérêts immédiats d’un gouvernement profond qui financent avec eux l’acquisition d’un substrat idéologique peu épais, peu consistant, et… très peu libéral. Contrairement aux illusions dont beaucoup aiment se goberger, le gouvernement profond n’est pas libéral. Il aime l’Etat parce que celui-ci est son meilleur instrument de domination sur la société.

Croire que les think tank financés à coups de millions par le gouvernement profond puissent être libéraux relève donc de la pure naïveté. En réalité, ils sont des machines d’influence qui fonctionnent sur un modèle unique: une figure qui incarne dans les médias une pensée supposée libérale, et une influence fondée sur des notes en papier mâché pour des journalistes dociles et paresseux qui s’épargnent la peine de s’informer de façon indépendante sur des problématiques qui les ennuient.

En soi, le think tank libéral n’est pas condamnable: il remplit une utilité sociale, celle de concourir à une bataille idéologique livrée par des intérêts puissants contre une réalité rebelle. Mais la fondation Jean-Jaurès vient de montrer avec brio que cet exercice d’influence n’a rien à voir ni avec la pensée, ni avec le libéralisme.

Revenu universel: en débat le 26 mai

Je me permets de vous signaler à tous le débat auquel je participe le 26 mai à Versailles, avec Frédéric Lefebvre et Benoît Hamon, sur le revenu universel. Cet événement sera l’occasion de réexpliquer que le revenu universel n’est ni une façon d’augmenter les impôts, ni une façon de désinciter au travail. Au contraire, en remplaçant les cotisations sociales par un impôt qui sera directement reversé aux citoyens de la naissance à la mort, le projet de revenu universel est une façon d’assurer une meilleure protection sociale pour tous, et de pratiquer une véritable solidarité en garantissant à tout le monde un accès véritable aux prestations sociales.

Le revenu universel: un projet simple

L’intérêt de ce projet tient à son extrême simplicité. Le volume de cotisations sociales resterait le même. En revanche, il se présentera sous forme d’impôt et permettra une rétrocession d’environ 2.500 euros mensuels par couple avec deux enfants. Cette somme permettra à chacun de choisir librement sa couverture maladie et retraite.

Le projet peut être couplé à une transformation de notre système de retraite en un régime par points avec compte notionnel. Bref, rendez-vous pour tout le monde le 26 mai à Versailles, à 20 heures, au Bistrot du Boucher.

Pour un vrai revenu universel

Article écrit pour le Figarovox.

Après la remise du rapport Sirugue, hier, au Premier Ministre, l’idée d’un revenu universel a fait l’objet d’un regrettable recul qui risque d’en tuer dans l’oeuf toute la philosophie et tous les bienfaits. Cet épisode est dommageable, dans la mesure où le revenu universel pourrait contribuer à débloquer la société française et à responsabiliser des citoyens de plus en plus anesthésiés par un Etat étouffant et castrateur.

Le recul du rapport Sirugue

Du revenu universel, le député Sirugue a malheureusement retenu une caricature qui le transforme en pire: le versement sans contrepartie d’une allocation à des jeunes désoeuvrés en âge de faire des études ou de travailler. Bien entendu, ce n’est pas cela le revenu universel, et c’en est même le contraire. Jamais il ne s’est agi de mettre en oeuvre de puissants mécanismes de désincitation au travail, au nom d’une solidarité totalement fantasmée.

Pourquoi cette solidarité est-elle fantasmée et même malhonnête? Parce que la représentation d’une collectivité qui ne ferait rien pour ses jeunes ne correspond pas à la réalité française. Rappelons ici que la France est le pays de l’OCDE qui consacre le plus de moyens par élèves dans l’enseignement secondaire supérieur: près de 10.000 euros par an. Cette somme est maintenue à l’université.

Autrement dit, un jeune de 18 ans qui sort du lycée a, pendant son seul cycle « lycée », perçu une somme de 30.000 euros d’aide de l’Etat, sans compter les divers avantages fiscaux (rares il est vrai) dont ses parents ont pu bénéficier. Notons que le jeune qui bénéficie de cette aide ne paie aucun droit d’entrée au lycée, et un droit totalement symbolique à l’université, qui ressemble fortement à de la gratuité.

Si le jeune décroche et ne travaille plus, on peut invoquer beaucoup de motifs pour l’expliquer, notamment une incapacité des enseignants de l’Education Nationale à diffuser un rapport rationnel avec la société. À force de dénoncer les méfaits imaginaires d’un capitalisme forcené et de défendre une sorte d’anarchisme de droite où tout ordre collectif est maudit, ces enseignants déconstruisent patiemment le lien que la plupart des familles tentent de tisser entre leurs enfants et le corps social. Cette déconstruction est devenue un véritable problème collectif.

Mais soutenir que ces jeunes ne sont pas aidés, n’ont pas été aidés par la collectivité est aussi mensonger que de soutenir que la France, qui apporte l’aide médicale gratuite aux étrangers, est mauvaise hôtesse, ou que de soutenir que le libéralisme triomphe dans notre pays quand les dépenses publiques représentent beaucoup plus que la moitié de la richesse nationale. Une fois de plus, le coût du service public, l’effort qu’il représente pour la Nation, est passé sous silence.

C’est sur ce lamentable oubli qu’est construite l’idée purement électoraliste de verser un revenu aux jeunes « sous condition de ressources du ménage », dès 18 ans, qui constitue une sorte d’appel à ne pas travailler pour tous ceux qui hésiteraient entre se lever le matin pour préparer un diplôme et revenir tard de la Nuit Debout après avoir pleurniché sur la méchanceté du monde capitaliste.

Le revenu universel sera-t-il un instrument de domination pour l’Etat?

On comprend évidemment les logiques électoralistes qui ont présidé au rapport Sirugue à l’approche d’une année cruciale. L’idée de « réformer les minima sociaux » est habile. Elle permet de surfer sur la sympathie que le revenu universel inspire dans les mouvements de jeunes, tout en ciblant la mesure sur les participants habituels aux protestations fomentées par l’UNEF. On y trouve pêle-mêle les armées d’étudiants en psychologie promis au chômage, les fêtards, les redoublants, tous ceux qui ont compris que leur diplôme ne les mènera pas bien loin et que toute leur vie sera broyée par les lauréats des grandes écoles qui seront les rois du système.

Pour tous ceux-là, la promesse d’un revenu mensuel si leurs parents n’ont pas les moyens de les entretenir sonne comme un appel au calme. La mécanique est bien connue: la gauche au pouvoir ne veut plus changer le « système », elle veut juste le rendre supportable. Pour y parvenir, elle se contente de prélever sur les classes moyennes (ces délinquants qui paient l’impôt sur le revenu) la somme nécessaire à la paix sociale dans les quartiers difficiles.

Bien entendu, que ce confort low cost apporté dans les zones difficiles donne raison aux profiteurs et décourage l’élite des quartiers importe peu. Mettons les pieds dans le plat: la beurette qui veut réussir aujourd’hui est déjà obligée de porter le voile pour ne pas être insultée ou traitée des pires noms d’oiseaux par les fainéants qui campent à l’entrée de l’immeuble HLM. En suivant la logique de Christophe Sirugue, le fainéant n’aura même plus besoin de jouer les guetteurs pour le trafiquant de drogue local: l’Etat, selon une « créance non quérable », lui versera chaque mois sans effort ce que le dealer lui donne aujourd’hui en contrepartie d’un minimum de présence. La seule victime de ce système est la beurette voilée dont la démarche paraîtra encore plus absurde et téméraire.

Le grand bénéficiaire du dispositif n’est autre que l’Etat. Certes, il ne sera pas plus capable qu’aujourd’hui de former les jeunes au monde du travail, de corriger les inégalités de naissance, de transmettre les valeurs démocratiques. Mais il aura acheté à grand prix le calme dans les quartiers pour que l’élite de ce pays continue à se gaver sans sortir de sa prison dorée.

Je le confirme, le revenu universel n’a rien à voir avec cet achat de voix collectif.

Le revenu universel doit reposer sur des contreparties

Expliquons maintenant ce que doit être un véritable revenu universel.

C’est d’abord la redistribution de la part de richesse nationale qui revient de droit aux citoyens. Il suffit de regarder la publicité que Coca-Cola viralise partout en ce moment: elle repose sur l’affichage des couleurs bleu-blanc-rouge. Est-il normal que des actionnaires américains s’enrichissent en utilisant la notoriété du drapeau français? Dans ce cas de figure, il est évident qu’une part des bénéfices de Coca-Cola doit revenir à tous les Français qui sont à l’origine de cette création de valeur. Le principe et la justification économique du revenu universel sont bien là.

Beaucoup de Français ont peur de ce revenu parce qu’ils craignent qu’il ne désincite au travail. La question est sérieuse et mérite d’être traitée sur le fond. Elle appelle deux arguments.

Le premier consiste évidemment à répéter que le revenu universel doit procéder d’une véritable solidarité en profitant à tout le monde et pas seulement aux passagers clandestins. Il doit donc être versé à tous les Français, quel que soit leur niveau de revenu, et pas seulement à ceux qui répondent aux « conditions de ressources », c’est-à-dire aux plus pauvres. C’est en le versant à tout le monde que ses effets de désincitation disparaîtront.

Evidemment, il est toujours possible de discuter d’une modulation de son montant selon la situation des bénéficiaires au regard de l’emploi. Mais cette modulation doit être marginale par rapport à son objet essentiel et principal.

L’autre argument porte sur les contreparties. La meilleure réponse qui puisse être apportée à la question est de préciser que le revenu universel doit être versé à pression fiscale constante. Autrement dit, le revenu universel ne peut venir en complément ou supplément des autres allocations, mais en remplacement.

Au coeur de cette question se pose évidemment le problème de la protection sociale. Le revenu universel ne doit venir en plus de la rémunération différée versée par la sécurité sociale, mais en remplacement de celle-ci. Sur ce point, la mécanique pourrait être très simple: le revenu universel remplacerait les cotisations sociales et permettrait à chaque Français de s’assurer au niveau de son choix auprès d’un opérateur qui lui apporterait les garanties dont il a besoin.

Autrement dit, l’obligation de s’assurer socialement demeurerait, mais le revenu universel viendrait en remplacement du monopole de la sécurité sociale. Une mécanique de versement direct du revenu à des organismes assureurs peut même être retenue pour éviter l’insolvabilité des assurés.

Il s’agit donc bien de responsabiliser chaque Français en les transformant en acteur de leur propre protection sociale. La mise en place du revenu universel se ferait donc à niveau fiscal inchangé, mais instaurerait une véritable solidarité.

 

Revenu universel: débat le 29 mars!

Je participe à un débat organisé par Perspectives Libres le mardi 29 mars à 20h sur le revenu universel. Le rendez-vous est à 20 heures au Coppée, 1 boulevard du Montparnasse. Ce sera l’occasion de revenir sur cette idée pleine d’avenir et qui suscite un intérêt grandissant.

Je rappelle ici que je suis favorable à une transformation globale de la protection sociale par la mise en place du revenu universel. Le système que je propose est simple: suppression des cotisations sociales, mise en place d’une contribution sociale universelle sur l’ensemble des revenus (qui pourrait aussi absorber l’impôt sur le revenu) et versement d’une allocation universelle à chaque Français de la naissance à la mort pour assurer les risques vieillesse et maladie.

Autrement dit, un couple avec deux enfants percevrait une somme mensuelle d’environ 2.400 euros pour couvrir son risque maladie et son risque retraite. Cette somme serait obligatoirement allouée à des assurances sociales, dont le montant et les garanties seraient laissées au libre choix des assurés.

De la sécurité sociale actuelle, il ne resterait que la prise en charge gratuite des maladies graves par le système de soins. Là encore, je propose que la prise en charge actuelle soit majorée d’environ 15% par rapport à l’existant.

 

Le revenu universel: petit essai de géographie politique

Les récents débats sur l’ubérisation, la numérisation et la protection sociale ont fait émerger clairement la question du revenu universel qui demeure, pour beaucoup de Français, une sorte de mystère coincé entre l’utopie et l’encouragement à la paresse. Cette énigme est accrue par l’hétérogénéité des conceptions en vigueur sur ce revenu: idée portée à la fois par certaines fractions de gauche et par certaines fractions de droite, le revenu universel déroute parce qu’il est à la fois marginal, dissident, et source d’affrontements parfois très violents entre ses partisans.

Pour en décoder le sens, une petite géographie politique du revenu universel s’impose.

Le revenu universel et les libertaires

Une première fraction des défenseurs du revenu universel appartient au monde libertaire et donc à l’extrême gauche. Ceux-là préconisent de déconnecter complètement le travail et le revenu, en considérant que l’homme doit assurer la mise en oeuvre du projet communiste final du « à chacun selon ses besoins », contre le trop capitaliste « à chacun selon son travail ». Dans ce cas de figure, le revenu universel repose sur une approche utopiste de la société où le travail ne serait plus une source d’aliénation, et où l’argent comme valeur d’échange tendrait à disparaître.

Le revenu universel et les libéraux de gauche

Une autre fraction « de gauche » développe une approche plus théorique du revenu universel, plus systémique et moins utopiste. Elle part de l’idée qu’une part importante de la richesse nationale est produite par des « externalités » qui doivent profiter à tous de façon égalitaire. C’est par exemple le cas lorsqu’une marque de luxe utilise la Tour Eiffel sur ses affiches publicitaires pour faciliter ses ventes dans le monde. Le rayonnement de ce bâtiment comme symbole du luxe français n’est pas lié aux investissements de la marque bénéficiaire, mais au patrimoine culturel collectif que chaque Français contribue à créer et à entretenir. Il paraît donc normal qu’une partie de la valeur créée par cette marque de luxe soit redistribuée à tous les Français.

Les économistes du revenu universel évalue la part de la richesse nationale due à ces externalités positives à environ 15% du PIB, soit 300 milliards à redistribuer à tous les Français, ce qui équivaut à un revenu d’environ 400 euros mensuels de la naissance à la mort.

Le revenu universel et les libéraux centristes

Un peu plus « libéraux » au sens strict, certains de ses défenseurs abordent la question à travers l’ubérisation et le statut du travailleur. Ceux-là constatent les imperfections de notre système de redistribution des richesses, encore très liés au contrat de travail à durée indéterminée. De fait, la voie royale pour entrer dans l’économie française reste encore aujourd’hui la détention d’un CDI, qui ouvre toutes les portes: accès à l’emprunt, aux droits sociaux les plus élevés, à une véritable sécurité statutaire. 

Constatant que la révolution numérique fragilise de plus en plus cet ordre social, avec l’émergence de nouvelles formes de travail et une vraie désaffection des jeunes générations vis-à-vis du CDI et de l’emploi à vie dans la même entreprise, les libéraux centristes proposent une évolution vers une sorte de statut du travailleur qui ouvrirait droit au versement d’une allocation mensuelle pour tous, avec des montants évolutifs selon l’âge.

Ce principe, qui ressemble furieusement au compte personnel d’activité promu par la CFDT (si ce n’est que, en l’état, ce compte n’ouvre pas droit à des allocations et est indexé sur les périodes de cotisation), est strictement encadré et s’ajoute aux prestations de sécurité sociale. Il repose sur une transformation des minima sociaux en revenu universel. Précisons que son coût reste encore assez mystérieux et ne règle en tout cas pas la question de la compétitivité du travail.

Le revenu universel et les libertariens

La frange la plus radicale des libéraux va plus loin en proposant le remplacement des prestations de sécurité sociale par le revenu universel. Dans ce cas de figure, l’idée majeure est relativement simple: dès lors qu’il existe une redistribution et une protection collective, celle-ci doit être universelle mais libre. Au lieu de lever des cotisations sociales sur les seuls salariés pour financer les prestations de protection sociale de l’ensemble des Français, il vaut mieux lever l’impôt et redistribuer une somme identique à chacun tout au long de la vie pour financer les choix individuels de protection sociale. 

Dans cette perspective, le revenu universel est indissociable d’une réforme en profondeur de la sécurité sociale telle que nous la connaissons. Il propose de préserver l’obligation de s’assurer, tout en ouvrant à chacun la liberté de choisir son assureur, comme cela existe déjà pour l’automobile. 

Cette conception-là du revenu universel est à la fois la plus simple et la plus compliquée à mettre en oeuvre. 

La plus simple parce que techniquement, elle consiste simplement à fiscaliser les cotisations et à autoriser les Français à ne plus s’affilier obligatoirement au régime général. Elle donnera un superbe coup de fouet à la compétitivité de nos entreprises et supprimerait de nombreuses couches technocratiques. 

La plus compliquée parce qu’elle est la plus structurante et la plus bouleversante pour les habitudes acquises.

Le revenu universel, avenir de la sécurité sociale

Je publie aujourd’hui la conclusion de mon livre sur la sécurité sociale.

La difficulté majeure qui se pose à tout pays doté d’un système de protection sociale est de pouvoir le faire évoluer. La protection sociale obéit en effet à des logiques systémiques dont les effets se déploient sur des périodes extrêmement longues, qui imposent souvent de faire coexister deux systèmes différents en même temps, l’un en extinction lente, l’autre en expansion lente.

La réforme des retraites en Italie en 1995 l’a montré. Assez courageusement, les Italiens ont à cette époque décidé de mettre en place un système dit notionnel, présenté parfois comme une retraite par capitalisation virtuelle publique. Le dispositif mis en place, qui n’est pas sans rappeler certains éléments de nos retraites complémentaires, a prévu des mesures sur une période de 45ans: c’est la durée minimale sur laquelle il faut organiser et planifier le passage d’un système par répartition en un système par capitalisation.

Ces obstacles techniques justifient la frilosité avec laquelle les pouvoirs publics abordent toute idée de réforme systémique en matière de sécurité sociale. L’exercice est en effet beaucoup plus complexe que les mesures prises chaque année en loi de finances et consistent à assurer la régulation du système actuel.

Il fallait les circonstances exceptionnelles de la guerre pour qu’un régime comme celui de Vichy puisse prendre d’un seul coup des décisions abyssales comme la « nationalisation » des réserves accumulées pour les régimes par capitalisation et leur transformation en réserve de gestion pour le lancement d’un système par répartition. Rétrospectivement, on peut d’ailleurs admirer la vélocité de Vichy à prendre ces décisions, tout en mesurant les risques pris à l’époque: malgré un transfert massif qu’une démocratie n’admettra pas, l’équilibre du régime était compromis au bout de trois ans.

Ce seul exemple en dit long sur les risques auxquels nos finances publiques s’exposent en cas de changement trop brutal ou mal évalué dans notre protection sociale.

Revenir à une protection sociale responsable

Dans le cas français, l’ambition de réformer la sécurité sociale correspondrait moins à un défi technique qu’à un défi politique. Notre enjeu collectif consiste à renoncer à la gestion du risque par transfert, qui déresponsabilise les citoyens et met les individus à l’école de la résignation. Autrement dit, la France doit aujourd’hui réintroduire de la responsabilité et du libre choix dans les mécanismes de couverture de risque social.

Cet objectif ne passe donc pas forcément par une modification fondamentale des prestations servies, mais plutôt par une révolution dans leur technique de gestion. Il ne s’agit pas de supprimer l’assurance maladie, mais bien d’en aborder la gestion autrement pour que chacun devienne acteur de son propre risque: que chacun anticipe l’âge où il deviendra dépendant en prenant ses dispositions à l’avance pour bénéficier d’une couverture satisfaisante, que chacun prenne plus de précautions à la fois pour prévenir la maladie et pour rationaliser sa consommation médicale, que chacun assume pleinement ses choix de vie ou d’installation géographique. Il ne s’agit pas de supprimer les retraites par répartition, mais simplement d’introduire plus de liberté pour ceux qui contribuent aujourd’hui au système de façon maximale en retirant du dispositif un faible revenu de remplacement.

Autrement dit, l’essentiel du projet politique auquel il s’agit de s’atteler ne vise pas à supprimer la protection sociale, mais au contraire à la conserver en l’enrichissant par des choix libres. Cet exercice en soi n’est toutefois pas de première simplicité car il remet évidemment en cause de habitudes et même des facilités prises depuis plusieurs décennies.

La question du revenu universel

Il est trop tôt pour balayer tous les détails techniques de ce que pourrait être une réforme responsable de la sécurité sociale. L’idée générale consisterait à la transformer en un mécanisme de revenu universel dont bénéficierait chaque assuré, quel que soit son âge ou sa situation professionnelle. Cette idée seule donne une orientation sur ce que pourrait être, à terme, la société française conciliant à la fois le besoin naturel de protection exprimé par les individus et la liberté dont chacun disposerait pour doser lui-même l’effort et « jouer » avec chacun des risques contre lesquels il doit se prémunir.

Le revenu universel constitue, de façon étonnante, l’une des inventions les plus proches des intentions affichées par les créateurs de la sécurité sociale et sanctifiées par de nombreux laudateurs de gauche.

Comme son nom l’indique, le revenu universel est « universel », c’est-à-dire qu’il est perçu par chaque assuré. Sur ce point, les pouvoirs publics disposent d’une marge de mise en oeuvre qui peut répondre à certaines objections classiques. Par exemple, si le revenu universel est versé pour remplacer des prestations ponctuelles de sécurité sociale, certains soulèvent régulièrement l’imprévoyance de nos concitoyens et arguent du fait que les sommes versées au titre du revenu risquent d’être utilisées à autre chose qu’à se prémunir contre les risques sociaux.

Une façon commode de contourner cet obstacle consiste à réserver le revenu universel, en tôt ou partie, sous forme de paiement à tiers: il peut être directement versé à la caisse de sécurité sociale auprès de laquelle l’assuré décide de souscrire son contrat d’assurance. De même, pour les mineurs, le revenu peut être immobilisé en tout ou partie sur un compte séquestre jusqu’à la majorité de l’enfant.

On le voit, des solutions techniques peuvent exister pour franchir les obstacles concrets que certains peuvent craindre dans la réalisation effective de ce projet.

Combien coûterait le revenu universel?

L’objection centrale contre le revenu universel, et l’inquiétude qu’il soulève le plus souvent porte sur son coût global. Beaucoup imaginent que la mise en place d’un revenu universel ruinerait le pays et obligerait à augmenter considérablement la pression fiscale.

En réalité, il n’en est rien et c’est même l’inverse qui se produirait. Il suffit d’un petit effort arithmétique pour le comprendre.

Globalement, la sécurité sociale (c’est-à-dire l’ensemble des régimes dits de base) prélève aujourd’hui près de 570 milliards d’euros pour assurer son fonctionnement et servir ses prestations. Cette somme, qui équivaut à 26% du PIB. Les dépenses s’élèvent pour leur part à environ 580 milliards d’euros. Pour éviter de se perdre dans les détails, il est commode de fixer le poids de la sécurité sociale à 25% du PIB (son montant, rappelons-le, est de près de 2.200 milliards d’euros), avec une dépense par tête de 8.800 euros annuels (soit 730 euros mensuels).

L’hypothèse de départ de notre réflexion part du principe qu’il existe une fonction fondamentale dans la sécurité sociale qui doit rester, peu ou prou, sous son régime actuel: la prise en charge des longues maladies et des affections de longue durée. L’infarctus, le cancer, l’hépatite, le SIDA, doivent continuer à être pris en charge à 100% par la collectivité. Cette dépense représente annuellement environ 100 milliards d’euros en France.

Il reste donc une dépense globale de 480 milliards d’euros à transformer en revenu universel. Une fois encore, en retenant une fourchette basse, cette méthode conduit à retenir un revenu moyen par tête de 7.000 euros annuels, soit 580 euros mensuels.

Le revenu universel consisterait donc à verser à chaque Français, quel que soit son âge, une somme de 580 euros mensuels destinée à financer ses prestations de sécurité sociale de base: maladie, retraite, famille. Un couple disposerait donc d’un revenu mensuel assuré par la collectivité de 1.160 euros et une famille de deux enfants d’un revenu mensuel de 2.320 euros. Avec cette somme, chaque ménage devrait assurer sa protection sociale.

Les formes de la protection sociale sous revenu universel

Lorsqu’il s’agit de revenu universel, beaucoup craignent une disparition brutale de la sécurité sociale et un chacun pour soi délétère et destructeur. La mise en oeuvre du revenu universel ne se passerait évidemment pas de cette façon.

Là encore, l’objet de ce livre n’est pas de décrire minutieusement la transformation de notre système de sécurité sociale en un système de protection sociale responsable. Il s’agit, à ce stade, d’indiquer les grandes orientations afin de dédramatiser une réforme aussi ambitieuse.

Concrètement, sous un système de revenu universel, les caisses de sécurité sociale actuelles subsisteraient mais feraient l’objet d’une privatisation intégrale. Elles perdraient donc leur caractère obligatoire, acquis pour répondre aux règles du service d’intérêt général prescrit par l’Union Européenne. Elles ne bénéficieraient plus de la garantie de l’Etat et devraient donc assurer leur propre survie économique, moyennant d’éventuels revenus de transfert destinés à préserver les engagements viagers en matière de solidarité (consignés aujourd’hui dans le Fonds de Solidarité Vieillesse).

Au besoin, ces engagements pourraient être étendus à l’ensemble des retraites versées par le régime général sous une forme transitoire. Dans une large mesure, de toute façon, le revenu universel constituera une amélioration nette de la vie de chaque retraité, puisqu’il constituera un revenu supplémentaire.

La différence entre le système actuel de sécurité sociale et le système de revenu universel porte sur la liberté de choix de l’assuré: l’affiliation au régime général ne sera plus obligatoire sous la forme où elle est entendue aujourd’hui. Il subsistera bien une obligation de s’assurer socialement, il subsistera bien un numéro unique de sécurité sociale, mais celui-ci n’emportera plus d’obligation de s’assurer auprès d’une caisse, ni d’obligation d’y cotiser. Chacun, fort de son chèque apporté par le revenu universel, pourra adhérer au régime de son choix, avec les prestations de son choix.

Une autre façon de présenter ce dispositif consiste à dire que la sécurité sociale sera privatisée et deviendra un assureur social comme un autre. Ceux qui désirent y rester pourront y rester aux conditions tarifaires nouvelles, ceux qui souhaitent entrer dans un dispositif alternatif pourront le faire.

Les garanties sociales et solidaires apportées par le nouveau système

Bien entendu, cette mutation doit s’opérer dans le respect des grands principes solidaires que nous connaissons aujourd’hui, et qui sont ceux d’une mutualisation protectrice du risque. Toutes les précautions doivent être prises pour éviter que le « mauvais risque » ne soit concentré entre les mains de l’héritière de la sécurité sociale actuelle, pendant que les risques les plus rentables ne s’échappent vers des acteurs de la concurrence.

Dans cette perspective, le marché de l’assurance sociale continuera à prohiber la sélection du risque. Aucun acteur n’aura la faculté de procéder à des questionnaires médicaux pour refuser d’assurer les plus malades. Les garanties viagères ne pourront être dénoncées par les assureurs et la tarification doit préserver les règles de la mutualisation.

Tous ces éléments, existants dans les dispositifs actuels, seront préservés et empêcheront une redistribution malsaine entre les acteurs du marché.

Il faut même aller plus loin en mettant en place un dispositif ressemblant à ce que fut l’aide à la complémentaire santé, c’est-à-dire une compensation financière apportée par les pouvoirs publics pour les profils non solvables. Autrement dit, les bénéficiaires d’un revenu universel qui seraient par ailleurs au chômage ou privés d’emploi pour n’importe quelle raison percevraient un revenu accru destiné à faciliter leur couverture sociale.

On le voit, il ne s’agit nullement d’établir une concurrence féroce et sans pitié entre les individus, mais plutôt de concilier la part de choix et la part de solidarité nécessaires pour maintenir notre cohésion sociale.

Le fonctionnement de l’assurance sociale sous revenu universel

Une fois ces principes posés, chaque ménage bénéficiaire du revenu universel n’aurait plus qu’à procéder à sa couverture sociale selon des principes tout à fait classiques de souscription à un contrat de retraite et à un contrat de santé. Le revenu universel servirait principalement à financer les cotisations de ces contrats.

On le voit, le revenu universel n’est donc pas un prétexte pour « donner de l’argent » sans travail. Il sert plutôt à aider les ménages à couvrir librement leurs risques sociaux en effectuant les choix qui leur conviennent le mieux. Dans la pratique, chaque ménage devrait couvrir intégralement ses dépenses de protection sociale grâce à ce système, hors maladie de longue durée dont on a vu qu’elle continuerait à être prise en charge par la collectivité.

Ce rappel est important: la leucémie que l’on découvre au petit dernier, la maladie auto-immune invalidante qui pénalise l’enfant et dévaste la vie de famille continuerait à être soignée « gratuitement » par l’assurance maladie de droit commun. En revanche, la varicelle, la bronchite, l’appendicite, relèveraient des dépenses financées par le revenu universel et il appartiendrait à chaque famille de prendre ses dispositions pour se couvrir contre ce risque.

C’est probablement dans le domaine de la retraite que le sujet est le plus possible car c’est un risque long et perçu souvent comme lointain par les jeunes générations. Celles-ci, au passage, verraient leur pouvoir d’achat fortement augmenter par la mise en place du revenu universel, puisqu’elles sont aujourd’hui fortement sollicitées pour financer la couverture maladie auxquelles elles recourent peu. La mise en place d’un revenu universel permettrait ici de distribuer la couverture du risque autrement, et donc d’améliorer de façon rapide et visible la condition des jeunes salariés.

Toutefois, on peut craindre que ceux-ci tardent à s’assurer contre le risque vieillesse et troquent un confort immédiat contre un inconfort futur. C’est ici qu’intervient le principe de responsabilité où chacun devra tout au long de sa vie faire les choix qui l’engagent.

Le temps que l’éducation se fasse et que de nouveaux principes de vie voient le jour, après soixante-dix ans de sinistres produits par la sécurité sociale, un système de solidarité équivalent à actuel fonds de solidarité vieillesse mérite cependant d’être mis en place. Rien n’empêche donc de prévoir, dans le revenu universel versé à partir de dix-huit ans, un compartiment socle minimal destiné à assurer un complément de retraite satisfaisant le moment venu. Il pourrait s’agir d’une « réservation » obligatoire de 150 euros mensuels à verser sur un plan d’épargne retraite librement choisi par l’assuré et libérables uniquement pour un virement à cet ordre. Le capital ainsi constitué ne serait lui-même libéré qu’à l’âge convenu.

Le glissement graduel vers un système de compte notionnel

Cette dernière question est intéressante dans la mesure où elle effleure la difficulté de basculer d’un système de retraite à un autre.

En réalité, il n’est pas proposé ici de passer à un système de retraite par capitalisation intégrale, puisque le revenu universel sera versé jusqu’à la mort de l’individu. Autrement dit, et pour prendre un cas d’école, un individu qui ferait le choix de ne jamais travailler percevrait tout au long de sa vie une somme mensuelle de 580 euros avec laquelle il devrait financer sa couverture sociale, sa subsistance et son logement. Arrivé à la retraite, il percevrait un revenu net de 580 euros pour solde de tout compte.

Dans l’hypothèse évoquée ci-dessus, son revenu mensuel serait amputé de 150 euros pour financer un complément de retraite à partir de ses soixante-cinq ans, grâce auxquels il améliorerait son ordinaire. Il percevrait alors une somme proche de l’actuel minimum vieillesse versé aux retraités qui n’ont pas suffisamment cotisé pour acquérir des droits pleins.

Facialement, le revenu universel modifierait donc assez peu le fonctionnement actuel de la couverture sociale, même s’il donne l’apparence du contraire. En particulier, le revenu universel financerait bien les retraites par l’impôt et reviendrait donc à maintenir un système de répartition. C’est la grande originalité de ce dispositif qui consiste à ne pas rompre avec les soubassements actuels de la sécurité sociale, et même à garder la façade, tout en remaniant en profondeur les étages du bâtiment.

Pour rassurer les futurs retraités, il serait toutefois possible d’imaginer un système de bascule progressive dans le nouveau dispositif selon les classes d’âge. Les plus jeunes adhéreraient directement au dispositif, pendant que les générations intermédiaires bénéficieraient d’un mixte entre une retraite par répartition « actuelle » réduite à une expression simplifiée, et un complément de revenu dont la montée en charge serait progressive.

Peu à peu, se mettrait en place l’équivalent d’un système de comptes notionnels où, selon l’épargne de chacun consacrée à la retraite, la liquidation des droits pourrait s’effectuer au rythme voulu par l’assuré lui-même. Certains partiraient tôt à la retraite avec un faible revenu de complément, correspondant à la rente tirée d’une maigre épargne, d’autres choisiraient de partir plus tard avec un complément plus important correspondant à leurs ambitions ou leurs besoins.

Il est toutefois prématuré d’aborder ce point en détail. Des études actuarielles permettront d’en préciser le contenu le moment venu, sachant que la liberté du marché permet toutes les inventions dans ce domaine.

Responsabilité et revenu universel

Le grand intérêt du revenu universel repose sur son extrême simplicité et sur l’infinité de combinatoires libres qu’il permet pour chaque citoyen.

De façon très lisible, chacun peut en effet se représenter la base de revenu qui sera la sienne tout au long de sa vie pour financer sa santé et sa vieillesse. Cette révolution dans les esprits constitue une véritable aubaine pour réformer en profondeur la société et les mentalités. Elle permet à chacun de bâtir une stratégie de vie extrêmement souple.

Avec le revenu universel, il devient possible de scinder son cycle d’études en plusieurs étapes à mesure que vient la maturité. La peur de la précarité est fortement diminuée et l’encouragement au travail est renforcé: chacun bénéficie en effet d’une solidarité simple à comprendre, véritablement universelle, stable, qui permet de véritablement améliorer le niveau de vie par la rémunération. L’une des grandes difficultés que nous connaissons aujourd’hui, à savoir la baisse du niveau de vie du fait du travail pour les plus bas salaires, est vaincue d’une façon originale.

Le revenu universel permet donc à chacun de développer avec beaucoup plus de marges de manoeuvre les choix libres qu’il entend assumer durant son existence. En ce sens, il constitue un outil de reconquête essentielle de la liberté et de la responsabilité de chacun.

Revenu universel et protection sociale

Ces quelques idées qui s’ébauchent permettent de mesurer combien le revenu universel constitue une solution d’avenir pour concilier de façon simple et lisible le besoin fort et légitime de protection dans la société française d’une part, et le besoin de liberté et de responsabilité conforme à notre tradition d’autre part. Il donne en effet à chacun les moyens de se protéger contre les risques tout en le laissant responsables des choix afférents à cette couverture.

Il faut ici souligner que la stratégie ne consiste nullement à faire reposer la révolution de la protection sociale sur une logique comptable. Les sommes allouées aujourd’hui à la protection sociale seraient maintenues et des passerelles opérationnelles seraient trouvées pour préserver l’équilibre global du système.

Il faut aussi souligner que la stratégie ne repose pas sur une logique inégalitaire ou individuelle. La collectivité continue à apporter à chacun les moyens de se protéger, selon une logique d’une égalité parfaite: l’intervention est la même pour tous et la liberté de chacun est préservée.

En ce sens, le revenu universel constitue donc un précieux outil pour préserver nos « amortisseurs sociaux » tout en éliminant les effets indésirables de la protection sociale actuelle.

Le revenu universel et la reconquête d’un destin français

Peu à peu, la culture de la sécurité sociale s’est transformée en une école de l’assistance et de l’irresponsabilité. Avec le revenu universel, la France se doterait d’un outil novateur qui lui permettrait de préserver les bienfaits de son modèle en semant les bases d’une reconquête de son destin.

Et c’est l’objectif principal que les gens de bonne volonté doivent poursuivre. L’un des principaux facteurs de résistance aux indispensables réformes à mener dans notre pays tient à la peur du lendemain: « Garantissez-nous que nous aurons à manger de main! » Dans ce vieux réflexe qui nous rappelle l’obsession de la société agricole, venue des ténèbres les plus profondes de notre histoire celtique, la réponse apportée par le revenu universel est un élément clé pour surmonter les blocages.

Le revenu universel préserve le principe d’une protection collective et donne une garantie du lendemain. Mais sa présence n’est intrusive, ni castratrice: elle ne dispense pas les membres de la communauté de faire les choix responsables qui relèvent de leur liberté individuelle.

C’est précisément à cette culture de la liberté que nous devrons le renouveau français – cette culture qui s’étiole sous l’effet des tyrannies oligarchiques et de leur lot de pensées uniques.