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Mois : janvier 2014

Les lois sociétales, dernier bastion d’un pouvoir affaibli

Les lois sociétales sont devenues à la mode au sein du gouvernement. En discutant récemment avec un proche du Parti Socialiste, il me confiait combien les parlementaires de la majorité sont aujourd’hui enclins à se mobiliser de façon frénétique sur ce sujet. De fait, le bilan de François Hollande est d’abord un bilan sociétal: loi sur le mariage homosexuel, sur l’égalité hommes-femmes, sur la prostitution, et loi prochaine sur l’euthanasie. A mesure que le gouvernement enchaîne les défaites économiques et fait le constat de son impuissance à agir, les parlementaires de la majorité se cramponnent à des projets ou des propositions de loi qui font diversion.

Faut-il pour autant voir dans cette attitude un simple aveu d’échec? Il ne m’a pas semblé inutile de fouiller un peu la réflexion et de demander pourquoi les lois sociétales prennent une telle importance. On me pardonnera si, pour la circonstance, je convoque un peu de vulgate marxiste.

Comprendre les lois sociétales

En abordant ce papier, je reprends quelques vieilles lectures de l’Introduction à la critique de l’économie politique de Marx, qui avait notamment cette formule:

les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général.

Un bon marxiste, ou même un modeste marxien, se rappellera donc que les lois sociétales ne sont jamais sorties d’un cerveau abstrait. Elles expriment plutôt un rapport de production à un moment donné, et, au-delà, un rapport entre des forces sociales antagonistes. Toute notre difficulté consiste à interpréter correctement les signes que ces lois ou l’évolution de ces lois nous envoient.

Cette difficulté d’interprétation, Marx la connaissait bien et l’a d’ailleurs théorisée dans le même ouvrage:

La société bourgeoise est l’organisation historique de la production la plus développée et la plus variée qui soit. De ce fait, les catégories qui expriment les rapports de cette société et qui permettent d’en comprendre la structure permettent en même temps de se rendre compte de la structure et des rapports de production de toutes les formes de société disparues avec les débris et les éléments desquelles elle s’est édifiée, dont certains vestiges, partiellement non encore dépassés, continuent à subsister en elle, et dont certains simples signes, en se développant, ont pris toute leur signification, etc. L’anatomie de l’homme est la clef de l’anatomie du singe. Dans les espèces animales inférieures, on ne peut comprendre les signes annonciateurs d’une forme supérieure que lorsque la forme supérieure est elle-même déjà connue. Ainsi l’économie bourgeoise nous donne la clef de l’économie antique, etc.

Tout notre enjeu consiste donc à comprendre aujourd’hui la signification, la visée profonde, tacite, des lois sociétales qui nous sont proposées – ce qui est forcément un exercice incertain.

Agir sur la superstructure: l’illusion des impuissants

D’emblée, je ne puis résister à suggérer une première interprétation à ces lois mises en avant par le pouvoir, au moment même où celui-ci engrange les mauvaises nouvelles sur le plan économique.

Rappelons ici que François Hollande avait soutenu être un ennemi de la finance et avait proposé un « changement », dans lequel il fallait clairement sous-entendre un changement dans le rapport de forces économiques. Dans cet esprit, il avait annoncé une loi de séparation des activités bancaires destinée à contrôler les risques financiers systémiques et à réduire la taille des banques pour juguler le « too big to fail ». Au-delà de cette promesse, Hollande s’était présenté comme le candidat d’une politique de la demande, annonçant qu’il imposerait à l’Allemagne un plan de relance par l’investissement public en Europe.

Dans la pratique, quelques mois, que dis-je! quelques semaines à peine de pouvoir auront suffi pour abandonner toutes ces ambitions et réduire le changement à une simple augmentation de la pression fiscale pour financer le déficit. La meilleure preuve de cet abandon en rase campagne reste la loi de séparation des activités bancaires, qui a porté sur des activités groupusculaires et a préservé, sous la pression des banques, l’essentiel de l’existant.

Il serait presque mesquin d’énumérer ici les multiples renoncements économiques de François Hollande. De mon point de vue, le plus flagrant reste l’incapacité du Président à modifier les rapports avec l’Allemagne. Toutes les annonces faites en leur temps sur un plan de relance européen sont tombées à l’eau, ce qui est moins un mauvais signal économique que politique: la France est aujourd’hui une puissance satellisée par l’Allemagne, et François Hollande a figé dans le marbre cette satellisation entamée bien avant lui.

Mais d’autres échecs économiques sont à mettre à son passif: la lutte pour l’emploi, qui tourne au désastre, et une incapacité structurelle à prendre en main l’appareil d’Etat, qui glisse sur sa propre pente de dépense que personne n’arrive à juguler. La mascarade du « pari » lancé en début d’année 2013 sur l’inversion de la courbe du chômage, de la « reprise » qui était, selon François Hollande, au rendez-vous il y a près d’un an déjà, les aveux successifs sur le déficit public toujours plus élevé, tous ces éléments sont autant de balises de détresse envoyées dans une longue nuit économique que le pouvoir ne parvient pas à vaincre.

Dans ce contexte, il est évidemment tentant pour le pouvoir d’instrumentaliser les lois sociétales à des fins populistes, comme disent les gens à la mode. Pour dissimuler les échecs et les renoncements, rien de plus tentant que de faire croire que l’on agit, que l’on a toujours la main sur la réalité, en multipliant les textes législatifs « visibles »: le mariage homosexuel, la pénalisation des clients, l’autorisation de l’euthanasie.

Un autre élément plaide pour ces lois: elles ont un effet immédiat sur le réel, à la différence des mesures économiques. Quand le gouvernement baisse le taux du livret A ou augmente les impôts, il prend un pari sur l’avenir et n’a aucune certitude sur le résultat final de la mesure qu’il prend. Quand il autorise le mariage homosexuel, il est sûr de satisfaire immédiatement ceux qui attendent l’adoption de cette mesure. C’est évidemment un avantage fort, qui nourrit l’illusion de la puissance et de l’efficacité.

J’irais même jusqu’à prêter, dans le recours aux lois sociétales, une visée plus perverse au gouvernement: elles permettent de nourrir des clivages « gauche-droite » qui s’estompent en matière économique. Beaucoup d’électeurs socialistes sont désorientés par la politique économique du gouvernement. Les lois sociétales leur permettent de retrouver des repères: oui, ils sont bien de gauche, et ils défendent bien un gouvernement de gauche, puisque ce gouvernement touche à l’institution du mariage, de la famille, à l’ordre sacré de la mort, etc.

Ordre social contre ordre naturel

Dans cet ensemble, il me semblerait toutefois abusif, pour les raisons marxiennes évoquées au début de ce papier, de limiter le sens de ces lois sociétales à de simples considérations circonstancielles. Pour que des parlementaires y mettent un tel engouement, il faut bien que ces lois touchent à des cordes beaucoup plus sensibles.

Quand on examine ces lois, elles ont d’ailleurs toutes un point commun: elles se fondent sur l’idée que l’humain est « propriétaire de son corps », et qu’il n’existe donc aucun droit naturel ou imprescriptible qui dépasserait le désir individuel. Ainsi, le mariage est ouvert aux personnes du même sexe, parce que rien ne justifie qu’il en aille autrement. Le délit de prostitution est aboli, mais les clients des prostitués sont pénalisés, car rien n’autorise que l’on fasse usage du corps d’un autre. L’euthanasie est possible parce que chacun doit pouvoir choisir sa mort.

A titre personnel, il me semble que chacun de ces arguments est plaidable. Simplement, ce qui me paraît faire sens, c’est l’espèce de corpus qui se dégage à travers ces lois: l’idée que ce qui constituait « l’ordre naturel » de notre bonne vieille société bourgeoise, à savoir la famille hétérosexuelle comme fondement, et la sacralité de la vie, de la naissance et de la mort, se trouve aujourd’hui fortement remise en cause. Au fond, le modèle social qui s’installe discrètement, le paradigme comme on dit, est celui d’une société dont les membres ne reconnaissent pas l’existence d’un fait de nature, et s’emparent du pouvoir de choisir la naissance et la mort.

Ce point s’est fortement dégagé, d’ailleurs, du récent débat sur le droit à l’avortement, relancé par l’abrogation de la « détresse » comme facteur déclenchant. La position officielle majoritaire a consisté à poser la règle du libre droit à l’interruption volontaire de grossesse, sans recours à la notion de détresse. De façon symptomatique, ce débat a occulté la question des conditions même d’avortement en France. Nous y reviendrons.

En attendant, il est assez flagrant de voir que le principe d’une construction purement sociale de l’individu triomphe. La polémique sur la théorie du genre, qui soutient que l’identité masculine ou féminine est le produit d’une invention collective illustre avec force l’aspiration qui sous-tend les partisans des lois sociétales. Or, une chose est de promouvoir l’égalité hommes-femmes, autre chose est de dire que l’identité sexuelle ne s’appuie pas sur des données naturelles. Force est de constater que c’est cette idée-là qui s’impose aujourd’hui dans le corpus juridique français.

Notre enjeu est de comprendre à quelle évolution des rapports sociaux structurels, pour reprendre la logique marxienne, cette évolution correspond.

Les lois sociétales, ultime combat d’un capitalisme en crise?

Je me hasarderai ici volontiers à une analyse totalement provocatrice en rappelant les propos tenus dans le Figaro par Pierre Bergé à propos du mariage pour tous:

«Nous ne pouvons pas faire de distinction dans les droits, que ce soit la PMA, la GPA ou l’adoption, souligne Pierre Bergé, président du Sidaction et fondateur de Têtu. Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence? C’est faire un distinguo qui est choquant»

Littéralement, la logique des défenseurs d’un ordre social « suprêmatiste » confine donc à une idée simple: tout se vend, tout s’achète, parce que tout est fait social, fait humain, et rien ne relève du sacré. On vend sa force de travail dans une usine. On loue son ventre pour faire un enfant.

De ce point de vue, il est évidemment très tentant de proposer une lecture marxienne des lois sociétales qui nous sont proposées: le capitalisme en crise a trouvé dans ces bobos défenseurs d’un ordre nouveau une armée de soutien pour extirper toute forme de résistance à la marchandisation de la société. Au fond, derrière les lois sociétales se cache bien l’idée qu’aucun rapport entre les humains ne doit échapper au principe de la monétisation et de la marchandisation. Tout ce qui rend, de près ou de loin, à un principe transcendantal niant l’origine purement sociale des valeurs doit être combattu.

Il est difficile ici de ne pas faire une comparaison assez spontanée entre les théories diverses et variées sur la flexibilité du travail et les théories sociétales qui sont à l’oeuvre. Tout se passe comme si les lois sociétales participaient d’un grand travail d’amollissement des esprits, destinés à nous faire admettre que le règne de la marchandisation, de l’organisation sociale, n’a pas de limite. Au fond, la loi des humains peut tout, et aucune limite naturelle, imprescriptible ne peut lui être opposée. C’est vrai dans le domaine de l’intime, mais c’est aussi vrai dans le domaine du travail.

L’obsession du contrôle social

On m’objectera assez volontiers que, dans le cas de la lutte contre le système prostitutionnel, le législateur a introduit une limite à la marchandisation du corps, puisque les clients sont désormais passibles de sanctions pénales. Preuve serait donc faite que les lois sociétales ne promeuvent pas une destruction du droit naturel.

Sur ce point, il me semble précisément qu’en analysant la loi de façon un peu plus précise, c’est exactement le contraire qui s’est produit.

D’abord, première évidence: la loi pénalise les clients, mais supprime le délit de prostitution. Elle se fonde donc sur la reconnaissance d’un principe: une femme (ou un homme, d’ailleurs) a le droit de marchandiser son corps. Voilà une belle évidence qui a besoin d’être rappelée. La lutte contre les « réseaux prostitutionnels » a commencé par reconnaître le droit pour chacun de vendre ou de louer son corps. Cet élément essentiel conforte bien l’idée avancée plus haut, selon laquelle les lois sociétales participent d’une logique globale de marchandisation des rapports sociaux.

Simplement, la loi interdit désormais à un client (majoritairement un homme) d’acheter des services sexuels. Les promoteurs de la loi ont vu dans cet achat l’exercice d’une domination insupportable pour la dignité humaine. Que l’on me permette de décoder ici ce que pourrait signifier ce nouvel interdit: la marchandisation du corps ne peut tolérer que le désir masculin la subjugue. Le désir masculin est le reste d’un ordre antique où le droit naturel avait force de loi. Dans l’ordre social nouveau, les relations de désir sont forcément encadrées par la loi, et les individus, vis-à-vis d’elle, doivent demeurer dans une sorte de frustration principielle.

Il n’est d’ailleurs pas étonnant que les défenseurs les plus acharnés de l’abolition de la prostitution soient aussi des adversaires farouches de la pornographie. Tout ce qui peut contribuer au désordre du désir, tout ce qui peut troubler le jeu social par des pulsions individuelles non contrôlables et non contrôlées, est proclamé dangereux et fait l’objet d’une stricte prohibition.

C’est en ce sens que les lois sociétales participent d’une grande entreprise de mise sous tutelle des individus. Ceux-ci sont réputés dangereux dès lors qu’ils s’adonnent à des activités que la loi n’a pas autorisées ou qu’elle n’encadre pas. Pour peu qu’ils se revendiquent d’une transcendance, ils deviennent des suspects à mettre sous bonne garde.

De façon très significative d’ailleurs, l’arsenal des lois sociétales s’accommode très bien de dispositifs violant ouvertement les libertés individuelles, ce vieux reste d’un ordre bourgeois totalement opprimant. Faut-il lutter contre les réseaux de prostitution? La loi officialise la surveillance du Net et des correspondances privées pour piéger les clients. Faut-il lutter contre le voile pour les femmes? La loi met le monde musulman sous surveillance et autorise les écoutes généralisées sous prétexte de lutte conte le terrorisme. Faut-il lutter contre la fraude fiscale? La loi propose des gardes vues démesurées et là encore une surveillance d’Internet.

L’ordre moral qui se met en place, et qui est l’ultime avatar d’un capitalisme en crise, assoiffé de marchandisation à outrance, n’aime pas les libertés publiques et multiplient les occasions pour en diminuer la surface.

En ce sens, les promoteurs des lois sociétales constituent bien une armée de soutien à une mise sous contrôle de la société.

De quoi la « Manif pour tous » est-elle le paravent?

Les manifestations de 2012/2013 contre le droit au mariage pour tous ont incontestablement amené une pierre à l’histoire du « retour du religieux ». Ajouter à cela le succès des JMJ et l’activisme du pape Jean-Paul II, les succès du parti nationaliste hindou BJP en Inde, la popularité des mouvements islamistes en Turquie, en Egypte, en Tunisie en dépit du retour de bâtons récents dans ces deux derniers pays, la montée en puissance des ultra-orthodoxe en Israël, sans parler des mouvements djihadistes etc. L’actualité semble nous abreuver de faits illustrant ce qui est ainsi devenu un des lieus communs du moment, censé être la marque de fabrique de la fin du 20ème et du début du 21ème siècles.

On ne peut empêcher un sentiment de confusion face à une telle liste ; à l’évidence des facteurs spécifiques fournissent, si ce n’est une explication définitive, tout au moins des raisons de ne pas tout mettre dans le même panier : les échecs du développement, l’absence de démocratie dans quasiment tous les pays du moyen orient, le conflit israélo-palestinien etc. Sans doute faut-il également prendre en compte l’hostilité de plus en plus ouverte à l’encontre des musulmans cultivée, en France notamment mais pas seulement, par la droite et l’extrême droite et qui participe à une logique de repli sur soi des communautés.

Si l’on s’intéresse de plus près à ce qui se passe en France, là encore il n’est pas sûr que tout ce qui relève de la catégorie « retour du religieux » constitue un fait social homogène. Les tenants et participants de ces manifestations d’opinion religieuse aimeraient pouvoir attribuer cela à un retour de la conscience religieuse, et les partisans de l’ordre se rassurer sur le facteur de stabilisation politique dont un tel retour augurerait : M. Sarkozy ne s’est-il pas félicité de ce que le curé ou le pasteur serait un garant moral beaucoup plus fiable que l’instituteur ? L’étude du CSA du début 2013 montre que les catholiques sont en régression au profit des autres religions (notamment des musulmans qui représenteraient aujourd’hui 6% de la population française), mais surtout de la catégorie des « sans religion » qui passe de 15,5% de la population en 1986 à 32% en 2012. Au sein de la catégorie des catholiques, la pratique religieuse globale semble à peu près stable, mais les pratiquants réguliers régressent au profit des pratiquants occasionnels.

L’étude se termine par une conclusion paradoxale : une régression du fait catholique, qui conduirait la France à connaître une majorité de « sans religion » aux alentours de 2020/2030, combinée à la permanence de l’influence des « réseaux catholiques ».

Comment interpréter cette capacité de mobilisation ?

Gaël Brustier raccroche le mouvement contre le mariage pour tous à une « panique morale » : une peur irraisonnée née de l’amplification d’un fait d’actualité ou d’une rumeur et qui donne naissance à des démonstrations publiques plus ou moins spontanées, mais qui n’excluent nullement la manipulation politique. A la base de cette mobilisation, l’angoisse, irraisonnée, de remise en cause de la famille, dont le mariage est censé être le fondement institutionnel. Cette appréhension ne repose sur aucun fait concret et la faiblesse du nombre de personnes concernées par la loi Taubira (7 000 mariages entre personnes de même sexe en 2013, soit 3% du total, avec un effet de stock massif) ridiculise l’idée d’un basculement dans « une rupture de civilisation ».

Quelle population s’est ainsi mobilisée ?

La consultation du site de « la manif’ pour tous » montre que l’on est loin de la démagogie populiste anti-élite, antisystème du Front National ou de la mécanique du bouc émissaire du discours de Grenoble de Nicolas Sarkosy ; cette mobilisation ne s’adresse pas, ne recouvre pas les mêmes catégories de personnes. La référence à « une rupture anthropologique », même si elle apparaît plutôt comme un gloubi-boulga idéologique assez indigeste, se veut la marque d’une volonté de réflexion ainsi que d’un démarquage de ses compétiteurs (partis de droite classiques ou FN). Les couches ainsi visées ont manifestement un niveau de scolarisation supérieur ; elles sont également plus sensibles au thème de la morale familiale. Au total, moins populaires et sans doute a priori plus orientées idéologiquement.

Malgré leur relative homogénéité sociologique et idéologique, en tout cas plus grande que celle du FN ou de l’UMP, ce mouvement n’a pas réussi à conserver son unité. Il s’est très rapidement scindé en deux : d’un côté « la manif’ pour tous » qui cherche désespérément à se démarquer de ses concurrents du « printemps français ».

Il est intéressant de comparer les professions de foi de ces deux mouvements : autant celle de « la manif’ pour tous » continue dans la veine de la défense stricte des valeurs familiales et du refus de l’ouverture du droit au mariage pour les homosexuels, autant le « printemps français » prend un cours beaucoup plus vague et attrape-tout… On y sent une main habituée à manipuler les concepts flous, pour tout dire la présence de l’extrême droite.

On ne peut s’empêcher de penser aux grandes manifestations de défense de l’école privée de 1984, dans la mobilisation desquelles l’église catholique avait déjà joué un grand rôle. Si cette mobilisation avait sans doute plutôt été un facteur de regroupement et de renforcement de la droite, il semblerait cette fois-ci que ces manifestations jouent plutôt comme un facteur d’accroissement de ses désaccords internes (y compris le FN qui n’était pas au commencement sur une ligne hostile aux revendications des homosexuels), partagés qu’ils sont entre le caractère irrationnel de ces revendications (l’abrogation du droit au mariage pour tous après quatre années d’application créerait un imbroglio inextricable) et leur popularité.

On voit mal « la manif pour tous » être en mesure de jouer un rôle comparable à celui du Tea Party aux Etats-Unis, qui a été capable de s’imposer au parti républicain jusqu’à lui faire prendre un cours très à droite. Si l’on pourrait sans doute trouver des points de rapprochement idéologiques entre eux, la mobilisation française semble cependant encore essentiellement axée sur le thème de la Loi Taubira et se méfier d’un élargissement des revendications (au moins pour la tendance « la manif’ pour tous » qui semble largement majoritaire).

Alors, de quoi « la manif’ pour tous » est-elle le nom ?

Incontestablement, il s’agit d’une mise en mouvement d’une fraction significative bien que minoritaire des classes dites moyennes éduquées, inquiètes d’évolution sociales qui leur donnent le sentiment d’une plus grande fragilisation de leur situation. Plus que d’un « retour du religieux », il s’agit d’un retour de la religion majoritaire française dans les premiers rangs de la vie politique. Une manière comme une autre de prendre date pour l’avenir.

Ce mouvement n’est pas sans rappeler celui des bonnets rouges et la place essentielle qu’y ont occupée l’émotion et des leaders peu connus du public. Ce dernier apparaît singulièrement plus confus, « attrape-tout » dans son idéologie et moins socialement sélectif que le mouvement contre le droit au mariage pour tous.

Dans le même temps, les syndicats semblent avoir des difficultés à mobiliser leur base au-delà des cas particuliers de fermetures d’usines, que favorise un soutien spontanée de l’opinion publique à travers l’émotion portée par les médias.

Au total, on constate une tension sociale croissante, portée par une opinion publique de plus en plus sensible à l’émotion véhiculée par les médias, à la recherche désespérée d’une nouvelle donne et d’un leader. Il s’agit d’une situation politique défavorable à la démocratie et propre à toutes les dérives et aventures droitières.

L’OCDE annonce une amélioration du climat économique français. Celle-ci est bien venue mais il n’est pas sûr que le retour de la croissance suffise à apaiser durablement les inquiétudes d’une majorité de français : cela dépendra de sa durée et de son intensité, mais aussi, et peut-être surtout, de la capacité des dirigeants français à améliorer significativement les conditions de vie fragmentées, voire précarisées, de ces classes moyennes éduquées, dont le mouvement de « la manif pour tous » mobilise une fraction, celle qui est le plus tournée vers le passé.

Municipales: mon programme pirates pour le XXè arrondissement de Paris

Cette après-midi doit se tenir la conférence de presse des Pirates pour les municipales. Je suis tête de liste dans le 20è arrondissement de Paris, où je défendrai le programme suivant:

  • Transparence dans le comportement personnel des candidats qui devront publier, dès leur dépôt de candidature, une déclaration de patrimoine financier et moral, impliquant une transparence sur leurs liens éventuels avec des groupes de pression et des associations. Cette déclaration incluera les liens familiaux, étant entendu que la gestion de la cité ne peut s’accommoder d’une quelconque forme de favoritisme;
  • Transparence dans la gestion, par un recours massif à la publication des données publiques. Celle-ci sera particulièrement rigoureuse et large dans le domaine des finances publiques et des subventions, dans l’accès aux prestations publiques (logement et crèches en particulier) et dans les nominations aux emplois publics ou para-publics.
  • Droit de suite des citoyens, par la mise en place, par tirage au sort, d’un comité d’éthique, présidé par l’opposition municipale, comportant un représentant du maire et dix membres tirés au sort parmi les électeurs. Ce comité aura la faculté d’accéder à tous les documents administratifs de son choix, sous le serment du secret professionnel, afin de vérifier le respect des principes de transparence
  • Réglementation du lobbying, par la création d’un registre des visiteurs qui listera les interventions (d’entreprise ou de particuliers) auprès du maire et les réponses qui ont été adressées.

En outre, les Pirates du 20è arrondissement apporteront les réponses suivantes aux problèmes collectifs:

  • dans le domaine de l’emploi, la mairie expérimentera le principe du «0 charge» pour tout recrutement d’un jeune parisien de moins de 26 ans en CDI dans une entreprise dont le siège est situé dans le 20è arrondissement. Cette expérimentation consistera à prendre charge les cotisations sociales (salariales et patronales) de ce jeune pendant une période de 6 mois pour un salaire versé dans la limite de 2,5 SMIC.
  • dans le domaine de la sécurité, la mairie d’arrondissement mettra en place un système de signalement par Internet des incidents et publiera les conditions de prise en compte et de réponse à ces demandes. Le maire tiendra chaque mois une réunion publique consacrée à ce sujet dans chacun des quartiers de l’arrondissement en présence du commissaire central.
  • dans le domaine de la petite enfance, chaque crèche sera tenue de publier son projet pédagogique et de le soumettre à l’évaluation de ses usagers.
  • dans le domaine scolaire, la mairie d’arrondissement mettra en oeuvre deux mesures majeures:
  1. l’évaluation des écoles et des enseignants par les parents à partir d’une application Internet ouverte. Cette évaluation constituera la première expérience d’évaluation pédagogique par les parents. Cette évaluation sera ouverte aux élèves pour le collège,
  2. l’expérimentation pour les quartiers les plus difficiles du chèque scolaire: la mairie offrira un chèque annuel de 5.000 euros à chaque famille ayant un enfant à l’école primaire et supprimera la carte scolaire. Chaque famille de l’arrondissement sera donc libre d’accéder à l’établissement de son choix. En contrepartie, les écoles primaires ne seront plus financées. Ce projet sera mis en oeuvre sur 3 ans.

Marianne serait à vendre pour 5 millions d’euros

Après l’annonce de la mise en vente du Nouvel Observateur pour une petite quinzaine de millions €(13,4 millions selon Les Echos), c’est l’hebdomadaire Marianne qui devrait vivre des heures difficiles. Selon mes informations, Yves de Chaisemartin cherche un repreneur pour un prix de vente de 5 millions €. Un prix modeste à la hauteur des pertes du journal, qui seraient supérieurs aux estimations annoncées en novembre et avoisineraient les 4 millions.

Dans le même temps, plusieurs nouvelles tombent, qui concernent plutôt le monde de l’édition papier. Ainsi, l’éditeur Jean-Claude Gawsevitch serait en train de déposer le bilan, pendant que les PUF sont rachetées par le réassureur Scor, présidé par Denis Kessler. Fin 2013, c’est LVMH qui a recapitalisé Gallimard à hauteur de 8 millions d’euros.

Après la faillite des librairies « Chapitre », c’est donc tout le secteur de l’édition papier qui subit une violente crise, depuis l’édition de livre jusqu’aux vendeurs, en passant par la presse. Les ressorts de cette crise sont connus: la transformation numérique du savoir laisse le papier imprimé KO. On notera toutefois deux particularités qui accroissent la violence de cette crise.

La presse papier paie sa soumission à l’ordre établi

Les lecteurs de ce blog se souviennent que je m’étais épanché sur les aides publiques à la presse. Certains quotidiens ne survivent que grâce à l’aide qui leur est apportée par le contribuable. Cette dérive constitue l’apothéose d’un système de subordination qui a entretenu la presse française.

La docilité est probablement ce qui caractérise le mieux le journaliste français. Faute d’une transparence des données et des informations publiques, les journalistes sont en effet extrêmement dépendants des « officiels » pour obtenir des scoops ou des informations confidentielles. Pour obtenir ces scoops, il faut se montrer docile et respectable, limiter son esprit critique et en permanence faire des compromis avec ses sources. Difficile, dans ces conditions, de faire honorablement son métier.

La presse papier suppose également des investissements très lourds, des frais de fonctionnement élevés. La presse est fortement dépendante de ses annonceurs publicitaires qui ont droit de vie et de mort sur elle. Certains annonceurs ont même décidé de s’offrir directement les journaux qui leur plaisent: LibérationLe MondeLe Figaro, Les Echos sont tous devenus des propriétés de grands annonceurs.

Là encore, la contrepartie de cette évolution est destructrice pour le business model de la presse: les journalistes sont obligés de produire une information institutionnalisée, où l’investigation se heurte rapidement à des limites. Face à la liberté de ton d’Internet, évidemment, la presse ne fait plus le poids.

Pour lutter contre ce déclin fulgurant, nombreux sont les titres qui ont utilisé des recettes qui les discréditent à long terme. C’est par exemple le cas de l’Express qui multiplie les unes interchangeables. Par exemple, en une année, l’hebdomadaire dirigé par le sémillant Barbier doit collectionner les dossiers sur les francs-maçons: les francs-maçons et le pouvoir, les francs-maçons et les affaires, les francs-maçons qui ont fait l’histoire, les francs-maçons et le secret, faut-il devenir franc-maçon? Chaque année, Barbier utilise cette recette pour défendre ses ventes lorsque l’actualité ne lui permet pas de faire ses choux gras d’histoires ordurières.

Cette méthode a forcément ses limites.

La concurrence entre une presse Internet (blogs compris) où la réalité est décryptée librement et sans faux semblants, d’un côté, et une presse papier empesée et obséquieuse fait aujourd’hui sentir tout son prix.

L’édition française n’a rien vu venir

Autre caractéristique qui explique la violence de la crise dans le secteur de l’édition papier, c’est le prix de la non-innovation.

On a déjà connu ça dans l’hôtellerie. Les hôteliers français ont été longtemps convaincus qu’il suffisait de vivre sur la beauté du paysage français pour s’enrichir. Et quand on leur disait: « attention à Internet! », la réponse était toujours la même: « il faudra dix ans pour qu’Internet change les choses. » Et hop, plus aucune chambre d’hôtel ou presque ne se vend aujourd’hui sans passer par Internet.

Entre Amazon et les livres numériques, les éditeurs voyaient bien la concurrence monter. Mais là encore, la réponse invariable a été: « on a bien dix ans avant que tout cela n’arrive. »

Résultat: l’édition française n’a pas été capable de se fédérer pour monter une plate-forme commune d’édition numérique, avec une taille critique suffisante pour bénéficier de la notoriété nécessaire à des ventes en ligne profitables. Les éditeurs français ont laissé la main aux diffuseurs numériques américains. Tout cela bien entendu au nom de l’exception culturelle française et des innombrables protections étatiques dont tout ce petit monde d’endormis et d’arrogants bénéficient.

Pourtant, la donne est là encore assez simple. Le prix des livres, qui est exorbitant, s’explique par les coûts de fabrication et les différentes niches que chacun a fabriquées sur la chaîne du livre: écriture, édition, diffusion, vente, etc. Internet bouscule ce modèle en rendant possible une relation directe entre un auteur et ses lecteurs. Cela ne signifie pas que le métier d’éditeur doit disparaître, mais il est évident qu’il ne peut plus fonctionner comme avant. Qui, par exemple, a envie de payer 15€ pour un essai de 300 pages, quand un contenu équivalent est mis à disposition quotidiennement sur Internet sans débourser un euro?

La crise de l’édition plaide, une fois de plus, pour un réveil de l’intelligence française. Ce pays est étouffé par une caste ringarde de pseudo-décideurs qui lui maintiennent la tête sous l’eau en attendant la noyade complète, qui n’ont aucune vision, et n’ont nulle envie de se remettre en cause.

Hollande à la gauche: « Je vous ai bien eus »!

A l’issue de sa conférence de presse, François Hollande a dû laisser un goût amer dans la bouche désormais pâteuse des électeurs de gauche qui ont pris le temps de le regarder, de l’écouter, et pire encore: de l’entendre! Le goût amer d’une chanson de Michel Sardou qui disait: « Je vous ai bien eus! ».


Le discours du Bourget, vous vous en souvenez?

A la relecture du fameux discours du Bourget prononcé en janvier 2012 par le candidat Hollande, certains électeurs avaient peut-être interprété des phrases comme:

C’est pour l’égalité que nous devons agir parce que, depuis 10 ans, l’égalité recule partout. Partout, des privilèges apparaissent à mesure qu’une nouvelle aristocratie – j’emploie le mot à dessein – arrogante et cupide s’installe et prospère. 1 % des Français privilégiés se séparent du reste de la société. Ils vivent à côté de nous mais ils ne vivent déjà plus avec nous. Parfois, ils ne vivent même pas chez nous. Une véritable sécession sociale a vu le jour ces dernières années : des quartiers relégués, abandonnés et de l’autre des quartiers protégés, sécurisés pour que nul ne vienne déranger. Je serai le Président de la fin des privilèges parce que je ne peux pas admettre que, pendant ce temps-là, pendant que certains s’enrichissent sans limite, la précarité s’étende, la pauvreté s’aggrave et 8 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, dont beaucoup trop d’enfants.

sous le signe d’une rupture avec la politique d’exonération fiscale au bénéfice des entreprises.

D’ailleurs ce soir-là le candidat Hollande avait aussi eu ces mots:

Pour atteindre cet objectif, je reviendrai sur les cadeaux fiscaux et les multiples niches fiscales accordées depuis une décennie aux ménages les plus aisés et aux plus grosses entreprises.

La conférence de presse, avec son pacte de responsabilité, a évidemment un peu tranché avec l’esprit qui a présidé à l’élection de François Hollande.

La blague du « pacte pour la croissance en Europe »

Les mêmes électeurs se souviennent peut-être aussi de l’extraordinaire « pacte pour la croissance en Europe » que François Hollande avait proposé à ses partenaires à peine élu, et qu’Angela Merkel a foulé aux pieds. Il s’agissait à l’époque de relancer la dépense publique à hauteur de 120 milliards€ pour retrouver la croissance.

Lorsque nous étions jeunes, ce type de mesure s’appelait la relance par la dépense. Inspirée de la pensée keynésienne, la démarche percute la logique de l’offre défendue par l’Allemagne.

De fait, la logique de la dépense, de la demande, François Hollande l’a bel et bien défendue en arrivant à l’Elysée, comme remède au marasme européen. Il s’est fait envoyer paître, à l’époque, moyennant un accord timide à un plan portant sur moins de 1% du PIB et dont plus personne n’entend parler ni ne se soucie. Depuis, les logiques d’austérité et d’offre ont triomphé partout. Seule la France reste les bras ballants, et s’enfonce dans une crise dont on voit seulement les premiers effets.

Le virage en épingle à cheveux du président Hollande

Quoiqu’il soutienne le contraire, François Hollande a donc bel et bien effectué un virage à 180 degrés dans la doctrine économique qu’il promeut. En soutenant, lors de sa conférence de presse, que la gauche ne défendait pas forcément une politique de la demande et qu’elle pouvait se rallier à une politique de l’offre, il a évidemment reconnu implicitement non seulement l’existence de ce virage, mais aussi son abandon complet des logiques qui ont permis son élection.

Rappelons ici quelques éléments: ce que les économistes appellent pompeusement une politique de la demande consiste tout simplement à stimuler l’activité économique par un soutien à la consommation, par exemple en favorisant les augmentations de salaires. Parce que cette politique améliore le niveau de vie des plus pauvres, elle est d’ordinaire considérée comme de gauche. La politique de l’offre consiste, dans la pratique, à faire des « cadeaux » aux entreprises pour les pousser à investir. Pour y parvenir, la logique économique exige généralement une baisse du coût du travail… qui se fait au détriment immédiat des salariés.

En soutenant que la gauche n’était pas forcément orientée vers une politique de la demande, François Hollande en a dit long sur le chemin qu’il demande à ses électeurs de parcourir.

Combien d’électeurs socialistes suivront-ils cette conversion?

Ce que François Hollande propose est économiquement à l’unisson de ce que ses partenaires européens soutiennent. Les réactions venues d’Europe le prouvent. En revanche, il se situe à l’opposé de ce que sa majorité a défendu lors de la campagne électorale. Et là, le Président est bel et bien confronté à un problème: quelle majorité va-t-il dégager autour de mesures qui attaquent directement ses meilleurs soutiens électoraux: les fonctionnaires?

En annonçant qu’il n’augmenterait plus les impôts et qu’il agirait seulement sur la dépense publique, François Hollande s’engage sur un terrain nécessaire, mais scabreux. On voit mal comment la fonction publique soutiendra une politique qu’elle a déjà farouchement combattue sous Sarkozy. De toutes parts, les manifestations de résistance se multiplient: budgets votés en déficit (à commencer par l’ENA!), pagailles dans les services, revendications salariales constantes.

Dans la pratique, cette politique suppose obligatoirement des mesures courageuses mais impopulaires: fermeture de perceptions, d’hôpitaux de proximité, de collèges ruraux, gains de productivité dans les services, accroissement des rendements, etc.

L’Etat est-il encore contrôlable?

Surtout, pour parvenir à ses fins, le Président doit reprendre la main sur les services, et là encore il se heurte à de profondes difficultés.

Premier point: la complexité. L’Etat est devenu une machine protéiforme que plus personne ne maîtrise. Les collectivités locales et la sécurité sociale sont dans une situation pire encore. Non seulement les forces qui agitent ces organisations, mais la lourdeur des circuits de fonctionnement et de décision, l’extrême technicité des dossiers (ce que l’on appelle l’effet-taille) compliquent singulièrement le pilotage de l’ensemble.

Deuxième point: l’inclination byzantine du Président, qui adore créer des hauts conseils, des comités, des instances consultatives dans tous les sens, qui sont autant de freins à une décision saine et efficace. La réduction des dépenses n’échappera pas à cette règle. Avec le Conseil de la Dépense qui se réunira mensuellement auprès de lui, on risque de créer un écran supplémentaire entre les décideurs et la réalité.

Parallèlement, la modification du calendrier budgétaire, qui commencera dès janvier, va définitivement couper les « budgétaires » de la réalité qu’ils budgétisent. Une année sera à peine achevée qu’il faudra déjà embrayer sur l’année suivante, sans que jamais on ne sache quel est l’état réel des fonctionnements, des besoins et des dépenses.

Bref, que de pieuses intentions. Mais la foi n’est jamais rien sans les actes…

 

Le chômage: prochain théâtre d’opérations pour les partenaires sociaux

La négociation de la convention d’assurance chômage promet d’être rude. De toutes parts, la campagne médiatique sur le thème de la France et de sa générosité avec les chômeurs a commencé. Les organisations syndicales vont négocier sous une contrainte forte: celle d’une intelligentsia parisienne qui appelle à réduire les droits en vigueur.

Comme je l’indique sur le site Tripalio, les enjeux de cette négociation qui débute vendredi sont multiples, et assez passionnants. Il me paraît intéressant de les traiter à la lumière des prévisions de l’Unédic rendues en septembre 2013. C’était une époque euphorique où l’on était convaincu que le président Hollande gagnerait (temporairement) son pari d’inversion de la courbe du chômage. Voici les prévisions qui étaient établies:

Prévisions chômage

On le voit: l’Unedic anticipait un reflux relatif du chômage, en tout cas du nombre de chômeurs indemnisés, à compter de septembre 2013, avec une stabilisation globale par la suite. Malheureusement, ce phénomène ne s’est pas produit et la situation est pire qu’escompté.

Simplification administrative: mon intervention sur Bfm Business

Les lecteurs de ce blog ont l’habitude de lire mes considérations sur l’Etat incontrôlable et sur la nécessité de produire un choc de privatisation pour réformer le service public en profondeur. J’étais invité hier sur Bfm Business pour commenter les annonces du Président de la République sur la simplification administrative. L’occasion d’aborder quelques-uns des thèmes qui me tiennent à coeur: l’open data, le big data, l’INSEE et ses privilèges exorbitants, et surtout la crise de la décision dans la société d’aujourd’hui.

 

Complémentaire santé: une solution très recommandable

Dans l’épique conflit pour la généralisation de la complémentaire santé, le Conseil Constitutionnel a donné un nouveau coup de griffe aux petits arrangements entre amis, par sa décision du 19 décembre 2013 sur la loi de financement de la sécurité sociale. Cette étape ne clôt probablement pas le dossier, mais elle en marque très probablement un tournant: celui de la marginalisation des partisans (nombreux dans la majorité présidentielle) d’une étatisation rampante par accords de branche.

Faut-il rappeler ici les origines abondamment commentées sur ce blog du problème global de la généralisation de la complémentaire santé?

Revendiquée depuis de nombreuses années par différentes organisations syndicales, la généralisation a finalement constitué l’article 1 de l’ANI sur la sécurisation de l’emploi du 11 janvier 2013. Les partenaires sociaux mettaient alors le doigt dans un engrenage qui a tourné de façon quasi-ininterrompue pendant un an. Le sujet ne faisait pas débat sur le fond, mais sur ses modalités de mises en oeuvre. Dans la pratique, 4 millions de salariés sur un total de 16 millions sont aujourd’hui dépourvus d’une complémentaire santé financée en tout ou partie par l’employeur. Fallait-il couvrir cette population par un contrat de branche ou par un contrat d’entreprise?

Cette question en apparence technique a surpris le gouvernement et la majorité par sa sensibilité politique. Comme je l’ai régulièrement écrit, on touchait ici à une ligne de fracture architectonique dans la société française, entre esprit des corporations et liberté de l’entreprise – sujet discuté dans ce pays depuis plusieurs siècles. Pour avoir méconnu la portée de ces questions, le gouvernement s’est essuyé trois déculottées successives.

Les déculottées du gouvernement

La première est venue le 29 mars, lorsque l’Autorité de la Concurrence a rendu un avis défavorable aux clauses de désignation telles qu’elles étaient pratiquées, et telles que le gouvernement prétendait les généraliser dans sa transposition législative de l’ANI. Les clauses de désignation, prévues par l’article L 912-1 du Code de la Sécurité Sociale, consistent à désigner un assureur en complémentaire santé unique pour une branche professionnelle, par un accord de branche qui s’impose à toutes les entreprises de la branche. L’Autorité de la Concurrence a pointé du doigt le manque de transparence dans ces procédures de désignation, et les a proscrites.

Malgré ce premier avis défavorable, le gouvernement a voulu passer outre. C’est donc le Conseil Constitutionnel qui s’est chargé d’invalider les désignations prévues par la loi, défendues mordicus par Jean-Marc Germain, rapporteur de la loi et campé dans le rôle d’idéologue en chef à cette occasion. Par une décision du 13 juin, le Conseil a repris l’avis de l’Autorité de la Concurrence et considéré que les désignations ne respectaient pas la liberté d’entreprendre. Le Conseil a toutefois précisé que les désignations déjà existantes (dans une soixantaine de branches) étaient valides.

Marisol Touraine a, durant l’été, repris le flambeau que Michel Sapin ne voulait plus porter. Elle a donc préparé un amendement à la loi de financement de la sécurité sociale, après avoir consulté le Conseil d’Etat, qui remplaçait les clauses de désignation par des clauses dites de recommandation. Cette mécanique déjà en vigueur, et confirmée par l’Autorité de la Concurrence, consiste à offrir la possibilité aux branches qui le souhaitent de recommander sans contrainte un assureur dans la branche. Les entreprises conservent toutefois la possibilité de recourir à un autre assureur que le « recommandé ».

Pour corser le jeu, Marisol Touraine a proposé une petite incitation à la recommandation: un avantage fiscal pour les recommandés, dans une proportion telle qu’aucun concurrent ne pouvait soutenir les prix sur le marché. Cette discrimination fiscale, pourtant validée par le Conseil d’Etat, revenait à réintroduire par la petite porte la clause de désignation chassée par la grande. Avec une pénalité fiscale majeure, les concurrents étaient de fait exclus du marché.

Sans grande surprise, le Conseil Constitutionnel a donc invalidé cet avantage fiscal accordé aux recommandés, en invoquant la rupture d’égalité devant l’impôt. L’éreintante campagne de la généralisation de la complémentaire santé se termine donc par une troisième déculottée gouvernementale.

Les lobbyistes ont fait fortune

Durant tout cet automne, pendant le débat du PLFSS, la guerre a fait rage en coulisses pour obtenir des aménagements de la position gouvernementale.

D’un côté, les spécialistes du marché de l’entreprise se sont fortement mobilisés, allant même jusqu’à manifester sous les fenêtres du Sénat pour manifester leur opposition au texte. Pour le gouvernement, avoir réussi à mettre des assureurs dans la rue est tout de même une performance notable.

D’un autre côté, les institutions de prévoyance, très implantées dans les branches dont elles sont l’émanation, ont également fait feu de tout bois pour préserver leur avantage. Elles ont pu s’appuyer sur la CFDT, qui n’a ménagé aucun effort pour défendre un système de branche dont on dit (mais ce ne sont que des rumeurs) qu’il participe de façon occulte au financement du syndicalisme.

C’est avec une véritable amertume que ces organisations ont accueilli la décision du Conseil Constitutionnel. La CFDT écrit notamment:

La CFDT regrette la décision du Conseil constitutionnel concernant les clauses de recommandation dans les accords collectifs dans le cadre de la généralisation de la complémentaire santé.

Cette décision intervient au terme d’une intense campagne de pression qui a focalisé le débat public sur les conditions du choix des opérateurs de la couverture complémentaire, au détriment des objectifs de l’accord interprofessionnel de janvier 2013.

En effet, cette décision ne remet pas en cause la généralisation de la complémentaire santé à tous les salariés. Mais elle fait le jeu de certaines grandes entreprises qui ne souhaitent pas être soumises à un accord de branche qui favoriserait une solidarité avec les petites et moyennes entreprises.

Pour la CFDT, cette décision n’est pas conforme aux règles européennes. C’est pourquoi nous étudions les voies de recours possible à ce niveau.

Soumettre une décision du juge constitutionnel français au juge européen… quelle étrange conception de la souveraineté. La CFDT devrait doper son service juridique.

Quel impact sur la réalité?

Au total, les salariés ne devraient pas voir grande différence par rapport à l’existant, comme l’a d’ailleurs noté la CGT. La décision du Conseil Constitutionnel est une décision de statu quo.

Elle permet en effet aux branches de recommander, comme certaines ne se sont pas privées de le faire, un acteur, ou plusieurs acteurs, pour assurer les entreprises. Dans le même temps, elle permet aux entreprises de conserver leur liberté de choix.

Le Conseil a bien rendu ici une décision sage. Celle de préserver des équilibres existants, et de laisser faire les entreprises.

Les Douanes bretonnes, un bel exemple de gaspillage public…

C’est en lisant le blog du président de la commission des Lois à l’Assemblée Nationale, Jean-Jacques Urvoas, que j’ai pris conscience d’un gaspillage tout à fait plaisant à pointer du doigt, mais qui prouve une fois de plus que, sans une rupture majeure avec notre démocratie représentative finissante, nous ne pourrons pas réformer utilement ce pays, ni épargner aux générations futures le poids d’une dette gonflée par l’égoïsme des aînés.

Notre bon représentant du peuple souverain Urvoas a en effet inauguré son année éditoriale en émettant un voeu: celui de développer le service public. Et il adresse une pensée toute particulière à… la brigade des Douanes de Quimper, dont la fermeture est programmée depuis des années, mais qui survit notamment grâce au lobbying de ses élus locaux. Surtout lorsque ceux-ci accèdent à des mandats nationaux pour porter à Paris la parole des intérêts particuliers de leur région.

Que de jolis propos! c’est vrai que le service public, en France, n’est guère développé… disons même qu’il est atrophié! c’est vrai que les dépenses publiques ne représentent que 57% du PIB, qu’elles sont tout à fait maîtrisées, et qu’une politique nouvelle dans ce pays consiste à prôner le développement d’une administration des Douanes. C’est vrai que la Bretagne est quotidiennement battue par des flots d’immigrés clandestins venus d’Afrique en pirogue, et qu’elle est une grande zone de transit pour les étrangers. Il est également vrai qu’avec une dette publique qui s’approche de 100% du PIB, la France dispose de marges de manoeuvres budgétaires qui lui permettent de maintenir une douane pléthorique en Bretagne.

Car de pléthore, Jean-Jacques Urvoas lui-même s’en indigne:

alors que les autres unités sont dotées de 15 à 20 agents, elle refuse avec constance toute l’augmentation de l’effectif actuel de 7 agents !

Eh oui! vous avez bien lu! la Bretagne plusieurs unités de douanes, chacune composée de 20 agents.

Le dernier décompte officiel a été donné en 2011 au Sénat, en réponse à une question d’un parlementaire breton. Voici la réponse:

La direction interrégionale des douanes et droits indirects de Nantes, qui regroupe les circonscriptions régionales de Bretagne, des Pays de la Loire, de Poitiers et des garde-côtes pour cette partie du littoral, redéploie actuellement ses moyens de surveillance terrestre afin de les positionner au plus près des flux de personnes et de marchandises et d’intensifier ainsi ses interventions contre les trafics frauduleux. Cette démarche se traduit par la fermeture des brigades de Lannion et de Vannes, dont les résultats contentieux n’étaient pas satisfaisants et par l’amélioration concomitante de la capacité opérationnelle d’autres unités. Ainsi, les contrôles dynamiques sur les grands axes routiers s’effectuent au moyen d’un plateau technique renforcé avec notamment l’élément motocycliste de la brigade de Rennes qui passe de sept à dix agents et l’implantation prochaine d’une seconde équipe de maître de chien à Brest. Ces mesures s’accompagnent, à partir d’avril 2011, de l’instauration d’un dispositif de contrôles embarqués sur l’axe ferroviaire Rennes-Lorient-Quimper. Ce nouveau schéma participe donc bien d’une stratégie globale de renforcement de l’efficacité de la douane dans ses missions de protection du territoire et des citoyens. À ce jour, aucune autre fermeture de brigade des douanes n’est envisagée en Bretagne. Le devenir de la brigade de Quimper sera, comme annoncé, examiné en 2012 à la lumière de l’étude menée par la direction interrégionale de Nantes qui prendra notamment en compte sa contribution à la lutte contre la fraude, tout particulièrement en matière de produits stupéfiants. Dans le secteur de la surveillance maritime, le dispositif en place reste également inchangé. Quatre unités garde-côtes, fortes d’une centaine d’agents, sont ainsi localisées en Bretagne dont un patrouilleur de 43 mètres à Brest, chargé de surveiller l’entrée de la Manche et de la façade Atlantique. Enfin, en ce qui concerne les services des opérations commerciales, le dispositif actuel repose sur six bureaux, à Brest, Lorient, Quimper, Rennes, Saint-Brieuc et Saint-Malo, dont l’implantation a récemment été confirmée dans le cadre de la réforme du dédouanement.

Malgré la fermeture des bureaux de Lannion et de Vannes, il reste encore des services de douane « terrestre » dans six villes de Bretagne, plus une centaine de douaniers chargés de surveiller les côtes et dotés d’un patrouilleur de 43 mètres, plus la brigade motocycliste de Rennes, plus les deux unités cynophiles. Abondance de bien ne nuit pas. Rappelons au passage que la région Nord-Pas-de-Calais, qui est frontalière de la Belgique et de l’Angleterre, et qui est donc quotidiennement confrontée aux trafics de tous poils, comptent seulement 7 implantations..

Mon propos n’est pas « d’épingler » Jean-Jacques Urvoas, qui est un élu de terrain plutôt non dogmatique et qui réalise un travail apprécié localement (on comprend pourquoi). Disons même qu’il est un « bon élu », qui sait appréhender l’intérêt de sa circonscription au-delà des courants partisans. Et cette seule qualité est appréciable et mérite d’être dite.

Et c’est précisément parce qu’il est un bon élu que le sujet mérite d’être relevé.

Jean-Jacques Urvoas n’a rien à se reprocher à titre personnel. Il est simplement l’une des incarnations (vertueuse, sympathique, compétente) d’un système qui étouffe peu à peu les forces vives de ce pays, et que nous connaissons par coeur: la France est dirigée par une Cour de plus en plus déconnectée des réalités, et exister auprès de la Cour, que dis-je? intégrer la Cour! est l’oeuvre d’une vie. Il faut, comme Jean-Jacques Urvoas, commencer dès l’université à militer. Il faut passer par la MNEF. Il faut être collaborateur parlementaire, ou faire une grande école, de préférence l’ENA. Il faut se mettre dans le sillage d’un parrain qui a droit de vie et de mort sur vous (celui d’Urvoas s’appelle Bernard Poignant, devenu conseiller à l’Elysée). Il faut faire son cursus honorum: élu local, puis élu national, puis monter en grade à l’Assemblée Nationale. Et enfin, enfin, un jour, quand on commence à peser dans son parti, à force de labeur, de week-ends sacrifiés, d’enfants qu’on ne voit jamais ou presque, enfin, on peut commencer à donner son avis.

Dans un univers numérisé, où l’accès à la connaissance se fait très vite, où les échanges sont instantanés, cette course à la délégation de pouvoir, cette course au mandat, cette hyper-centralisation des décisions, en même que leur dilution dans un océan de lâcheté et de conformisme aristocratique, tout cela a une traduction simple: on dit n’importe quoi pour être élu, et le pays s’enfonce dans le marasme.

En 2060, la santé coûterait 11,5% du PIB

Selon un document de travail établi par la direction du Trésor en suivant le modèle Promède, la santé coûterait en France en 2060 11,5% du PIB contre 9% aujourd’hui. Elle serait financée par les dépenses publiques à hauteur de 8,8% du PIB contre 6,8% aujourd’hui. Toutes choses égales par ailleurs, le surcoût serait donc de 40 milliards €.