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Le travail détaché: une autre histoire de l’Europe

Article écrit pour le Figarovox.

Le travail détaché, et sa fameuse directive Bolkenstein (qui prévoit que des travailleurs temporairement détaché dans un pays de l’Union restent soumis à la protection sociale de leur pays d’origine) fait partie de ces poutres dans l’oeil de l’Union Européenne que l’élite parisienne ne voit pas. Elle préfère s’occuper des pailles qui traîne dans tel ou tel discours eurosceptique. Et pendant ce temps, l’idéal européen subit une redoutable et probablement mortifère hémorragie dans les esprits de tous ceux qui, du jour au lendemain, comprennent que l’Europe telle qu’elle est construite aujourd’hui flatte les forts et punit les faibles.

Le travail détaché au jour le jour

À Paris, tout cela est évidemment invisible. Mais, dans nos provinces, l’effet est d’autant plus sanglant qu’il frappe dur et sec, mais en silence. Aucun média n’évoque jamais la réalité du terrain.

Par exemple, en Lorraine, les usines ferment. Mais ce sont des Bulgares qui sont appelés comme bûcherons saisonniers dans les forêts. Pendant ce temps, les villages locaux se meurent, perclus de chômage, de revenu de solidarité active et d’allocations sociales accordées à des traîne-misères qui se retrouvent au café pour écluser leur chagrin. De quoi parlent-ils, ces misérables qui n’ont pour avenir que les minima sociaux et la désespérance molle du pays? Des victoires nécessaires du Front National, de la nécessaire lutte contre l’immigration, contre l’Europe qui les assassine, contre les élites qui leur mentent.

Dans les villages où les Parisiens ne vont jamais, où les intellectuels n’imaginent pas perdre cinq minutes de leur précieux temps, c’est ainsi que se fabrique l’opinion publique: dans le ressentiment, dans la frustration, dans la haine pour ces décideurs qui les prennent de haut, qui leur donnent des leçons mais qui ne leur donnent pas de pain. En vérité, la France connaît le retour de la misère, mais elle est cachée dans des campagnes mouroirs dont personne ne se préoccupe.

Il faut comprendre, depuis nos quartiers rutilants, le tombereau de haine que suscite le bûcheron bulgare payé à quatre ou cinq euros de l’heure, dans le coeur des chômeurs français qui ont vu s’étioler leur tissu industriel local. Le mot « tombereau » est sans doute faible.

Le lourd silence officiel sur le travail détaché

La meilleure preuve du désintérêt officiel pour cette question qui obsède tant les Français est donnée par le silence statistique sur le sujet. Combien la France compte-t-elle de travailleurs détachés venus concurrencer sa main-d’oeuvre pour une bouchée de pain?

En 2015, certains soutiennent que leur nombre aurait augmenté de 25%. Ils seraient 286.000. Autrement dit, leur nombre aurait augmenté de 75.000 en un an, soit les trois quarts du surcroît de chômeurs enregistrés en France dans la même période. D’autres sources citent plutôt le chiffre de 400.000 ou 500.000 personnes. Ce qui est sûr, c’est que des contingents d’Espagnols, de Portugais, de Polonais, de Roumains, viennent concurrencer les Français avec des salaires faibles et des cotisations sociales réduites, dans des proportions limitées en apparence, mais qui suffisent à nourrir les rancoeurs.

Le plus dur, dans cette affaire, ne tient probablement pas à la concurrence proprement dite, mais plutôt à l’indifférence des autorités pour une question devenue subrepticement sensible.

Le populisme du gouvernement fait du mal à l’Europe

Manuel Valls a annoncé aujourd’hui son intention de ne plus appliquer la directive Bolkenstein sur le travail détaché si ses principes ne sont pas modifiés. Le Premier Ministre commence ainsi à tirer le fil d’une pelote dont personne ne sait où elle se terminera.

On ne peut évidemment passer sous silence le populisme sous-jacent de cette proposition. Celle-ci nourrit l’illusion, en creux, que la suppression du travail détaché permettra d’augmenter l’emploi des Français. Mais Manuel Valls aura-t-il le courage de dire les choses qui fâchent?

L’écrasante majorité des chômeurs français serait en effet bien en peine de remplacer les Bulgares, les Roumains, les Polonais, qui seront renvoyés dans leur pays. D’abord, dans tous ces travaux, il faut se lever tôt et travailleur dur tous les jours. Tous ceux qui tètent depuis des années le lait doux-amer du minima social ont souvent oublié ce que travailler voulait dire: se lever ponctuellement tous les matins, accepter le système hiérarchique, produire, rendre compte, se donner de la peine.

Surtout, Manuel Valls n’ose pas leur dire la cruelle vérité: à compétences égales, le travail à faible qualification en France coûte trop cher, notamment du fait d’une protection sociale étatisée peu performante. Les bénéficiaires des minima sociaux en France s’entendent sans doute pour condamner le travail détaché, mais ils seraient bien en peine d’accepter les sacrifices imposés par sa suppression.

Mais cette réalité-là est difficile à expliquer frontalement. Il vaut mieux jouer de façon totalement populiste sur la haine ou la peur de l’autre. Pour le reste, les employeurs n’auront qu’à faire le sale boulot de remise en ordre d’une main-d’oeuvre déstructurée par le chômage et bercée d’illusions par un code du travail trop généreux. Et si tout cela ne suffit pas, il n’y aura qu’à fermer les entreprises et aller ailleurs.

Triomphe du libéralisme ou de la réglementation?

Avec le travail détaché, l’Europe commence à entrer dans le dur de ce qui fait son identité en tant que structure multilatérale. La question qui s’ouvre pose la question même de son avenir.

Faut-il maintenir des réglementations et des normes qui sont autant de distorsions à la concurrence? En autorisant les pays d’Europe de l’Est ou du Sud à envoyer des salariés à bas prix dans les pays dotés d’une sécurité sociale coûteuse, la directive Bolkenstein a en effet fondé l’Europe sur un principe de normes différentielles. Les travailleurs oeuvrant dans un même pays ne sont pas soumis aux mêmes règles locales.

La directive Bolkenstein portait en elle la négation du marché, puisqu’elle fixait des règles différentes pour des acteurs en concurrence sur un même marché. Elle prouve que l’Union s’est, avec le temps, transformée en instrument aux mains des grands groupes capables de piloter des transferts de population pour assurer leur production. Tout, dans Bolkenstein, respire la connivence étatique mise au service des intérêts les plus fortunés.

N’oublions jamais que c’est cette Europe-là que les Britanniques ont rejeté: cette Europe d’arrangements interminables et cafouilleux qui, sous les apparences d’un libéralisme forcené, à transformer le continent en une jungle dangereuse dont personne ne parvient plus à sortir indemne.