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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

La CGT de plus en plus isolée dans le paysage syndical

Au cours d’une semaine socialement intense, la CGT a multiplié les signaux d’isolement dans le paysage syndical français. Cette stratégie ne semble pas répondre à des choix clairs, mais elle peut être gagnante à long terme.

La CGT seule à soutenir les pilotes d’Air France

La grève des pilotes d’Air France a dominé l’actualité sociale de la semaine. Les deux syndicats de pilote et Alter, syndicat des personnels navigants, ont uni leur force pour bloquer le trafic de la compagnie jusqu’à une date qui ne paraît pas fixée. Leur stratégie est de peser sur les négociations internes à Air France, au cours desquelles la direction veut modifier le cadre social des contrats de travail dans sa filiale low cost Transavia, appelée à un développement important dans les années à venir (voir mon billet sur ce sujet).

Les syndicats se sont divisés sur cette question. La section CGC d’Air France a critiqué le mouvement, mais c’est surtout la CFDT qui s’est fait entendre, avec des déclarations violentes de Laurent Berger sur ce sujet. Globalement, ces syndicats appellent les pilotes à participer à l’effort de redressement de la compagnie.

Seule la CGT a manifesté son soutien aux pilotes, même si ce soutien contient de nombreuses réserves:

La CGT Air France, interrogée de toutes parts sur sa position quant au conflit initié par les pilotes d’Air France, tient à faire savoir qu’elle ne condamne pas ce mouvement de grève sans pour autant soutenir le contenu ultra‐corporatiste de ses revendications. Les emplois de l’ensemble du personnel sont aujourd’hui en attrition. Développer une stratégie de « low‐costisation » met clairement en danger les emplois Air France.

Pour la CGT, il est inconcevable que la direction organise un dumping social au sein du Groupe Air France. Elle ne peut engager des discussions avec les seuls pilotes sur la pérennisation des emplois sous statut Air France. Cette problématique concerne l’ENSEMBLE des salariés Air France.

La CGT s’isole sur le discours de Manuel Valls

Le discours de politique générale de Manuel Valls a confirmé ce sentiment de solitude dont la CGT est désormais parée. Les réactions syndicales ont en effet été plutôt favorables au gouvernement. La CFTC et la CGC l’ont qualifié de « positif ». La CFDT était également sur cette ligne, malgré quelques réserves de forme sur la question des revalorisations des « petites retraites ». Ce soutien relatif mais réel ne surprend guère.

La surprise est plutôt venue de FO, qui avait annoncé qu’en cas de déception le syndicat n’hésiterait pas à faire connaître son opposition, notamment en rejoignant le mouvement du 16 octobre lancé par Thierry Le Paon. Jean-Claude Mailly a notamment parlé de « rééquilibrage » dans l’attitude du gouvernement jugé un temps trop proche du MEDEF. Ce message semble condamner une participation de FO à un mouvement de protestation contre la politique de Manuel Valls.

Seule la CGT s’est opposé au discours du Premier Ministre:

La France a besoin d’une autre politique économique et sociale que celle mise en œuvre aujourd’hui. C’est pourquoi la CGT propose, notamment, des mesures urgentes sur la protection sociale, les salaires, les minimas sociaux, les pensions de retraite et le traitement des fonctionnaires, avec l’augmentation immédiate du SMIC à 1700 euros, une véritable politique de formation et d’apprentissage pour l’emploi dans les services publics et l’industrie, et le retour de la retraite à 60 ans.

Résister aux projets du MEDEF et du gouvernement, proposer des alternatives efficaces pour sortir de la crise, c’est l’ambition et l’objectif que souhaitent construire la CGT avec l’ensemble des salariés.

Peu de temps après, la CGT dénonçait l’enfumage du gouvernement sur l’affaire des petites retraites. Cette véhémence montre qu’une fois de plus la CGT entend croiser le fer avec le pouvoir. Pour le coup, cette stratégie est un pari audacieux. En se comptant le 16 octobre, la CGT prend en effet le risque de démontrer sa faible capacité de mobilisation, et le peu d’intérêt pour sa posture parmi les salariés.

La CGT fer-de-lance de nombreux conflits locaux

Cette solitude traduit toutefois une réalité dans l’action syndicale de terrain. Dans de nombreux dossiers, la CGT paraît en effet seule à porter les dossiers et les combats, parfois en payant le prix fort pour cet engagement. Un syndicaliste de Maubeuge en a fait les frais: les forces de l’ordre l’ont menotté pour le conduire au tribunal d’instance pour une affaire de diffamation.

Le dossier Petroplus est un bon exemple des combats isolés que la CGT peut mener sur le terrain. En décidant de saisir la Cour de Cassation sur l’offre de reprise du site, la CGT utilise en effet des voies juridiques sérieuses pour défendre ses revendications.

La CGT conteste la vente de gré à gré à Valgo-Bolloré, considérant que le site a été «bradé» pour 3,6 millions d’euros alors qu’une société suisse, Terrae International, dont l’offre n’a pas été examinée, proposait beaucoup plus en vue d’une activité de raffinage à façon (tolling) pour le compte de sociétés pétrolières africaines du Nigeria, d’Angola, et du Ghana.

Le recours à la justice dans des dossiers de reprise constitue un pari intéressant, déjà mis en oeuvre avec succès dans le secteur du commerce. Reste à savoir quelle réception cette stratégie peut espérer.

La CGT relance le dossier des intermittents

Autre dossier sur lequel la CGT ne relâche pas la pression et donne le sentiment de mener seule (dans le paysage des syndicats représentatifs nationalement) le combat social: les intermittents du spectacle. Alors que la coordination des précaires occupe l’hôtel Lutetia en chantier, la CGT-spectacle annonce une action pour le 1er octobre. L’objectif est de peser sur la concertation décidée par Manuel Valls avant l’été sur la nouvelle convention assurance-chômage dont les effets furent suspendus juste avant la saison des festivals.

Selon toute vraisemblance, la concertation, qui a permis de déminer le mouvement et de gagner du temps, ne devrait pas fondamentalement modifier la donne pour les intermittents du spectacle. Le dossier sera donc un bon test pour voir si la CGT a une faculté de mobilisation dans le temps et parvient à peser sur les discussions.

La CGT et la SNCF: le prochain dossier chaud?

Un prochain dossier devrait une nouvelle fois isoler la SNCF dans le paysage syndical: la sécurité du transport ferroviaire. La mise en examen de la SNCF dans l’affaire de Brétigny devrait en effet donner lieu à quelques intéressants déballages sur l’organisation interne du travail dans ce fief de la CGT. Les sections concernées l’ont très vite compris et ont d’ores et déjà fourbi leurs armes. La Fédération CGT des cheminots a produit un document utile à lire qui met en cause la réactivité de l’encadrement et souligne l’engagement de la CGT dans la sécurité des voyageurs.

La même semaine, la CGT dénonçait à la presse la passivité de la maîtrise sur un signalement de rail fissuré dans le Drôme.

Photos à l’appui, la CGT a expliqué mardi dans un communiqué qu’après avoir été «immédiatement alertée» en février dernier d’une «avarie sur la voie», la SNCF a été «relancée par les élus du personnel CGT en CHSCT et en Comité d’entreprise jusqu’au mois de juillet 2014», sans «réagir», selon le syndicat. Et la CGT de souligner que «les trains roulent pourtant à 200 km/h sur cette voie», à l’image de certains TGV.

Cette agitation ne manque pas d’étonner. On peut s’attendre, à mesure que l’enquête avancera, à quelques révélations intéressantes sur le fonctionnement de la vieille dame. Les cheminots CGT ne manqueront pas de pointer du doigts les insuffisances d’une hiérarchie qui fait par ailleurs l’objet d’une campagne favorable de la fédération des cadres au sein de la centrale.

Le MEDEF continue le jeu du million

Si la CGT a face à elle un front uni de quatre confédérations hétéroclites, elle le doit en partie à la stupéfiante stratégie de communication de Pierre Gattaz. Celui-ci a dans un premier temps annoncé (comme évoqué dans cette rubrique la semaine dernière) la sortie d’un document de 50 pages contenant des propositions présentées comme « choc » pour créer un million d’emplois (le nombre manifestement fétiche de Pierre Gattaz). La presse en a surtout retenu la suppression de deux jours fériés et la négociation de la durée du travail par accord d’entreprise.

Alors qu’une négociation sensible sur la modernisation du dialogue social s’ouvre avec des syndicats d’ores et déjà ouverts à des demandes patronales (voir également les billets de cette rubrique), cette bordée tirée au milieu de nulle part a évidemment fédéré l’opposition collective. Le rejet unanime a d’ailleurs été renforcé par les étonnantes approximations dans la communication patronale. Alors que le MEDEF annonçait à la dernière minute un report de la publication de son document, Pierre Gattaz descendait quand même dans l’arène pour déclarer au Parisien: « Notre modèle social a vécu ».

Cette sortie téméraire a permis à Manuel Valls de se rétablir lors de son discours de politique générale. En répondant directement depuis la tribune de l’Assemblée Nationale aux affirmations de Pierre Gattaz, Manuel Valls a pu ramener à lui une partie de son aile gauche:

« Personne (…) ne doit prendre le risque d’affaiblir par je ne sais quelle provocation, par je ne sais quelle surenchère, l’indispensable dialogue social », a dit le Premier ministre lors de sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale.

« Dans ce domaine comme dans bien d’autres, il faut faire preuve de constance et respecter les règles du jeu. C’est ce que je rappellerai encore une fois au Medef, qui doit pleinement s’engager », a-t-il ajouté.

Dans le même temps, Pierre Gattaz cimentait l’unité syndicale. Carole Couvert, de la CGC, trouvait un bon motif pour apporter son soutien au gouvernement, pendant que la CFTC renonçait à une réunion bilatérale avec le patronat.

De façon encore plus stupéfiante, Pierre Gattaz semblait entamer un rétropédalage en fin de semaine. Comprenne qui pourra!

Macron aussi gaffeur que Gattaz?

La première interview radio du ministre Macron aura donné lieu à une gaffe digne de Pierre Gattaz dans son contenu comme dans ses conséquences. Non seulement Macron s’est offert le luxe de démonter l’argumentation de Montebourg, son prédécesseur, sur les professions réglementées:

Dire qu’on rendra six milliards de pouvoir d’achat aux Français (pour réformer les professions réglementées, ndlr), ce n’est pas vrai, c’est une illusion. On ne va pas résoudre les problèmes des Français en sacrifiant les notaires ou les pharmaciens.

… mais il a commis une superbe bourde sur les « illettrées de Gad », ces ouvrières bretonnes promises au licenciement:

On ne peut pas entendre de tels propos, c’est tout simplement scandaleux et infondé. Je suis atterrée. La formation est au cœur des débats dans l’entreprise, a déclaré la déléguée CFDT de l’entreprise.

Tout ceci avait un parfum de grand bourgeois parlant du petit peuple, une image qui devrait définitivement coller au personnage, déjà suspect dans ce domaine. Ses propos ont en tout cas permis de rassembler une nouvelle fois les organisations syndicales.

La CGPME perd son parrain, la Poste au bord du gouffre

Impossible de terminer cette chronique hebdomadaire sans évoquer deux informations importantes mais passées inaperçues.

A la CGPME, Jean-François Roubaud, 70 ans, annonce qu’il ne se présentera pas à sa propre réélection en janvier 2015.

« Ce sont des décisions pas faciles à prendre. Je m’en expliquerai mercredi », confirme à La Croix Jean-François Roubaud, qui invoque « des raisons personnelles ».

C’est vrai qu’après 12 ans de mandat et à l’horizon de ses 70 ans, rien ne justifie qu’on passe la main! Il faudra suivre avec intérêt le combat qui devrait commencer entre Geneviève Roy, vice-président et hôtelière parisienne, et François Asselin, menuisier des Deux-Sèvres (donné gagnant) pour la succession du parrain, et son implication pour la ligne générale du syndicat.

Les observateurs suivront également l’évolution du climat interne à la Poste, où l’accord social n’a recueilli que 28% des signatures et ne peut donc être appliqué. La direction devrait agir par décision unilatérale pour accompagner la transition de l’entreprise: un échec qui est annonciateur de conflit!

 

 

Fraude: pour une transformation numérique de la Sécurité Sociale

Les remarques de la Cour des Comptes sur la fraude à la sécurité sociale ont évidemment fait les gorges chaudes des médias. Chic! enfin on peut dire qu’il suffirait de quelques contrôleurs en plus pour supprimer le déficit de la sécurité sociale, pour que tout redevienne comme avant! Une lecture attentive du rapport en dit toutefois long non sur l’importance de la fraude, mais sur le retard pris dans la technostructure française en matière de transformation numérique.

La fraude est vraiment marginale en France

Selon les estimations les plus lourdes de la Cour, la fraude aux cotisations (ce qu’on appelle couramment le travail au noir…) représente 25 milliards d’euros de cotisations non encaissées. Le total des cotisations encaissées avoisine les 350 milliards annuels. Le travail au noir représente donc, dans la pire estimation, 7% de la masse globale de travail (la Cour parle de 5%…). Pour un pays qui affiche une fiscalité globale sur le travail de 50% (autrement, pour une heure payée, il faut débourser une heure de cotisations et de taxes), contre une moyenne OCDE d’environ 35%, ce taux ne paraît pas particulièrement choquant.

Cette relativité est d’autant plus forte que la Cour ne calcule pas le taux d’éviction que produirait une lutte complète contre la fraude: combien de femmes de ménage ne seraient plus employées, combien de murs ne seraient plus repeints, combien d’enfants n’auraient plus de cours particuliers, si toute rémunération était déclarée? Et dans quel volume la consommation chuterait-elle encore si l’enseignant ne percevait plus « au black » les cours particuliers qu’il donne, si le peintre en bâtiment qui lance sa petite affaire ne pouvait plus passer ses week-ends à rendre service au cousin ou à l’ami de son beau-frère dans sa maison de campagne, etc.?

Bref, les Français devraient se féliciter de compter aussi peu de fraude alors que les taux de cotisation sont exorbitants.

Qui sont les fraudeurs?

La Cour ne s’exprime pas directement sur les fraudeurs présumés, mais elle constate que deux organismes de sécurité sociale sont particulièrement déficients en matière de contrôle: le Régime Social des Indépendants (RSI) et la Mutualité Sociale Agricole (MSA), sans oublier les particuliers employeurs. On voit bien qui est visé ici: le petit artisan qui fait des chantiers au noir, et le petit exploitant qui utilise des brassiers ou des surnuméraires pour ses travaux saisonniers, comme les vendanges par exemple. En fait, la Cour des Comptes pointe du doigt les « petits boulots », qu’elle trouve trop peu contrôlés, et évidemment les chantiers du bâtiment dont on ne dit probablement pas assez qu’ils sont eux aussi souvent une source de « petits boulots » pour des étrangers en situation irrégulière, ou des manoeuvres entre deux contrats.

C’est le mal de notre temps que de vouloir compliquer à outrance ces rapports simples au travail. En réalité, face à l’engagement que représente le recrutement sur contrat (quel que soit sa nature), beaucoup d’acteurs du marché du travail (employeurs comme employés) utilisent marginalement le travail au noir pour nouer un premier lien et pour collaborer périodiquement, avant de choisir ou non de formaliser leur relation par le recours à un contrat. On entend bien que la Cour juge qu’il y a trop de souplesse coupable dans ses rapports, et qu’un peu de complexité ferait du bien dans ce système.

Le problème tient au fait que les employeurs qui recourent à ce travail au noir sont toujours les dernières roues du carrosse en matière de baisse des charges. Ils bénéficient peu du CICE. Ils bénéficieront peu du pacte de responsabilité. Le travail au noir leur procure le même avantage qu’aux grandes entreprises, sans la complexité administrative que ces avantages supposent.

Lutter contre la fraude par une transformation numérique de la Sécurité Sociale

Avec beaucoup de bon sens, la Cour plaide toutefois pour un développement de la lutte contre la fraude avec un esprit un peu moderne. Elle préconise notamment:

Des marges de progression importantes demeurent néanmoins au vu du faible recours aux méthodes les plus modernes de détection et d’exploitation des bases de données. Celles-ci consistent dans le « datamining », technique de balayage d’un ensemble de données à l’aide  de fonctions de recherche paramétrées 125 et de « datamatching », technique de comparaison et de mise en correspondance de données, permettant en particulier de déceler des anomalies. Ces instruments permettent de mieux identifier les dossiers « à risque ». Ainsi, comme le  souligne la délégation nationale à la lutte contre la fraude, le rapprochement des déclarations annuelles de données sociales et des bordereaux récapitulatifs de cotisations n’a pu encore aboutir. Les services fiscaux pour leur part se sont récemment dotés d’un outil interconnectant onze bases de données sur la base d’identifiants personnels pour chaque individu et entreprise.

En 2014, l’ACOSS envisage cependant d’identifier des profils à risque tant en matière d’irrégularités, relevant de contrôles comptables d’assiette, que de travail illégal, en s’appuyant sur ses services statistiques. Elle prévoit également des démarches visant au rapprochement de données nominatives, notamment issues des déclarations préalables à l’embauche et des déclarations annuelles de données sociales. Pour autant elle devrait également se préparer d’ores et déjà à exploiter aussi les potentialités liées à la généralisation au 1er janvier 2016 de la déclaration sociale nominative en engageant dès aujourd’hui les procédures requises, notamment auprès de la CNIL.

L’usage de ces techniques est encore moins avancé à la MSA, qui ne mène pas de politique fondée sur une analyse complète des risques. Elle n’a pas non plus renforcé le ciblage de ses actions de contrôle sur certains points méritant une attention particulière. Ainsi, elle n’a pas de stratégie spécifique en matière de fraude au détachement, malgré l’importance du recours à des travailleurs saisonniers étrangers dans le secteur agricole.

 

Tiens! la Cour des Comptes commence à utiliser des mots vulgaires comme datamining ou datamatching à propos de l’organisation interne de la sécurité sociale. Cette nouveauté est une bouffée d’air: il est très probable que l’efficacité de la technostructure française soit de plus en plus dépendante de sa transformation numérique. Trop souvent, les structures d’intérêt général en France n’ont qu’un mot à la bouche: recruter! La Cour introduit enfin l’idée que ce n’est pas le recrutement et l’augmentation des moyens qui permettra de mieux administrer… mais plutôt un passage au monde numérique.

La République est-elle le patrimoine de ceux qui n’ont rien?

Dans son discours de politique générale prononcé hier, Manuel Valls a prononcé une phrase étrange: « La République a toujours été le patrimoine de ceux qui n’ont rien. » Voilà qui en dit long de façon implicite, et qui mérite bien une petite pause réflexive.

Chapeau Monsieur le Premier Ministre

Commençons par le commencement. Qu’on approuve on non le discours (et l’annonce en passant d’un déficit public à 4,4 % du PIB en 2015 est quand même ahurissante), on saluera la performance du bonhomme Valls, qui tranche avec les discours lénifiants de son prédécesseur. Rappelons ces séances où l’on s’endormait. Incontestablement, le Premier Ministre est un tribun. Encore quelques pas, et nous saluerons le style bonapartiste qui prévaut à Matignon.

En relisant le discours, je ne suis pas bien sûr d’en avoir perçu la cohérence idéologique, mais enfin… ce discours sort du lot habituel.

Mais à qui appartient la République?

Reste cette phrase étrange qui nous ramène quelques années en arrière, du temps où l’on dissertait sur les bancs de l’université ou du lycée sur ce qu’est la République. On nous apprenait alors volontiers que la République, c’était un projet de société où les citoyens subliment les intérêts particuliers en recherchant l’intérêt général par l’affirmation de l’humanité universelle qui est en eux. La République, c’était, à la façon de Rousseau, le corps social uni, les différences dépassées pour accéder à l’Homme universel.

Patatras! manifestement, l’inspiration idéologique de Manuel Valls n’est pas dans la lignée de Rousseau, de cette pensée de 1789 qui voulait faire de nous des citoyens indépendamment de nos conditions sociales. Et cette idée-là était exprimée par le principe d’égalité: quelle que soit notre condition, nous avons les mêmes droits et les mêmes devoirs. Pour Manuel Valls, la République, c’est autre chose, c’est le régime qui défend les pauvres contre les riches. C’est le patrimoine de ceux qui n’ont rien…

Quel étrange sous-entendu! faut-il entendre que la République n’est pas faite pour ceux qui ont un patrimoine privé? que ceux-là n’ont pas leur place dans le régime, sauf à être des citoyens de seconde zone?

Le mythe de l’Etat qui corrige les inégalités

Derrière cette phrase ambiguë, on lit évidemment l’idée que la République est l’outil de l’égalité des chances. Mais c’est une affirmation bien téméraire que de soutenir que la République, par l’intervention de l’Etat, assure cette égalité.

Chacun sait que cette équation: Etat = égalité, et que cette autre équation: initiative privée = inégalité, est la grande imposture derrière laquelle s’abrite une fonction publique pléthorique pour intervenir sur tout, sans assurer l’efficacité de rien.

Prenons l’exemple de l’Education nationale. Les classements PISA objectivent ce que des statistiques nationales régulièrement relayées sur ce blog prouvent de longue date: l’école publique, premier budget de l’Etat, financée par le contribuable, est une immense usine à fabriquer de l’inégalité sociale. Les raisons en sont bien connues et tiennent notamment au fait que les professeurs les moins chevronnés sont mis devant les élèves les plus durs. Un excellent rapport de la Cour des Comptes de mai 2013, enterré par le cerf-volant Peillon, a d’ailleurs minutieusement analysé les mécanismes techniques qui transforment l’Etat en machine inégalitaire.

Lorsque Valls déclare:

L’école de la République est notre priorité. Nous en augmentons les moyens avec les créations de postes, la relance de l’éducation prioritaire, la priorité au primaire, ou encore la réforme des métiers de l’éducation et la formation des maîtres. Mais augmenter les moyens ne suffit pas, et nous devons avoir une réflexion sur la pédagogie. Nous ne pouvons accepter de voir se multiplier ceux qu’on appelle les décrocheurs. Ces jeunes qui quittent le système scolaire sans avoir obtenu de diplôme. Tout comme nous n’acceptons pas que 15 % des élèves présentent des difficultés sévères en écriture, lecture, et mathématiques à l’issue du primaire.L’école, c’est là où s’apprennent les valeurs de la République. Ce doit être un lieu d’apaisement, avec pour seul but l’intérêt de nos enfants. Et je crois que sur ce point,nous pouvons, nous devons nous retrouver.

Il maintient évidemment l’imposture qui assimile l’Etat à la défense de ceux qui n’ont rien, alors que l’Etat est un outil d’inégalité entre les mains d’une caste. Ce faisant, il évacue savamment les sujets qui sont au coeur de la fabrique des inégalités: les choix de structure qui privent les établissements de toute autonomie, les choix de gestion qui confient aux syndicats la fonction d’affecter les enseignants non selon les besoins ou les compétences, mais selon des affiliations.

Non, la République, ce n’est pas l’Etat, et oui, c’est un patrimoine universel

Ce discours a eu un intérêt important: il a permis de situer, en creux certes, mais de façon révélatrice, la tradition idéologique de Manuel Valls. Celle d’une gauche étatiste, qui s’intéresse peu aux questions d’égalité (sauf pour faire des formules fumeuses), mais qui s’attache à défendre l’intervention publique dans l’économie, autour d’une sorte de grande réconciliation radicale-socialiste entre l’administration et l’entreprise. Au fond, Valls est à la recherche d’une nouvelle alchimie entre ces deux mondes avec une certitude simple: l’ordre social ne doit pas changer.

L’occasion, donc, est donnée de redire, à contre-courant du discours officiel, que l’on peut gouverner sans accroître le rôle de l’Etat. Et que l’on peut défendre la République sans légiférer, simplement en laissant les citoyens construire leur bonheur.

Parce que la République, c’est l’affaire de tous, le patrimoine de tous, et pas, comme on a cru le comprendre, le patrimoine de quelques-uns qui décident pour tous.

Air France et le séisme du capitalisme low cost

La grève de pilotes d’Air France contre le low cost fait beaucoup vitupérer. Mais elle a un mérite: elle met en lumière les mutations que le capitalisme low cost induit sur nos modèles sociaux.

Les motifs de la grève

Je produis ici la vidéo très intéressante tournée hier matin sur Europe 1 où le président de la section Air France du syndicat national des pilotes de ligne (SNPL) explique clairement l’opposition de ses adhérents à un projet d’Air France consistant, dans la pratique, à transférer l’activité moyen-courrier de point à point (voir les explications plus bas) vers une filiale low-cost, Transavia, qui diminuera le coût du travail pour baisser ses prix.

 

Dans la pratique, et sans épiloguer sur le sujet interne à Air France qui ne nous intéresse guère dans ces lignes, deux autres syndicats ont déposé un préavis de grève: le Syndicat des Pilotes d’Air France (SPAF) et le syndicat du Personnel Navigant Technique d’Air France (ALTER). Les esprits malicieux liront d’ailleurs cette remarque sur le site d’Alter:

Quand ALTER alertait les pilotes sur les conditions de création de Transavia, dont les avions étaient gréés hors effectifs Air France, nous n’avons pas été écoutés. Nous craignions alors une utilisation de cette nouvelle filiale pour externaliser une grosse partie de notre activité moyen-courrier, et nous ne nous étions pas trompés, en atteste l’actualité du moment.

Quand ALTER alertait les pilotes sur les conditions de création des Bases Provinces, permettant la mise en place d’un contrat B pour des pilotes d’Air France alors qu’ils effectuent le même métier au sein de la même compagnie, nous n’avons pas été écoutés.
Nous craignions que ces conditions deviennent les conditions générales des pilotes Moyen-Courrier à terme, et, malheureusement, une fois de plus, nous ne nous étions pas trompés, en atteste l’accord Transform 2015.

Dans le conflit en cours, la grande force de la direction d’Air France réside dans la division des pilotes et des personnels navigants. Mais… c’est un autre sujet.

Le coût du travail, élément de la concurrence low cost

Avec beaucoup de bon sens, le représentant des pilotes souligne que l’objectif d’Air France est d’introduire une concurrence dans les salaires ou dans leurs à-côtés comme la durée du travail. Dans le projet d’Air France, la filiale low cost serait développée en recrutant des personnels sous droits étrangers moins protecteurs et moins coûteux.

On retrouve ici la logique même de la production low cost, qui vise à baisser les prix de fabrication et de vente par une limitation des services offerts et par des gains de productivité qui équivalent à une baisse du coût du travail. L’objet de la grève d’Air France consiste précisément à contester les conséquences sociales de cette transition vers un capitalisme low cost dans le transport aérien. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment l’introduction du low cost percute rapidement les rentes de situation et remet en cause les acquis.

Comme le dit le représentant des pilotes dans l’interview, la concurrence devrait se faire sur la qualité de service ou sur le modèle d’exploitation des lignes, et pas sur les droits sociaux des personnels. Or, le principe du low cost est d’utiliser tous les leviers de la baisse des prix, dont la rémunération du salarié.

Un phénomène prévu de longue date

Le séisme du low cost dans le transport aérien n’est ni une nouveauté, ni une surprise. En 2011, par exemple, une étude de York Aviation avait annoncé qu’à l’horizon de 2020 les compagnies low cost représenteraient de 50 à 60% du trafic passager intra-européen, contre 24% en 2005. Sur durée longue, le développement du low cost apparaît donc comme un phénomène de fond, qui bouleverse le modèle économique traditionnel du transport aérien.

Début juillet 2014, Air France s’est enfin préoccupé de ce sujet, avec la remise d’un rapport d’experts dont le contenu a percuté la stratégie de la compagnie.

Le constat est simple. Les vols court et moyen-courriers vers le hub de Roissy qui alimentent les vols long courriers d’Air France perdent 400 millions d’euros par an mais la direction tolère une partie de ces pertes puisque grâce à ce flux, les long-courriers sont profitables. «On peut accepter qu’Air France perde jusqu’à 150 millions d’euros par an pour remplir ses avions à Roissy. Ce sont des coûts que l’on pourrait quasiment intégrer au long-courrier», explique un analyste.

En revanche, pas question de laisser se creuser les pertes d’une activité «point à point» que les concurrents tels qu’EasyJet, Vueling ou Volotea, ont su capter tout en réalisant de belles marges. Sur les vols entre la France et l’Europe, Air France a perdu 5 points de parts de marché entre 2010 et 2014. Et sur le marché domestique français, les compagnies low-cost sont passées de 15 à 27% de parts de marché entre 2010 et 2014. (…)

Le rapport distingue deux segments de marché où sont mêlés les clients affaires et les «VFR» visiting friends and relatives, c’est-à-dire les voyageurs qui rendent visite à leur amis et à leur famille: un segment est à dominante loisirs, dont les clients recherchent des prix bas. Les clients de l’autre, à dominante affaires, privilégient les fréquences et la régularité tout en ménageant leur porte-monnaie. (…)

En clair, les auteurs du rapport proposent de cantonner les court et moyen-courriers d’Air France aux vols de correspondance à Roissy et de laisser les entreprises «agiles» s’occuper du «point à point». Sur le plan social, ce scénario aurait évidemment de sérieuses répercussions. «La situation risque d’être très tendue ces prochains mois», observe un cadre du groupe conscient que les décisions courageuses restent à prendre.

La grève des pilotes est donc sans surprise. Dans la pratique, elle revient à refuser que la clientèle « touristique » soit prise en charge par des personnels et des services moins coûteux que la clientèle d’affaires.

Le low cost, une logique économique durable?

Pour le consommateur, le low cost présente évidemment un certain nombre d’intérêts. Il permet en particulier d’accéder à des services à moindre coût. En ce sens, il est producteur d’externalité positive.

En revanche, il reste à le confronter dans la durée à ses effets macro-économiques. Ceux-ci sont doubles.

D’une part, le low cost est producteur de baisse des prix et participe donc à une logique de déflation dont la BCE s’inquiète fortement. Le low cost n’empêche pas les entreprises qui le pratiquent de réaliser des profits (notamment dans le secteur aérien où Easyjet est la compagnie la plus rentable d’Europe), mais il minimise le partage de la valeur ajoutée au profit des salariés. Il possède donc un effet dépressif sur la demande.

D’autre part, le low cost détruit la rente acquise par les concurrents et participe ainsi à un mouvement de destruction de valeur qui modifie l’organisation économique existante. Pour les « majors » traditionnelles, le low cost constitue donc une menace qui oblige à des restructurations et des réductions de coût. Le conflit au sein d’Air France en est une illustration typique.

Les rentiers aboient, le low cost passe

Peu à peu, le low cost s’installe comme un modèle économique alternatif, avec de puissants effets de restructuration sur l’ensemble de la société. Là où la notion de montée en gamme s’était imposée presque partout dans les sociétés occidentales, une autre logique prend forme, porteuse de nostalgie, dont témoigne le reportage ci-dessous:

Peu à peu s’impose l’idée (implicite) d’une dualité entre une société du progrès fondée sur la montée en gamme, et une société de la régression où le low cost est à la fois un symbole et un épouvantail.

Chacun se forgera son idée sur ce point, mais une chose est sûre: le low cost se développe, et il faut bien apprendre à composer avec lui.

Là encore, les esprits caustiques féliciteront la CFDT pour la rapidité avec laquelle elle s’est adaptée au sujet.

Bébé unfriendly: la RATP (bus 96)

Encore une incivilité à la RATP qui n’aime pas les familles. Je ne parle pas ici de l’enfer qui consiste à prendre le métro avec une poussette, mais cette fois de prendre un bus bondé avec ma fille de 1 an sur les épaules. J’entre donc dans un véhicule de la ligne 96 en direction de la porte des Lilas tout à l’heure. Il s’agit du bus 3504. Au moment où j’entre, le conducteur vitupère contre des passagers à qui il crie qu’il n’ouvrira plus les portes si ça continue… Je me faufile, et au bout de cinq minutes, je me trouve dans la foule du couloir. Devant moi, un homme, quinquagénaire, est assis seul sur le premier siège. Je lui demande s’il accepte de me céder sa place pour que je puisse mettre ma fille en sécurité. Le bonhomme m’explique que les places prioritaires, c’est derrière lui. Je suis scotché. La discussion s’envenime. Le chauffeur intervient pour me demander de me taire. On rêve.

A la sortie du bus, dix minutes plus tard, je lui demande des explications sur son attitude. Il m’explique que le passager avait raison de ne pas me céder sa place.

Décidément, à Paris, il ne faut pas avoir d’enfant.

Juncker bien décidé à tuer l’Europe

La composition de la nouvelle Commission Européenne par Jean-Claude Juncker, annoncée mercredi, a réjoui les adversaires de l’Europe: elle accumule en effet les choix les plus absurdes dont le résultat devrait être rapide – l’étranglement du projet communautaire. Une grande victoire pour les eurosceptiques!

Juncker, maître des apparences trompeuses

Officiellement, rien n’est changé dans la commission: les décisions se prennent à la majorité de 15 commissaires sur 28, et chaque commissaire pèse d’un même poids. En confiant l’économie numérique à l’Allemand ancien attributaire de l’Energie Oettinger, proche de Merkel, les services financiers au Britannique Jonathan Hill, les affaires économiques à Moscovici, Juncker a donc construit une commission où les grands Etats détiennent des postes-clés, autour d’un équilibre savant qui s’offre même le luxe de défier les ambitions allemandes.

La nomination de Moscovici constitue en effet un acte d’indépendance vis-à-vis de Merkel, en même temps que la position d’Oettinger peut-être diversement analysée. L’économie numérique n’est peut-être pas le portefeuille rêvé pour un commissaire allemand, surtout quand on sait qu’un vice-président de la commission, Andrus Ansip, Estonien de son état, est chargé du marché unique digital. Juncker aurait voulu donner le sentiment d’une mise sous tutelle d’Oettinger, et d’une mise à l’écart des prétentions allemandes, qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

Mais, comme toujours, le diable se niche dans les détails! et la commission Juncker en compte un certain nombre.

Juncker et ses vice-présidents

Juncker a fait le choix de se doter d’une tribu de vice-présidents. Nul ne sait quel sera leur rôle institutionnel, en particulier s’ils auront ou non le monopole des initiatives législatives – ce qui changerait fortement l’équilibre des pouvoirs. On en compte sept en tout, dont une seule se justifie naturellement: il s’agit de Federica Mogherini, la haute représentante de l’Union.

FedericaMogherini

Au-delà de celle-ci, on trouve 5 vice-présidents de droit commun: Andrus Ansip, l’Estonien déjà évoqué, Kristalina Georgieva, la Bulgare un temps pressentie pour prendre la place décrochée par Mogherini, et qui sera chargée du Budget, Alenka Bratusek, l’ancienne présidente du gouvernement slovène, austéritaire radicale qui s’était mise en tête de faire payer à ses concitoyens le sauvetage de leurs banques, qui sera chargée de l’Union énergétique, et deux autres commissaires qui méritent un examen un peu plus approfondi – Jyrki Katainen et Valdis Dombrovskis.

Deux ayatollahs vice-présidents

Valdis Dombrovskis est un ancien Premier Ministre letton, qui avait conduit un gouvernement de centre-droit en 2009 illustre pour avoir pris quelques mesures simples, comme une « baisse de 20 % des salaires de la fonction publique, la division par deux du salaire des enseignants, une baisse de 10 % des pensions de retraite ou encore la fermeture de plusieurs hôpitaux » selon sa page Wikipedia. Si Moscovici ne sait pas avec qui dîner le soir à Bruxelles, il peut toujours inviter Dombrovskis pour avoir quelques idées sur la réforme des finances publiques en France.

Au sein de la Commission Juncker, Dombrovskis pourra mettre son talent au service des missions qui lui sont confiées: le dialogue social (cela paraissait tout naturel au vu du contenu de son premier plan d’économies) et l’euro (là aussi, un rôle qui coule de source pour un commissaire venu d’un pays membre de la zone euro depuis… neuf mois).

Jyrki Katainen est un ancien Premier Ministre finlandais, chargé, dans la Commission Juncker, de l’emploi, de la croissance, de la compétitivité et de l’investissement. Là encore, l’exercice paraît drolatique quand on examine un peu le parcours de l’intéressé. D’abord, Katainen avait cherché en 2011 à constituer une coalition de gouvernement avec le parti des Vrais Finlandais:

« Les Vrais Finlandais pourront participer au prochain gouvernement comme le Parti social-démocrate et le Parti du centre » a déclaré Jyrki Katainen, leader du Rassemblement conservateur et actuel ministre des Finances.

Le parti des Vrais Finlandais est un parti euro-sceptique, qui défend l’homogénéité de la culture finlandaise:

Dénonçant l’immigration vue comme une menace pesant à la fois sur l’identité et sur la prospérité du pays d’accueil, les « Vrais Finlandais » proposent de réserver la protection sociale aux seuls nationaux et demandent une diminution des aides sociales accordées aux étrangers. « Un étranger muni d’un permis de séjour n’est pas comparable à un Finlandais » a déclaré Timo Soini.

Au-delà de cette péripétie, le vice-président de la commission Juncker avait déclaré, lors d’un sommet de la zone euro:

« In some countries people are thinking that integration is not fair if we have to pay for other countries’ decision-makers’ mistakes, » he said.

« In some southern European countries people are thinking that the northern Europeans are arrogant … and they are not ready to help. If there are two fronts – north and south or whatever – it harms the sense of fair integration. »

Katainen said calls for more European « solidarity » or a United States of Europe scared people unnecessarily at a time when globalization had made them fearful for their jobs and standard of living.

« I don’t see the areas in which we should go deeper, » he said of the economic governance of the euro zone. The EU could develop its single market further, notably in energy, and boost defense cooperation within its existing structures.

Que le nord de l’Europe ne paie pas pour les erreurs commises par les décideurs du sud… une idée qui devrait permettre à Katainen de bâtir un très beau projet de croissance sur le continent.

Timmermans, premier vice-président de Juncker

On ajoutera peut-être quelques mots rapides sur Frans Timmermans, le néerlandais premier vice-président de la commission, un poste inconnu jusqu’alors, et dont les contours devront être rapidement précisés, au-delà du périmètre officiel: l’amélioration de la régulation, les droits fondamentaux, les relations inter-institutionnelles (bref, le poumon d’un projet communautaire…).

Timmermans est peu connu en France, sauf pour avoir précipité de façon étrange la fermeture du centre culturel néerlandais à Paris. Les amateurs de Wikipédia en anglais liront avec intérêt que Timmermans a effectué son service militaire en 1986 dans les services secrets hollandais comme « interrogateur de prisonnier de guerre soviétique ». Dans ses fonctions aux affaires étrangères hollandaises, Timmermans s’est d’ailleurs toujours montré un allié zélé et docile de l’armée américaine. Un profil étrange qui en dit long sur la proximité de Timmermans avait une logique atlantiste et anti-russe. En plein milieu de la crise ukrainienne, ce choix de Juncker ne manque pas de surprendre. S’agit-il de contrer le rôle de la trop pro-russe Mogherini?

On ajoutera que Timmermans a oeuvré pour renforcer le rôle des parlements nationaux dans le processus de décision communautaire. Cette démarche n’est évidemment pas celle d’un fédéraliste, mais d’un euro-sceptique qui le prédisposait naturellement à essuyer les plâtres d’un poste en or pour neutraliser toute avancée européenne.

Moscovici, le chien fou de Juncker

Dans ce paysage, la nomination de Moscovici aux Affaires Economiques apparaît comme une fausse victoire de la France.

D’abord parce que Moscovici a perdu les éléments de portefeuille qui en font l’intérêt. On a vu que l’investissement et son fameux plan de relance, que la France rêvait à 1.300 milliards et qui ne sera qu’à 300 milliards, sera confié au Finlandais Katainen, en charge de la croissance. Un petit détail qui compte… au moment où les ministres de l’économie ont demandé à la Commission de proposer des investissements prioritaires.

Ensuite parce que Moscovici devra composer avec le Letton Dombrovskis, qui aura la haute main sur l’euro. Juncker la rejoue donc François Hollande: je vous donne l’économie, mais pas les finances, pas l’industrie et pas la monnaie. Autrement dit, Moscovici aura une seule fonction: expliquer aux Etats-membres qu’ils doivent respecter les règles, sans aucun autre levier d’action. Cette mission d’exécuteur des basses oeuvres devrait d’ailleurs commencer assez rapidement avec la France, que la commission sortante a commencé à rappeler à l’ordre.

De fait, Moscovici est bien placé pour se souvenir que la France avait promis de tenir 3,8% de déficit en 2014 (il l’avait lui-même certifié l’an dernier à Bruxelles) et qu’elle atteindra glorieusement les 4,4%.

Juncker choisit de tuer l’union bancaire

Le rôle de Moscovici est totalement anecdotique par rapport au choix ahurissant fait par Juncker de nommer le Britannique Jonathan Hill aux services financiers. Chacun connaît en effet le rôle particulier de la place financière de Londres, qui a tout intérêt à ne subir aucune contrainte réglementaire pour préserver sa place dominante dans le monde.

De ce point de vue, le choix de Hill, qui a oeuvré notamment chez Bell Pottinger Private laisse perplexe. Bell Pottinger est une structure de lobbying, qui compte des clients comme Pinochet, Berezovsky, les différents émirats arabes, Airbus ou le gouvernement biélorusse. Le commissaire aux services financiers devrait donc assez rapidement s’imposer comme la porte d’entrée de tous ceux qui ont intérêt à laisser la finance britannique accueillir le pire de ce que la planète peut compter en fortunes sans scrupules.

Qui plus est, les sujets à traiter de façon urgente sont nombreux et majeurs: entre la contribution des banques au fonds de résolution, qui doit être bouclée avant le 1er janvier 2015, l’avenir des normes comptables IFRS, qui a un fort impact sur le crédit, les sujets méconnus du grand public, mais essentiels pour l’avenir du continent ne manquent pas. Le choix de Juncker devrait garantir une stérilisation du champ européen dans ce domaine pour toute la durée de son mandat.

Juncker fait le jeu des majors américains du numérique

Difficile par ailleurs de ne pas évoquer l’étonnant choix d’Oettinger au portefeuille du numérique, et d’Andrus Ansip au marché unique du digital.

Comme l’ont révélé des esprits espiègles, Oettinger n’a jamais manifesté aucun intérêt pour le monde numérique. Il ne devrait donc pas beaucoup embarrasser Andrus Ansip dans son goût pour les majors américains du numérique. L’ambassadeur américain en Estonie s’en était d’ailleurs félicité en septembre 2012:

The eighth U.S. Ambassador to Estonia since 1992, Ambassador Levine hails from the San Francisco Bay Area of California and looks forward to continued expansion of U.S.-Estonia cooperation on e-security, e-governance, and technological innovation. Speaking recently on the subject of U.S.-Estonian partnership, Ambassador Levine commented that, “Estonia is the kind of ally that Ambassadors dream of working with. The kind of ally where you know that there are no limits to what our two countries can accomplish together.”

L’expansion de la coopération avec l’Estonie dans l’e-sécurité, l’e-gouvernance et l’innovation technologique devrait bien servir à Ansip pour exercer ses missions au moment où l’Union est sous le coup d’une forte pression américaine. Ainsi, Google a-t-elle décidé de mener sa propre campagne en faveur de la protection des données personnelles, qui contre-balance celle de la Commission, laquelle demande à Google plus d’efforts dans l’ouverture à la concurrence.

Bizarre, non? Au passage, on notera qu’Uber a décidé de se doter d’un lobbyiste pour percer en Europe face aux résistances des taxis. On aurait bien tort de ne pas comprendre que le portefeuille d’Ansip est central, et que ce choix signe la mort de l’ambiance européenne dans le monde digital.

La commission Juncker passera-t-elle le cap du Parlement?

Face à ces aberrantes nominations (et on ne parle pas ici du commissaire hongrois chargé de l’éducation…), certains fulminent déjà et parient sur une intervention forte du Parlement, qui a la faculté de révoquer des commissaires ou de changer leur portefeuille. Le vice-président allemand (libéral) du Parlement, Alexandre Lambsdorff, a déjà dit tout le mal qu’il pensait de ce casting à la Juncker. On notera d’ailleurs ses propos sur Moscovici:

Oui, je me pose des questions non pas sur ses compétences, mais sur l’opportunité de l’attribution de ce portefeuille à la France. Et je ne suis pas le seul ! Beaucoup de mes collègues libéraux et du PPE (droite) partagent mon avis, de même que mes collègues allemands, néerlandais, finlandais, danois, estoniens… Il n’y a pas une année budgétaire où Pierre Moscovici ministre des Finances a réussi à remplir les critères de Maastricht ! Maintenant, il est supposé veiller à ce que les pays de la zone euro respectent un contrat que lui-même n’a pas respecté ! Ou bien il change radicalement son point de vue, ou bien, à ce poste, il est un danger pour la stabilité de l’euro.

Voilà de quoi pousser quelques « gloups » le jour de l’audition des commissaires.

Merkel tente de boucler en urgence le dossier ukrainien

Consciente que son agent Oettinger va bientôt quitter son poste à l’Energie, Angela Merkel tente, pendant que Juncker fait le paon, de boucler comme elle le peut l’affaire ukrainienne, en poussant au rapport de force avant l’hiver, et avant le changement de commission.

Ainsi, une rencontre devrait avoir lieu à Berlin le 20 septembre pour évoquer le différend gazier (au coeur du conflit) entre la Russie et l’Ukraine. L’Union a par ailleurs décidé de repousser toute mesure hâtive sur l’accord de libre-échange avec l’Ukraine. Mais l’Union a quand même pris de nouvelles sanctions contre la Russie, malgré le cessez-le-feu (qui avait été présenté par l’Union comme condition pour arrêter les sanctions…):

La trêve conclue il y a une semaine entre Kiev et les séparatistes prorusses en Ukraine ne suffit pas pour garantir une paix durable, a estimé le président de la Commission européenne José Manuel Barroso, accusant la Russie d’avoir un « comportement inacceptable ».

« La situation en Ukraine reste très fragile », a ajouté M. Barroso lors d’une conférence de presse à Kiev avec le président ukrainien Petro Porochenko. Il a souligné qu’une solution politique doit « être basée sur le principe de la souveraineté de l’Ukraine ».

Difficile d’imaginer une quelconque crédibilité de l’Union dans cette affaire. Les approximations de l’Union ont d’ailleurs connu un nouveau rebondissement tragi-comique, avec la suspension des aides aux maraîchers prévue après l’embargo russe. Les producteurs polonais semblent avoir profité de l’aubaine pour arrondir leurs fins de mois!

La commission sortante verrouille les dossiers en cours

En attendant la nomination officielle de la nouvelle commission le 1er novembre, la Commission sortante s’attelle à verrouiller les dossiers en suspens.

Face à l’épuisement des ressources halieutiques dans nos eaux continentales, la commission mixte avec le Maroc a ouvert les eaux territoriales du royaume aux navires européens, essentiellement espagnols. Parallèlement, la Commission Européenne a considéré comme non recevable l’initiative citoyenne lancée par « Stop TIPP » sur le traité transatlantique.

La nouvelle commission devrait donc hériter d’une maison bien tenue!

 

 

Les syndicats jouent la conciliation avec le pouvoir

La semaine qui s’achève a été riche en événements sociaux: mardi, les partenaires se retrouvaient au MEDEF pour fixer l’agenda des négociations à venir, mercredi ils étaient convoqués par le ministre du Travail pour évoquer le pacte de responsabilité. Assez curieusement, derrière les déclarations parfois tonitruantes, les syndicats nationaux ont joué la concorde et l’apaisement.

Berger présent dans les médias en début de semaine

La semaine a pourtant commencé (dimanche dernier) par une prestation de Laurent Berger sur France Inter qui n’est pas passée inaperçue.

Laurent Berger : « le patronat doit aller plus… par franceinter

Le leader de la CFDT a adopté un ton offensif vis-à-vis du MEDEF en déclarant notamment que le gouvernement devait avoir «un discours extrêmement virulent et exigeant» à l’égard du patronat pour qu’il s’engage «vite» sur des contreparties aux aides accordées aux entreprises par le pacte de responsabilité. Dans le même temps, Laurent Berger a quand même veillé à ne pas perturber la partition de François Hollande, en affirmant notamment qu’une dissolution de l’Assemblée nationale n’aurait pas d’impact sur l’emploi ni sur la croissance.

Certains ont pu déduire que la CFDT allait épouser un discours offensif dans cette semaine très intense socialement. Cette perspective a même suscité quelques railleries à la CGT, où l’on a parlé de « prière au patronat« . Les mêmes de la CGT n’étaient, au passage, pas plus tendres avec leur secrétaire général, accusé de chercher à « revenir dans la danse« . Sous la plume de Michel Noblecourt, Laurent Berger était décrit comme « mal à l’aise » dans son soutien au gouvernement, coincé entre sa volonté d’être le syndicat réformateur de référence d’un côté, l’impopularité contagieuse du Président de l’autre.

Mailly monte en première ligne

Dans le même temps, Jean-Claude Mailly intervenait sur Europe 1 pour exclure toute avancée sur les seuils sociaux. Le secrétaire général de FO a commencé à rentrer dans le « dur » des sujets en demandant par ailleurs au ministre Rebsamen une réunion sur l’avenir de l’AFPA, menacée de fermeture. L’attitude de FO dans cette réunion a témoigné d’un certain esprit offensif, accompagné par un éditorial de Jean-Claude Mailly qui sonnait comme un avertissement pour le gouvernement, où l’on pouvait lire:

Dans ce contexte, les annonces gouvernementales, soutenues par le patronat, sur les seuils sociaux ou le travail dominical, sont des provocations et des preuves d’une soumission aux marchés financiers.

Nous les dénonçons donc activement.

Nombreux sont ceux qui expliquent que l’économie dépend beaucoup de la psychologie et de la confiance. Ce n’est pas faux. Mais la confiance est rompue avec les salariés. Pour la rétablir, il faut que l es pouvoirs publics répondent à leurs attentes, à nos revendications de syndicat libre et indépendant.

On aurait donc pu s’attendre à un tir de barrage de FO lors de la réunion du lendemain…

L’agenda social comme dans du beurre

Finalement, la réunion du mardi 9 au MEDEF sur l’agenda social s’est tenue sans surprise et sans mouvement majeur. Comme prévu, les partenaires sociaux ont décidé de tenir sans délai une négociation sur la modernisation du marché du travail, qui devrait aboutir en fin d’année. Elle devrait déboucher sur un assouplissement des seuils sociaux auquel souscriront la CFDT, la CFTC et la CGC. Ni FO ni la CGT ne devrait signer l’accord. Tout l’enjeu consistera à « habiller » le texte de telle sorte que les organisations syndicales signataires ne donnent pas le sentiment d’avoir cédé à une injonction patronale.

Comme le relevait le compte-rendu de FO sur le sujet:

« Neuf points ont été retenus après quatre heures de réunion, dans un climat plutôt apaisé selon la délégation FO. »

Rappelons que l’agenda social a permis de fixer la tenue de trois négociations (celle sur la modernisation du dialogue social incluant les seuils, mais aussi une négociation sur les retraites complémentaires qui devrait aboutir en mai 2015, et une dernière très courte sur les contrats de sécurisation professionnelle prévue pour novembre), mais aussi différents bilans sur les accords précédents, qui sont autant de diables cachés dans les détails. Le vice-président de l’ARRCO a ainsi obtenu une délibération discrète pour protéger les contrats de prévoyance contre la jurisprudence du Conseil Constitutionnel du 13 juin 2013 interdisant les désignations.

Le moins que l’on puisse dire reste donc que tout ne va pas si mal au pays de la démocratie sociale à la française.

La grande messe du pacte de responsabilité

Le lendemain, le ministre Rebsamen recevait les représentants des 50 plus grandes branches professionnelles pour faire le point des négociations sur le pacte de responsabilité. Cet exercice avait par avance été dénoncé par Thierry Le Paon, étonné que les représentants des branches soient invités en l’absence de l’appareil confédéral.

Pour Rebsamen lui-même, l’exercice était à haut risque. Après un exercice Coué consistant à certifier que tout allait bien avec le patronat, il entrait dans une arène dangereuse où plusieurs fédérations avaient dénoncé l’absence réelle non seulement de contreparties, mais même de négociations avec les organisations patronales. Pour éviter les risques, le ministre avait donc concocté un programme où la question du pacte était évoquée de façon quasi-marginale, totalement confiée à la métallurgie, et vidé au maximum de son temps de question.

Grâce à ces précautions, personne ne s’est vraiment fâché. En dehors de quelques réactions de FO, tant au niveau confédéral qu’au niveau local. A la CFDT, certaines fédérations ont aussi marqué leur désaccord.
D’une manière générale, l’enthousiasme de Rebsamen pour le pacte cache mal le malaise d’ensemble sur le sujet. A la CFDT, il est évident que la base a du mal à épouser une logique fondée sur des cadeaux sans contrepartie. Au sein même du patronat, le sujet inspire un silence glacial, qui dissimule mal d’ailleurs la passivité du président de l’UPA dans la branche de la boulangerie artisanale dont il est issu (branche qui n’a commencé aucune négociation sur le sujet).

La CGT déboussolée

Dans ce contexte compliqué, la base de la CGT semble avoir perdu beaucoup de ses repères. Il est probable que la posture personnelle de son secrétaire générale y soit pour quelque chose. Celui-ci a donné une interview à l’Humanité Dimanche où il appelle à construire un rapport de force… le 16 octobre, jour de mobilisation pour la sécurité sociale. Ces déclarations se heurtent toutefois à une vraie crise de confiance de la part de l’aile révolutionnaire.

Certains signaux faibles témoignent d’une base en proie à une forme de désarroi. Ainsi, à Calais, la presse a relevé que le député socialiste Yann Capet venait de s’adjoindre les services, comme collaborateur parlementaire, de Vincent Lelong, ancien secrétaire de l’union locale CGT, sans emploi depuis son licenciement par Eurotunnel en 2012.

En 2010 déjà, Vincent Lelong avait suscité malgré lui la polémique au sein de son syndicat en affichant son adhésion au PS, quand la tradition voulait que le patron de la CGT soit encarté au Parti communiste

Face à cette montée d’une aile « socialiste » au sein de la CGT, les revendications « à l’ancienne » paraissent de plus en plus marginalisées. Ainsi, une grève dans les transports à Dijon pour dénoncer « la nouvelle politique disciplinaire de la nouvelle direction de Keolis » n’a attiré que 7% des salariés.

Les discussions du Front de Gauche sont par ailleurs source d’interrogations.

Chez les « réformistes », des prises de position nouvelles se font jour. A Dieppe, la CGT remercie officiellement Renault pour son accord avec Bolloré, qui permet de faire tourner l’usine. A La Chapelle Darblay, la CGT s’inquiète de l’étranglement fiscal des classes moyennes.

Tout ceci témoigne d’une crise d’identité de la CGT vis-à-vis de la stratégie qui doit la guider.

Le secteur privé tétanisé par l’angoisse du chômage

Partout en France, les mouvements tectoniques à l’oeuvre dans le capitalisme français tétanisent les salariés et cristallisent les angoisses syndicales locales. Dans le Perche, c’est le rachat d’Hydronic qui inquiète. Dans le sud, les moulins Maurel sont en faillite et les salariés s’opposent à la fermeture du site.

A Carquefou, ce sont les salariés de la SEITA qui alertent sur des tensions au sein de l’entreprise, dues, selon la CGT, à la politique gouvernementale:

« Monsieur Rebsamen, ministre du travail, de l’emploi et du dialogue social avait quant à lui préféré spécifier que l’industrie du tabac n’avait pas d’avenir en France trouvant, de fait, normal la délocalisation de la production en Pologne et l’importation des produits à forte connotation française comme la Gauloise.
« Nous voyons à ce jour l’absence de crédibilité du  gouvernement sur les questions de l’emploi et de l’industrie.
« Nous alertons les pouvoirs publics de leur responsabilité des conséquences à venir au niveau du climat social et des répercussions sur la distribution du tabac en France qui pourrait être impactée par des actions d’ampleurs ».

Mais bien d’autres mouvements sont à l’oeuvre, qui expriment les craintes face aux évolutions de métier ou de composition capitalistique. Chez Coca-Cola, un PSE est annoncé. A Feyzin, c’est l’usine Total qui est menacée. A Saint-Nazaire, les chantiers navals STX sont inquiets à cause des mauvaises nouvelles qui affectent la SNCM et l’Ukraine. Dans l’Aube, c’est le département tout entier qui s’interroge sur son avenir.

Les exemples foisonnent de régions ou d’entreprises où chacun s’attend au pire.

Signaux d’exaspération dans le service public

Les mouvements de protestation les plus lourds de sens émanent du service public, où la conflictualité paraît avoir franchi quelques seuils notamment sous le coup des efforts budgétaires. A Paris, ce sont les personnels des crèches qui se sont mis en grève contre « l’ouverture de nouveaux établissements sans recrutement de personnel en nombre suffisant ». Le mouvement est porté par une intersyndicale. Il a été suivi à moins de 10%, mais reconduit néanmoins. Un peu partout, les personnels publics en contact avec l’enfance se mettent d’ailleurs en grève.

Plus inquiétant pour le gouvernement, la grigne s’ancre peu à peu dans les universités. Le décret sur les chercheurs publié par la secrétaire d’Etat Fioraso en est l’un des catalyseurs. Il prévoit une évaluation et une flexibilité accrue de ces personnels, alors que « lors du Comité technique universitaire de janvier 2014 dans le cadre dudit « dialogue social », le projet avait été clairement condamné » par les organisations syndicales. Le collectif « Sauvons l’université » ajoute:

Les masques tombent donc : la rhétorique de rupture avec les années Pécresse qui a marqué l’entrée en fonction de Fioraso au MESR achève de s’écrouler avec cette validation des mesures qui ont révolté le monde universitaire en 2009, dans un mouvement sans précédent. La trahison est complète.

D’autres facteurs de risque apparaissent. Dans le personnel territorial, les licenciements « politiques » consécutifs aux élections municipales nourrissent la grogne. On sent les sensibilités à fleur de peau, et le moindre incident, comment à la CAF de Gironde, peut donner lieu à un débrayage.

La vie conventionnelle suit son cours

Ce contexte de nervosité contenue n’empêche pas, voire favorise la négociation.

Dans la grande distribution, un accord portant le temps partiel à 26 heures hebdomadaires a été signé par FO, pourtant non signataire de l’ANI à l’origine de cette mesure. Dans le secteur médico-social (CCN 66), une mutuelle santé de branche est née par accord début septembre. Chez Peugeot, un accord sur l’égalité professionnelle hommes-femmes a été signé à l’unanimité.

Le patronat à l’offensive

Cette profession du dialogue social se fait sous une contrainte économique forte, volontiers mise en scène par les organisations patronales. Ainsi, l’UIMM a publié une tribune intitulée « les clignotants s’affolent », où la France est présentée comme « dans l’impasse ». Pour les mouvements patronaux, cette phase de difficulté et de désarroi autant gouvernemental que syndical est l’occasion de pousser ses pions. Le MEDEF publie donc un document de 50 pages appelant à remettre le SMIC à plat et à supprimer deux jours féries. Dans le cadre des négociations sur les retraites complémentaires, le MEDEF propose de revenir à la retraite à 65 ans.

De son côté, la CGPME propose un « contrat de croissance« , qui serait un CDI de trois ans.

Ce concours Lépine patronal n’est pas forcément un excellent signe. Cette surenchère suggère que les organisations patronales tentent de maximiser leurs gains avant que les portes d’une écoute gouvernementale et d’une possibilité de réforme ne se referment brutalement, peut-être à l’occasion d’une soudaine nouvelle dégradation économique.

Hollande: les bombes à retardement qui l’attendent

Le déficit public français pour 2014 s’élèvera finalement à 4,4% du PIB, soit 88 milliards€ comme en 2012. La nouvelle majorité se révèle donc incapable de juguler l’endettement public et de rétablir les comptes. Cette situation devrait conduire la Commission Européenne à prendre des sanctions avec la bénédiction de l’Allemagne. Mais… d’autres bombes à retardement sont allumées, qui assombrissent encore l’horizon du gouvernement.

La production manufacturière en baisse

C’est probablement le danger principal pour le gouvernement: la production manufacturière a baissé en juillet de 0,3%, quand elle était stable dans la zone euro. Cette baisse infléchit la tendance de juin qui était à la hausse. Sur les trois derniers mois cumulés, la production industrielle globale est en baisse de 0,6%.

Le déclin industriel français se confirme
Le déclin industriel français se confirme

L’industrie française est revenue à son volume de production de 2010… une mauvaise performance qui laisse planer le doute d’une récession au prochain trimestre, après deux trimestres de stagnation.

Les retraites à nouveau au coeur du débat

Officiellement, la réforme Ayrault de 2012 et 2013 devait garantir l’équilibre du régime général des retraites d’ici 2020. Mais l’absence de croissance économique affecte les recettes et complique singulièrement la donne. Il est très probable que le gouvernement doive à nouveau corriger le tir d’ici 2017.

L’urgence de cette correction est accrue par deux petits problèmes que Jean-Marc Ayrault avait oublié de traiter.

Le premier est celui du déséquilibre du régime ARRCO-AGIRC, à la main des partenaires sociaux mais comptabilisé dans le déficit de Maastricht. Ce régime accuse un déficit global de 6 milliards, actuellement financé par les réserves de gestion. Mais ces réserves s’épuisent, et les partenaires sociaux doivent prendre une option définitive pour 2015: augmentation des cotisations? baisse des pensions (sous une forme ou une autre). Le MEDEF a d’ores et déjà fait des simulations sur un report de l’âge de la retraite à 65 ans.

Le second problème est celui des retraites hospitalières. L’augmentation des cotisations imposée pour équilibrer les régimes du public est largement financée par le déficit, faute de recettes suffisantes pour la couvrir. Cette situation compliquée plombe les comptes de la santé, ce qui constitue une vraie mauvaise nouvelle pour le gouvernement. Officiellement, la santé dégager une économie de 10 milliards l’an prochain…

Une catastrophe appelée tiers-payant

Une grande partie de l’effort porté sur les comptes sociaux dans les années 2000 a consisté à expliquer au public que la santé n’était pas gratuite même quand elle était prise en charge par la sécurité sociale, et qu’il fallait donc raisonner le recours au médecin en laissant un reste à charge minimal au patient. Ce principe a même fondé la logique du contrat responsable, qui accorde un avantage fiscal aux complémentaires santé qui intègrent des mécanismes vertueux de ce type.

Dès 2015, les bénéficiaires de l’aide à la complémentaire santé bénéficieront d’un mécanisme inverse: la généralisation du tiers payant, qui leur permettra de ne rien payer en se rendant chez leur médecin traitant. Cette mesure qui a du sens en période de prospérité est évidemment porteuse d’un risque majeur en situation de restriction, puisqu’elle supprime les freins à la consommation médicale.

Le budget 2015 de la santé devrait se révéler très compliqué, même si, pour le gouvernement, l’annonce d’une santé gratuite ne peut que plaire à l’opinion.

Une remontée des taux d’intérêt?

La France n’a jamais emprunté à aussi bas taux. Cette petite merveille économique fait dire à beaucoup d’analystes qu’une dégradation de la note de la France par les agences de notation, très probable dans les semaines à venir, n’aura pas d’impact financier: une dégradation de la note n’a pas d’impact sur les taux. Ce pari est risqué: la dette de la France est aujourd’hui largement libellée en dette à court terme (la France lève huit milliards de dette à moins d’un an tous les mois…). La moindre remontée des taux aurait donc un impact immédiat sur l’équilibre du budget.

L’hypothèque qui pèse sur le budget de l’Etat se trouve là: vivrons-nous, à force de ne plus être crédibles sur les marchés, une remontée brutale des taux qui étranglera l’administration? ce qui sonnerait comme l’hallali du pouvoir.

 

Agenda social: FO repart à la charge des désignations

Les discussions entre partenaires sociaux sur l’agenda social, mardi dernier au siège du MEDEF, ont donné lieu à des échanges minimalistes entre représentants des salariés et organisations patronales. En dehors de la négociation sur les seuils sociaux, seules les négociations obligatoires devraient avoir lieu: l’une voulue par le gouvernement sur une réforme du dispositif d’épargne salariale, l’autre incontournable sur les retraites complémentaires et les 300 millions d’économies prévues par les fédérations AGIRC-ARRCO.

Dans ce cadre, FO a glissé un étrange diable dans ses demandes, puisque « Philippe Pihet, Secrétaire confédéral chargé des retraites, compte demander l’inscription à l’agenda social d’une délibération sur les clauses de désignation. Il souhaite dissocier la maladie des gros risques, comme le décès ou l’invalidité ».

Le grand public connaît peu Philippe Pihet, mais il s’agit d’un personnage incontournable dans le champ de la protection sociale complémentaire. Président ou vice-président de l’ARRCO, il fut aussi administrateur du groupe Malakoff jusqu’en mai 2013. Ce parfait connaisseur du système paritaire ne parle donc pas à l’aveuglette de ce sujet technique que sont les désignations en santé et en prévoyance.

L’idée d’une délibération consisterait, dans la pratique, à consacrer une réunion des partenaires sociaux à la gestion de la prévoyance. L’objectif de FO est simple: il s’agirait d’exprimer une opinion majoritaire sur le fait que la jurisprudence du Conseil Constitutionnel du 13 juin 2013 interdisant les désignations de branche en santé ne soit pas applicable au domaine plus obscur mais financièrement plus lourd de la prévoyance. Pour les institutions paritaires qui dépendent plus ou moins des fédérations AGIRC-ARRCO, la protection des désignations qui leur profitent en prévoyance est un enjeu financier crucial.

Cette demande était au fond assez attendue, et elle s’inscrit dans la droite ligne de la saisine de la CJUE par l’Union des Professions Artisanales (UPA), en juin 2014, pour obtenir la censure de la décision du Conseil Constitutionnel.

Elle montre une fois de plus que les partenaires sociaux continuent à défendre becs et ongles un système sur lequel ils ont fondé leur prospérité. Selon nos informations, FO devrait d’ailleurs aller plus loin en saisissant la Commission Européenne de ce dossier qui met en jeu la responsabilité de la France dans l’application du droit communautaire. Des jurisprudences historiques de la Cour de Luxembourg ont en effet validé ces dernières années ce que le Conseil Constitutionnel a interdit, ce qui pose un problème majeur.

Cette intervention survient alors que Marisol Touraine n’a toujours pas désigné la personnalité indépendante chargée de plancher sur le sujet, comme ce fut annoncé lors de la Conférence Sociale de juillet.

La Méditerranée, patrie de l’absentéisme?

Une étude d’Alma Consulting vient de montrer que le pourtour méditerranéen était champion de l’absentéisme, avec près d’un mois d’arrêt-maladie par an.

Source: Alma Consulting
Source: Alma Consulting

Ces chiffres affolants expliquent que l’assurance maladie ait décidé de regarder de plus près certaines pratiques locales. L’absentéisme coûte en effet plus de 8 milliards à la Sécurité Sociale.

Dans le Languedoc-Roussillon, 23 procédures de sanctions contre des médecins qui accordent trop généreusement des arrêts aux salariés ont été lancées.

La Dépêche du Midi, le journal des radicaux-socialistes clientélistes de cette région, a produit un article drolatique sur le sujet, qui explique notamment:

«Ce courrier a été très mal vécu par plus de la moitié des médecins. Deux d’entre eux sont partis en burn out, choqués. Il s’agit d’une méthode d’intimidation initiée par le directeur de la caisse primaire de l’Aude. C’est le seul département où l’on recense 65 courriers d’observation pour 350 médecins qui officient dans un climat de crise sociale» explique le docteur Michel Galland du syndicat MG France de l’Aude.

Le Languedoc-Roussillon, la région où les médecins tombent mal quand ils reçoivent des courriers officiels.