Accueil » Jihad: L’an passé à Jérusalem (Chapitre 13)

Jihad: L’an passé à Jérusalem (Chapitre 13)

Cet article a été lu 4100 fois

Les lascars m’accordent une pause d’une demie-heure pour avaler un sandwich et marner dans mes états d’âme en attendant de reprendre la lamentable séance d’interrogatoire à laquelle ils me soumettent. Je suis abandonné dans une pièce aveugle, avec une lumière de néon désagréable et un vieux pain mou mal rempli par une tranche de mauvais jambon. Mais ces circonstances sont sans importance: une seule idée m’obsède désormais, et elle seule compte: des objets de Siegfried sont là, à quelques mètres de moi, détenus par des inconnus mal intentionnés, et c’est comme si une part de lui-même était sous mes yeux livrée au pire. Moi son père, moi qui lui ai consacré tant de belles, de savoureuses, de chantantes pages de ma vie, moi qui fus avec lui si souvent le plus heureux des hommes, qui ai cherché à lui donner le meilleur de moi-même chaque fois que je l’ai pu, je ne puis toucher ce qui m’appartient, ce qui est une part de moi-même.

Dans ces moments, l’esprit s’égare et imagine le pire. Peut-être Siegfried est-il à ma recherche? Peut-être regrette-t-il de s’être fourvoyé avec des gens qui sont si étrangers à tout ce qu’il a pu apprendre, à tout ce que j’ai cherché à lui transmettre? Et moi qui croupis pendant ce temps dans une geôle pour des motifs absurdes, imaginaires. Je me le représente quelque part errant au sud de la Turquie, hagard, déboussolé après une bataille qui tourne beaucoup trop mal, et le voilà qui s’amende, qui veut revenir au pays, qui m’appelle dans sa longue nuit que ses yeux ouverts au soleil ne dissipent pas, qui pousse ce cri de « Papa » comme lorsque des terreurs nocturnes, enfant, s’emparaient de lui.

Je rêve de me lever et de partir à sa rencontre pour le réconforter. Je le serrerai dans mes bras, et d’un seul coup tout ce cauchemar s’efface pour redonner cours à la vie normale, notre petite vie normale de bons bourgeois blancs occidentaux pétris de bons sentiments pour la planète entière et tout entier adonnés au culte de l’argent et du bien-être.

Depuis tout ce temps où je ne l’ai pas vu, je l’imagine changer. Ses poches sous les yeux se sont épaissies sous l’effet de la fatigue sans doute. Ou alors, elles ont terriblement maigri depuis que, sous l’enseignement d’Allah, il s’interdit de boire et de se droguer. Il doit être amaigri, usé par des semaines de luttes et de privations. Je l’imagine au bord d’une route, avec un petit sac à dos pour seul bagage, brûlé par le soleil, épuisé.

Je me souviens qu’il y a dix ans à peine, nous avions ensemble parcouru la Turquie. Je le revois, avec sa peau si blanche, si fragile, brûlé par le soleil devant les concrétions de Pamukkale, en route pour la bibliothèque d’Éphèse. Nous participions à un épouvantable voyage organisé et nous nous accoutumions de cette promiscuité et de cette chaleur étouffante. Mais, à l’approche d’Éphèse, il eut comme un vertige dans l’autocar pourtant climatisé. Le soleil l’avait trop frappé.

Siegfried était alors un garçon un peu sauvage, incontestablement tumultueux, mais assez discret, plutôt timide, et connaissant mieux la culture de l’Occident que beaucoup de ses congénères. Il me semble qu’il pouvait alors se reconnaître les yeux fermés dans les quartiers historiques d’Istanbul, ceux des quartiers européens que j’aimais visiter avec lui. Un jour, nous avions parcouru à pied la moitié des remparts, ou de ce qu’il en reste, jusqu’à rejoindre la Corne d’Or en parcourant des rues sordides où des familles de réfugiés en haillons s’entassaient dans des bouges à peine imaginables en Occident. Nous avions foulé au pied, ensemble, les dernières vestiges de la puissance occidentale, les derniers lieux où l’homme lettré avait cédé la place au guerrier des steppes. Et pas une fois, je ne l’avais entendu exprimer le moindre doute sur son identité, pas une fois nous n’aurions imaginé qu’un jour il se verrait plus en envahisseur ottoman qu’en défenseur de l’Occident.

Siegfried était d’ailleurs l’un des rares jeunes de sa génération à savoir qu’Istanbul n’était que la prononciation ottomane de « Is ten Polin », « dans la Ville » en grec, que les envahisseurs entendaient à l’époque chaque fois que quelqu’un évoquait Constantinople. De Constantinople à Istanbul, Siegfried savait qu’il y avait une continuité de lieu, de mémoire, mais une rupture d’occupants et de maîtres. Ce que les Romains fondèrent, que les Grecs développèrent, les Musulmans le détenaient aujourd’hui par la force et avec le sentiment complexe d’une admiration interdite, d’une revanche à prendre, d’une preuve à donner sur leur hypothétique supériorité.

Je garde encore un souvenir ému de la traversée que nous fîmes un soir du Bosphore dans l’un des rafiots qui déposent les passagers au pied de la gare de Kadikoy, la porte de l’Asie, d’où nous prîmes le train de nuit pour Ankara, puis pour la Cappadoce. Comme beaucoup de touristes, nous testions le survol de la région en montgolfière. Par un matin encore un peu frisquet de printemps, je le revois émerveillé, au début de son adolescence, à mesure que la nacelle s’élevait dans l’air nacré et les couleurs pastel, au-dessus de cette vallée vertigineuse où s’égrenaient les églises grecques troglodytiques longtemps persécutées par les Ottomans. Nous ressentions en nous le souffle puissant de la vie, de l’histoire, qui nous donnait une idée approximative de ce qui fut la grandeur de cette vallée. Dans les églises livrées au pire par le pouvoir turc, les fresques disparaissaient inexorablement, année après année, pour le plus grand plaisir d’un pouvoir religieux qui nous hait. Et là encore, je ne me souviens pas d’un seul mot de Siegfried qui put laisser soupçonner qu’un jour, il passerait du côté de ceux qui effacent les fresques.

Pour un voyage en Terre Sainte avec Siegfried, j’ai fait cinq ou six voyages avec lui dans l’ensemble de l’Asie Mineure, c’est-à-dire la partie grecque de la Turquie, y compris dans les anciennes terres du Pont-Euxin qui furent nettoyées de leur population grecque quelques années après le génocide arménien. Et puisque j’y réfléchis, je comprends que les services de renseignement ne m’interrogent pas sans raison sur mon voyage en Israël, alors qu’ils passent totalement sous silence mes allées et venues avec Siegfried en Turquie. S’ils cherchaient vraiment à connaître la vérité, ils pourraient se demander pourquoi nous avons passé tous deux une semaine à Konya, le fief des soufis, où nous avons écumé de long en large les souvenirs des fondateurs, si glorieux là-bas, d’une secte musulmane méconnue en France. Ils pourraient aussi m’interroger sur les enseignants de l’université de Galatasaray que je connais, sur mes liens avec la maçonnerie turque, que je cultive encore aujourd’hui à Paris. J’imagine d’ailleurs qu’ils savent que de nombreux francs-maçons stanbouliotes vivent plus ou moins à Paris, s’y cachent ou s’y partagent des activités au cas où le vent tournerait au pays. Sans en être un grand intime, il me semble en connaître un grand nombre et partager avec eux quelques soirées chaque année.

Si mes liens, qui pourraient être jugés troubles, avec certains Turcs, n’intéressent pas nos enquêteurs, c’est peut-être parce que leur objet n’est pas de connaître ma vie, ni les influences que Siegfried aurait pu subir, mais plutôt de monter un dossier, comme on dit. Expliquer dans la presse qu’une grande banque française est la victime d’un ami de la Turquie intéresse peu. En revanche, nourrir un dossier m’accusant d’être antisémite est beaucoup plus prometteur. Et c’est bien là, je le comprends en prenant le temps de mâcher à grandes croquées le dernier morceau de sandwich que je mets dans ma bouche, c’est bien là qu’ils veulent en venir. Que je dise une seule fois pendant l’entretien: « oui, je suis antisémite, oui, je déteste Israël », et le tour sera joué. Plus aucune autre preuve de mes forfaitures ne sera nécessaire, car c’est bien connu, un antisémite aujourd’hui est aussi dangereux qu’un héliocentriste il y a cinq cents ans, qu’une sorcière vaudoise il y a huit cents ans.

Lorsqu’un agent vient me chercher pour me ramener dans la grande salle d’interrogatoire, nimbé de la lumière du palier qui l’éclaire à contre-jour, la vérité me vient comme une intuition divine: les services n’ont que faire de Siegfried, du Jihad, de l’Occident. Ils veulent simplement monter un dossier pour prouver que la banque n’y est pour rien, qu’elle est victime à son insu d’un employé indélicat, un antisémite notoire qui a financé des mouvements islamistes clandestinement et qui a même fait le sacrifice de son fils pour la cause. Le plan est vraiment diabolique.

Quand je rentre dans la salle, je regarde mes trois tortionnaires, je les dévisage un à un, et la machination m’apparaît claire, limpide. Ils ont gardé les mêmes positions que tout à l’heure, et prennent un air entendu avant de commencer. Cette mise en scène est grotesque.

– Alors, Muller,…

– Monsieur Muller! lui fais-je.

Il me lance un oeil torve.

– Monsieur Muller, se reprend-il, si nous reparlions de votre voyage en Israël avec Siegfried. Vous ne nous aviez pas dit que vous y aviez été arrêté par la police.

Décidément, c’est bien ce sujet-là qui les intéresse.

– Je ne me souviens pas de cette circonstance.

Je sens, comme eux, à l’assurance de mes réponses, que la deuxième partie de l’interrogatoire risque d’être un peu houleuse.

– Allons, allons, Monsieur Muller, reprend-il, vous avez été placé en état d’arrestation à l’aéroport pour avoir dissimulé à la police israélienne vos activités sur le territoire du pays.

Je le regarde d’un air distrait.

– Je n’ai pas plus été arrêté que je ne le suis aujourd’hui. Je vous laisse juge de la qualification.

Il regarde son acolyte play-boy d’un air gêné. Il sent que l’entretien risque de ne pas se passer comme prévu.

– Ne jouons pas sur les mots ni avec eux, Monsieur Muller. La police israélienne vous a arrêté alors que vous transportiez des ouvrages nationalistes palestiniens achetés dans la librairie El-Moudjahid, à Jérusalem, et alors que vous transportiez un keffieh offert par une famille d’opposants palestiniens. Ce n’est pas de la subversion antisémite ça?

La manoeuvre est décidément grossière.

– Eh bien, cher Monsieur, je vais vous répondre point par point. Premièrement, je le redis, mon départ de Tel-Aviv a été certes mouvementé, mais je ne me souviens pas de la moindre procédure contradictoire laissant croire qu’il y ait eu, à un moment ou à un autre, ce que vous appelez une arrestation. Deuxièmement, les livres que je transportais étaient des ouvrages universitaires, écrits par des enseignants israéliens juifs et publiés par les presses universitaires de Jérusalem. Libres à vous de les qualifier d’antisémites ou de je ne sais quoi, mais je pense que vous aurez beaucoup de peine à prouver vos dires…

Je sens que le supposé agent du Mossad brûle d’intervenir avec la même violence que ce matin. Mais celui qui mène l’interrogatoire lui pose discrètement une main sur le bras our l’empêcher de parler.

– Troisièmement, la famille palestinienne à laquelle vous faites allusion est aujourd’hui retirée de toute activité politique et exploite un hôtel de luxe à Jérusalem au vu et au su des autorités israéliennes. Vos accusations sont donc fantaisistes. Maintenant, que les autorités israéliennes aient, au moment de mon départ, cherché à me dissuader de revenir un jour est une chose. Que vous repreniez à votre compte les mots imaginaires qui les ont conduits à m’immobiliser pendant plus de deux heures à l’aéroport, en est une autre.

Le silence se fit entre nous, et les policiers comprenaient que l’interrogatoire touchait à sa fin.

– Maintenant, continué-je, bien décidé à profiter de mon avantage, si votre objectif, pour des motifs que j’ignore, est de me salir, de me décrédibiliser, en montant un dossier à charge établissant de façon artificielle que je suis antisémite, je crois que vous perdez votre temps. Je ne suis pas antisémite, je ne suis pas non plus philosémite. Je n’ai pas d’envie sur ces questions autre que celui argumenté dans ma thèse, vieille de plus de quinze ans, rappelons-le. Vous avez donc probablement du temps à perdre, pas moi. Désormais, je ne répondrai donc plus à vos questions.

Le chef fit une moue embarrassée.

– J’ajoute une seule chose. Je suis venu à votre demande pour parler de mon fils. Je remarque que vous ne me posez aucune question intelligente sur son compte. Votre seul problème aujourd’hui est de m’entendre dévoiler des positions de haine qui ne sont pas les miennes. Restons-en là, donc.

Je sens l’agent du Mossad au bord de l’explosion.

– Ce n’est pas ce que dit Claire de Villanzy, pourtant. Ses témoignages sont formels.

Ils sont donc prêts au pire pour me salir. La banque doit être dans une sale position. Je regarde l’officier droit dans les yeux, et d’un ton déterminé, je lui dis:

– Je me suis exprimé, Monsieur, je ne répondrai plus à vos questions.

Il se renfonce dans son fauteuil et interroge ses collègues du regard.

– Bien, l’entretien est terminé. Tant pis pour vous.

Il se propose de me raccompagner jusqu’à l’ascenseur. Sans saluer ses collègues, je suis contraint d’accepter.

Dans le couloir, il garde le silence quelques secondes puis, en vue de l’ascenseur, se penche vers moi d’un air mystérieux.

– Monsieur Müller, vous détenez probablement des documents compromettants pour tout le monde. Notre but n’est pas de vous nuire, mais de comprendre la situation. Le mieux pour tout le monde est que vous restiez discret en attendant que tout ceci s’éclaircisse.

La porte de l’ascenseur s’ouvre. Je m’y engouffre. Il se penche pour sélectionner mon étage de destination.

– C’est un conseil d’ami, bien sûr. Et je ne vous ai rien dit, me fait-il d’un air faussement entendu.

Quand la porte de l’ascenseur se referme, je souffle profondément comme si l’oxygène me revenait après une longue hypoxie.

2 commentaires

  1. Patrick Stan dit

    Cher Eric,
    je viens de lire ce chapitre …. et j’avoue qu’il me laisse perplexe ! Jusqu’à présent je suivais bien le fil de votre roman mais, là, je suis un peu perdu!

    Bien sûr, vous allez nous expliquer tout cela dans le prochain chapitre. C’est votre rôle d’écrivain aussi de nous perdre quelque peu dans des méandres politico-financiers et religieux ….. Et pourtant, vous n’évoquez que très peu Jérusalem, « Al Qods » ou la Sainte, ni même de « Tarikh al qods » autre nom qui lui est aussi donné ….

    Donc, au prochain chapitre.

  2. rgent dit

    difficiles moments à passés, heureusement un éclair de lucidité lui a permit de comprendre la situation.
    L’ affaire Kerviel n’est pas loin, ils ont besoin d’un fusible!!!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *