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Ulysse et les racines européennes de l’Eglise

Jean-Louis Poirier, qui fut mon professeur de philosophie, vient de consacrer un ouvrage saisissant à Ulysse, intitulé « Ne plus ultra ». J’en recommande vivement la lecture, même si elle s’adresse à un public intéressé par la philosophie, car elle éclaire, à sa façon, le débat en cours sur les « racines chrétiennes de l’Europe », qu’il serait plus juste de transformer en débat sur les racines européennes du christianisme.

Ulysse et la méfiance des Chrétiens

Ulysse est une figure mythologique qui a traversé les siècles et reste, aujourd’hui encore, un puissant paradigme de l’imaginaire occidental. Pour illustrer sa pérennité, on rappellera simplement que les virus informatiques sont régulièrement qualifiés de « Troians » en anglais, référence directe au cheval dont Ulysse eut l’idée pour s’introduire dans Troie sans combattre. Que l’emblème de la fourberie pour les geeks de Californie soit directement tiré de la guerre de Troie et de l’Iliade, oeuvre collective attribuée à un certain Homère qui vécut probablement il y a 2.700 ans en dit long sur la capacité du héros à traverser les siècles.

Après l’épisode de la guerre de Troie, Ulysse entreprend un voyage initiatique raconté dans l’Odyssée, que certains identifient comme l’ouvrage fondateur de la société civile. Le héros refuse en effet l’immortalité proposée par la nymphe Calypso, préfère retourner chez lui et construire politiquement, au milieu des mortels, une société heureuse. Cette préférence pour la cité des hommes ne pouvait qu’inspirer une profonde méfiance au monde chrétien.

Le phénoménologie ulysséenne de Jean-Louis Poirier

On doit à Jean-Louis Poirier d’avoir mis en lumière cette méfiance, ou ce trouble, en reprenant le passage que Dante consacre, au tournant du 14è siècle, à Ulysse, qu’il retrouve en enfer. Les amateurs de phénoménologie husserlienne retrouveront dans l’ouvrage la puissance de la méthode grâce à laquelle l’auteur explore patiemment les différents visages qu’Ulysse pouvait avoir dans la pensée médiévale.

Lorsque Dante évoque la figure d’Ulysse, il n’a pas lu l’Odyssée, il vit encore dans le monde clos d’un Moyen-Âge qui s’apprête à connaître le choc démographique de la grande Peste de 1349. La crise économique sévit. Si chacun comprend à l’époque (en ce sens, les années 1320 ressemblent beaucoup aux nôtres) que les frontières du monde sont trop étroites, une grande peur de les voir s’ouvrir s’empare des esprits.

Assez logiquement, l’Ulysse de Dante apparaît donc comme un héros déchu. Les tentatives d’exploration d’un monde nouveau qui brise les frontières et les croyances du cosmos médiéval ne lui valent que désillusion et destruction. Telle est la perception que Dante pouvait avoir d’Ulysse l’explorateur. Il faudra attendre plus d’un siècle pour que le monde occidental réhabilite la figure de l’explorateur à travers Christophe Collomb, dont Jean-Louis Poirier montre bien qu’il portait aussi en lui la figure du missionnaire.

C’est toute l’ambiguïté des relations historiques entre le christianisme et la pensée païenne. D’une certaine façon, au tournant de la modernité, l’Eglise s’est sublimée en acceptant de passer d’un monde clos à un univers infini à condition de pouvoir évangéliser cette infinité.

Christianisme européen ou Europe chrétienne?

Le débat est évidemment sans fin pour savoir si les racines de l’Europe sont chrétiennes ou si les racines du christianisme sont européennes. Il est en tout cas acquis, et Jean-Louis Poirier le montre brillamment, que la découverte d’un monde qui ne serait pas ordonné par Dieu a longtemps suscité la crainte et l’angoisse de l’Eglise. Celle-ci a donc « enjambé » la figure d’Ulysse pour s’appuyer sur la cosmologie aristotélicienne.

Très longtemps, la vision médiévale chrétienne de l’univers a trouvé ses racines dans une partie de la tradition philosophique grecque. Celle-ci soutenait que l’univers était un « cosmos », c’est-à-dire un ordre conçu, réfléchi, doté d’un sens. C’est en dépassant cet enfermement philosophique que le Moyen-Âge s’est finalement libéré de ses frontières et a accepté le principe d’une conquête de l’univers.

Dante constitue probablement l’un des penseurs de ce basculement. Son Enfer a bien « ramassé » les figures illustrant à la fois les peurs, les risques, les espérances et les illusions d’un monde débarrassé de ses vieilles croyances sur la présence de Dieu parmi les hommes. Ulysse en constitue probablement le point d’orgue.

Dans cette imbrication étroite entre la vision païenne et la vision théologique, l’histoire de l’Europe apparaît comme celle d’un syncrétisme progressif où le missionnaire réconcilie l’explorateur et le cosmos. Imaginer que le christianisme puisse s’affranchir, en abandonnant ses racines européennes, de cette volonté subreptice de conquête spirituelle constitue donc une plus ou moins douce illusion, puisque l’Eglise n’a pu survivre au traumatisme de l’héliocentrisme que par une volonté systématique d’évangéliser ce qui ne l’était pas encore.

L’illusion d’un christianisme sans pastorale

D’une certaine façon, la figure d’Ulysse a obligé l’Occident chrétien à repenser sa relation au monde. Le passage à un univers infini, et infiniment vide, a déplacé le champ de la théologie vers une incontournable pastorale, substitut obligé à un monde vidé de son sens.

C’est peut-être cette donnée historique qui manque à l’Eglise d’aujourd’hui pour comprendre l’origine de ses valeurs. Dans le flot des événements historiques, l’évangélisation fut indissociable de la colonisation. Et l’une ne pouvait être sans l’autre. Si l’une n’absout pas l’autre, il n’en demeure pas moins que si un pape existe encore aujourd’hui comme chef d’un Etat puissant et respecté, c’est bien parce qu’à une époque la dualité de cette réalité fut pleinement assumée.