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Les start-up, dindons de la farce El-Khomri

Les start-up seront les premières victimes des modifications demandées dans le texte de la loi El-Khomri par les organisations syndicales. On retrouve bien là le combat en passe de devenir épique mené par les forces de la vieille France contre l’entrée de notre pays dans le vingt-et-unième siècle.

Les start-up et les accords d’entreprise

Majoritairement, les start-up sont des très petites entreprises et n’ont pas la taille critique pour mettre en place des institutions représentatives du personnel capables de négocier des accords d’entreprise. La loi El-Khomri réussissait donc l’exploit de ne pas les concerner ou presque: les dérogations à un code du travail ubuesques prévues par le texte gouvernemental passent par des accords d’entreprise…

Deux ou trois mesures toutefois étaient susceptibles d’intéresser les start-up: la définition du licenciement économique, le plafonnement des indemnités prudhommales et la possibilité de passer unilatéralement au forfait-jour un cadre recruté aux 35 heures. Ces trois mesures devraient disparaître à la demande des syndicats « réformistes », selon un terme extrêmement malheureux.

Les start-up et le licenciement économique

Pour beaucoup de start-up, la réorganisation interne peut se révéler complexe à mener, surtout lorsque l’entreprise a besoin, pour assurer son développement sans épuiser sa trésorerie, de réorienter ses recrutements. En l’état des textes, le recours au licenciement économique est ardu car très incertain. Comment, par exemple, expliquer qu’on licencie un salarié peu performant sur un marché qui ne se développe pas, pour pouvoir recruter un salarié plus performant sur un nouveau marché qui se développe, mais sur des profils très différents?

Une meilleure définition pouvait (imparfaitement d’ailleurs) sécuriser un licenciement économique pratiqué dans ce cadre. Cette précision-là devrait disparaître dans le texte futur et rendre à nouveau très précaire la solution du licenciement économique dans ces cas de figure.

Les start-up et les indemnités prudhommales

Je n’ai jamais été partisan du plafonnement des indemnités prudhommales, que je considère être une mesure illibérale. Toutefois, pour les start-up, la décision de licencier un salarié est difficile à prendre face au risque de voir les prudhommes coller, deux ans plus tard, une indemnité qui se révèlera un défi économique pour l’entreprise. Beaucoup de start-up peuvent donc être conduites à conserver des salariés improductifs qui plombent la compétitivité de l’entreprise par crainte de payer cher une décision mal prise.

Si le plafonnement des indemnités avait un aspect positif, il se situait là.

Là encore, la mesure a du plomb dans l’aile.

Les start-up et le forfait-jour

Certaines start-up ont l’imprudence de recruter leurs cadres aux 35 heures et non au forfait-jour. J’imagine d’ici la tête du dirigeant quand son cadre lui explique qu’il quitte le travail à 17 heures quoiqu’il arrive même si le client crucial pour l’entreprise attend impatiemment sa livraison. Bien sûr, que, ces jours-là, le chef d’entreprise bouillonne et mange son chapeau. La survie de l’entreprise est en jeu, mais s’il la ramène, son cadre est dès le lendemain matin dans les bureaux de la médecine du travail pour se plaindre du stress subi dans l’entreprise.

La seule bonne mesure pour la prospérité de l’économie française tenait donc, dans la loi El-Khomri, à la faculté laissée unilatéralement au chef d’entreprise, de faire passer son cadre au forfait-jour.

Là encore, cette mesure devrait disparaître.

La CFDT déteste les start-up

On regrettera bien évidemment que l’attaque syndicale contre la loi El-Khomri porte moins contre les intérêts capitalistiques des grandes entreprises rentières en France, et soit aussi destructrice pour les entreprises innovantes. C’est la France du job low-cost et de la laborieuse reproduction de l’ancien qui est à la manoeuvre, pour torpiller ce qui peut faire sens à l’avenir.

Il faudra bien qu’on nous explique quand même un jour pourquoi la CFDT déteste autant le progrès. Le qualificatif de « réformiste » qui lui est accolé sonne tellement faux.

A titre d’exemple, la CFDT se bat pour le renforcement du rôle de la branche lorsque les entreprises n’ont pas d’institution représentative du personnel. Mais il n’existe pas de branche des start-up. Celles-ci sont fondues dans la « branche Syntec », pilotées par les vieux cabinets de conseils à qui elles font souvent concurrence. Autant dire que le gouvernement et la CFDT préparent la mise sous contrôle des start-up par leurs rivales de l’ancienne économie.

 

Free, Uber et les nouvelles frontières technologiques

Quelles sont les frontières technologiques que les entreprises françaises doivent atteindre?

Comme le souligne l’excellent Guillaume Sarlat, la France s’est largement polarisée sur les frontières ouvertes par Uber et les plate-formes collaboratives. Nombreux sont les managers, spécialement dans les grands groupes, qui rêvent « d’ubériser » leur marché et de transformer, pour y arriver, l’entreprise qu’ils dirigent en une start-up qui repartirait d’une page blanche pour réinventer des produits.

Pour Guillaume Sarlat, l’enjeu des grandes entreprises serait moins de conquérir ce Graal que d’être capable, à l’instar de Free, d’injecter de l’innovation, créée ailleurs et le plus vite possible, dans les processus de production. Cette distinction entre le processus Uber et le processus Free illustre bien l’angoisse dont la France et ses grandes entreprises sont parcourues face à la distance qui les séparent des nouvelles frontières technologiques.

Uber, Free et la frontière technologique

De fait, Uber et Free incarnent bien deux distances très différentes face à la frontière technologique.

Uber a incontestablement modifié le visage traditionnel de la frontière technologique. Jusqu’ici, l’innovation technologique était matérielle. On inventait une locomotive à grande vitesse, un nouveau matériau, un nouvel avion, un nouveau processeur, un nouveau robot ménager. L’entreprise en déposait le brevet et pouvait l’exploiter comme elle l’entendait.

Avec Uber, l’innovation n’est plus matérielle mais immatérielle. Uber conçoit un nouveau marché, une nouvelle façon de vendre, et développe un code informatique qui est la seule réalité matérielle d’une innovation dont l’essence est d’être immatérielle. Les lignes de code de l’application Uber sont la seule trace du patrimoine immatérielle que l’entreprise disruptive crée pour bousculer son marché. Cette particularité souligne bien que la disruption se situe beaucoup moins, désormais, dans le produit lui-même que dans la conception du produit et dans la conception du marché qui permettra de l’exploiter.

Dans le secteur des télécommunications où a opéré Free, le processus de disruption fut, d’une certaine façon, du même ordre. Free a eu le pressentiment que les consommateurs étaient à la recherche d’une offre groupée entre la téléphonie classique, la téléphonie mobile, la télévision et Internet, si possible en low cost. Au lieu de segmenter les marchés, Free les a rassemblés et a cassé les prix, sans apporter de révolution technologique majeure.

De ce point de vue, la frontière technologique atteinte par Free est moins lointaine que celle atteinte par Uber. Si l’un et l’autre ont bien déconstruit la vision antérieure du marché pour imposer la leur, Uber a dégagé un patrimoine immatériel pour y parvenir, alors que Free a constitué un porte-feuille de clients sans pouvoir revendiquer une « appli » spécifique qui soit vraiment différenciante.

Les grandes entreprises et la frontière technologique

Pour les grandes entreprises, et tout spécialement en France, le défi de la disruption par le patrimoine immatériel est particulièrement lourd à relever.

Tout d’abord, des éléments de contexte s’y opposent, face auxquels une simple réponse nationale est complexe. Ni la France ni l’Europe n’ont, au premier chef, la maîtrise du Net ou la capacité à fabriquer le matériel nécessaire pour y accéder. La France ne fabrique ni téléphone portable ni ordinateur. L’Europe elle-même est absente ou quasi-absente de ces marchés. Cet obstacle n’empêche pas de créer des plate-formes collaboratives innovantes. En revanche, il rend forcément dépendant des grands magasins d’application que sont Apple ou Androïd. En soi, cette dépendance illustre les freins que l’ubérisation de nos grands groupes peut rencontrer.

Mais ce sont surtout les effets de taille et de maturité interne qui constituent le premier empêchement à l’atteinte des nouvelles frontières technologiques par les grands groupes européens. Tous les managers le savent: la culture dominante dans leur entreprise est tout sauf ubérisable. Même lorsque la chaîne hiérarchique se donne l’illusion d’avoir acquis la culture de la start-up, les temps de coordination et de décision internes sont tels que le grand groupe doit forcément surmonter d’importants handicaps pour accéder au nouveau marché.

Dans ces effets de taille, la réinvention de l’informatique existante (avec tout son vocabulaire qui en illustre la difficulté, comme l’urbanisation ou la refactorisation des codes) constitue probablement le nerf sur lequel bute toute tentative raisonnable d’ubérisation. Même avec la meilleure volonté du monde (qui n’est pas une donnée brute des services informatiques), la « start-upisation » de la grande entreprise se heurte à des problèmes effrayants de transformation de l’existant. Dans ce domaine, c’est un véritable palimpseste qu’il faut prendre le temps d’écrire, et ce temps peut devenir colossal.

Pour toutes ces raisons, l’imitation de Free semble un objectif plus utile et plus raisonnable que l’imitation d’Uber pour une grande entreprise. La reformulation d’une offre commerciale à partir d’innovations achetées ailleurs est plus réaliste que la réinvention des produits et des marchés eux-mêmes. Qui plus est, cette stratégie permet de défendre intelligemment son porte-feuille plutôt que de se livrer à un périlleux changement brutal d’identité.

Renoncer à atteindre la frontière technologique?

Faut-il pour autant que nos grandes entreprises se résolvent à ce challenge de « second niveau » qui serait la « freesation » plutôt que l’ubérisation?

Cette extrapolation constituerait une incompréhension malheureuse du sujet, car on imagine mal l’économie française se satisfaire durablement de cette posture de second rang consistant à renoncer, pour ses mastodontes historiques, à atteindre le meilleur à cause de simples raisons d’empêchement de structure. En revanche, il est évident que l’accès aux frontières technologiques contemporaines, celles d’un patrimoine immatériel disruptif, suppose pour les grands groupes des stratégies de contournement.

Dans la pratique, il est acquis qu’un grand groupe peut difficilement réingénierer à la fois son marché et son propre fonctionnement. Il est donc contraint d’utiliser des facteurs et des acteurs externes à sa propre structure pour évoluer. Cette contrainte explique pourquoi les grands groupes adorent créer une direction de l’innovation dont la mission est d’investir dans des start-up.

C’est particulièrement vrai en France où la start-up devient rapidement la direction recherche et innovation de la grande entreprise. Pour ce faire, elle possède de nombreux atouts. D’abord, elle permet d’externaliser de nombreux coûts. Ensuite, elle est rapide, agile et beaucoup plus innovante que ne le sera jamais une direction en propre de l’entreprise. Enfin, elle offre la perspective de dégager une forte rentabilité en cas de succès.

Freesation interne et ubérisation externe

Tel est l’étrange attelage qui dominera probablement la relation complexe de nos grands groupes avec l’innovation dans les années à venir. D’un côté, des partenariats externes avec des start-up innovantes permettront de développer un patrimoine immatériel disruptif. D’un autre côté, une stratégie d’innovation visera à incrémenter dans l’entreprise et ses processus les innovations développées « in vitro ».

Ce modèle mérite deux réflexions majeures qui feront les politiques industrielles de demain.

Première réflexion: des start-up européennes seront-elles capables, demain, d’imposer leur loi « mondiale » comme l’a fait Uber? Rien ne l’exclut par principe, mais l’accès au capital rend l’exercice très compliqué. Faute d’un marché capitalistique liquide, et compte tenu des stratégies de prédation menées par les grands groupes détenteurs du capital en Europe, et singulièrement en France (l’exemple de Dailymotion l’a montré), la probabilité de transformer une start-up en tycoon est de plus en plus faible. Sur ce point, une stratégie industrielle facilitant l’accès au capital dans la durée serait bienvenue.

Deuxième réflexion: si l’on admet l’hypothèse que la « transformation de l’essai » a vocation à se raréfier, il est utile de penser à une amélioration de la valorisation de start-up en cas de cession à un acquéreur. Sur ce point, c’est une véritable réflexion fiscale qu’il faut entamer pour éviter qu’une partie de la valeur ne soit confisquée par la collectivité, alors que le start-uper a pris les risques, les a assumés et les a dépassés pour fonder un patrimoine immatériel qu’il n’a pas forcément les moyens de développer face à la concurrence des « rentiers ».

 

Les start-up, le capital et la sous-traitance de l’innovation

Les start-up et, au sens large, la disruption technologique, font l’objet d’un engouement très romantique: on admire le pouvoir de l’invention, on spécule sur ce que sera, avec leur apport, le monde de demain. Malheureusement, la société française, gouvernement compris, obnubilés par ce romantisme, oublie les deux questions majeures que pose la révolution numérique. D’abord, qui sera le maître des innovations de demain? Ensuite, quelle stratégie développer pour y maximiser notre rôle?

Les start-up américaines maîtresses du monde?

De temps en temps, la presse française aime se donner l’illusion que nos start-up peuvent concurrencer leurs grandes soeurs américaines. C’est évidemment placer le débat, encore une fois, sur le plan romantique: personne n’a jamais douté qu’il existait suffisamment de Français innovants, intelligents, brillants, novateurs, pour créer des entreprises capables de développer des technologies qui changent le monde.

Le problème est que le sujet n’est pas là, mais plutôt dans la capacité à donner une taille mondiale aux innovations. Inventer n’est pas tout, il faut savoir produire, diffuser, développer, et surtout doter le monde entier de sa technologie ou de son produit. C’est ce que Google est parvenu à faire, aussi bien que Facebook et Twitter, et c’est ce que l’Europe, dont la France, peinent à faire.

Cette difficulté tient à plusieurs facteurs: la taille immédiate du marché, d’abord, qui est plus importante aux Etats-Unis que dans chaque pays d’Europe pris individuellement, mais aussi, qu’on le veuille ou non, dans la rémunération du risque que prend l’entrepreneur lorsqu’il développe son entreprise.

De ce point de vue, la grande force des Etats-Unis est de disposer d’un véritable marché capitalistique, capable de financer des opérations de capital-risque sans intervention de l’Etat, et capable de rémunérer les entrepreneurs qui créent de la valeur. La grande faiblesse d’un pays comme la France est d’avoir réglementé et étatisé son capital, de telle sorte que les innovations sont d’une façon ou d’une autre bridées par une caste de rentiers qui manifeste une véritable aversion au risque.

Les start-up et les réseaux sociaux de vidéos

Pour illustrer ce dernier propos, je ne vois pas de meilleur exemple que les destins parallèles de Youtube et Dailymotion, réseaux sociaux de vidéos en ligne bien connus.

On ignore trop souvent que Dailymotion et Youtube sont nés à peu près en même temps. C’est en février 2005 que trois anciens employés de PayPal lancent Youtube, dont la première vidéo est mise en ligne en avril suivant. Les fondateurs de Dailymotion imaginent dès mars 2005 la start-up qui prend forme en France en août de la même année.

Chronologiquement, les deux jeunes pousses sont donc contemporaines et suivent très vite des destins qui en disent long sur le fossé qui existe entre le capitalisme anglo-saxon et le capitalisme de l’Europe continentale. Dès octobre 2006, les deux entreprises sont en effet « revendues » de fait. Youtube est racheté pour 1,65 milliard de dollars par Google, et Dailymotion lève… 7 millions d’euros de fonds auprès de deux sociétés de capital risque toutes les deux à moitié américaines.

En novembre 2009, l’Etat français monte au capital de Dailymotion pour un montant de 7,5 millions d’euros. En 2011, Orange valorise l’entreprise à 120 millions d’euros et engage un processus d’acquisition majoritaire.

Les start-up et le capitalisme d’Etat en France

La comparaison succincte entre ces deux trajectoires nous renvoie aux tristes réalités du capitalisme français.

Premièrement, lorsqu’il s’est trouvé, aux Etats-Unis, des acteurs qui ont parié sur l’avenir de Youtube, ceux-ci ont mis sur la table une somme deux cents fois supérieure à leurs homologues européens. La différence dans la capacité à valoriser le risque pris par les start-up est ici flagrante. On pourra dire tout ce qu’on voudra sur les « méchants exploiteurs capitalistes », mais on ne pourra nier qu’il était plus honnête de la part de Google d’acheter Youtube 1,6 milliard que de la part d’Orange d’acheter Dailymotion pour une somme dix fois moindre.

Deuxièmement, ceux qui ont parié sur Youtube aux Etats-Unis étaient eux-mêmes nés de l’économie du Net. En France, les « parieurs » ont d’abord été des sociétés de capital-risque euro-américaines, avant d’être l’Etat lui-même, puis une ancienne nationalisée (Orange) dont l’Etat est actionnaire, et qui a fait sa fortune dans les anciens monopoles des télécommunications.

Ces deux questions sont au coeur de la problématique des start-up: quelle valeur le capital leur accorde-t-il? le capitalisme d’Etat que nous connaissons est-il armé pour financer le développement de l’innovation disruptive aujourd’hui?

Les start-up et la question de leur valeur

Pourquoi Youtube valait-il, en octobre 2006, 1,65 milliard de dollars, quand Dailymotion levait 7 millions €? À cette époque, les deux concurrents avaient à peine un an d’existence et pouvaient donc sérieusement rivaliser sur leur avenir. Rien ne justifiait une telle distorsion dans la valorisation des entreprises, ni dans les besoins de financement de chacune.

La réponse à cette question est au fond assez simple: le capitalisme américain oriente l’ensemble de sa stratégie de développement sur le financement des innovations disruptives, alors que le capitalisme européen, et singulièrement français, reste un capitalisme d’avant-garde extrêmement frileux vis-à-vis de l’innovation. Cette différence de valeur dans les stratégies et d’abord dans les esprits explique pourquoi les Etats-Unis deviennent les maîtres de l’Internet et de l’économie de demain: ils misent sur l’innovation.

À titre d’exemple, Uber a levé, début 2014, plus que la totalité du capital-risque français pour l’année 2013. Là où la France investit moins de 1 milliard par an, une entreprise qui a moins de cinq ans d’existence aux Etats-Unis lève d’un seul coup 1,2 milliard de dollars.

Les start-up et le capitalisme d’Etat

Le capitalisme français est aujourd’hui plombé par l’origine et la nature socio-professionnelles de ses capitalistes. En dehors de la famille Mulliez, la France ne compte que très peu de « tycoons » qui ont fait fortune sans des liens privilégiés avec l’intervention publique. Au premier de ses corsaires qui ont privatisé les bénéfices des coups de pouce publics, on mettra les Arnault, les Lagardère et les Dassault.

Dans le cas de Bernard Arnault, le développement colossal de sa fortune a commencé, rappelons-le, avec les subventions publiques au groupe Boussac qui ont permis de transformer une fortune familiale en fortune mondiale. Il n’est pas besoin, pour le reste, de rappeler la dépendance des Lagardère et Dassault aux investissements ou aux commandes publiques. Pourquoi ces familles prendraient-elles le risque de détruite des valeurs créées par des rentes en prenant des risques inconsidérés sur l’obscur marché de l’innovation technologique?

Toute la difficulté de la France est là: à force de détester la valeur privée, elle s’empêche d’intégrer le train de l’innovation mondiale, en mégotant systématiquement sur le moindre centime placé dans le risque d’avenir. Le capitalisme français est largement composé de rentiers réassurés par l’Etat, qui détestent la prise de risque « en fonds propres ».

Les start-up et la sous-traitance de l’innovation

Avec Dailymotion comme avec Youtube, une nouvelle économie des start-up est apparue, qui limite la start-up à une phase d’amorçage de l’innovation, préparant à un rachat immédiat destiné à industrialiser une technologie prometteuse. Dans cette division globale du travail, la start-up sert juste à incuber une idée ou une technologie nouvelles. Dès que celle-ci est formalisée et mise en état, un grand acteur la rachète pour permettre son industrialisation.

Dans ce modèle, la start-up devient une forme d’externalisation de l’innovation pour les grands acteurs du marché. En quelque sorte, les acteurs matures et dominants développent peu à peu une logique de sous-traitance souple de leur innovation en rachetant des jeunes pousses qui leur apportent une solution d’avenir ou un possible relais de croissance. Plutôt que de financer un improbable département « recherche et développement », les grands acteurs préfèrent aujourd’hui ne pas s’embarrasser de développements internes et acquérir des produits clés en main inventés par des acteurs extérieurs à l’entreprise.

Autrement dit, la start-up devient une solution d’externalisation de la recherche et du développement.

La différence entre le capitalisme anglo-saxon et le capitalisme continental sur ce point tient à la valorisation de cette fonction.

L’exemple d’Orange est illustratif. Avec un fonds de 20 millions d’euros destiné à financer les start-up, Orange cherche à acquérir à bon compte des technologies qui trouveront leur place dans la mutation de cet acteur semi-public héritier de l’époque du fil de cuivre.

C’est la particularité du modèle français de capitalisme. Les grands rentiers du passé imaginent qu’ils pourront survivre en achetant à bon compte des technologies qui sont développées par d’autres. L’avenir dira si ce pari est gagnant. En tout cas, ils témoignent d’une stratégie d’adaptation de l’élite française à un nouveau modèle économique en limitant au maximum les disruptions sociales qui risquent de suivre les disruptions technologiques.

Pour l’instant en tout cas, la suprématie de l’Internet américain, au sens large, laisse perplexe sur la soutenabilité du modèle français.

 

 

L’angoisse de la start-up face au choc de complexification

Article publié sur Décider & Entreprendre.

La start-up fait l’objet d’un romantisme grandissant: sa capacité d’invention, son état d’esprit novateur, le monde qui s’offre à ses pieds font rêver une partie de l’opinion publique. Pourtant, la réalité y est un peu moins rose et un peu moins ragoûtante que dans les légendes populaires. Une petite mise au point est bien nécessaire pour comprendre comment la France se met en risque de perdre ces futurs joyaux industriels.

La start-up et le choc de complexification

Comme pour toutes les entreprises, le contexte réglementaire et légal de la start-up est marqué par le choc de complexification auquel les chefs d’entreprise sont soumis. De l’extérieur, et spécialement comme on n’a jamais dû gérer une entreprise, cette complexité est souvent incomprise. Elle se traduit pourtant par un investissement obligatoire dans des règles obscures que le législateur lui-même a souvent du mal à préciser.

Au 1er janvier 2016, toutes les start-up françaises devront par exemple mettre en place le compte pénibilité. A priori, elles ne seront pas les plus impactées par ce dispositif complexe, mais elles doivent néanmoins s’assurer de ne pas contrevenir à la loi à ne faisant pas leurs diligences pour prévenir la pénibilité des tâches incombant à leurs salariés.

A la même date, elles devront avoir souscrit, après un accord d’entreprise ou une décision unilatérale de l’employeur, un contrat de complémentaire santé conforme aux règles du contrat responsable, avec des garanties minimales et maximales. Cette opération vient bien entendu alourdir la masse salariale de l’entreprise.

Conformément aux dispositions du projet de loi de financement de la sécurité sociale, elles devront proposer à leurs salariés précaires une aide à l’acquisition de la complémentaire santé. Là encore, le dispositif reste largement mystérieux. Il suppose une mobilisation sur des règles que le dirigeant de l’entreprise a matériellement peu de temps pour acquérir et maîtriser.

Elles doivent par ailleurs se préparer à la déclaration sociale nominative, qui reste une opération si opaque que le gouvernement a décidé de retarder sa mise en oeuvre, prévue initialement pour le 1er janvier.

Bref, alors que le marché est morose et qu’il faut faire feu de tout bois pour trouver des clients, l’instabilité et la complexité réglementaires obligent à passer du temps sur d’autres sujets que le développement de l’entreprise, sous peine d’écoper d’un méchant redressement URSSAF en cas de contrôle. On notera d’ailleurs que les règles sont si complexes dans ce domaine que le projet de loi de financement de la sécurité sociale a fixé des limites aux montants notifiés par les contrôleurs.

Les règles des start-up changent sans cesse

Beaucoup de start-up ont le statut de jeunes entreprises innovantes (JEI), qui est régi par des dispositions spécifiques sans rescrit fiscal.

Ce statut est intéressant, mais il comporte un inconvénient: il change souvent et cette instabilité rajoute une couche de complexité difficile à maîtriser par le dirigeant de l’entreprise. Le 20 octobre, l’URSSAF a ainsi publié une nouvelle circulaire régissant les règles applicables aux start-up. Cette circulaire d’octobre remplace une circulaire de juin 2015, qui elle-même précisait un décret d’octobre 2014.

La sécurité sociale imagine-t-elle que le start-up disposent d’un service juridique performant capable de suivre, chaque semestre, les nouvelles règles applicables à leur statut? Et la sécurité sociale imagine-t-elle que la vocation des start-up est de passer du temps à réformer leur fonctionnement pour satisfaire aux exigences d’experts salariés par des institutions à l’abri de la concurrence?

Cette instabilité est tout simplement délirante.

Les start-up, parentes pauvres de l’économie française

Cet exercice déjà compliqué est encore alourdi par les règles du jeu traditionnel, inventées pour les acteurs établis et pour empêcher les nouveaux entrants d’arriver sur le marché.

Ces règles du jeu commencent toutes par une mécanique de conventions collectives obsolètes, négociées pied à pied par des partenaires sociaux attachés aux avantages acquis et peu soucieux d’intégrer de nouvelles formes de travail. Le dirigeant de start-up est souvent démuni face à la complexité de ces textes conventionnels qu’il doit appliquer alors qu’ils ne lui correspondent pas.

Par exemple, si la start-up a envie de s’appuyer sur le télétravail pour se développer, elle se heurte à une multitude de contraintes héritées du temps où le travail se faisait dans un atelier regroupant tous les ouvriers de l’entreprise. Le télétravail reste une exception et il est traité comme tel par les conventions collectives. C’est absurde, car je ne connais pas de start-up qui n’ait pas envie d’y recourir régulièrement.

Parallèlement, les start-up recrutent d’ordinaire des salariés plutôt jeunes et développés. Là encore, on est toujours étonné de découvrir que l’essentiel du coût du travail en France est plombé par la protection sociale des plus âgés, ceux qui sont généralement très loin de la révolution numérique et qui adorent la bloquer dans les entreprises où ils sont en contrat à durée indéterminée.

Les start-up sont ici soumises à la double peine: elles doivent financer la protection sociale de ceux qui freinent leur développement.

Les start-up doivent-elles quitter la France?

Quand on fait la somme des risques industriels et économiques pris par une start-up et qu’on mesure les risques sociaux qu’elle encourt du fait de la réglementation, une question se pose: la start-up a-t-elle intérêt à rester en France?

Il faudra suivre les statistiques sur ce point, mais il est évident que, loin du choc de simplification promis par le président de la République, les jeunes entreprises françaises sont soumises à une complexité croissante qui nuisent à leur productivité et à l’attractivité du territoire français.