Accueil » Archives pour Éric Verhaeghe

Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Le pacte de responsabilité et son grand rire homérique

La négociation autour du pacte de responsabilité a donné lieu à une nouvelle scène de tragi-comédie particulièrement divertissante. Jamais, probablement, dans notre histoire bi-millénaire, les élites françaises n’ont pris avec autant de légèreté et de désinvolture la cause de l’intérêt général, ni avec autant de mépris l’avenir du pays. Dans la vaste révolution technologique qui traverse les économies mondiales, les forces faibles de notre pays se coalisent pour préserver un modèle en voie de disparition, fondé sur des corporations et des réglementations poussiéreuses. Et les décideurs se vautrent dans cette nostalgie destructrice.

La désinvolture de François Hollande

Rappelons d’abord comme fut inventé ce fameux « pacte de responsabilité ». En janvier 2013, des inspirateurs anonymes (des économistes du PS semble-t-il) avaient convaincu François Hollande que la croissance reprendrait mécaniquement et que le chômage connaîtrait un reflux. Avec le recul d’un footballeur professionnel commentant la Critique de la Raison Pure, le Président s’est mis à répéter inlassablement que la reprise était là et que, d’ici la fin de l’année 2013, la courbe du chômage serait inversée. Il ne fallait pourtant pas être grand clerc pour comprendre que l’optimisme économique était propagé par des courtisans en mal de poste ou de maroquin ministériel, et qu’il ne suffisait pas d’une « boîte à outils » de bricoleur du dimanche pour relancer la cinquième économie mondiale.

Toujours est-il que… fin décembre, il apparaissait clairement que le pari de « l’inversion » était perdu, et que l’économie française stagnait comme un vieux pétrolier échoué sur un ban de sable. Dans l’urgence, l’Elysée a donc improvisé un « coup » pour relancer la machine à buzz et donner l’illusion que le pouvoir continuait le combat. Le pacte de responsabilité a vu le jour, avec son fameux troc: baisse de cotisations contre emplois, annoncé le 31 décembre à l’occasion des voeux.

A l’époque, voici comment était présenté le pacte:

Le chef de l’Etat souhaite qu’une loi, qui devra prévoir « moins de charges sur le travail, moins de contraintes sur leurs activités et, en même temps, une contrepartie, plus d’embauches et plus de dialogue social », soit votée au début de l’année 2014, sans donner davantage de détails.

On se divertira de voir que la loi votée en début d’année s’est transformée en une négociation en cascades entre partenaires sociaux, dont le texte introductif a été signé le 5 mars. Côté rapidité, c’est donc d’ores et déjà planté. Si l’on mesure que tout cela doit donner lieu à des négociations par branche professionnelle, on mesure tout de suite l’arnaque à l’oeuvre. Les employeurs ont neutralisé l’effet du pacte en renvoyant son contenu aux calendes de négociations en série dont personne ne verra jamais le bout.

La désinvolture du gouvernement

Dans le même ordre d’idée, on s’amusera aussi des contradictions du gouvernement qui nous montre une fois de plus que son sujet de préoccupation est d’occuper les médias, de divertir l’opinion, et certainement pas de régler les problèmes du pays.

Le très décoratif Michel Sapin nous annonce en effet Noël chaque semaine, et accepte sans broncher que le MEDEF mette les branches professionnelles au coeur du dispositif de responsabilité supposé relancer la machine économique française.

Dans le même temps, le même Sapin a piloté une superbe loi sur la formation professionnelle dont le titre II consacré à la démocratie sociale comporte un avis de décès pour la moitié des branches professionnelles, sous cette enseigne générale:

La majorité des branches couvrent moins de 5000 salariés. À l’issue d’un recensement effectué depuis 5 ans, nous dénombrons l’existence de 1043 confédérations et organisations professionnelles signataires ou adhérentes d’une convention collective ou d’un accord de branche. Cet émiettement nuit à l’action comme à la légitimité ; à la force comme à la responsabilité. Il faut changer.

Il me semble que cela se passe de commentaire.

La désinvolture du MEDEF

Pendant plusieurs mois, Pierre Gattaz a fait campagne en annonçant monts et merveilles pour l’emploi si le gouvernement baissait les charges des entreprises. Il est encore trop tôt pour savoir si cette promesse relevait de l’inconscience ou de la fanfaronnade.

Ce qui plaide pour l’inconscience: Gattaz a une connaissance familiale et obsolète du MEDEF, qu’il confond avec le CNPF, et croit sincèrement que l’on peut promettre de raser gratis sans conséquence. Il a donc annoncé sincèrement autant de créations d’emplois en imaginant que c’était possible (mais sans se demander comment) et en pensant que le gouvernement ne marcherait jamais dans la combine.

Ce qui plaide pour la fanfaronnade: même en étant totalement incompétent, il ne pouvait ignorer que le MEDEF n’avait aucune autorité pour négocier autant de créations d’emplois – ni même pour négocier la moindre création d’emplois. C’est donc en toute connaissance de cause qu’il a agité le hochet du million de créations d’emplois, avec la conviction qu’il enfumerait un Président totalement ignorant du monde de l’économie.

Au total, Gattaz est parvenu à capter des baisses de cotisations sans tenir la moindre de ses promesses, et en annonçant illico que la mesure profiterait aux actionnaires. Cette opération est probablement excellente pour lui à court terme, mais elle est porteuse de risques.

Premier risque: l’opinion publique n’ajoutera plus le moindre crédit à la parole patronale, déjà très écornée. Il est évident que les baisses de cotisations ne sont en rien une revendication pour l’emploi, mais bien une revendication pour les patrons eux-mêmes. La passivité du gouvernement sur ce sujet est affligeante.

Deuxième risque: les employeurs eux-mêmes réclament une autre approche du dispositif. On lira notamment les propos du président du Syntec numérique sur ce sujet.

Au total, on ne comprend toujours pas pourquoi le gouvernement a mis les pieds dans cette galère qui constitue une bombe à retardement. Dans 6 mois, chacun fera le constat que les efforts consentis dans le cadre du pacte ont servi à rémunérer l’actionnaire et n’ont eu aucun effet sur le chômage. Du suicide pur et dur.

La désinvolture de la CFDT

L’empressement de la CFDT à soutenir une proposition folle du gouvernement est là encore totalement consternant. Alors que le Haut Conseil au Financement de la Protection Sociale publiait une note selon laquelle le Pacte ne créera pas plus de 300.000 emplois, la centrale syndicale continuait à soutenir le gouvernement dans son opération d’intoxication médiatique.

Voici d’ailleurs le remarquable texte publié par la CFDT à l’issue de la journée de mercredi:

Au final, le relevé de conclusions prévoit, « dès lors que la trajectoire de baisse des prélèvements sociaux et fiscaux sera précisément définie par les pouvoirs publics », que les branches professionnelles mèneront « des discussions aboutissant à un relevé de conclusions signé ou des négociations en vue d’aboutir à un accord » pour définir « des objectifs quantitatifs et qualitatifs ». Ceux-ci porteront sur l’emploi (recrutement, création, maintien) avec une attention particulière portée aux jeunes et aux seniors. Ils concerneront aussi la montée en compétences et en qualification des salariés, que les branches prendront en compte dans leurs négociations sur les classifications.

Dans les entreprises de plus de 50 salariés, la consultation du comité d’entreprise sur les orientations stratégiques inclura le pacte de responsabilité. Les entreprises sont par ailleurs invitées à ouvrir des négociations sur la qualité de vie au travail.

Des discussions qui doivent définir des objectifs: voici la revendication de la CFDT dans cette affaire.

Pendant ce temps, la France s’enfonce

Alors que les élites parisiennes occupent leur temps à se congratuler et à se tenir la barbichette pour maintenir sous respirateur artificiel un système agonisant dont elles sont les ultimes bénéficiaires, le pays s’enfonce dans la crise.

Encore une fois, la France a sous-performé en termes de croissance du PIB. La situation du pays est bloquée, le climat se délite, le FN progresse.

Une fois de plus, la morale du « encore un jour de gagné » qui domine les décideurs français écrase le pays et le réduit au rang de puissance régionale déclinante. Une injure à notre histoire, au moment où, en Ukraine, le bruit des casques et des bottes retentit, et où la souffrance d’un pays réel au désespoir ne cesse de grandir.

Tel est le propre du grand rire homérique face à la petitesse humaine et aux tragédies qu’elle produit.

Charzat, les citoyens et les Pirates

Quelques articles s’en sont fait l’écho de-ci de-là: j’ai décidé de soutenir Michel Charzat et sa Fabrique du 20è arrondissement, aux municipales à Paris, et d’envoyer toute mon amitié à Virginie Votier, qui vient de créer avec quelques pirates (et moi) la Fondation Corsaire.

Tout d’abord, pourquoi ai-je choisi ce ralliement?

Cette question a soulevé de nombreux commentaires au sein du parti pirate, où les quelques adhérents encore actifs aiment à faire l’éloge du « small is beautiful« . Dans leur conception, il vaut mieux militer avec une espérance de décrocher 3% des voix au maximum, mais en restant « purs », plutôt que de se donner les moyens de changer la société par des alliances raisonnées avec des forces susceptibles de passer le cap de l’élection. Ce n’est évidemment pas ma conception: je crois à la politique comme mode de transformation réaliste de la société, et je crois légitime de nouer des alliances qui donnent une raison objective de croire au changement.

J’ajouterais volontiers que je suis un grand partisan d’idées pirates comme la démocratie liquide ou la transparence des décisions publiques. Je ne suis pas pour autant convaincu (j’y reviendrai) que le parti pirate tel qu’il existe en France aujourd’hui soit le détenteur ou l’incarnation de ces idées.

La liste proposée par Michel Charzat m’a paru, dans le XXè arrondissement, correspondre à une perspective d’alliance raisonnée pour servir des idées pirates. La Fabrique du 20è, qui est une liste citoyenne, supporte des évolutions qui sont compatibles avec les propositions que les habitués de ce blog connaissent. La liste fonctionne sur une consultation permanente des citoyens. Elle est composée de façon ouverte de différentes sensibilités partisanes ou non qui me semble, là encore, un indice positif.

Certains pirates m’ont fait observer que la personnalité et le parcours politiques de Michel Charzat pouvaient constituer un obstacle. Ancien maire, lié au parti socialiste, plusieurs fois élus, Michel Charzat appartient en outre à la sensibilité chevénementiste, ce qui rebute certains adeptes de la pensée pirate. Sur ce point, j’ajouterais deux remarques majeures.

D’abord, il est important d’expliquer aux Français qui ne s’engagent pas en politique combien le fonctionnement de la Vè République est « emprisonnant ». Faire de la politique sans recourir à des « figures connues » est, en France, une gageure. Ce n’est pas impossible, mais c’est extrêmement compliqué et retardateur pour l’émergence des idées nouvelles. Les élections municipales en sont une illustration flagrante. Dans le seul cas du 20è arrondissement, et compte tenu des règles de parité, cette gageure est simple à comprendre: il faut trouver 42 candidats de qualité, dont 21 femmes. Dans un univers où la politique est discréditée, cette prouesse relève de l’exploit. Combien de candidats potentiels, avec qui l’on aimerait travailler, ne se désistent-ils pas pour des raisons tout à fait légitimes: ils n’ont pas le temps, pas l’envie, etc. Cette « adhérence au sol » est une difficulté majeure qui constitue une barrière à l’entrée des nouveaux.

Le réalisme plaide donc pour une politique d’alliance.

Sur la question du « chevénementisme », les lecteurs de mon blog et des articles que je commets sur divers sites savent aussi que le principe général du souverainisme ne me rebute pas. Je me suis toujours déclaré favorable à un renouveau de la construction européenne autour d’autres principes que ceux dont nous sommes accablés sous le double poids d’une Europe germano-centrée et d’une élite française germanophile. Issu de la France des 132 départements (très exactement du chef-lieu du département de l’Ourthe), où j’ai grandi, je n’ai jamais caché ma conviction qu’il fallait revisiter les décisions du Congrès de Vienne de 1815 et bâtir un nouveau projet continental franco-centré. Je n’ai pas plus dissimulé les inquiétudes que nourrit ne moi une Europe où une puissance unique regroupe dans un même espace la Prusse, la Rhénanie et la Bavière.

Le soutien que j’apporte à Michel Charzat me paraît donc tout à fait naturel, même si la liste qu’il conduit est étrangère à ces préoccupations et ne peut être qualifiée de souverainiste.

J’ajoute quand même quelques remarques à destination des rares militants qui demeurent au Parti Pirate.

Je reprends ici les termes mêmes de Nicolas Falempin, secrétaire national du Parti Pirate, publiés sur son blog et diffusés sur la page Facebook du Parti:

Il y a actuellement moins d’une dizaine de sections locales actives, et la moitié seulement ont des coordinateurs actifs participant aux réunions de la CN. Il ne faut que 5 pirates pour créer une SL, dont 2 pour occuper les fonctions de coordinateur et trésorier, même s’il est possible d’être secrétaire et porte parole aussi, et que le dédoublement des postes est souhaité (un peu comme les facilitateurs en double lien de la sociocratie).

De ce fait, on a toujours l’impression que ce sont les mêmes qui prennent les décisions, faute d’un renouvellement et de l’arrivée de sang frais à la CN

Il me semble qu’on ne pouvait trouver formulation meilleure ni plus légitime pour exprimer l’état actuel du Parti Pirate: celui d’un groupuscule tenu par moins d’une dizaine de personnes qui y font la pluie et le beau temps en toute opacité, en vitupérant contre le manque de motivation du reste de la planète pour entrer dans cette mascarade.

Cette seule citation explique largement (mais pas uniquement) pour quoi, à Paris, les têtes de liste du 13è et du 4è arrondissements ont fait le choix de démissionner.

C’est dommage, bien évidemment, mais toutes ces péripéties humaines n’enlèvent rien à ma conviction que la démocratie liquide est le statut nouveau de la démocratie, qu’il nous reste à inventer.

Ces péripéties n’enlèvent rien, par ailleurs, à l’existence d’une sensibilité pirate dans la société française, qui ne demande qu’à être représentée, animée et écoutée.

Pour toutes ces raisons, je souhaite donc un bel avenir à la Fondation Corsaire.

La transparence des données de santé: une garantie pour les patients

Les adversaires de la transparence sur les données de santé aiment bien parler du « risque de mésusage » des données en cas d’ouverture des bases. On rappellera ici la rapport Bras, évoqué sur ce blog, qui formalise cette doctrine totalement contraire aux engagements communautaires de la France, selon laquelle il faudrait faire obstacle à la réutilisation des données publiques.

Le scandale du Mediator illustre avec force, comme le remarque Jean-Yves Nau, sur Slate.fr, le coût de cette opacité sur les données pour la santé publique. Avec 2.000 décès prématurés dus à une mauvaise prescription de médicaments, la performance de l’assurance maladie est quand même inquiétante. A juste titre, Jean-Yves Nau souligne que l’assureur (appelé sécurité sociale) n’a rien vu, et qu’il continue à s’opposer à la transmission de données sur le sujet, malgré une décision du tribunal administratif.

J’imagine que certains continueront, malgré tout, à expliquer tous les bienfaits d’un système administratif qui fonctionne comme une caisse noire enregistreuse.

Quand le patronat sniffe les subventions par rails entiers

Il est désormais convenu de dire que François Hollande a opéré un grand virage social-démocrate, consistant à favoriser les entreprises dans ses choix politiques. Après une campagne axée sur la méfiance vis-à-vis des entreprises, il aurait donc trouvé la lumière sur un chemin de Damas et admis qu’il avait fait fausse route.

Depuis plusieurs mois, se succèdent donc une série de mesures que l’on peut envisager sous plusieurs angles. Les optimistes diront qu’il s’agit d’exonérations fiscales fondant une politique de l’offre. Les réalistes préfèreront dire que François Hollande est devenu un puissant dealer de subventions, un narcotique auquel les entreprises françaises aiment se shooter.

Le premier deal a consisté à créer, à l’image du crédit impôt compétitivité recherche, qui permet de défiscaliser les investissements dans la recherche, un crédit d’impôt compétitivité emploi. Cette invention baroque a permis à de grandes entreprises de main-d’oeuvre comme la Poste (bien connue pour son exposition à la concurrence internationale sur le sol français) de bénéficier d’une décote fiscale en proportion de la main-d’oeuvre employée. L’idée était supposée créer de l’emploi, avec le succès qu’on connaît maintenant.

Cette mesure, chacun le sait, ne pouvait marcher pour deux raisons. D’abord parce qu’elle a un faible impact sur les entreprises créatrices d’emploi, notamment les PME industrielles ou les start-up. Ensuite parce qu’elle est compliquée et suppose de toute façon d’avoir une trésorerie qui permet de faire la «jonction».

Le deuxième deal a consisté à sécuriser juridiquement les accords dits de flexibilité, dont on tarde là encore à voir les effets concrets. On dit que plusieurs centaines de ces accords auraient été signés. Là encore, ils bénéficient surtout aux entreprises de main-d’oeuvre disposant d’institutions représentatives du personnel. Les PME n’ont évidemment rien gagné dans ce système.

Le comble de la fausse route tient sans doute au troisième deal: le pacte de responsabilité, qui subordonnerait des allègements de cotisations sociales à des recrutements. Outre que personne n’a bien compris quelle serait l’étendue de la mesure, il est d’emblée évident qu’il s’agit d’un nouveau projet bénéficiant aux grandes entreprises, et impossible à mettre en oeuvre dans les PME de croissance.

Cette impossibilité est ici aussi simple à comprendre: une entreprise de croissance a forcément une fragilité de trésorerie, et on voit mal pourquoi elle se mettrait à embaucher obligatoirement quand la baisse des cotisations lui permettra juste d’améliorer une rentabilité chancelante. Comme la mesure doit être négociée par les partenaires interprofessionnels, il y a fort à parier pour qu’une fois de plus ce soit le patronat du passé qui tire les marrons du feu.

Chacun sait ici que les organisations patronales qui négocient sont dominées par les secteurs économiques du passé, ceux qui ont capitalisé depuis plusieurs décennies et qui possèdent suffisamment de grandes entreprises pour consacrer des moyens importants à la gestion d’un système paritaire à bout de souffle. Seules ces entreprises ont d’ailleurs intérêt à faire vivre ce système, puisqu’il les protège encore un peu contre la concurrence.

Au final, la France se trouve dans cette étrange impasse, où elle choisit d’exonérer de plus en plus de la règle commune des entreprises de plus en plus protégées, et de moins en moins viables. La Poste, par exemple, qui est la première bénéficiaire des mesures officielles, n’a plus guère d’avenir dans un monde numérique, sauf à profiter d’immenses investissements publics pour étouffer la concurrence des start-up et préserver le destin d’une nomenklatura dépassée par le progrès technologique.

Pendant ce temps, les entreprises d’avenir et de croissance sont supposées cotiser éternellement pour faire vivre un système dépassé qui cherche à leur faire une concurrence déloyale. Prenons au hasard le cas de la sécurité sociale: les start-up la paie plein pot, mais leurs salariés n’en profitent que très peu, puisque jeunes et donc peu consommateurs de soins et très éloignés de la retraite. On ne dit pas assez que les jeunes salariés de start-up subissent ainsi la double peine: ils cotisent pour les insiders des grandes entreprises, et ils ne bénéficient que très peu des mesures d’exonérations dont les géants du capitalisme français tirent profit.

Au total, les entreprises françaises sont malades de cette addiction à la subvention déguisée. Celle-ci agit comme la cocaïne: elle donne l’illusion temporaire de la puissance et de la force, mais elle ruine la santé à petits feux. C’est bien le problème de ces subventions: elles maintiennent en illusion prolongée des méga-entreprises qui pensent ainsi avoir le temps de s’adapter à la concurrence internationale, et elles retardent l’émergence de géants du numérique sur le sol national.

 

 

 

Intermittents du spectacle: une brillante déclaration de Filipetti

Dans la foulée de mon article publié sur Le Figaro.fr à propos de la réforme des intermittents du spectacle, je trouve avec amusement cette interview d’Aurélie Filipetti au Parisien, qui constitue probablement le degré 0 de l’analyse politique sur ce dossier:

Que répondez-vous au Medef qui propose de supprimer le régime des intermittents ?
AURÉLIE FILIPPETTI.
Le Medef a une attitude agressive et scandaleuse. Il veut tuer la culture. Je n’accepte pas les attaques de ce type contre des personnes, artistes et techniciens qui apportent cette dimension humaine indispensable à la société et qui contribuent à un secteur représentant 3,2 % du produit intérieur brut. C’est presque 59 Mds€ de valeur ajoutée, de richesse créée dans le pays. Economiquement, on a besoin des intermittents. Quand vous investissez un euro dans un festival ou un établissement culturel, vous avez 4 à 10 € de retombées économiques pour les territoires.

Comment interprétez-vous ces propos ?
Je n’accepte pas que l’on présente les intermittents comme des parasites. Ce ne sont pas des privilégiés. Le Medef s’attaque, au contraire, aux chômeurs les plus précaires et cherche un bouc émissaire, car il est incapable de s’engager sur des contreparties au pacte de responsabilité proposé par le président.

Le régime chômage des intermittents est déficitaire…
Une mission parlementaire a permis de rétablir la vérité sur le chiffre de 1 Md€ avancé par la Cour des comptes. Il faut plutôt parler de 300 M€, car si on supprime ce système, les intermittents rejoindront le régime général. Ceci dit, il est inévitable qu’un régime fait pour des gens plus précaires que les autres soit déficitaire, c’est même sa raison d’être.

Le plus beau morceau de bravoure offert par ce texte, qui confond régime d’indemnisation des intermittents et culture (puisque, c’est bien connu, la culture française, c’est l’indemnisation), consiste bien entendu à faire l’éloge du déficit comme preuve de l’efficacité des politiques publiques. On comprend mieux que ce pays soit en ruine.

Assurance-chômage: l’occasion manquée des syndicats

Les Echos ont révélé les propositions du MEDEF pour la troisième séance de négociation sur l’assurance-chômage. Comme toujours dans ces situations où la presse dévoile des idées à l’insu de leurs auteurs, la pilule passe mal. Elle a, en l’espèce, soulevé d’immédiates réactions négatives de la part des organisations syndicales de salariés.

C’est bien dommage!

Car une idée au moins mériterait d’être discutée avec un peu plus de nuance et un peu plus de recul. Il s’agit de la modulation des cotisations selon la conjoncture. Je reprends ici la présentation qui en est faite par la Tribune:

Actuellement, la règle qui prévaut est celle d’un jour indemnisé pour un jour cotisé. De son point de vue, avec un taux de chômage supérieur ou égal à 12%, on pourrait passer à 1,2 jour indemnisé pour un jour cotisé. Mais avec un chômage à 9%, on tomberait à 0,8 jour indemnisé pour un jour cotisé.

Voilà une idée intéressante, puisqu’elle permettrait de majorer la protection dont les demandeurs d’emploi bénéficient au gré de la conjoncture. En période de chômage fort, la protection augmente, en période de chômage faible, elle diminue. Dans la pratique, il s’agirait donc d’accroître les vertus contracycliques du chômage en « amortissant » fortement les phases de crise.

Il est assez curieux que cette idée, conforme aux aspirations des organisations syndicales, ne rencontre pas auprès d’elle un plus grand succès. Et il est assez curieux que cette idée, qui serait plus coûteuse pour le régime actuel, soit proposée maintenant par le MEDEF. Une fois de plus, le manque de transparence d’une organisation (en l’espèce le MEDEF) sur ses intentions et ses propositions organise l’échec d’un bon projet.

Dommage…

 

Comment l’INSEE s’assied sur la politique du Premier Ministre

Un arrêté du 29 janvier 2014 fixe à 70.000 euros, sans possibilité de commercialisation, le prix de la base Sirene constituée au titre des obligations de service public de l’INSEE. Une décision illégale en totale contradiction avec les engagements du Premier Ministre.

Les lecteurs de ce blog se souviennent sans doute des quelques billets que j’ai consacrés à la base Sirene de l’INSEE. Cette base répertorie les entreprises françaises. Elle est constituée à partir des données des déclarations sociales des entreprises. Elle résulte donc des obligations de service public de l’INSEE.

J’avais rappelé que, selon la LOLF, pour qu’un service de l’Etat puisse percevoir des revenus, il lui faut une autorisation en loi de finances. Celle-ci n’a jamais été donnée à l’INSEE.

En outre, les engagements communautaires de la France reposent tous sur la libre réutilisation des données publiques. Une directive, en constante mise à jour d’ailleurs, prévoit explicitement que toutes les données publiques doivent être réutilisables librement par les citoyens, c’est-à-dire sans limitation de droit d’utilisation.

Un rapport dont ce blog s’est fait l’écho, confié à M. Trojette, avait d’ailleurs plaidé en ce sens à l’automne. Pour la première fois, un rapport officiel envisageait la question de la réutilisation des données publiques non plus sous l’angle du droit, mais sous l’angle économique: en quoi l’open data et le big data participent-ils de la prospérité future du pays. Le rapport avait prôné l’extension de la gratuité au nom de l’innovation, principal facteur de croissance de demain.

D’autres rapports officiels se sont en même temps penché sur la question. C’est le cas du rapport Lauvergeon, qui a prôné le développement du Big Data en France, pour faire face à la concurrence internationale.

Dans cette ambiance favorable à l’ouverture des données, le Comité Interministériel pour la Modernisation de l’Action Publique (CIMAP) de décembre 2013 devait aborder la question de l’ouverture des données publiques. Il s’est évidemment clôturé sur un jugement de Salomon, dont les termes sont:

Décision n°24 : Le Gouvernement réaffirme le principe de gratuité de la réutilisation des données publiques et décide de ne plus autoriser la création de nouvelle redevance. (…)

Décision n°26 : Le Gouvernement précise sa doctrine en matière d’exceptions au principe de gratuité :

aucune redevance ne saurait être exigée sur des données résultant des missions de service public des administrations générales. Il est demandé aux administrations d’accroître leurs efforts en matière de publication de données leur permettant de mener à bien leurs missions, de motiver leurs décisions, de mesurer leurs activités ou leur bilan. Le site data.gouv.fr, est en mesure d’accueillir ces données ;

‐ le respect du secret statistique et donc l’anonymisation des informations pouvant éventuellement permettre d’identifier des personnes est un principe central du droit français. Certaines redevances ont été instaurées pour financer cette tâche, qui est indispensable avant ouverture de la donnée. Le Gouvernement demande au SGMAP d’apporter tout le soutien possible aux services publics concernés, afin d’identifier les moyens de réduire ces coûts sans dégrader la qualité de cette anonymisation ;

‐ enfin, le Gouvernement réaffirme que les opérateurs dont la mission même est de produire des données doivent rechercher des modèles économiques leur permettant de faire face à un paysage économique en profonde reconstitution. Conformément aux conclusions du rapport Trojette, il leur demande d’engager, dans les meilleurs délais, avec l’appui du SGMAP et du ministère du Budget, une réflexion sur les évolutions de leurs modèles économiques. Il leur demande de rechercher des modèles stimulant l’innovation autour de leurs données, favorables aux entrepreneurs innovants, et soutenables à l’heure de l’économie numérique, de la production de nombreuses données par les citoyens eux-mêmes, et des stratégies de plateformes.

L’arrêté du 29 janvier 2014 foule, au bénéfice de l’INSEE, toutes ces déclarations d’intention dans la plus parfaite allégresse.

On y lit notamment ceci:

Art. 2. − Les informations contenues dans les produits informationnels visés à l’article 1er sont communiquées par l’INSEE dans le cadre d’une licence d’usage final. Le bénéficiaire ne peut utiliser ces informations que pour ses besoins propres, internes à l’entité juridique qu’il représente ; il ne peut donc, en particulier, les mettre à la disposition d’un tiers, gratuitement ou contre paiement, sous quelque forme que ce soit et selon quelque modalité que ce soit, sans la signature préalable d’une convention particulière avec l’INSEE, ainsi qu’il est prévu aux articles A. 123-92 et A. 123-93 du code de commerce.

Art. 5. − Le prix de base pour la communication de la base SIRENE (point 1 de l’article 1er) est de 70 374 €. Ce tarif s’entend pour une livraison unique ; toute livraison supplémentaire est facturée au prix de 272 €.

Mais quand le gouvernement reprend-il le contrôle de son administration, quand se décidera-t-il à faire appliquer sa politique par ses fonctionnaires?

Les lois sociétales, dernier bastion d’un pouvoir affaibli

Les lois sociétales sont devenues à la mode au sein du gouvernement. En discutant récemment avec un proche du Parti Socialiste, il me confiait combien les parlementaires de la majorité sont aujourd’hui enclins à se mobiliser de façon frénétique sur ce sujet. De fait, le bilan de François Hollande est d’abord un bilan sociétal: loi sur le mariage homosexuel, sur l’égalité hommes-femmes, sur la prostitution, et loi prochaine sur l’euthanasie. A mesure que le gouvernement enchaîne les défaites économiques et fait le constat de son impuissance à agir, les parlementaires de la majorité se cramponnent à des projets ou des propositions de loi qui font diversion.

Faut-il pour autant voir dans cette attitude un simple aveu d’échec? Il ne m’a pas semblé inutile de fouiller un peu la réflexion et de demander pourquoi les lois sociétales prennent une telle importance. On me pardonnera si, pour la circonstance, je convoque un peu de vulgate marxiste.

Comprendre les lois sociétales

En abordant ce papier, je reprends quelques vieilles lectures de l’Introduction à la critique de l’économie politique de Marx, qui avait notamment cette formule:

les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général.

Un bon marxiste, ou même un modeste marxien, se rappellera donc que les lois sociétales ne sont jamais sorties d’un cerveau abstrait. Elles expriment plutôt un rapport de production à un moment donné, et, au-delà, un rapport entre des forces sociales antagonistes. Toute notre difficulté consiste à interpréter correctement les signes que ces lois ou l’évolution de ces lois nous envoient.

Cette difficulté d’interprétation, Marx la connaissait bien et l’a d’ailleurs théorisée dans le même ouvrage:

La société bourgeoise est l’organisation historique de la production la plus développée et la plus variée qui soit. De ce fait, les catégories qui expriment les rapports de cette société et qui permettent d’en comprendre la structure permettent en même temps de se rendre compte de la structure et des rapports de production de toutes les formes de société disparues avec les débris et les éléments desquelles elle s’est édifiée, dont certains vestiges, partiellement non encore dépassés, continuent à subsister en elle, et dont certains simples signes, en se développant, ont pris toute leur signification, etc. L’anatomie de l’homme est la clef de l’anatomie du singe. Dans les espèces animales inférieures, on ne peut comprendre les signes annonciateurs d’une forme supérieure que lorsque la forme supérieure est elle-même déjà connue. Ainsi l’économie bourgeoise nous donne la clef de l’économie antique, etc.

Tout notre enjeu consiste donc à comprendre aujourd’hui la signification, la visée profonde, tacite, des lois sociétales qui nous sont proposées – ce qui est forcément un exercice incertain.

Agir sur la superstructure: l’illusion des impuissants

D’emblée, je ne puis résister à suggérer une première interprétation à ces lois mises en avant par le pouvoir, au moment même où celui-ci engrange les mauvaises nouvelles sur le plan économique.

Rappelons ici que François Hollande avait soutenu être un ennemi de la finance et avait proposé un « changement », dans lequel il fallait clairement sous-entendre un changement dans le rapport de forces économiques. Dans cet esprit, il avait annoncé une loi de séparation des activités bancaires destinée à contrôler les risques financiers systémiques et à réduire la taille des banques pour juguler le « too big to fail ». Au-delà de cette promesse, Hollande s’était présenté comme le candidat d’une politique de la demande, annonçant qu’il imposerait à l’Allemagne un plan de relance par l’investissement public en Europe.

Dans la pratique, quelques mois, que dis-je! quelques semaines à peine de pouvoir auront suffi pour abandonner toutes ces ambitions et réduire le changement à une simple augmentation de la pression fiscale pour financer le déficit. La meilleure preuve de cet abandon en rase campagne reste la loi de séparation des activités bancaires, qui a porté sur des activités groupusculaires et a préservé, sous la pression des banques, l’essentiel de l’existant.

Il serait presque mesquin d’énumérer ici les multiples renoncements économiques de François Hollande. De mon point de vue, le plus flagrant reste l’incapacité du Président à modifier les rapports avec l’Allemagne. Toutes les annonces faites en leur temps sur un plan de relance européen sont tombées à l’eau, ce qui est moins un mauvais signal économique que politique: la France est aujourd’hui une puissance satellisée par l’Allemagne, et François Hollande a figé dans le marbre cette satellisation entamée bien avant lui.

Mais d’autres échecs économiques sont à mettre à son passif: la lutte pour l’emploi, qui tourne au désastre, et une incapacité structurelle à prendre en main l’appareil d’Etat, qui glisse sur sa propre pente de dépense que personne n’arrive à juguler. La mascarade du « pari » lancé en début d’année 2013 sur l’inversion de la courbe du chômage, de la « reprise » qui était, selon François Hollande, au rendez-vous il y a près d’un an déjà, les aveux successifs sur le déficit public toujours plus élevé, tous ces éléments sont autant de balises de détresse envoyées dans une longue nuit économique que le pouvoir ne parvient pas à vaincre.

Dans ce contexte, il est évidemment tentant pour le pouvoir d’instrumentaliser les lois sociétales à des fins populistes, comme disent les gens à la mode. Pour dissimuler les échecs et les renoncements, rien de plus tentant que de faire croire que l’on agit, que l’on a toujours la main sur la réalité, en multipliant les textes législatifs « visibles »: le mariage homosexuel, la pénalisation des clients, l’autorisation de l’euthanasie.

Un autre élément plaide pour ces lois: elles ont un effet immédiat sur le réel, à la différence des mesures économiques. Quand le gouvernement baisse le taux du livret A ou augmente les impôts, il prend un pari sur l’avenir et n’a aucune certitude sur le résultat final de la mesure qu’il prend. Quand il autorise le mariage homosexuel, il est sûr de satisfaire immédiatement ceux qui attendent l’adoption de cette mesure. C’est évidemment un avantage fort, qui nourrit l’illusion de la puissance et de l’efficacité.

J’irais même jusqu’à prêter, dans le recours aux lois sociétales, une visée plus perverse au gouvernement: elles permettent de nourrir des clivages « gauche-droite » qui s’estompent en matière économique. Beaucoup d’électeurs socialistes sont désorientés par la politique économique du gouvernement. Les lois sociétales leur permettent de retrouver des repères: oui, ils sont bien de gauche, et ils défendent bien un gouvernement de gauche, puisque ce gouvernement touche à l’institution du mariage, de la famille, à l’ordre sacré de la mort, etc.

Ordre social contre ordre naturel

Dans cet ensemble, il me semblerait toutefois abusif, pour les raisons marxiennes évoquées au début de ce papier, de limiter le sens de ces lois sociétales à de simples considérations circonstancielles. Pour que des parlementaires y mettent un tel engouement, il faut bien que ces lois touchent à des cordes beaucoup plus sensibles.

Quand on examine ces lois, elles ont d’ailleurs toutes un point commun: elles se fondent sur l’idée que l’humain est « propriétaire de son corps », et qu’il n’existe donc aucun droit naturel ou imprescriptible qui dépasserait le désir individuel. Ainsi, le mariage est ouvert aux personnes du même sexe, parce que rien ne justifie qu’il en aille autrement. Le délit de prostitution est aboli, mais les clients des prostitués sont pénalisés, car rien n’autorise que l’on fasse usage du corps d’un autre. L’euthanasie est possible parce que chacun doit pouvoir choisir sa mort.

A titre personnel, il me semble que chacun de ces arguments est plaidable. Simplement, ce qui me paraît faire sens, c’est l’espèce de corpus qui se dégage à travers ces lois: l’idée que ce qui constituait « l’ordre naturel » de notre bonne vieille société bourgeoise, à savoir la famille hétérosexuelle comme fondement, et la sacralité de la vie, de la naissance et de la mort, se trouve aujourd’hui fortement remise en cause. Au fond, le modèle social qui s’installe discrètement, le paradigme comme on dit, est celui d’une société dont les membres ne reconnaissent pas l’existence d’un fait de nature, et s’emparent du pouvoir de choisir la naissance et la mort.

Ce point s’est fortement dégagé, d’ailleurs, du récent débat sur le droit à l’avortement, relancé par l’abrogation de la « détresse » comme facteur déclenchant. La position officielle majoritaire a consisté à poser la règle du libre droit à l’interruption volontaire de grossesse, sans recours à la notion de détresse. De façon symptomatique, ce débat a occulté la question des conditions même d’avortement en France. Nous y reviendrons.

En attendant, il est assez flagrant de voir que le principe d’une construction purement sociale de l’individu triomphe. La polémique sur la théorie du genre, qui soutient que l’identité masculine ou féminine est le produit d’une invention collective illustre avec force l’aspiration qui sous-tend les partisans des lois sociétales. Or, une chose est de promouvoir l’égalité hommes-femmes, autre chose est de dire que l’identité sexuelle ne s’appuie pas sur des données naturelles. Force est de constater que c’est cette idée-là qui s’impose aujourd’hui dans le corpus juridique français.

Notre enjeu est de comprendre à quelle évolution des rapports sociaux structurels, pour reprendre la logique marxienne, cette évolution correspond.

Les lois sociétales, ultime combat d’un capitalisme en crise?

Je me hasarderai ici volontiers à une analyse totalement provocatrice en rappelant les propos tenus dans le Figaro par Pierre Bergé à propos du mariage pour tous:

«Nous ne pouvons pas faire de distinction dans les droits, que ce soit la PMA, la GPA ou l’adoption, souligne Pierre Bergé, président du Sidaction et fondateur de Têtu. Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence? C’est faire un distinguo qui est choquant»

Littéralement, la logique des défenseurs d’un ordre social « suprêmatiste » confine donc à une idée simple: tout se vend, tout s’achète, parce que tout est fait social, fait humain, et rien ne relève du sacré. On vend sa force de travail dans une usine. On loue son ventre pour faire un enfant.

De ce point de vue, il est évidemment très tentant de proposer une lecture marxienne des lois sociétales qui nous sont proposées: le capitalisme en crise a trouvé dans ces bobos défenseurs d’un ordre nouveau une armée de soutien pour extirper toute forme de résistance à la marchandisation de la société. Au fond, derrière les lois sociétales se cache bien l’idée qu’aucun rapport entre les humains ne doit échapper au principe de la monétisation et de la marchandisation. Tout ce qui rend, de près ou de loin, à un principe transcendantal niant l’origine purement sociale des valeurs doit être combattu.

Il est difficile ici de ne pas faire une comparaison assez spontanée entre les théories diverses et variées sur la flexibilité du travail et les théories sociétales qui sont à l’oeuvre. Tout se passe comme si les lois sociétales participaient d’un grand travail d’amollissement des esprits, destinés à nous faire admettre que le règne de la marchandisation, de l’organisation sociale, n’a pas de limite. Au fond, la loi des humains peut tout, et aucune limite naturelle, imprescriptible ne peut lui être opposée. C’est vrai dans le domaine de l’intime, mais c’est aussi vrai dans le domaine du travail.

L’obsession du contrôle social

On m’objectera assez volontiers que, dans le cas de la lutte contre le système prostitutionnel, le législateur a introduit une limite à la marchandisation du corps, puisque les clients sont désormais passibles de sanctions pénales. Preuve serait donc faite que les lois sociétales ne promeuvent pas une destruction du droit naturel.

Sur ce point, il me semble précisément qu’en analysant la loi de façon un peu plus précise, c’est exactement le contraire qui s’est produit.

D’abord, première évidence: la loi pénalise les clients, mais supprime le délit de prostitution. Elle se fonde donc sur la reconnaissance d’un principe: une femme (ou un homme, d’ailleurs) a le droit de marchandiser son corps. Voilà une belle évidence qui a besoin d’être rappelée. La lutte contre les « réseaux prostitutionnels » a commencé par reconnaître le droit pour chacun de vendre ou de louer son corps. Cet élément essentiel conforte bien l’idée avancée plus haut, selon laquelle les lois sociétales participent d’une logique globale de marchandisation des rapports sociaux.

Simplement, la loi interdit désormais à un client (majoritairement un homme) d’acheter des services sexuels. Les promoteurs de la loi ont vu dans cet achat l’exercice d’une domination insupportable pour la dignité humaine. Que l’on me permette de décoder ici ce que pourrait signifier ce nouvel interdit: la marchandisation du corps ne peut tolérer que le désir masculin la subjugue. Le désir masculin est le reste d’un ordre antique où le droit naturel avait force de loi. Dans l’ordre social nouveau, les relations de désir sont forcément encadrées par la loi, et les individus, vis-à-vis d’elle, doivent demeurer dans une sorte de frustration principielle.

Il n’est d’ailleurs pas étonnant que les défenseurs les plus acharnés de l’abolition de la prostitution soient aussi des adversaires farouches de la pornographie. Tout ce qui peut contribuer au désordre du désir, tout ce qui peut troubler le jeu social par des pulsions individuelles non contrôlables et non contrôlées, est proclamé dangereux et fait l’objet d’une stricte prohibition.

C’est en ce sens que les lois sociétales participent d’une grande entreprise de mise sous tutelle des individus. Ceux-ci sont réputés dangereux dès lors qu’ils s’adonnent à des activités que la loi n’a pas autorisées ou qu’elle n’encadre pas. Pour peu qu’ils se revendiquent d’une transcendance, ils deviennent des suspects à mettre sous bonne garde.

De façon très significative d’ailleurs, l’arsenal des lois sociétales s’accommode très bien de dispositifs violant ouvertement les libertés individuelles, ce vieux reste d’un ordre bourgeois totalement opprimant. Faut-il lutter contre les réseaux de prostitution? La loi officialise la surveillance du Net et des correspondances privées pour piéger les clients. Faut-il lutter contre le voile pour les femmes? La loi met le monde musulman sous surveillance et autorise les écoutes généralisées sous prétexte de lutte conte le terrorisme. Faut-il lutter contre la fraude fiscale? La loi propose des gardes vues démesurées et là encore une surveillance d’Internet.

L’ordre moral qui se met en place, et qui est l’ultime avatar d’un capitalisme en crise, assoiffé de marchandisation à outrance, n’aime pas les libertés publiques et multiplient les occasions pour en diminuer la surface.

En ce sens, les promoteurs des lois sociétales constituent bien une armée de soutien à une mise sous contrôle de la société.

Municipales: mon programme pirates pour le XXè arrondissement de Paris

Cette après-midi doit se tenir la conférence de presse des Pirates pour les municipales. Je suis tête de liste dans le 20è arrondissement de Paris, où je défendrai le programme suivant:

  • Transparence dans le comportement personnel des candidats qui devront publier, dès leur dépôt de candidature, une déclaration de patrimoine financier et moral, impliquant une transparence sur leurs liens éventuels avec des groupes de pression et des associations. Cette déclaration incluera les liens familiaux, étant entendu que la gestion de la cité ne peut s’accommoder d’une quelconque forme de favoritisme;
  • Transparence dans la gestion, par un recours massif à la publication des données publiques. Celle-ci sera particulièrement rigoureuse et large dans le domaine des finances publiques et des subventions, dans l’accès aux prestations publiques (logement et crèches en particulier) et dans les nominations aux emplois publics ou para-publics.
  • Droit de suite des citoyens, par la mise en place, par tirage au sort, d’un comité d’éthique, présidé par l’opposition municipale, comportant un représentant du maire et dix membres tirés au sort parmi les électeurs. Ce comité aura la faculté d’accéder à tous les documents administratifs de son choix, sous le serment du secret professionnel, afin de vérifier le respect des principes de transparence
  • Réglementation du lobbying, par la création d’un registre des visiteurs qui listera les interventions (d’entreprise ou de particuliers) auprès du maire et les réponses qui ont été adressées.

En outre, les Pirates du 20è arrondissement apporteront les réponses suivantes aux problèmes collectifs:

  • dans le domaine de l’emploi, la mairie expérimentera le principe du «0 charge» pour tout recrutement d’un jeune parisien de moins de 26 ans en CDI dans une entreprise dont le siège est situé dans le 20è arrondissement. Cette expérimentation consistera à prendre charge les cotisations sociales (salariales et patronales) de ce jeune pendant une période de 6 mois pour un salaire versé dans la limite de 2,5 SMIC.
  • dans le domaine de la sécurité, la mairie d’arrondissement mettra en place un système de signalement par Internet des incidents et publiera les conditions de prise en compte et de réponse à ces demandes. Le maire tiendra chaque mois une réunion publique consacrée à ce sujet dans chacun des quartiers de l’arrondissement en présence du commissaire central.
  • dans le domaine de la petite enfance, chaque crèche sera tenue de publier son projet pédagogique et de le soumettre à l’évaluation de ses usagers.
  • dans le domaine scolaire, la mairie d’arrondissement mettra en oeuvre deux mesures majeures:
  1. l’évaluation des écoles et des enseignants par les parents à partir d’une application Internet ouverte. Cette évaluation constituera la première expérience d’évaluation pédagogique par les parents. Cette évaluation sera ouverte aux élèves pour le collège,
  2. l’expérimentation pour les quartiers les plus difficiles du chèque scolaire: la mairie offrira un chèque annuel de 5.000 euros à chaque famille ayant un enfant à l’école primaire et supprimera la carte scolaire. Chaque famille de l’arrondissement sera donc libre d’accéder à l’établissement de son choix. En contrepartie, les écoles primaires ne seront plus financées. Ce projet sera mis en oeuvre sur 3 ans.

Marianne serait à vendre pour 5 millions d’euros

Après l’annonce de la mise en vente du Nouvel Observateur pour une petite quinzaine de millions €(13,4 millions selon Les Echos), c’est l’hebdomadaire Marianne qui devrait vivre des heures difficiles. Selon mes informations, Yves de Chaisemartin cherche un repreneur pour un prix de vente de 5 millions €. Un prix modeste à la hauteur des pertes du journal, qui seraient supérieurs aux estimations annoncées en novembre et avoisineraient les 4 millions.

Dans le même temps, plusieurs nouvelles tombent, qui concernent plutôt le monde de l’édition papier. Ainsi, l’éditeur Jean-Claude Gawsevitch serait en train de déposer le bilan, pendant que les PUF sont rachetées par le réassureur Scor, présidé par Denis Kessler. Fin 2013, c’est LVMH qui a recapitalisé Gallimard à hauteur de 8 millions d’euros.

Après la faillite des librairies « Chapitre », c’est donc tout le secteur de l’édition papier qui subit une violente crise, depuis l’édition de livre jusqu’aux vendeurs, en passant par la presse. Les ressorts de cette crise sont connus: la transformation numérique du savoir laisse le papier imprimé KO. On notera toutefois deux particularités qui accroissent la violence de cette crise.

La presse papier paie sa soumission à l’ordre établi

Les lecteurs de ce blog se souviennent que je m’étais épanché sur les aides publiques à la presse. Certains quotidiens ne survivent que grâce à l’aide qui leur est apportée par le contribuable. Cette dérive constitue l’apothéose d’un système de subordination qui a entretenu la presse française.

La docilité est probablement ce qui caractérise le mieux le journaliste français. Faute d’une transparence des données et des informations publiques, les journalistes sont en effet extrêmement dépendants des « officiels » pour obtenir des scoops ou des informations confidentielles. Pour obtenir ces scoops, il faut se montrer docile et respectable, limiter son esprit critique et en permanence faire des compromis avec ses sources. Difficile, dans ces conditions, de faire honorablement son métier.

La presse papier suppose également des investissements très lourds, des frais de fonctionnement élevés. La presse est fortement dépendante de ses annonceurs publicitaires qui ont droit de vie et de mort sur elle. Certains annonceurs ont même décidé de s’offrir directement les journaux qui leur plaisent: LibérationLe MondeLe Figaro, Les Echos sont tous devenus des propriétés de grands annonceurs.

Là encore, la contrepartie de cette évolution est destructrice pour le business model de la presse: les journalistes sont obligés de produire une information institutionnalisée, où l’investigation se heurte rapidement à des limites. Face à la liberté de ton d’Internet, évidemment, la presse ne fait plus le poids.

Pour lutter contre ce déclin fulgurant, nombreux sont les titres qui ont utilisé des recettes qui les discréditent à long terme. C’est par exemple le cas de l’Express qui multiplie les unes interchangeables. Par exemple, en une année, l’hebdomadaire dirigé par le sémillant Barbier doit collectionner les dossiers sur les francs-maçons: les francs-maçons et le pouvoir, les francs-maçons et les affaires, les francs-maçons qui ont fait l’histoire, les francs-maçons et le secret, faut-il devenir franc-maçon? Chaque année, Barbier utilise cette recette pour défendre ses ventes lorsque l’actualité ne lui permet pas de faire ses choux gras d’histoires ordurières.

Cette méthode a forcément ses limites.

La concurrence entre une presse Internet (blogs compris) où la réalité est décryptée librement et sans faux semblants, d’un côté, et une presse papier empesée et obséquieuse fait aujourd’hui sentir tout son prix.

L’édition française n’a rien vu venir

Autre caractéristique qui explique la violence de la crise dans le secteur de l’édition papier, c’est le prix de la non-innovation.

On a déjà connu ça dans l’hôtellerie. Les hôteliers français ont été longtemps convaincus qu’il suffisait de vivre sur la beauté du paysage français pour s’enrichir. Et quand on leur disait: « attention à Internet! », la réponse était toujours la même: « il faudra dix ans pour qu’Internet change les choses. » Et hop, plus aucune chambre d’hôtel ou presque ne se vend aujourd’hui sans passer par Internet.

Entre Amazon et les livres numériques, les éditeurs voyaient bien la concurrence monter. Mais là encore, la réponse invariable a été: « on a bien dix ans avant que tout cela n’arrive. »

Résultat: l’édition française n’a pas été capable de se fédérer pour monter une plate-forme commune d’édition numérique, avec une taille critique suffisante pour bénéficier de la notoriété nécessaire à des ventes en ligne profitables. Les éditeurs français ont laissé la main aux diffuseurs numériques américains. Tout cela bien entendu au nom de l’exception culturelle française et des innombrables protections étatiques dont tout ce petit monde d’endormis et d’arrogants bénéficient.

Pourtant, la donne est là encore assez simple. Le prix des livres, qui est exorbitant, s’explique par les coûts de fabrication et les différentes niches que chacun a fabriquées sur la chaîne du livre: écriture, édition, diffusion, vente, etc. Internet bouscule ce modèle en rendant possible une relation directe entre un auteur et ses lecteurs. Cela ne signifie pas que le métier d’éditeur doit disparaître, mais il est évident qu’il ne peut plus fonctionner comme avant. Qui, par exemple, a envie de payer 15€ pour un essai de 300 pages, quand un contenu équivalent est mis à disposition quotidiennement sur Internet sans débourser un euro?

La crise de l’édition plaide, une fois de plus, pour un réveil de l’intelligence française. Ce pays est étouffé par une caste ringarde de pseudo-décideurs qui lui maintiennent la tête sous l’eau en attendant la noyade complète, qui n’ont aucune vision, et n’ont nulle envie de se remettre en cause.