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Jihad: l’art d’être jaloux (Chapitre 16)

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En poussant la porte de l’appartement, je me demande si Freya est, ou non, présente. Depuis que nous nous connaissons, elle a ritualisé mes travaux en loge d’une façon originale, qui a exigé de moi un long apprentissage, à mon grand étonnement, de la jalousie. Elle profite de ces soirées à l’extérieur pour sortir et « s’amuser de son côté » comme elle dit. D’ordinaire, ces amusements ont tout du libertinage grivois et il m’a fallu un temps certain pour que je n’en prenne pas ombrage. Disons même que ses premières sorties m’ont attristé jusqu’à m’interroger sur mon lien avec elle. Pendant les premières semaines de notre relation amoureuse, je me suis même convaincu que nous n’avions aucun avenir ensemble et que le bon sens était de clore cet épisode furtif de ma vie en subissant le moins de dommage psychique possible. Mais je n’ai jamais eu le courage de lui signifier le terme de nos échanges, elle n’en a jamais exprimé le souhait, au contraire, et j’ai donc appris la jalousie, comme une bourgeoise du dix-neuvième siècle s’accommodait des infidélités de son mari.

Je sais que cette présentation est malhonnête, dans la mesure où Freya aurait peut-être abandonné ce jeu, ou ne l’aurait pas initié, si j’avais pu revendiquer une attitude exemplaire. Or, les femmes constituent mon péché mignon, cardinal, depuis toujours. Je les aime et elles me plaisent. Quelques jours après nos premiers ébats, Freya a découvert que je restais en contact avec une amie qui me donnait, par intermittence, du plaisir. Je revois encore Freya, l’air un peu catastrophé, pousser la porte du bureau où je travaillais, dans l’appartement, et m’interroger avec calme sur la nature des messages qu’elle venait de découvrir. J’ai tenté de bredouiller quelques explications fumeuses et, face au ridicule de mes contorsions, j’ai préféré lui avouer une vérité légèrement retravaillée: je restais en contact avec cette amie non parce que j’y tenais mais parce qu’elle pouvait me donner du plaisir. Bien entendu, cet arrangement avec la fidélité n’entamait en rien la sincérité des sentiments que je nourrissais pour Freya.

Compte tenu de notre différence d’âge, il me semblait inévitable que des désaccords ou des discussions de ce genre surviennent entre nous. Je voyais et savais que mon corps et ma chair ne pourraient indéfiniment tutoyer la vitalité d’une femme plutôt sportive qui découvrait la vie. Mais je ne m’attendais pas à ce que l’exercice fût aussi difficile à surmonter.

Au début, nous avons tenté aussi souvent que nous le pouvions de partager ces plaisirs dans des fêtes, des soirées, des nuits scandaleuses où nous mélangions nos corps à des rencontres improbables ou furtives. J’aimais le spectacle de ces ébats où le corps de Freya se transformait, à mes yeux, en une oeuvre d’art vivante, expressive, tordue en tous sens par des forces érotiques qui sublimaient sa beauté. J’aimais ses gémissements, ses émois, ses moments divins, ses soupirs, qui me donnaient la sensation d’atteindre une dimension supérieure de sa réalité, comme si, dans ces instants éphémères, je devenais le témoin de sa perfection surnaturelle, le possesseur de ces trésors cachés.

Freya, je pense, prenait moins de plaisir à la réciprocité. Il me semble même qu’à ses débuts, chacun des regards que je lançais, chacun des gestes que je pouvais prodiguer à une autre femme, même horrible, même obèse, était pour elle une blessure narcissique. Je devais donc manier sa jalousie avec précaution, alors que sa liberté avec les autres hommes, et parfois avec des femmes, me contentait.

Ces jeux ne m’ont jamais posé de véritable problème. J’appréciais moins les jeux auxquels elle pouvait se livrer sans moi. Même si elle avait l’honnêteté de m’en parler, j’en éprouvais une véritable souffrance. Mais le cap le plus difficile à passer fut celui de ses relations avec François.

Freya avait un important handicap: celui d’être hollandaise et spécialisée en anthropologie. Elle avait un avantage majeur: celui de sa beauté. Freya, avec son air frais et volontaire de blonde vénitienne aux yeux bleus, plaît aux hommes. Deux ans après notre rencontre, elle m’a parlé de façon répétée de François, son enseignant à la faculté qui tenait absolument à ce qu’elle fît une thèse sous sa direction. Elle avait une manière de me parler de lui comme elle ne me parlait d’aucun autre homme, avec cette petite pointe de mystère et d’engouement qui met la pue à l’oreille. Intuitivement, je sentais que la relation qu’elle nourrissait avec lui comportait une dimension très différente des relations habituelles.

Souvent, elle prétextait des séances de travail vespérales avec lui pour justifier ses absences ou ses retards à la maison. Les premières séances ne m’ont pas choqué ni spécialement alerté. Mais, peu à peu, l’intensité de leurs relations m’a posé problème et je m’en suis ouvert auprès d’elle avec une franchise froide qui m’étonne encore.

Ce jour-là, elle m’a regardé dans les yeux et a réfléchi un moment avant de me répondre avec une honnêteté dont je ne suis toujours pas convaincu qu’elle était totale.

– Veux-tu que je retourne en Hollande? m’a-t-elle demandé.

Je ne voyais pas où elle voulait en venir et je lui ai dit que non.

– Si tu veux que je reste à Paris, il me faut un travail. Et en anthropologie, ça ne court pas les rues.

Sur ce point, je ne pouvais lui donner tort.

– Une place d’assistante va se libérer auprès de François, et il y a deux Françaises et un Français qui vont postuler. Ils sont tous les trois proches de la fin de leur thèse. Alors je fais quoi?

Je commençais à comprendre.

– En France, continua-t-elle, dans l’université française, c’est comme ça que ça marche. Les postes ne vont pas aux meilleurs, mais aux plus obéissants, à celles qui couchent utiles.

Si, si, j’avais bien entendu, et soudain ma perception de la situation basculait. L’implacable vérité m’apparaissait, logique, cohérente, limpide, pour ainsi dire incontestable. Freya avait décidé de « faire ce qu’il fallait » pour obtenir un poste à l’université. Moi qui, à la fin de ma thèse, avait connu l’injustice des nominations académiques, je ne pouvais guère remettre en cause la véracité des constats. Il me restait à accepter les conclusions que Freya en tirait: pour enseigner à Paris, il fallait faire des compromis.

– Et c’est bien qu’on en parle, ajouta-t-elle, parce que je n’ose pas lui proposer de passer à la maison ou d’aller diner chez lui avec toi. C’est dommage. Souvent, je préfèrerais que tu sois là.

Ainsi a commencé une espèce de tolérance que Freya est parvenue à banaliser avec beaucoup d’intelligence et de tact, même si ma première soirée chez François fut tout sauf agréable et fluide. Comme beaucoup d’universitaires, il habitait un petit appartement sans relief au pied des Gobelins, aux marches du Quartier Latin, où, ce soir-là, nous nous sommes entassés à huit autour d’une petite table à manger. Comme beaucoup d’universitaires, il se considérait comme infiniment plus intelligent que la planète entière réunie en un seul cerveau, et il jugeait légitime de lui infliger ses pensées supérieures sur un ton doctoral comme si le moindre de ses mots était porteur d’une parcelle de divinité. Et comme beaucoup d’universitaires, il se portait garant de la bonne tenue intellectuelle de sa maison en stigmatisant ou bannissant ceux qui n’étaient pas capables de s’élever à son intelligence et de prononcer des phrases aussi absconses ou pédantes que les siennes. Moyennant ses critiques, il pouvait revendiquer un physique avantageux, avec une mèche de cheveux bien comme il faut qui devait faire merveille dans les salons de ses semblables.

Il m’accueillit avec une chaleur que je n’ai pas sentie feinte. Peut-être avait-il une commisération sincère pour un homme qu’il faisait cocu selon des méthodes déloyales. Mais après tout, la question se posait de savoir si, en dehors de ce lien d’intérêt et de subordination qui existait entre Freya et lui, et que Freya avait invoqué pour justifier sa faute, une séduction naturelle agissait qui aurait conduit Freya, quoiqu’il arrive, à passer à l’acte avec ce play-boy dont les airs maniérés et les pensées profondes lues dans le journal de la veille me fatiguaient. Encore aujourd’hui, je n’ai pas de réponse à cette question, et cette ignorance a suscité un long combat en moi-même.

Ce premier soir-là, donc, j’avais l’impression d’atterrir sur une autre planète, quoique François fit un effort pour attirer ma sympathie et qu’il eut sorti une bouteille de Ruinart, blanc de blancs, « parce qu’il adorait les fines bulles » et qu’un homme de sa qualité devait apparaître comme un parfait connaisseur de Champagne, dut-il se limiter à énumérer des banalités sur quelques grandes maisons que tout le monde connaissait. Autour de nous, il y avait des étudiants et des étudiantes dont on devinait qu’ils se disputaient âprement, sous des dehors urbains, les faveurs du prince. Parmi cet aréopage, l’une ou l’autre des thésardes méritait d’ailleurs d’être examinées de près. L’une avait des petites lunettes d’intellectuels qui ne faisaient pas oublier la vivacité du regard et la finesse des cuisses. L’autre était une belle plante assez nature, avec l’air lascif des modèles d’Hamilton qui devait bien taper dans l’oeil du professeur. L’université française, décidément, s’était organisée pour offrir de sérieuses compensations aux petits salaires qu’elle versait à ses enseignants.

J’étais mal à l’aise, bien sûr, et chagriné par ces histoires de tromperie dont la dimension fantasmagorique déborde toujours les simples éléments de réalité. Et je me souviens que la perspective de me rendre à ce diner m’avait longuement travaillé, jusqu’à ce que je trouvasse une parade un peu contrainte à l’angoisse que l’acceptation de ma condition créait en moi. Quelques jours avant l’épreuve, j’emmenai Freya au théâtre, puis je grignotai une salade avec elle dans la brasserie d’à-côté en lui disant:

– J’accepte cette relation, à condition que je puisse l’érotiser.

Freya eut l’intelligence de ne pas me contredire et de faire ce compromis dont je ne suis pas sûr qu’il lui était, quoiqu’elle en dise, naturel. Le lendemain, je lui offris un ensemble de lingerie assez provocant, en lui précisant: « Je souhaite que tu le portes chez François ». Je lui désignai également les vêtements que je voulais la voir arborer à ce diner: il s’agissait d’une assez jolie combinaison d’hiver, très décolletée et qui lui moulait délicatement les cuisses.

– Entre le plat de résistance et le dessert, je veux que tu ailles dans sa chambre, avec lui, pour l’embrasser langoureusement, avais-je ajouté.

Je n’ai jamais su si elle l’avait prévenu à l’avance de ce jeu, mais il y prêta un concours enthousiaste. Dès les premières minutes de notre rencontre, je sentis son impatience à avancer dans les plats, j’observais les regards qu’il lui lançait, et l’embarras apparent qu’elle avait à les soutenir. Je pus même trouver un certain plaisir à imaginer que la relation qui se nouait sous mes yeux procédait d’une forme raffinée de prostitution, comme si François devenait à son insu un client, un instrument à titre onéreux d’un jeu dont les règles étaient fixées à son insu et contre sa volonté.

Dans l’histoire de mes innombrables fantasmes, celui-là tenait une place à part, avec le goût du suprême interdit, de la chosification absolue des deux autres, de la femme et de son utilisateur qui doit payer son écot pour accéder à des charmes qu’il ne possède pas. Dire que je l’accomplissais la joie au coeur et le sourire à la boutonnière serait un abus de langage. Il constituait simplement la voie médiane la moins inconfortable entre une infidélité que Freya m’imposait et la jalousie qui m’animait.

À ma connaissance, Freya et François se voient à une fréquence d’une ou deux fois par mois pour se livrer à des ébats coupables. Après le diner que nous eûmes chez François, Freya m’a proposé un arrangement limpide: chaque tenue maçonnique à laquelle je participerais serait pour elle l’occasion d’une « séance » chez son amant qui dut trouver quelque satisfaction à ce dispositif, puisque, quelques mois après que cette relation fut officialisée, Freya a décroché un poste d’assistante et devrait prochainement devenir maître de conférence.

Avec le temps, cette relation discrète a présenté d’autres avantages. Assez rapidement, Freya a eu la bonne idée d’instrumentaliser François et de déporter sur lui ses périodiques accès de mauvaise humeur. Ils se disputent, se chamaillent, se quittent. Le chaos de leurs relations est inversement proportionnel à l’harmonie de la nôtre. Je puis même affirmer que mon amour pour Freya a grandement profité de ce déversoir à caprices qu’est François, de telle sorte qu’il est devenu une sorte de soupape indispensable à ma relation sereine avec Freya.

Malgré tous ces avantages, je ne puis retenir un pincement discret au coeur lorsque je rentre des tenues en m’interrogeant sur l’heure de retour de Freya. En trois ou quatre ans de ce système insolite, il lui est arrivé une pincée de nuits de ne revenir qu’au petit matin, et chacune de ces foucades m’a chaque fois coûté cher en souffrance secrète. Comme un animal aux aguets, lorsque je referme derrière la porte d’entrée de l’appartement, je me demande donc si Freya sera là. Commence alors cette étrange traque où je suis à la recherche d’une odeur, d’un signe même infime, qui trahirait son retour. Je regarde l’horloge électronique du four, dans la cuisine où je me suis arrêté boire un verre d’eau: il n’est pas encore une heure du matin. Il est tôt, au fond, pour elle.

Je m’installe dans le canapé du salon, je regarde sans m’y intéresser les informations télévisées. Elles ressemblent à un fond visuel permanent constitué d’images de guerre, de bombardements, d’attentats, entrecoupées de quelques séquences euphorisantes de football ou de tourisme. Je me demande si je vais arriver à dormir, mais je ne suis pas convaincu d’y parvenir. Je décide néanmoins d’aller me coucher.

Machinalement, j’entre dans la chambre à coucher sans allumer la lumière, je laisse tomber mes vêtements et, en me glissant dans le lit, je sens à mes côtés une présence chaude, comme un petit animal roulé en boule pour avoir moins froid. Je passe ma main sur la forme et je m’aperçois que c’est bien Freya qui est couchée là, et qui fait mine de se réveiller en sentant ma présence.

Elle m’enlace la main très doucement, puis elle se déplie pour être contre moi.

– Tu es là? me fait-elle encore groggy.

Je suis heureux de la sentir. D’ordinaire, quand je rentre de ces séances maçonniques, je suis seul et un peu triste. Son être-là me ravit.

– Je lui ai dit que j’arrêtais. Je suis enceinte alors j’arrête. Je ne serai pas maître de conférences, tant pis.

Je la serre contre moi, en silence. Son corps est tout chaud. Je souris. Je suis fatigué, mais dans cette nuit noire, je souris et je cherche le sommeil.

2 commentaires

  1. Patrick Stan dit

    Pourquoi tant de tristesse dans ce chapitre ? ou bien votre « héros » accepte d’être cocu et il aurait même pu s’en vanter ! ou bien il la renvoie … car cette chair que Freya porte en elle, d’où vient-elle ? de lui ou de François ? Quant à accepter que ma compagne (ma femme) couche avec quelqu’un d’autre, je ne peux même pas l’imaginer … dans un roman !

    Bizarre ! Bizarre !

    Je suis vieux jeu, je le sais. Mais je n’écris pas ce genre de choses.

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