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Quelle classe sociale porte la révolution libérale conservatrice en France?

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Comme le disait ce bon vieux Marx, nulle action politique sans une classe sociale pour la porter.

Si l’on veut comprendre quelque chose au score fleuve de Fillon dimanche dernier, il faut forcément chercher quelle(s) classe(s) sociale(s) l’a soutenu, sans quoi on est condamné à absorber l’intoxication ordinaire de BFM Business (le media de Patrick Drahi qui mise sur Juppé et Macron) selon laquelle les électeurs auraient majoritairement voté pour Fillon par hasard, et sans lire son programme. Car c’est bien connu, l’électeur est une brelle, tout juste un cerveau disponible pour les publicités de SFR et les achats conditionnés. Donc, si Juppé gagne, ce sera le triomphe d’électeurs enfin éclairés sur le vrai projet repoussoir de Fillon. Si Fillon gagne, ce sera la preuve de l’immaturité de l’électeur français, et un argument de plus pour ne plus solliciter son avis.

Une classe sociale révélée par Hollande

Paradoxalement, la classe sociale qui soutient Fillon est à la fois ancienne et nouvelle.

Ancienne, parce qu’elle regroupe l’aile la plus traditionnelle de l’électorat français, cette bourgeoise industrieuse, assez peu fonctionnaire, discrètement mais viscéralement attachée à des valeurs traditionnelles et à une identité somme toute assez claire.

Nouvelle, parce que son affirmation politique, sa conscientisation comme on disait au temps du marxisme triomphant, est indissociable du naufrage Hollande. Depuis 2012, cette classe sociale se reconnaît au matraquage fiscal dont elle a fait l’objet au nom du « redressement dans la justice » cher à Ayrault. Elle se reconnaît aussi aux mesures « anti-familles » qui ont été prises durant le quinquennat, et qui excèdent largement la question fiscale et le mariage gay. Elle est catastrophée par l’école publique et son implosion, et par la bienveillance vis-à-vis de l’Islam dont témoigne une grande partie de la gauche.

Ceux-là ont ingurgité un breuvage saumâtre depuis plus de quatre ans, et, moyennant quelques arrondis sur tel ou tel point du programme, ils ont tacitement décidé de se liguer pour mettre en place une autre politique.

Une classe sociale conscientisée

Contrairement aux affirmations répétées partout par ceux qui n’avaient anticipé ni le Brexit ni la victoire de Trump, et par ces étranges esprits qui se convainquent que rien ne bougera jamais, que l’ornière dans laquelle nous sommes est si confortable qu’elle est un horizon indépassable, ceux qui ont voté Fillon ont voté pour qu’il y ait « du sport ». L’erreur consiste à croire le contraire.

De ce point de vue, la répétition à l’envi par Alain Juppé des risques liés à un projet « brutal » constitue probablement un cadeau inespéré pour Fillon lui-même. Quel candidat ne rêverait pas d’être attaqué par un adversaire sur le mode du « Attention, il va réellement mettre son programme en oeuvre, et ça va faire bizarre! »? C’est pourtant ce cadeau-là que Juppé offre à son adversaire, en le campant dans le rôle de celui qui agira, et en suggérant à ses électeurs que lui-même ne fera rien.

Si l’on admet l’hypothèse que Fillon est le candidat du ras-le-bol fiscal, Juppé ne pouvait mieux le servir que par ses attaques sur la brutalité de la casse à laquelle il se prépare. C’est précisément ce que veulent les électeurs.

Les effets de la crise, de la mondialisation et de la numérisation

Au-delà de la révolte contre un impôt vécu comme injuste, François Fillon bénéficie d’un autre effet structurant dans la classe sociale qui le soutient: il récolte les fruits de la mondialisation et de son impact après la crise de 2008. Dans les urnes, en effet, ont voté Fillon ceux qui tous les jours doivent lutter à armes inégales contre des concurrents étrangers. De ce point de vue, le vote Fillon n’est pas éloigné du vote Trump.

Comment lutter dans un univers auto-proclamé de libre-échange, où la concurrence est accélérée, intensifiée par la numérisation, alors qu’on avance pieds et poings liés. Entre la prolifération réglementaire, l’absence de croissance et l’engourdissement progressif d’une société sclérosée par une administration pléthorique, il se trouve un nombre grandissant de Français convaincus que leur salut passer forcément par une saignée dans la société. C’est particulièrement vrai pour tous ceux qui parviennent à dégager des marges ou des profits, mais qui constatent que chaque pas en avant qu’ils font est un suivi d’un pas en arrière imposé par la technostructure.

Une tension forte avec l’aristocratie au pouvoir

Les relations entre cette bourgeoisie industrieuse et l’aristocratie au pouvoir sont au coeur du vote Fillon. L’intéressé l’a rétrospectivement compris en reprenant à son service le discours trumpien de l’anti-système. Je dis que cette récupération est rétrospective, car le rejet des élites ne constitue pas le fonds de commerce de l’ancien Premier Ministre. D’ailleurs, il s’est doté d’une discrète équipe de campagne directement issue de la technostructure. C’est à l’usage seulement qu’il a découvert que beaucoup de ses électeurs attendaient de lui une véritable révolution conservatrice.

Et c’est bien ce qui se jouera, somme toute, en 2017. Fillon n’a de chance de gagner ce dimanche, et en mai 2017, que si et seulement si il parvient à endosser l’étendard de cette révolution, qui, au sens propre, aspire à un changement de régime. Dans celui-ci, on jette pêle-mêle les medias subventionnés qui maintiennent une chape de plomb sur le débat public, l’omnipotence des hauts fonctionnaires, l’inflation des élus en tous genres et la religion de l’impôt.

En quelque sorte, Fillon doit constituer une synthèse crédible entre la droite modérée et le Front National. Les jours qui viennent nous diront s’il est prêt à le faire.

8 commentaires

  1. Ikes dit

    lundi, réunion avec des chefs d’entreprises de TPE/PME et tous horizons
    une majorité de ces derniers ont décidés de ne plus prendre de dividendes pour « punir » hollande et le rsi ….

  2. Pierre dit

    Méfiance avec le mythe rassurant de la « voie du milieu »…. « entre la droite modérée et le front national ».

    En disant cela, vous demeurez prisonnier du vieux paradigme.

    Méfiance également avec les effets de loupe.

    Dimanche dernier, 4,1 million d’électeurs ont voté (dont un paquet de gauchistes anti sarko).

    44 % d’entre eux ont voté pour Fillon.

    Rappel : au 1er tour de la présidentielle de 2012, un total de 36,58 millions d’électeurs avaient voté…

    Vous voyez… cette primaire, et la victoire écrasante de Fillon… ne casse pas 3 plumes à un canard laqué.

    Attendons le vrai scrutin pour tirer des conclusions au sujet de cette « classe sociale conscientisée » que vous voyez émerger.

    Je pense que vous la surestimez, en nombre, et en homogénéité. Et donc en puissance.

    On grossit Fillon, car en bons suiveurs les médias français (et les gauchistes) veulent leur Trump… C’est la mode.

    On pourrait avoir des surprises, sans parler des résultats des législatives (ou mécaniquement les gauchistes se referont une petite santé).

    Il est trop tôt pour lâcher le mot de « révolution » : on se dirige vers un pays divisé, découpé en tranches, idem du côté des institutions, bref un bel immobilisme… à la française.

    Souvenez-vous… Les Français apprécient la… « cohabitation »…

    Dernier indice : lors des derniers scrutins (législatives partielles) ou même régionales… on n’a pas vraiment senti ce vent « révolutionnaire »… Il y avait toujours un bon paquet de veaux, agitant la queue et leurs chaînes, et qui en redemandaient (vote PS, UMP etc.).

    Les vrais révolutionnaires, ce sont les « 4109 ménages dont le revenu fiscal de référence dépasse les 100 000 euros » qui ont quitté le pays en 2014 (dixit rapport parlementaire).

    Ces gens, qui viennent grossir les rangs des expatriés avant eux, sont bien plus efficaces que Fillon et ses compères.

    Plus tous ceux qui sont invisibles, qui ne rentrent pas dans les stats : les jeunes, les forces vives, les créateurs.

    La révolution, ce sont eux.

    Les bourgeois qui restent, en s’excitant au sujet de Fillon et en rêvant humide à Trump sur CNN… sont des vieux. Des conservateurs. Des frileux. Des collabos.

    • Hermodore dit

       » les jeunes, les forces vives, les créateurs », d’un côté, « des vieux. Des conservateurs. Des frileux. Des collabos », de l’autre.
      La vision dichotomique caractéristique de l’inexpérience de la vie doublée d’une haine de ceux qui sont différent… de vous j’imagine, et de ceux qui réussissent… là vous échouez. Le lavage de cerveau des médias et des dispensateurs de rêve, genre Hollande (« réenchanter le rêve français ») vous ont bien facilement lobotomisé. Un avenir radieux s’offre à vous, sous le signe de la jalousie et de la haine.

  3. Jordi dit

    Monsieur, respect

    Lecteur régulier de votre blog, j’apprécie vos articles, que j’approuve plus ou moins (mais jamais « pas du tout »). J’admire votre courage physique (face aux racailles de Belleville ntoamment), courage dont je suis incapable et ce même si nous sommes géographiquement voisins.

    Mais cet article-ci est lumineux. Comme beaucoup d’ingénieurs et de cadres moyens, mondialement compétitifs mais en compétition mondiale, je ne supporte plus cette lutte à armes inégales ou l’on doit traîner le boulet fiscal francais. Je ne supporte plus ces impôts soviétiques qui détruisent mon niveau de vie pour protéger les parasites, les ayants droits, et de façon générale toute une classe de rentiers. Et votre analyse sur « qui porte Fillon » me semble aussi exacte qu’inédite.

    Je pensais voter FN jusqu’à ce que Fillon ne se dévoile. J’avais été à un de ses meetings par hasard, parce qu’il était à 200 m de mon boulot. Le personnage m’a séduit, et la salle aussi. Fillon proposait des réformes marquées à droite, la salle criait pour lui en demander PLUS. DAVANTAGE d’audace, DAVANTAGE de réformes, … (Ali Juppé peut aussi promettre « plus de réformes », mais, sans jamais pronnoncer le « s » de plus, il joue sur une homonymie et ne trompe que les gogos ou les traitres qui soutiennent son immobilisme).

    Oui, Fillon représente une droite qui accepte ses « voisins » politiques, et pour dire clairement qui combat le socialisme plus que la droite extrême. Grâces lui en soit rendues. Que ce soit Fillon, Le Pen ou n’importe qui, il est temps de dégager les rentiers du Système. Idéalement Fillon, sinon Le Pen, et sinon pire.

  4. Citoyen dit

    « (le media de Patrick Drahi qui mise sur Juppé et Macron) »
    Justement, comme on parle d’eux, sur BFM Pravda, ils radotaient encore. Il parait que le chômage recule … Si, si …
    A force de déclencher une hilarité débridée, sans prévenir, on va finir par se pisser dessus !
    Sinon, pour ce qui est de Juppé et Macron, c’est normal, ils font ça en famille … Juppé va chercher sa clientèle chez les socialos et les lécheurs de bitume. Macron sert de rabatteur pour les socialos … Oui, vous savez, à la chasse il y a des petites mains, qui sont chargées d’effrayer le gibier pour le diriger vers les chasseurs. Macron sert de rabatteur pour les socialos. Finalement, tout ça n’est qu’une grande famille. Leur horizon à eux, c’est de pouvoir se partager les prébendes sans trop se marcher sur les pieds.
    Pour Fillon, comme déjà évoqué sur ces pages, il a fini par apparaitre comme le « moins pire »…. et peut être plus …

  5. Ikomal dit

    Je partage votre analyse, à un petit détail près : dans mon entourage il n’y pas mal de fonctionnaires qui sont « fillonistes » aussi, avec comme déterminants
    * ils ont été matraqués fiscalement, eux aussi
    * ils sont très inquiets de la trajectoire actuelle, financièrement insoutenable et donc qui met en danger leurs future retraite et l’avenir de leurs enfants
    * ils se sentent protégés si ça « déménage » vraiment et qu’on supprime 500 000 postes ou plus. La « brutalité », ils savent que ce sera pour les autres. Et ils ont même des candidats à « déménager » à proposer, toujours ailleurs bien sûr (c’est humain) : à l’étage au-dessus, celui des chef trouillards qui ne décident jamais rien et leur font faire des des choses idiotes de la façon la moins efficace, et l’étage en dessous, des grouillots fainéants dont la sortie sera un soulagement car ils leur cause plus de soucis qu’il ne font de travail.

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