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Mois : juin 2015

Congrès PS: gros mensonges entre ennemis

Le congrès du PS à Poitiers dresse une espèce de portrait en réduction de la faillite politique française, avec, en plus, il est vrai, quelques moments croquignolets de haine entre ennemis politiques pourtant membres du même parti.

Les décisions publiques au gré d’une nomenklatura opaque

Premier élément de la faillite: les orientations du gouvernement sont liées au contenu d’une motion que personne n’a lue, elle-même produit d’une combinazione totalement opaque entre de vieux chevaux de retour. Rappelons que Cambadélis a obtenu un score confortable (plus de 70% des voix) à l’élection à la tête du parti grâce à une alliance contre nature avec Martine Aubry. Celle-ci a négocié une réorientation du pacte de responsabilité en faveur des PME et des TPE en échange de son soutien au gouvernement.

Certes, il faut prendre un peu de distance avec cette négociation de derrière les fagots, puisque, comme chacun le sait les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. Sur le fond, d’ailleurs, cette réorientation ne me paraît pas spécialement choquante.

Mais, la méthode pose question: l’action publique dépend d’un parti, de ses relations de force interne, alors que les militants le désertent et que ses hiérarques monopolisent la machine depuis des années. Comment peut-on croire à la démocratie quand les décisions se prennent de cette façon?

On retrouve ici toute l’obsolescence de la constitution de la Vè République qui fonde la démocratie sur les partis politiques, sans avoir imposé des principes démocratiques à la vie de ces partis.

Le fantasme d’un Manuel Valls libéral

Une grande partie du congrès du PS est occupée par la « digestion » du prétendu libéralisme de Manuel Valls. Cette faction a même désormais un nom: les sociaux libéraux!

C’est un superbe tour de force, de la part de Manuel Valls, d’être parvenu à faire croire que sa politique était libérale. Quelques chiffres le rappelleront: outre la création de 100.000 emplois aidés annoncés par François Rebsamen après les mauvais chiffres de chômage (c’est bien la première fois que le libéralisme de signale par la subvention publique à l’emploi…), l’examen de la situation budgétaire de l’Etat suffit à mesurer l’ampleur des dégâts réels derrière les postures officielles.

Certes, Manuel Valls a lutté contre la folie de 2012, qui avait consisté à doper de façon fulgurante les dépenses publiques. La loi de finances initiale de 2012 (préparée par l’équipe Sarkozy) avait prévu 366 milliards de dépenses pour l’Etat. En 2013, cette somme a grimpé de 10 milliards pour atteindre 376 milliards (en exécution). La loi de finances initiale pour 2014 avait projeté une dépense de 383 milliards, soit près de 20 milliards de plus qu’avant l’arrivée de la gauche. Valls a finalement imposé une limitation à cette hausse, et a même proposé de revenir à 371 milliards de dépenses pour 2015.

Si ce chiffre était confirmé, il placerait la dépense 2015 légèrement au-dessous de la dépense réelle de 2014 qui s’est élevée à 377 milliards, soit une baisse d’environ 1,5%. Le problème est que cette politique « libérale » ne se traduit pas dans les faits. Selon la dernière situation mensuelle du budget de l’Etat, à fin mars 2015, les dépenses n’ont baissé que de 150 millions par rapport à l’an dernier à la même époque.

Concrètement, le gouvernement se montre donc incapable de diminuer réellement les dépenses publiques. Sous les apparences libérales, en réalité, l’étatisme résiste…

La folie des socialistes frondeurs

Face au pseudo-libéralisme de la motion A, l’idéologie la plus folle triomphe. Je reprends ici les termes d’Emmanuel Maurel, frondeur acclamé au congrès de Poitiers. Ces phrases sont issues d’une tribune qu’il a publiée dans la presse le 30 avril 2014:

L’enjeu est celui de la démocratie économique, aussi bien au sein de la nation que de l’entreprise. Pour y parvenir, le contrôle du capital par l’Etat est essentiel. [sic! vous avez bien lu!] (…)

Il était temps, en effet, de s’apercevoir qu’une politique industrielle pour un pays comme la France, ne consiste pas seulement à réglementer “l’environnement” fiscal, social, des entreprises. La propriété du capital, c’est le pouvoir. Veiller sur la propriété du capital, c’est préserver la capacité d’établir des stratégies autonomes, d’anticiper, c’est, en un mot, l’avenir des industries françaises et de nos emplois. (…)

Surtout, les nationalisations temporaires, comme celle d’Alstom en 2004, tellement nécessaires pour défendre les entreprises françaises en cas de crise temporaire, ou de raids de prédateurs boursiers ou de fonds de réserve souverains étrangers, restent en pratique presqu’impossibles à mettre en œuvre. M. Macron n’a cessé de lutter contre cette innovation, au nom de la peur et des réticences qu’elle pourrait inspirer aux investisseurs étrangers. Mais de nombreux autres États y ont d’ores et déjà recours. (…)

Aussi, nous n’attendons pas du ministre de l’Économie d’un gouvernement socialiste, qu’il “retrouve l’esprit du capitalisme”; car nous savons que “l’esprit du capitalisme” si bien décrit par Max Weber, ne concourt qu’à l’accumulation et n’a que la richesse comme but final, supérieur à la consommation elle-même. Il est vecteur d’inégalités, et ne prospère que parce que les principes démocratiques n’ont pas encore pénétré l’économie et le travail. Nous voulons, tout au contraire, retrouver le message politique essentiel du socialisme – la lutte pour compléter la démocratie politique, par la conquête de la démocratie économique, au sein de la nation comme au sein de l’entreprise. Et la démocratie économique, c’est la maîtrise du capital.

On le voit, face aux « sociaux libéraux » incarnés par Manuel Valls, les étatistes restent bien vivaces, défenseurs d’un mensonge hallucinant. Dans la vision bornée et fausse d’Emmanuel Maurel (qui n’a jamais mis les pieds dans une entreprise pour y travailler), les investisseurs privés sont forcément des court-termistes, et l’Etat, c’est forcément le capitalisme à long terme.

Cette équation est grotesque, et seuls les hiérarques socialistes pouponnés par le secteur public depuis leur adolescence l’ignorent. Dans son rapport sur le sujet, la Cour des Comptes a par exemple utilement montré que l’Etat impose aux entreprises dont il est actionnaires des distributions de dividendes totalement exorbitantes, qu’aucun méchant capitaliste n’oserait imaginer, puisque, à titre d’exemple Engie a distribué des dividendes alors qu’elle accusait de lourdes pertes .

C’est probablement le drame du parti socialiste: entre incapacité à agir et à changer le réel, et nostalgie pour un pouvoir étatiste dont les méfaits sont aveuglément niés, ce parti ne parvient plus à se réinventer un avenir. Et pourtant, il gouverne…

 

 

LA BARÉMISATION DU LICENCIEMENT: ENCORE UNE IDÉE ILLIBÉRALE DU MEDEF!

Dans le débat qui agite les partenaires sociaux et le gouvernement sur la réforme du droit du travail, la question de la barémisation des indemnités de licenciement illustre une fois de plus la logique illibérale du MEDEF, voire son appétit étatiste et réglementariste permanent.

Le paradoxe du MEDEF

C’est probablement le paradoxe le plus étrange que personne ne soulève.

D’un côté, le MEDEF peste contre la complexité du droit du travail et prône (à juste titre!) une mise en application du choc de simplification imprudemment promis par le chef de l’Etat comme une solution miracle. A la manière de la Vierge à Lourdes, le choc tant attendu ne s’est toujours pas manifesté aux profanes chefs d’entreprise, même si François Hollande, campé en Bernadette Soubirou, soutient qu’il s’est bien produit.

D’un autre côté, le MEDEF ajoute sa voix à l’appel collectif permanent en faveur de l’inflation réglementaire et de l’expansion administrative constante. En demandant au gouvernement de barémiser les indemnités de licenciement, le MEDEF propose en effet qu’une nouvelle couche de règles soit posée sur le contrat de travail, sur son exécution et sur dénouement. On peut en comprendre les raisons, mais il n’empêche que cette logique procède bel et bien d’une manie qui se situe aux antipodes de la logique libérale.

Le patronat n’aime pas la concurrence sur la main-d’oeuvre

Sur le fond, la revendication du MEDEF se situe dans la continuité des revendications patronales exprimées depuis le début de la Révolution industrielle. Pour éviter une concurrence débridée sur la main d’oeuvre susceptible de déstabiliser la vie des entreprises et de concourir à une amélioration de la condition salariale, les organisations patronales françaises ont toujours préféré limiter au maximum la concurrence sur les salaires et les rémunérations. L’objectif de cette stratégie a toujours été d’éviter une surenchère féroce entre entreprises sur ce domaine.

La création du Comité des Forges puis de l’UIMM il y a plus de cent ans fut d’ailleurs la première réponse institutionnelle à cette problématique. Elle visait à mieux coordonner les positions des entreprises face aux revendications salariales. Pour assurer un maximum d’efficacité à cette réponse patronale, la tradition a beaucoup misé sur le syndicalisme de branche, qui permettait de circonvenir les mouvements par entreprise.

La tradition qui suivit de négociations salariales au niveau des branches, ancrées dans les pratiques françaises jusque dans les années 90, a bien exprimé cette stratégie patronale proche d’une logique des corporations.

La barémisation des indemnités de licenciement, avatar du corporatisme

La barémisation des indemnités de licenciement se situe bien dans la suite de la tradition corporatiste dont le patronat français ne peut se détacher. Le licenciement constitue l’un des derniers espaces où la relation contractuelle se noue au niveau de l’entreprise, dans une logique de négociation directe entre le salarié et son employeur. Il est en quelque sorte un espace de liberté où chaque entreprise doit se « débrouiller », en cas de licenciement, pour transiger avec le salarié de telle sorte qu’il ne recourt pas aux prudhommes.

Barémiser l’indemnité de licenciement permet de supprimer cette liberté contractuelle et d’imposer un tarif unique, commun à toutes les entreprises, là où la liberté existe.

L’objectif est simple: il consiste à aider les chefs d’entreprise démunis face à des « manoeuvres » des salariés licenciés. Pour défendre cette mesure, beaucoup rappellent les « abus des salariés » et l’incertitude de la justice prudhommale.

Il n’en reste pas moins que les chefs d’entreprise qui investissent dans les ressources humaines, notamment pour fixer des indemnités qui rendent les prudhommes inutiles en seront pour leur grade. Une fois de plus, la solidarité envers les moins vertueux ou les moins efficaces prend le pouvoir et la réglementation procède à un nivellement des pratiques patronales par le bas.

Au fond, le patronat français aime la concurrence quand elle lui profite, et il la désteste quand elle le menace. Il aime la liberté quand elle lui permet de gagner, il lui préfère la réglementation quand il risque de perdre. Le réflexe est compréhensible, et même cohérent en termes d’intérêt. En revanche, ne jamais oublie rque la règlementation appelle la règlementation.

LE CHÈQUE SCOLAIRE N’EXISTERA PAS… CAR IL EXISTE DÉJÀ!

A la suite de mon article sur les stratégies de réforme à l’Education Nationale, Catherine Vallet, ancienne inspectrice pédagogique régionale, a souhaité réagir sur le chèque scolaire. Comme je l’annonçais hier, ce papier est « contradictoire »: il ne partage pas mes idées, et j’en partage pas les siennes. Mais je crois qu’une bonne « délibération » au sens d’Habermas n’est pas un luxe sur ces sujets.

Aucune école n’est jamais parfaite.

Il y a longtemps qu’on cherche les moyens d’améliorer l’école française et pour cela il faut la refonder, la réorienter, la réformer. Les tentatives antérieures n’ont pas donné grand-chose, il faut bien le dire. Puisque les petits pas n’ont rien donné, certains souhaitent un choc, un grand soir, une réforme radicale. Pourquoi ne pourrait-on pas voir le chèque scolaire comme ce facteur radical de salut scolaire? (Je le confesse à nouveau: je suis athée.)

Parce qu’il existe déjà…avec l’enseignement privé…mais à la française, c’est-à-dire à la mode d’un pays massivement habitué à la redistribution, et à la régulation par la file d’attente.

Le chèque scolaire suppose la possibilité de choisir un établissement plutôt qu’un autre, un système plutôt qu’un autre et dans une certaine mesure, il aligne tous les établissements sur un même modèle – qui est plutôt celui du privé. Mais il y a longtemps que la France n’a plus véritablement deux systèmes scolaires, l’un public et l’autre privé, comme d’autres pays, comme la Grande Bretagne par exemple où une bonne part de l’enseignement privé ne reçoit pas l’essentiel de ses moyens et subsides de l’état mais bien de sources privées. En France, l’enseignement privé sous contrat d’association avec l’état représente l’essentiel des établissements privés – la majorité des établissements dans certaines régions ; il scolarise un grand nombre d’élèves et cela car les frais de scolarité n’y sont pas élevés. En effet, la réforme de l’école adoptée dans les premières années du premier mandat de François Mitterrand a en quelque sorte achevé de nationaliser l’enseignement privé au sens où ses dépenses en matière de personnel enseignant sont assumées par l’état en échange de l’obligation pour le privé de respecter les programmes et les horaires nationaux. L’enseignement privé peut en outre recevoir d’autres subventions publiques liées à son fonctionnement (des subventions des municipalités, par exemple). En revanche, un directeur d’établissement privé sous contrat reste libre de recruter ses enseignants.

Si on cherche une justification au financement par l’argent public d’un service privé, on dira que les parents qui scolarisent leurs enfants dans l’enseignement privé assument déjà par leur impôt leur part des dépenses que le pays fait en matière d’enseignement et d’éducation. Ce résonnement (voir note ultérieure pour le sens donné à ce mot dans ce texte) est à la fois juste et inapproprié. Juste, parce que l’impôt et les taxes collectées sur les revenus des habitants sont bien en partie consacrés à l’éducation. Toute personne payant des taxes ou l’impôt paye donc bien pour un service d’éducation. Inapproprié, car les personnes qui n’ont pas ou plus d’enfants à charge payent quand même ce même service qu’ils ne consomment pas ou plus. La base d’un consentement à l’impôt, c’est donc la bonne compréhension de mécanismes de solidarité. Ceux qui n’ont pas ou plus d’enfants à éduquer bénéficient quand même de ce que les enfants des autres apportent à la collectivité nationale. Les allemands ne font pas d’enfants, ce qui leur pose un problème de main d’œuvre et en matière de « comptes sociaux ». L’Allemagne se procure donc des travailleurs-contribuables tout faits de Turquie, de Grèce, d’Espagne, du Portugal, d’Italie, etc., sous la forme d’immigrés adultes, et sous la forme d’enfants d’immigrés résidant déjà en Allemagne. Il est donc compréhensible que même le retraité allemand paye l’éducation et la formation de ces personnes. Et il est curieux que l’Allemagne refuse de subventionner l’école grecque, portugaise, italienne ou turque, africaine, etc. dont elle utilise les ressources humaines, sans en supporter les coûts. Si l’Europe n’était pas une association de pays égoïstes dont certains sont nettement plus forts que d’autres, on aurait reconnu la nécessité de certains transferts de charges entre pays, correspondant à une forme de division ou du travail ou de spécialisation, au lieu d’exiger des déficits budgétaires identiques… Heureusement, en France on n’enseigne plus l’allemand, ce qui prive les jeunes francophones de la possibilité d’émigrer vers ce pays où la maitrise de la langue est impérative pour obtenir un travail – qualifié et bien payé. Sauf pour les frontaliers qui sont bilingues et qui sont d’ailleurs des travailleurs fort appréciés en Allemagne….

Un chef d’établissement privé reçoit de l’Etat, comme son collègue du public, une dotation en moyens (représentant un nombre d’enseignants correspondant aux heures d’enseignement imposées par la réglementation). Le directeur choisit ses enseignants titulaires parmi ceux dont les compétences ont été sanctionnées par des procédures et des concours identiques dans leur forme et leur niveau à ceux organisés par le ministère de l’éducation pour les titulaires du public. Pour les lauréats des concours de recrutement de l’enseignement privé, la réussite au concours ne donne pas automatiquement un poste, le lauréat doit trouver son poste. Pour les enseignants contractuels, le chef d’établissement recrute qui il veut, même s’il peut lui arriver de solliciter l’avis du rectorat. Il en va de même pour les personnels liés à la vie scolaire (anciennement appelés des surveillants). L’autonomie limitée des établissements privés tient à cette possibilité de recruter.

En fonction de leurs moyens humains et financiers, les chefs d’établissements peuvent ajouter des activités scolaires, éducatives, culturelles, parascolaires (comme l’étude ou les devoirs sur table, qui rappellent les compositions d’antan, par exemple) et améliorer l’ordinaire. Cela aussi définit leur autonomie, qui reste limitée.

Le surplus de ressources, qui permet cette amélioration de l’ordinaire, dont disposent les établissements privés provient entre autre chose des frais de scolarité payés par les parents. En gros, l’enseignement privé sous contrat fonctionne largement comme l’enseignement public puisque les personnels, les programmes, les horaires et dans une large mesure les méthodes sont les mêmes que dans le public. La qualité (sic) et la conformité de l’enseignement dispensé dans les établissements privé sont contrôlées par les mêmes corps d’inspection ; les rectorats – dont les personnels sont des agents publics rémunérés sur le budget de l’état – ont des services spécifiquement dédiés à l’enseignement privé sous contrat. Bien des fonds publics sont donc consacrés à l’enseignement privé sous contrat. Ce qui est un chèque scolaire non-dit en quelque sorte.

On a donc un système scolaire relativement unifié mais à deux vitesses ou à deux classes, tout comme dans le même TGV, on a une première et une seconde classe avec des profils de voyageurs bien distincts et des nombres de places contingentés. (Cependant, les deux classes du train voyagent au même rythme et ont un point de départ et d’arrivée identiques….)

Le premier et principal facteur de différence entre public et privé tient à la possibilité, et à son corollaire l’obligation, pour l’établissement de trouver son public, qui est aussi dans une certaine mesure sa clientèle. Les autres différences résident dans la capacité, et en corollaire la responsabilité, laissée aux chefs d’établissement de recruter leur personnel et la possibilité de donner une personnalité à l’école par l’organisation d’activités, qui étaient, au départ, non obligatoires – de nature scolaire, parascolaire, périscolaire, éducative, culturelle ou cultuelle. Ces différences restent modestes, car au fil des années les innombrables réformes successives tendent à les atténuer : l’école, le collège et le lycée publics doivent obligatoirement offrir des activités de nature éducative ou périscolaire (l’accompagnement personnalisé, l’aide individualisée, par exemple, les activités périscolaires du premier degré). Si les directeurs des établissements privés peuvent sélectionner leurs élèves, et en mettre certains à la porte, en pratique ils excluent peu d’élèves, car ce serait avouer un échec à remplir leur mission et perdre des ressources.

Une mission qu’ils prennent très à cœur. Un chef d’établissement du public s’inquiète de l’évasion de ses élèves ou de la diminution de ses effectifs élèves, car cela menace sa dotation (par la suppression de postes), mais pas tout à fait de la même manière sans qu’on puisse dire que son souci est surtout tourné vers la protection des personnels.

De même, si les directeurs choisissent leur personnel enseignant, ils licencient fort peu, car c’est un processus pénible, compliqué et en quelque sorte l’aveu d’une erreur de jugement de leur part. Il n’y a pas d’autonomie sans responsabilité. Dans le public, la reconnaissance ou la bonne compréhension du rapport consubstantiel entre autonomie et responsabilité des chefs d’établissement est bien plus faible. Quand certains chefs d’établissement se plaignent de ne pas pouvoir recruter, on doit le plus souvent comprendre qu’ils se plaignent de ne pas pouvoir licencier les personnels recrutés par d’autres… Ils ne s’affirment pas comme des recruteurs capables.

La différence essentielle réside donc à mon sens dans le choix des élèves et dans celui des professeurs : élèves et professeurs sont dans l’établissement parce qu’ils l’ont choisi – et non par affectation automatique ; les mutations de professeurs de l’enseignement privé sont plus rares ((une mutation dans le privé, ce n’est pas une permutation gérée par les syndicats, ce sont deux recrutements décidés par deux établissements); élèves et enseignants sont attachés à leur école, il en découle l’existence d’un esprit maison, d’un sentiment d’appartenance à l’établissement, d’une homogénéité de désirs bien plus forts que dans le public, qui en construisent l’identité. En général, chaque établissement privé a une liste d’attente pour les élèves ; et une partie de ses professeurs contractuels qui désirent y devenir titulaires. L’atmosphère est différente dans le public et bien évidemment le manque d’identité et d’attachement est pire encore dans les établissements publics peu attractifs, dont les enseignants rêvent de muter et les élèves se sentent prisonniers. Ces choix, ce chèque scolaire qui ne dit pas son nom, ont donc du bon, mais « pas que ».

Si l’identité de l’établissement et le sentiment d’appartenance qui peut en résulter sont un aspect crucial de son bon fonctionnement, il faut quand même faire très attention à ne pas créer des établissements fondés sur l’appartenance communautaire, un écueil évident dans les « quartiers ».

Le chèque scolaire, dans sa version plus concrète serait une solution pour que chaque parent puisse en quelque sorte contracter avec l’école de son choix … Mais comment le parent saura-t-il quelle école choisir, quand il n’y aura plus que des écoles, publiques ou privées, choisies par d’autres parents aussi déboussolés que lui ? Aura-t-on un syndrome du lemming ? des effets de balancier ?

Que faut-il pour pouvoir choisir librement ? Peut-on d’ailleurs choisir absolument librement dans le cadre d’une organisation sociale conçue pour « traiter », former – et formater – tous les individus ?

A cette dernière question et en rapport avec l’école en tant que solution technique de grande ampleur gérée par une technostructure d’experts visant à permettre l’inclusion de l’individu dans le groupe social, le vrai choix libre ce serait peut-être le refus de l’école… Et ce serait intéressant de voir les effets, si l’on envisageait un chèque scolaire permettant aussi le remboursement aux parents réfractaires de la fraction d’impôts et de taxes payée pour organiser le grand service public de l’école qu’ils ne consomment pas! (ou plutôt pas directement, voir note antérieure).

Chaque parent peut légalement prendre en charge l’instruction et l’éducation de son enfant, chez lui sans passer par l’école. L’institution pratique un contrôle modéré et distant de la réalité de l’instruction donnée dans le cadre familial ou sous la seule responsabilité des parents hors des solutions habituelles.

Des parents, peu nombreux, recourent effectivement à cette solution, pour des motifs plus ou moins acceptables (cet adjectif ne reflète que mon point de vue. Comme d’autres, à venir) : donner une éducation de type sectaire, éduquer un enfant dont la maladie rend impossible le déplacement à l’école, éduquer un enfant que l’école est incapable d’accueillir, éduquer un enfant harcelé à l’école – sans réaction suffisante de l’institution, éduquer un enfant surdoué que l’école ne sait pas traiter comme il le faudrait, ou un enfant en échec ou malheureux dans un système collectif, qui apprend mieux avec un précepteur ou modernement grâce à des ressources en ligne, etc.

Je forme l’adverbe modernement malgré le correcteur orthographique de word, logiciel né en Amérique.

Il n’en reste pas moins que ces parents imposés et taxés n’en n’ont pas pour leur argent, ce qui est quand même un problème. Un chèque scolaire – de remboursement – les apaiserait-il ? Il reste à voir si ces tentatives d’instruction freelance sont plus, moins, aussi (in)efficaces que les solutions collectives.

René Girard a déjà décrit les tendances délétères des mécanismes mimétiques : je choisis mû par l’envie de ce que d’autres ont choisi – et par ce choix déclaré bon et désirable – eux-mêmes mus par l’envie de ce que d’autres ont choisi, mus par… etc. Une bonne vieille regressio ad infinitum et ad absurdum, en quelque sorte garantie.

Cette (apparente) liberté de choix serait à l’évidence 1) un puissant mécanisme de conformisme généralisé, aboutissant à un état de fait pas très différent de celui qui est produit par les décisions de la « technostructure à compétence nationale » et 2) un très fort facteur d’entre-soi. Tout le monde veut ce dont tout le monde (ou son voisin) est réputé bénéficier et aussi avoir en plus ce qui est réservé à des privilégiés – une caste ou classe à définir.

Certes, les choix faits nationalement par des experts de tous acabits et des hiérarques plus ou moins compétents, plus ou moins idéologiquement inféodés, ou simplement plus ou moins capables de faire appliquer leurs décisions – pas toutes idiotes – ne donnent pas forcément satisfaction aux parents ou à la société, entité prise dans son acception vague et générale. Mais on devrait pouvoir trouver ou du moins continuer à rechercher un compromis entre volonté des parents, besoins sociaux et capacité du système à se réguler. Pour l’instant, l’atmosphère générale est au mécontentement. Le chèque scolaire inverserait-il le ressenti ?

Et au fait, la somme des individus qui composent la société sait-elle ce qu’elle veut en matière d’école ? Est-t-elle capable de définir collectivement une volonté une et univoque ? En revenant aux mots qui ont nommé et nomment les choses, veut-on comme lorsque j’allais à l’école primaire un ministère de l’instruction publique ou comme depuis les années 70 un ministère de l’éducation nationaleet de l’enseignement supérieur? Veut-on encore autre chose, ici un service qui permette à l’enfant de s’épanouir, de développer ses capacités pour s’insérer dans la société et là autre chose ? Un mélange de tout cela ? Le chèque scolaire permettra-t-il de satisfaire cette diversité sans inconvénients ?

L’élève sait à peu près ce qu’il veut : que ce qu’on lui fait faire soit si possible intéressant, au mieux amusant et, au minimum, faisable car mis à son niveau. Il n’aime pas échouer et c’est bien normal. A part ça, comme l’enfant, il est relativement plastique : il absorbe ce qu’on lui donne, il apprend ce qu’on lui enseigne, pour peu qu’on ait rendu la nourriture un peu appétissante et qu’on ne lui fasse pas mener une vie de fou. Mais ce n’est pas à partir de désirs aussi généraux qu’on peut construire une école. Encore que… Et on ne lui demandera pas son avis.

C’est quand la société et les désirs contradictoires de ses composantes s’en mêlent que tout se complique. Il faut sans doute définir un cadre à l’enseignement dispensé et ce n’est pas mal que ce cadre soit très général, abstrait et même national, pour contenir les tendances centrifuges inhérentes aux désirs divers qu’il cherche à prendre en compte.

Les contenus enseignés, les attitudes mentales et les compétences intellectuelles ou pragmatiques développées à et par l’école doivent être suffisamment déliés du circonstanciel, suffisamment généraux pour résister au temps et s’adapter aux évolutions de tous types auxquelles l’individu devra faire face en restant capable de se transformer tout au long de sa vie pour rester socialement intégré. Cela n’empêche absolument pas de mettre au menu des choses (activités ou contenus) en prise avec « le monde moderne ».

Ce serait curieux et embêtant quand même que l’enseignement dispensé à Montpellier car défini localement comme « utile » ou répondant aux désirs, pour faire simple, des parents et des entrepreneurs de cette région ne soit pas jugé « utile » à Bourges ou à Amiens… Prenons quand même un peu garde aux sirènes de l’adaptation, de la régionalisation, de la décentralisation, de la gestion au plus près du terrain. Après, peut-on envisager que chaque école, ville, intercommunalité, département région ou méga-région définisse un cadre éducatif, c’est-à-dire préoccupé de transmettre des valeurs et des attitudes – à distinguer d’un cadre d’enseignement ? Ce serait intéressant (mais peut-être aussi effrayant) de voir à quelle décomposition du sentiment d’appartenance à un grand ensemble socio-culturel on aboutirait… On y est déjà, à cette décomposition … Peut-être, mais est-ce un bien ? Est-ce une raison pour donner aux acteurs de terrain plus de marges de manœuvre pour s’adapter aux réalités locales, si tant est qu’on arrive à les formuler? La décentralisation éliminerait-elle ce mécontentement général ou serait-elle un facteur de diffraction supplémentaire ?

Comment fonctionnerait le chèque scolaire censé donner une liberté de choix en matière de scolarisation ? Jusqu’où irait cette liberté ? (simple liberté de choix de l’établissement ? des contenus d’enseignement ? des contenus éducatifs et des activités qui vont avec?) Quelles seraient les conséquences obligatoires, les externalités, de cette liberté ?

Une forme atténuée de chèque scolaire existe donc déjà même si elle est peu visible pour le grand public : c’est le choix de l’enseignement privé sous contrat – et le refus de l’enseignement public. Les parents qui choisissent de faire éduquer leurs enfants dans le privé utilisent de fait un chèque éducation, un de droit de tirage en nature. Dans les pays au niveau de vie comparable comme la Grande Bretagne, une de scolarité dans un établissement véritablement privé, à savoir une public school, atteint sans mal les 15 000 euros, (pension comprise, mais il faut bien voir que l’on s’engage pour une bonne petite douzaine d’années…), pour une qualité ou plus simplement un cahier des charges comparable à ce qui est donné, offert même pourrait-on dire, dans un établissement privé français réputé de bonne qualité comme Saint Martin de Pontoise – où les enfants de certains hommes politiques de gauche comme de droite étaient scolarisés à l’époque de la réforme Savary-Mitterrand.

Nous ne sommes qu’en France : les parents français dans leur grande majorité ne sont pas prêts à lâcher des sommes pareilles pour leurs enfants, d’autant plus que le système actuel, même assez pingrement doté, quoiqu’on en dise, convient tout à fait à nombre d’entre eux, côté financement,

puisqu’ils ne doivent payer, pour éviter à leurs enfants les inconvénients possibles de l’enseignement public, que le supplément d’âme qui sert à améliorer la cantine, le nombre et la qualité des activités éducatives, péri- ou extra- scolaires, et tous les petits éléments de confort ou de sécurité non couverts par les dotations de l’état. Bref, des sommes qui feraient sourire un parent britannique qui lui sait qu’il doit payer through the nose s’il veut pouvoir envoyer ses enfants à Winchester ou Eton puis, évidemment, à Cambridge – pour finir à la City ou au gouvernement. Il est vrai que les impôts directs en Grande Bretagne sont moins lourds qu’en France.

On voit une évocation désabusée de ces élites dans The Closed Circle (2004) de Jonathan Coe, publié en France sous le titre Le Cercle fermé, trad. de Jamila et Serge Chauvin, Paris, Gallimard, « Du monde entier », 2006

En France ce type de parcours est quasiment gratuit : scolarité à peine payante à Notre Dame de X, Saint Martin de Y et consorts ou au Lycée International de Z, ou grand lycée parisien carrément gratuit, puis classe préparatoire à Henri IV ; puis Polytechnique, l’ESSEC, Sciences Po, au choix, l’ENA, et hop dans les hautes sphères de l’administration, du pouvoir ou de la banque – le parcours qui mène à la haute fonction publique, un parcours à la Emmanuel Macron ! Il y a beaucoup de bénéficiaires du système actuel, ce qui le rend difficile à réformer. En veulent-ils encore plus ?

Je me demande donc à quoi correspond cette revendication de chèque scolaire dans un pays où on n’a pas l’habitude de payer, et donc où on ne connait pas le prix réel de la scolarité, à la différence des pays anglo-saxons. Concerne-t-il le supplément d’âme évoqué plus haut ? Si les parents devaient recevoir un chèque scolaire pour couvrir ce que coûte réellement la scolarité de chaque enfant, ils y verraient inscrit un montant astronomique – et certains verraient leurs impôts augmenter dans le même temps de façon astronomique.

Car je crois me souvenir avoir lu que la quasi-totalité de l’impôt sur le revenu serait absorbée par les dépenses d’éducation du pays… Or, tout le monde ne paye pas l’impôt sur le revenu. Heureusement, on a le génie de la taxation indirecte  !Il y aurait donc encore nécessairement redistribution, reste à savoir dans quel sens.

S’ils recevaient un tel chèque en espérant faire que le montant de leur impôt diminue, on aurait un système scolaire ressemblant plus à celui d’un pays africain où il rentre peu d’impôts et de taxes qu’à celui (fantasmé) des pays anglo-saxons. Chacun sait avec une moitié de son cerveau que là où il existe un système ou plutôt un morceau du système de scolarité qui est vraiment libre et libéralisé (l’enseignement privé secondaire ou universitaire britannique ou américain est librement choisi et libéralement payé), c’est une activité commerciale très lucrative qui endette lourdement les étudiants et enrichit les institutions, surtout celles du secteur bancaire. L’autre moitié du cerveau de quasiment chacun de nous déteste l’idée de payer pour les autres mais ne sait pas compter ce qu’il coûte – aux autres. C’est la solidarité à sens unique.

Dans le nord de la France si on ne sait pas, on ne peut pas (et on ne veut pas) !

Il est normal que les dépenses d’éducation, dont tout le monde profite, soient en grande partie socialisées. En fait on sait très bien que les dépenses d’enseignement, payées par le biais des impôts, taxes et prélèvements indirects subis par tous les individus, subventionnent les études supérieures de certaines catégories sociales. La proportion d’étudiants issus des couches inférieures de la société n’a cessé de diminuer au fil des réformes d’inspiration socialiste (tendance SGEN-CFDT pour la technostructure idéologue, et SNES pour les échelons plus techniques) des quatre dernières décennies.

Je me demande aussi à quoi correspond cette revendication de chèque scolaire censé donner la liberté de choisir (sur la base d’une différence) dans un pays où on n’a pas l’habitude que l’enseignement ne soit pas identique en tous points du territoire. (Et en ce qui me concerne, je défends une nécessaire uniformité, dont l’extension reste à définir, en matière de contenus d’enseignement, mais pas nécessairement en ce qui concerne les méthodes d’enseignement).

Et là le choix des parents aurait un effet sinon un sens. Si les parents pouvaient faire le choix des méthodes-écoles qui enseignent efficacement à lire, les écoles dont les parents constatent qu’elles sont peu efficaces dans ce domaine devraient bien s’aligner. Un rappel : dans les années 60 tous les élèves apprenaient à lire… Au fil des réformes pédagogiques et idéologiques « bien vendues », on a vu augmenter les chiffres de l’illettrisme ou du manque de compétences en lecture (avec trois mots, ça parait tout de suite moins grave). Certains experts diront « avec ces vieilles méthodes syllabiques, on savait déchiffrer mais on ne comprenait pas ce qu’on lisait ». A quoi on peut répondre « maintenant on ne sait pas comprendre ce qu’on n’arrive même plus à déchiffrer… » !

A quoi cela rime-t-il de dire que l’on souhaite choisir l’enseignement dispensé dans tel ou tel établissement si l’on veut aussi qu’il soit conforme à celui offert dans tous les autres établissements ? Car les parents sont souvent aussi fortement attachés, du moins en mots, que les enseignants à l’égalité de l’offre et l’égalité de traitement en matière de contenus d’enseignement – pour les méthodes, il y a les anciens et les modernes, à qui cela ferait peut-être du bien d’être en relation de concurrence… Si le chèque scolaire sert à choisir premièrement et uniquement ce qui relève du supplément d’âme, son introduction servirait surtout à couvrir une pulsion mimétique peu intéressante, un daisir d’entre-soi, une manifestation de snobisme dont il serait vain d’attendre une amélioration notable au plan des compétences des élèves. Il servirait à acheter un catalogue d’activités éducatives, culturelles – voire cultuelles – plus riche dans certains établissements. Au passage, il peut être dangereux de favoriser le développement des écoles sectaires. Il y a d’ailleurs des demandes dans ce domaine.

Si l’on regarde la réforme des rythmes scolaires (que l’on peut donc voir comme une tentative d’aligner l’enseignement primaire public sur l’enseignement privé), d’une part sous le rapport de la différenciation des écoles en matière d’éducation découlant d’une volonté localement formée (sic) et d’autre part sous le rapport des impôts (payés par ceux qui en payent et qui ont tendance à habiter ensemble), on a une autre forme de redistribution opaque gérée par une technostructure : celle de la mairie, ou de l’intercommunalité. En payant ses impôts locaux – en général plus élevés pour la classe moyenne que l’impôt direct – on peut se garantir un niveau de service supplémentaire très différent selon qu’on réside ici ou là…

Le chèque éducation même d’un montant identique pour tous officialiserait quand même l’absence de solidarité entre les classes sociales, car les prélèvements de la fiscalité indirecte prélevés aussi sur les revenus des pauvres, qui sont nombreux et tendent à vivre entre eux dans des ghettos, financent proportionnellement plus les études plus longues des enfants de riches, qui sont moins nombreux et qui résident déjà entre eux… Bon….

Je cite le terme employé par Emmanuel Macron pour parler des besoins de transports de citoyens qui ne peuvent pas se permettre de prendre l’avion ou le TGV et qui seront bientôt privés de simples trains…

Mais, à ce compte-là, les pauvres devraient aussi demander qu’on leur octroie  un chèque universitaire ou plutôt qu’on leur rembourse le montant moyen qui finance des études universitaires, puisque selon les enquêtes, ils ne font pas ou peu d’études supérieures longues, alors qu’ils en supportent les coûts. Ou bien grâce à ce chèque universitaire – qui augmenterait certainement le nombre d’étudiants – on aurait plus d’étudiants des catégories sociales moins favorisées dans les coûteuses formations des écoles de commerce … Mais pas à coûts constants pour le pays.

Plus abstraitement et plus radicalement, du point de vue de l’administration de l’institution, de la gestion des flux, comme on dit, le chèque scolaire aurait quelques inconvénients.

Imaginons que les parents ont un droit de tirage absolu en matière d’école, qu’ils peuvent l’utiliser comme bon leur semble, qui leur permet absolument et en théorie sans restrictions de choisir l’établissement de leur choix… (Ce sera en masse celui que tout le monde veut, bien entendu). Mettons les choses au pire, poussons-les choses à l’extrême, tous les parents voudront que leurs enfants soient inscrits dans un grand/bon lycée parisien, ou dans LE grand/bon lycée du centre ville, ou dans l’établissement, privé ou public, où il y a le plus de mentions au bac, le plus de bacheliers S, le plus de voyages scolaires, de légumes verts à la cantine, etc. Et cet établissement ne pourra bien entendu pas inscrire tous les demandeurs … Grosse frustration en perspective pour les parents (des) recalés (avant d’avoir commencé)! Heureusement, les désirs des parents, pour être mimétiques suivront des chemins quand même un peu diversifiés (de celui, ardu et caillouteux, des tenants de l’instruction à celui, plus herbu et en pente douce, des partisans de l’épanouissement), mais il y aura quand même beaucoup de laissés pour compte à la porte de l’établissement convoité. Enfin, chez les parents correctement informés. Car les pauvres, qui sont mal informés et souvent timides, seront juste contents de pouvoir inscrire leurs enfants dans l’établissement du secteur, le plus proche de chez eux, ce qui tombe bien puisqu’on sait (par des études sociologiques) qu’ils n’aiment pas sortir de leur quartier, même pour suivre une formation qui leur plairait et les élèverait socialement, ce qui est un frein à leur réussite. La rareté de l’offre étant ce qu’elle est, ce n’est pas le chèque scolaire qui leur en donnera à eux plus pour leur argent ou élèvera le niveau global. A la marge, certains s’échapperont de leur quartier, mais en masse, les choses resteront ce qu’elles sont.

Pour s’élever, il faut se sortir de soi-même. Cela veut dire s’éloigner des siens, de son territoire, de ses us et coutumes, de ses préjugés, pour revenir vers soi et les siens, à la fois le même et un peu transformé – voyager, quoi, même en bus ! L’assouplissement de la carte scolaire avait déjà permis ce petit pas.

Si on voulait (vraiment) que tous les chèques scolaires soient honorés, et donc que toutes les demandes d’inscription soient satisfaites, il faudrait non seulement autoriser les établissements convoités, qu’ils soient privés ou publics, à agrandir la surface de leurs bâtiments mais aussi financer lesdits agrandissements…. Pourquoi pas, mais ce serait une mesure coûteuse qui ne suffirait sans doute pas à elle seule à améliorer les résultats des élèves français aux enquêtes PISA.

Et puis le joyeux bazar pour préparer la rentrée ! Est-ce que les familles auront l’établissement convoité ? Est-ce que les établissements auront le nombre d’enseignants nécessaires pour faire face à l’afflux d’élèves et inversement, est-ce qu’il y aura assez d’élèves pour ouvrir un établissement ? Comment va-t-on basculer les enseignants des établissements déficitaires en élèves vers ceux aux effectifs pléthoriques ? Et si les enseignants veulent encore moins qu’à l’heure actuelle travailler dans certaines zones ? Si on ferme un établissement cette année et qu’on doit le rouvrir l’an prochain, est-ce raisonnable ? Est-ce que ce mercato sera de nature à assurer l’enseignement et l’éducation de qualité que les parents sont venus chercher ? Qui sont les bons enseignants dont tout le monde rêve ? Comment les repère-t-on ? Sont-ils bons en toute circonstance ? Y en aura-t-il assez ? pour tout le monde ? Est-ce que leur relative rareté fera monter les prix ? Etc. Dans la maison Education Nationale, on sait gérer les flux, mais quand même on s’arrange pour limiter fortement les effets de balancier

En revanche, même si on sait qu’on devrait fermer (ou ne pas ouvrir) certains établissements de proximité aux populations scolaires trop maigres, étiolées et presque consanguines, on cède le plus souvent aux demandes des élus locaux alliés aux parents. En Grande Bretagne, pour attirer les enseignants dans certains établissements on a dû augmenter les rémunérations. Et il n’est pas rare qu’une école ferme ce qui peut compliquer la vie des parents.

Alors quand/s’il est mis en place, le chèque scolaire devrait pour plaire aussi aux gestionnaires ou pour simplement pour ne pas rendre le système trop instable, inclure des mécanismes qui limitent ces oscillations dangereuses. Ce sera une libéralisation à la française, avec de sérieuses limitations de cette liberté, et des files d’attente – comme maintenant. Mais, je ne peux pas croire que la plupart de ceux qui défendent l’idée du chèque scolaire souhaite voir exister le chèque scolaire version radicale pour tous.

Bref, le chèque scolaire aux oscillations limitées, c’est très bien pour les bobos qui habitent les centres villes où on se déplace facilement et les familles appartenant aux catégories socio-professionnelles favorisées (encore les bobos), qui disposent de l’information nécessaire à un choix scolaire portant sur des aspects somme toute marginaux : la satisfaction d’avoir eu gain de cause, d’être un heureux élu, un sentiment d’appartenance, le confort d’être entre soi. Cela aura très peu d’impact sur les résultats scolaires du pays.

Vraiment, non, le chèque scolaire, je n’y suis pas très favorable. L’Allemagne a amélioré son école sans le chèque scolaire.

Et ce même si, existant déjà dans les faits, j’étais prête à en bénéficier pour ma fille si les choses n’avaient pas tourné comme je l’entendais dans les établissements publics de la ville où nous habitons. Ma compréhension de la nécessité de fréquenter l’école publique obligatoire a des limites. Mais j’aurais trouvé normal de payer cher (à l’anglo-saxonne) pour son éducation, en plus de la charge pécuniaire conséquente représentée par mes impôts et taxes chaque année. Car je consomme indirectement l’éducation de celui qui est devenu médecin ou employé de supermarché grâce au système public.

Quand je lis les résonnements de Jean-Marie Lenzi, énarque interrogé par Eric Verhaeghe sur son site, je n’ai aucun doute que notre génie national à force de décentralisation alambiquée destinée à simplifier ne nous conduise vers un maximum de confusion, de complexité, d’incohérence et de non-dits, ou de franche hypocrisie, de doublons, et donc de coûts, tout en allant malgré tout encore dans le sens d’un émiettement, d’un appauvrissement, d’une régression des compétences fondamentales (ou non) pour tous et d’une plus grande ségrégation voire même d’une relégation scolaire.

Résonnement est un mot valise associant raisonnement et résonance ou sonorité… Le terme renvoie ici à un discours formulé en langue de bois ou en jargon imbitable, qui n’est pas destiné à être compris du public, ni même du groupe dont il est l’expression quotidienne. Un résonnement ne sert qu’à répéter ce qu’il est convenu de dire dans un groupe de pouvoir. Vocaliser (to air en anglais) des résonnements ne sert qu’à empêcher les autres, interlocuteurs et auditeurs, et soi-même, de penser sans entraves ! On trouve abondance de résonnements dans les médias. Les expressions résonnements creux, résonnements ronflants ou résonnements communs par exemple, sont des pléonasmes.

Comme d’habitude, l’enseignement public et le privé bas de gamme (car ça existe aussi) sans latin, sans grec, sans sections européennes ou classes bilangues ou Classes à Horaires Aménagés Musique, Danse, Sports Etudes, etc. seront celui des pauvres et des classes moyennes inférieures, les classes moyennes supérieures et les demi-riches auront accès à un enseignement exclusif bien financé public ou privé (chèque scolaire plus contribution des parents). Les vraiment riches indifférents aux résonnements des gestionnaires et des idéologues de la centrale (l’administration centrale du ministère de l’éducation nationale) iront étudier…à l’étranger. Quel progrès !

J’ai lu un jour dans une étude internationale que pour améliorer les résultats des élèves, il est très important est de restaurer la discipline, c’est-à-dire le calme et l’attention, dans les classes…. Un nombre suffisant et raisonnable d’heures de cours, un nombre raisonnable de matières étudiées étroitement ou largement définies (physique par opposition à sciences, par exemple) et une bonne attention des élèves feraient plus que des tablettes (surtout quand on en a une pour trois ou quatre élèves, car on est pingres !), et des tables qu’il faut disposer en ilots pour être dans le droit fil des pédagogies fumeuses destinées à administrer des contenus rendus indigestes à force de jargon ou de bien-pensance….

L’effet-discipline est souligné dans le relevé de conclusions de la dernière étude PISA, 2012.

A ce compte-là, même des « pauvres » entre eux apprendraient… Je crois me souvenir que c’est dans ce genre d’école qu’on m’a enseigné et que j’ai acquis les savoirs fondamentaux. Quand on avait fini la lecture, l’écriture et le calcul, et la leçon de morale, on nous laissait aller jouer dans la cour, pour y apprendre à vivre ensemble, petits, malingres, méchants et gros balourds… Autres temps, autres mœurs.

« La société change, ses outils et ses pratiques se modernisent », etc. Bon. Mais les parents sont souvent sur le chapitre des méthodes et des contenus d’enseignement, plus conservateurs que les enseignants… Ils veulent comprendre ce qui se fait à l’école, ce qui est bien naturel même si ce n’est pas indispensable, et cela passe souvent par la possibilité ou le désir de retrouver ce qu’ils ont eux-mêmes vécu. Cela ne veut pas dire qu’ils ont tort de chercher une stabilité certaine dans ce qui se transmet de génération en génération. D’autre part, les parents sont aussi fort séduits par l’idée d’utiliser des gadgets et autres gizmos technologiques pour que l’école puisse transformer leurs enfants en « sachants », en êtres modernes bien en prise avec le monde dans lequel ils vivront – et dont on ne sait pas exactement quelle forme il aura quand ils sortiront de l’école….

Et surtout, gagneront des sous, de la thune à profusion, de la maille en quantité, car pour l’utilitarisme benthamien, l’école est le plus souvent vue comme la clé l’insertion socio-économique à ultra court terme. Thune et maille, sont de très « vieux » mots remis au goût du jour par les jeunes. Le passé a encore de l’avenir, on dirait.

L’utilité éducative de ces gizmos est réelle, mais ils restent des outils, des adjuvants pédagogiques, il serait idiot (pardon du terme radical) d’en faire un nec plus ultra, une fin en soi. Les élèves utilisent depuis des décennies des calculettes et de l’aveu même du ministère, on ne voit pas que cela ait amélioré le niveau en mathématiques des jeunes générations. Pour chercher sur internet avec une tablette, en plus de quelque savoir-faire et d’un peu d’astuce, il faut avant toute chose savoir bien lire et déjà avoir dans la tête que ce qu’on cherche existe ou peut exister. Paradoxalement, il faut savoir ce qu’on cherche. La recherche présuppose déjà un bon stock de connaissances… La tablette ne donne pas nécessairement accès à des connaissances dont on ne sait/peut même pas supposer l’existence. Et quand une recherche débouche sur des connaissances complexes, il faut des bases solides voire des acquis également complexes pour les comprendre et les intégrer. La tablette vient après l’acquisition d’un minimum conséquent, elle ne précède pas cette acquisition, et on ne peut même pas être certain qu’elle aide à cette acquisition. (C’est encore un sujet d’étude pour les neurosciences). Et si on s’en sert comme aide-mémoire, eh bien, elle ne sert qu’à retrouver ce qu’on sait déjà. Au fond des choses, une tablette n’est qu’une sorte de super couteau-suisse. A part ça, une tablette, c’est lourd, fragile, l’écran est petit, il brille – sous certains angles on ne voit rien, et pour écrire un texte, c’est une vraie galère ! En plus, il en faut une par personne et ça coute cher. Bref, c’est bien moins pratique qu’un ordinateur. Son utilisation est moins difficile à maitriser que ne l’est apprendre le latin ou le grec… Mais c’est plus  sexy. Oui, mais qui a appris le latin ou le grec apprendra assez facilement le code… car le latin et le grec sont des codes ! Là est une de leurs utilités dans le monde moderne, comme propédeutique à l’étude des textes anciens ou du code informatique – ou de tout autre chose. Le latin et le grec ne servent pas qu’à être entre bons élèves, qu’à lire Parménide ou Cicéron, ce sont simplement des enseignements formateurs de l’esprit. Mais ce n’est pas sexy ! Et comme c’est un apprentissage exigeant, c’est potentiellement sélectif. Donc, c’est le diable ! D’aucuns diront qu’il est plus utile de savoir se servir d’un gizmo électronique que de savoir un peu de latin. A court terme, sans doute, une raison pour passer le latin à la trappe. Mais un esprit convenablement formé maîtrise une tablette rapidement. Il ne lui faut pas des années de pratique. Le code, c’est un peu plus complexe … L’apprentissage du latin doit pouvoir utiliser l’outil tablette, ce n’est pas incompatible du tout, c’est d’ailleurs le cas. Les deux peuvent cohabiter.

Quant aux mathématiques, vu ce qu’il en reste dans la tête des élèves de 16 ans évalués par PISA ou dans celle des individus adultes et insérés, on se demande pourquoi il n’est pas préconisé de supprimer cet enseignement  « inutile et sélectif ». J’étais une élève paresseuse en latin, où je réussissais de manière médiocre. J’avais plus de facilité pour les mathématiques car il y avait moins à apprendre et plus à comprendre. Il me reste plus de latin que de mathématiques et mes pourtant médiocres connaissances en latin m’ont rendu de plus nombreux services que mes compétences en mathématiques… Je suis par ailleurs technophile, j’adore les gizmos électroniques ! Si j’étais encore professeur, bien sûr que je me servirais de tous ces gadgets avec mes élèves ! Sans les déifier cependant.

On voit souvent cohabiter chez les parents ces deux conformismes pratiquement antagonistes : en gros, et très schématiquement, à la fois que leurs enfants acquièrent et maitrisent tous les mêmes savoirs fondamentaux, ce qui demande de la concentration et des efforts pour apprendre des choses parfois un peu arides ; et qu’ils soient dispensés de maitriser « toutes les choses qu’on peut facilement faire avec un gizmo  ou qu’on peut trouver sur internet – ce qui inclut certains aspects des savoirs fondamentaux… – car ils jugent que c’est un effort inutile de les acquérir…

Que changerait l’introduction du chèque éducation à cette équation irréductible ?

ÉDUCATION NATIONALE: QUELLE STRATÉGIE POUR RÉFORMER?

L’Education Nationale est malade, la maladie est curable, mais personne ne connaît la posologie à suivre. L’affaire des programmes du collège l’a montré et le montre encore, puisque Najat Vallaud-Belkacem organise une journée de tables rondes sur l’enseignement de l’histoire. On peut s’étonner que, malgré la comitologie existante (conseil supérieur des programmes, inspections générales variées, haut conseil de l’éducation, etc.), il faille encore multiplier les instances informelles ou occasionnelles pour savoir comment réformer.

L’éducation nationale too big to change

Le hasard veut que, lundi dernier, l’éminent Jean-Richard Cytermann, ancien directeur de cabinet de Claude Allègre et actuellement chef du service de l’Inspection Générale de l’Administration de l’Education Nationale et de la Recherche (IGAENR), à ne pas confondre avec l’Inspection Générale de l’Education Nationale (IGEN), donnait une conférence sur la question de l’éducation devant un parterre d’énarques. Il me semble qu’avec beaucoup d’acuité, l’intervenant a posé la question centrale qui doit occuper un gouvernement soucieux d’investir dans l’avenir du pays: comment réformer l’éducation nationale?

Que la machine éducative doive être réformée ne pose plus question à personne: non seulement ses résultats sont médiocres et en constante dégradation, mais l’égalité des chances y est chaque jour piétinée. Les statistiques sur la sélection sociale amplifiée par l’école publique, fournies par l’éducation nationale elle-même, le rappelle. Les solutions pour inverser la courbe de l’échec sont connues: plus d’autonomie pour les établissements (notamment dans le recrutement des enseignants), évolution de la pédagogie pour tenir du numérique, d’Internet, collaboration interdisciplinaire entre les enseignements.

Toute la difficulté est de parvenir à mettre en oeuvre ces solutions. L’Education Nationale pose en effet un véritable problème qu’un sociologue des organisations résumerait en: too big to change. Avec 1 million de salariés et une culture corporatiste digne du clergé du 18è siècle, l’Education Nationale n’aime pas le changement et dispose, dans sa besace, d’une multitude de stratégies pour le bloquer.

Première stratégie: empiler les réformes tous les ans, ou tous les deux ou trois ans, pour être sûr que rien ne bouge. C’est la stratégie du guépard de Lampedusa: il faut que tout bouge pour que rien ne bouge. Il sera d’ailleurs un jour intéressant d’étudier la manie réformatrice de l’éducation et d’en comprendre les responsables… la même question pourrait être posée à propos de la fiscalité…

Deuxième stratégie: se cabrer quand la pression devient trop forte. Pour un ministre de l’éducation, la menace n’est pas neutre: une masse de plusieurs centaines de milliers de fonctionnaires qui se met en grève constitue un dommage sérieux, ne serait-ce que par ses effets collatéraux. Les parents doivent s’organiser pour faire garder les enfants privés d’école, les salariés tombent opportunément malades pour y remédier, et c’est la productivité du pays qui chute.

Troisième stratégie: celle du charivari, expérimentée par Najat Vallaud-Belkacem. La machine éducative fait alors monter des ténors, des relais d’opinion, des polémistes, pour expliquer que la réforme n’est pas acceptable, qu’elle est entachée de vices nombreux, cachés, dont la panoplie est si large qu’on y trouve toujours une arme à la bonne mesure. Veut-on introduire le numérique? on manque de moyens, Internet est dangereux, tout cela n’est que gadget. Veut-on introduire de l’interdisciplinarité? les programmes sont incompréhensibles, on veut faire compliqué quand il faudrait faire simple, tout fout le camp mon bon Monsieur, etc.

L’éducation nationale et la stratégie du cornac

Face à cette difficulté à faire bouger la machine, deux stratégies du changement existent, et je voudrais d’abord évoquer celle défendue par Jean-Richard Cytermann et de nombreux (et éminents) membres de ce que j’appelle la pédostructure, c’est-à-dire la couche des décideurs ou des administrateurs (au sens large) de l’éducation entendue comme politique publique.

Cette stratégie pourrait être appelée stratégie des petits pas ou stratégie du cornac. On se souvient que le cornac, pour faire bouger l’éléphant, n’agit jamais brusquement et multiplie les petits gestes pour convaincre son animal de bouger. Je ne trahis aucun secret en avançant que cette stratégie du cornac est majoritaire dans la pédostructure qui aime à la présenter comme un impératif catégorique avec de forts relents de TINA: « there is no alternative », comme dirait Angela Merkel quand elle croise Alexis Tsipras.

Cette stratégie du cornac se traduit en quelques formules habituelles: « Il faut au moins vingt ans pour faire une bonne réforme », « une bonne réforme ne se fait pas contre les syndicats », « on ne peut pas aller trop vite », et autres gimmicks qui expliquent pourquoi l’éducation nationale a des allures de paquebot de Costa Croisières au large de l’île du Giglio: le naufrage est à peu près sûr, mais une sorte de fatalisme domine les esprits. Les partisans de cette stratégie invoquent avec sagesse et clairvoyance les avantages de leur formule: elle maintient la paix sociale et elle permet peu ou prou d’atteindre ses objectifs, pourvu qu’ils soient peu ambitieux et que ceux qui les portent ne soient pas pressés.

L’affaire de la réforme des collèges leur donne d’ailleurs raison: les projets peu ambitieux mais déjà trop! de la ministre lui jouent de vilain tour et la machine éducative prouve une fois de plus qu’à vouloir la bouger trop vite elle se bloque.

Les risques du cornac

Si, intellectuellement, je comprends la stratégie du cornac, il me semble qu’elle repose toutefois sur des postulats fondamentalement trompeurs. En voici quelques raisons.

Premièrement, la stratégie du cornac est un privilège de riche. Elle correspond aux situations où le changement n’est pas urgent, et où, finalement, la vitesse de navigation permet d’arriver à bon port. Or l’éducation nationale ne se trouve plus, en France, dans cette situation. La dégradation systémique est telle que des réponses rapides doivent être apportées à nos problématiques. J’insisterai ici sur le coût caché des 150.000 sorties annuelles sans diplôme, qui sont autant d’années passées à dépenser l’impôt pour des élèves, des collégiens, des lycéens, en pure perte. Dans la situation dégradée de nos finances publiques, nous ne pouvons plus nous permettre de cumuler sur près de 20% de chaque classe d’âge autant d’investissement perdu.

En outre, les systèmes éducatifs sont en effet entrés dans une logique de concurrence internationale, et la compétitivité du système français s’effondre littéralement par rapport à celle de nos partenaires. Cette donnée, contrairement à ce que j’ai entendu dans la pédostructure, n’est pas qu’une affaire d’épiderme ou de narcissisme gonflé à la testostérone. En termes d’intérêt général et de perspective économique, l’inadéquation grandissante de notre système éducatif avec les besoins du monde contemporain devient problématique. En tant qu’employeur dans le secteur du numérique, je suis bien placé pour savoir le prix que les entreprises françaises payent pour un système qui ne fabrique plus les compétences attendues sur le marché du travail.

Enfin, le monde change très vite et il existe, comme disent les économistes, un « time to market » qui ne s’accommode plus de la lenteur du cornac. Réagir vite est indispensable dans un monde où les innovations disruptives bouleversent à (très très) grande vitesse les schémas classiques. Un système éducatif n’est plus crédible s’il ne s’engage pas résolument dans l’intégration continue des progrès technologiques qui métamorphosent l’accès au savoir.

Les Allemands, sur ce point (et mes lecteurs savent que je ne puis être taxé de germanophilie), ont fait un choix gagnant et radicalement inverse du nôtre: après un « Pisa-choc », pour reprendre les propos de Jean-Richard Cytermann, ils ont mené une politique éducative très volontariste qui leur a permis, en dix ans, d’entrer dans le top ten éducatif de l’OCDE, alors que leurs résultats initiaux étaient moins bons que ceux des élèves français. Démonstration est faite, me semble-t-il, qu’une stratégie volontaire peut mener à des résultats rapides et très rassurants pour les parents d’élèves!

Pour un choc systémique dans l’éducation

Tout ceci m’amène à penser que la France a besoin d’un choc systémique majeur dans le domaine éducatif. Seule cette stratégie de choc me paraît capable de redonner à la France, dans les dix ans à venir, sa fierté de disposer du meilleur système éducatif au monde – fierté que j’ai découverte lorsque je suis arrivé en classe préparatoire en France en 1986.

Ce choc systémique repose bien évidemment sur une réponse à apporter au too big to change. Aujourd’hui, le principal obstacle à une refondation cohérente du système éducatif français tient à la taille de la structure éducation nationale, qui emporte avec elle un torrent de frustrations chez les enseignants, et de démotivations à tous les étages. En même temps, chacun sait que la déconcentration et l’autonomie indispensable des établissements se heurtera à une résistance interne forte qui la bloquera tôt ou tard.

C’est pourquoi il me semble que le choc systémique le plus cohérent consiste à abandonner une logique de solvabilisation de l’offre éducative pour passer à une logique de solvabilisation de la demande. Autrement dit, tant que le dépense éducative servira à financer directement l’offre de services (les écoles, les enseignants, etc.), elle nourrira cet effet taille qui se révèle dramatique pour l’intérêt général.

Solvabiliser la demande, c’est-à-dire distribuer la dépense publique aux parents, à charge pour eux d’acquérir le bien éducatif de leur choix dans le respect d’une obligation scolaire qui doit être renforcée (bien entendu), me paraît un choix bien plus prometteur. Ce système aurait, qui plus est, la vertu de responsabiliser les parents en les transformant en acteur quotidien du système.

Je n’ignore pas que cette proposition (provocatrice, pour certains) n’est pas consensuelle, mais j’ai trouvé utile d’ouvrir d’emblée le débat en publiant une contribution contradictoire d’une ancienne inspectrice régionale sur le sujet.

CHÔMAGE: LA FRANCE DANS UNE SPIRALE À LA GRECQUE?

Les chiffres du chômage publiés hier soir ont perturbé le message que le gouvernement prépare sur l’emploi dans les TPE. Les résultats sont en effet très mauvais et commencent à poser des questions de fond sur la cohérence de la politique économique.

Bientôt 6 millions de demandeurs d’emploi

Pour le gouvernement, les chiffres sont sans appel. Pour les seuls demandeurs d’emploi indemnisés (catégorie A), le chômage a progressé de 0,7%, soit 25.000 unités en un mois. Le volume global de demandeurs d’emplois, indemnisés ou non, approche dangereusement des 6 millions pour la seule France métropolitaine.

Plus grave encore, les chiffres de la durée moyenne de chômage s’allongent dangereusement. Pour les indemnisations de plus d’un an, la progression est de 10% en un an. Pour les plus de 3 ans, elle est de quasiment 20% Autrement dit, le marché peu à peu se ferme aux seniors et piègent l’ensemble des demandeurs d’emploi.

Pire: les entrées dans l’indemnisation ont explosé ce mois-ci, avec un chiffre record de 540.000 arrivées, les sorties ont aussi battu un record… à la baisse. 485.000 chômeurs seulement ont quitté les files actives de Pôle Emploi en avril, contre 500.000 l’an dernier à la même date. Pour cette raison, on peut parler d’avril noir pour le chômage en France.

Et pourtant le gouvernement continue à parler de reprise

Pour le gouvernement, la situation est évidemment extrêmement délicate à gérer. Depuis plusieurs semaines, le Président de la République répète que la reprise économique est en cours et que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Malgré des avis convergents venus des entreprises sur la difficulté des temps, le gouvernement semble s’entêter dans un optimisme forcené, voire aveugle.

L’annonce d’une nouvelle dégradation du chômage nourrit ce sentiment de malaise face à une rupture manifeste avec la réalité. François Rebsamen, ministre du Travail, qui a annoncé 100.000 emplois aidés supplémentaires, a ajouté: «Il faut un délai de plusieurs mois avant que la reprise de l’activité ne se traduise par des embauches». La méthode Rebsamen ressemble curieusement à la méthode Coué.

Dans la foulée, on imagine mal que le gouvernement puisse facilement annoncer de nouvelles mesures d’assouplissement du marché du travail: Valls a, selon Berger, d’ores et déjà renoncé à modifier le contrat de travail.

Le pire est-il à venir?

La question qui agite les esprits est encore moins rassurante. La France s’est engagée dans le pacte de responsabilité, et depuis plus d’un an Manuel Valls tente un exercice austéritaire qui tarde à porter ses fruits. Certes, cette austérité constitue largement un trompe-l’oeil. Comme l’a souligné la Cour des Comptes, en 2014, le déficit budgétaire a repris sa course à la hausse après plusieurs années de baisse. Il a augmenté de 10 milliards€ en un an pour atteindre les 85 milliards.

Néanmoins, la politique de baisse de charge pour les entreprises, de limitation tous azimuts des droits divers et variés, ne produit pas les résultats escomptés. La croissance stagne et le chômage se dégrade. Ces perspectives inquiètent d’autant plus que le gouvernement ne semble guère en avoir encore « sous la pédale ». Le Président de la République a d’ailleurs annoncé que le temps de la redistribution venait.

Sur le fond, on peut se demander dans quelle mesure la France n’est pas entrée dans une spirale à la grecque. Les réformes de façade n’ont aucun apport positif à l’économie et les indicateurs systémiques se dégradent à vue d’oeil. La dette n’est toujours pas maîtrisée et le chômage poursuit sa course folle.

Pour l’instant, le gouvernement a mangé son pain blanc en profitant de la baisse des taux pour contenir le coût de son endettement. Une remontée des taux aurait des résultats désastreux, surtout si elle devait se produire brutalement. Et ce jour-là, le gouvernement verra le piège à la grecque se refermer sur lui.

Article paru sur Tripalio.fr

L’IDENTITÉ FRANÇAISE ET L’ALLEMAGNE

Beaucoup d’adeptes de l’identité française sont très angoissés par l’arrivée de peuplades méridionales, arabes ou subsahariennes. Comme j’ai décidé d’aborder le sujet (de l’identité), je me suis offert le luxe de le traiter sous un angle résolument européen, en explorant les limites entre identité française et identité allemande (l’Allemagne étant pour moi une invention postérieure à 1850 qui ne repose sur aucune racine historique sérieuse).

Pour l’aborder, je me suis offert un petit plaisir culturo-historique, au retour de l’exposition sur la sculpture souabe à la fin du Moyen-Âge.

Sculpture souabe et grand peuple celtique

Le musée de Cluny à Paris, dédié au Moyen-Âge, présente en ce moment plusieurs oeuvres de la sculpture de la fin du Moyen-Âge, qui m’ont fait chaud au coeur à visiter.

Le découpage chronologique est évidemment contestable. Daniel Mauch, par exemple, mort en 1540, appartient-il au Moyen-Âge ou à la Renaissance? Par son souci de réalisme, par l’harmonie de ses compositions, l’esprit serait plus à l’aise en le classant dans la Renaissance… mais c’est un usage français de croire que le Moyen-Âge durait au nord quand la Renaissance sévissait déjà au sud.

Voici un premier point majeur concernant l’identité française: dans l’élite culturelle parisienne (qui organise les expositions dans les musées), la Kulture provient forcément du sud et le nord est un repaire de barbares en retard sur leur époque. J’ai d’ailleurs toujours été frappé par la très grande ignorance des Français pour l’histoire de nord et de l’est de l’Europe, y compris aux frontières françaises. L’ensemble de l’identité française s’en ressent: la France, c’est une âme qui est à l’écart de l’est européen.

identité française

L’exposition sur la sculpture souabe donne un autre son de cloche. La Souabe (tout ce qui se trouve entre Cologne et Münich, pour aller vite) a toujours été l’un des lieux de prédilection du grand peuple celte, malgré les invasions germaniques qui ont suivi. Au-delà des apparences politiques contemporaines, les habitants de cette région ont toujours entretenu des relations privilégiées avec la France et se sont toujours tournés vers elle. A l’époque romaine, il était d’ailleurs courant que les Suèves, ancêtres des Souabes, s’installassent en Gaule. On retrouve d’ailleurs des inscriptions suèves au Mans ou à Clermont-Ferrand…

De façon très significative, lorsque la Réforme s’active en Allemagne et interdit la sculpture (on oublie trop souvent ce point commun entre les protestants et les musulmans, qui est l’iconoclasme…), nombre de sculpteurs souabes trouvent refuge en France ou dans l’actuelle Belgique pour continuer leur oeuvre. Voilà bien une preuve d’une continuité artistique, culturelle, identitaire, entre la France et le sud de l’Allemagne.

La Souabe, partie de la Francie orientale

Nous plongeons maintenant dans les contrées obscures d’une Histoire qui n’est pas enseignée en France.

Contrairement aux idées reçues, les régions germaniques occupées par les Suèves sont parsemées de colonies romaines. Augsbourg, par exemple, est fondée sous l’empereur Auguste sous le nom d’Augusta Vindelicorum. Cette ville majeure de la Souabe sera le théâtre la Confession d’Augsbourg, de Luther. On le voit, histoire romaine et histoire allemande sont étroitement imbriquées.

Faut-il ajouter que la Souabe est rattachée, après le traité de Verdun qui démembre l’empire de Charlemagne, à la France orientale, c’est-à-dire à un héritage du royaume franc dont la partie occidentale deviendra la France?

L’identité souabe, indissociable de l’identité française

Ces quelques éléments historiques rappellent que, au-delà des absurdes frontières dessinées en 1815, l’identité française ne peut s’arrêter au Rhin et déborde forcément dans des régions devenues étrangères depuis lors, mais qui furent longtemps le prolongement naturel de la France. Certains n’hésitent pas à penser que le catholicisme fait partie intégrante de l’identité française. Cette idée-là oblige forcément à considérer que l’ensemble des terres où les Celtes ont tissé des liens maintenus vivants par la culture catholique ne peuvent être étrangères à l’identité française.

En voici la carte:

identité française

On le voit, l’expansion française naturelle déborde largement de le cadre de nos frontières nationales actuelles. Les Français feraient bien d’y réfléchir: l’identité nationale française se sent victime d’une trop grande immigration pour y trop petit territoire. Mais le problème est peut-être inverse: la France devrait plutôt assumer que ses frontières historiques naturelles excèdent largement l’espace qui lui est dévolu aujourd’hui. L’identité française est bien plus large que la citoyenneté des Français!