Accueil » Archives pour Éric Verhaeghe

Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Mais qui bloque l’#opendata santé en France?

L’accès aux données de santé collectée par l’assurance maladie obligatoire devient un enjeu crucial, et de plus en plus polémique. Voici pourquoi la France a un intérêt économique à agir vite sur ce dossier et à, enfin, se rallier au principe de l’open data.

La génomique, un exemple réussi de démarche scientifique en open data

Les Français le savent peu et ne le voient pas encore, mais l’une des plus grandes révolutions scientifiques contemporaines provient de la génomique, c’est-à-dire de l’étude du rôle et du fonctionnement du génome, spécialement dans les maladies qui affectent le corps humain. Dans cette discipline, le séquençage du génome humain, qui consiste au fond à déchiffrer toutes les combinaisons possibles du génome, est un objectif en soi, à la fois chronophage et gigantesque.

Compte tenu de la taille de ce projet, qui tient presque à la constitution de la plus grande bibliothèque génomique du monde, les scientifiques ont rapidement opté pour le travail en open data, c’est-à-dire en constitution de bases de données ouverte à l’ensemble de la communauté scientifique. D’une certaine manière, la génomique constitue même la première expérience d’open data dans le monde, et la matrice de tous les open data.

L’enjeu du séquençage n’est pas seulement le déchiffrage, il est aussi curatif. L’open data du génome permet d’anticiper l’évolution des maladies et donc de pratiquer des politiques de prévention individuelle destinée à améliorer l’espérance de vie humaine. Les retombées économiques de cet effort scientifique sont considérables.

Ainsi, l’open data génomique québécois considère que la recherche génomique aux Etats-Unis a permis de créer 310.000 emplois aux Etats-Unis, et d’apporter 20 milliards de dollars de ressources nettes.

On mesure immédiatement l’intérêt de mettre en place des dispositifs de recherche scientifique qui sortent des organigrammes habituels et qui fédèrent, en réseau, toutes les forces vives, toutes les expertises et toutes les compétences dédiées au sujet.

La question de l’open data en santé

L’un des intérêts de la démarche open data en santé consiste, par son modèle d’ouverture, à accélérer le progrès scientifique et à favoriser les démarches de prévention en santé publique. Celles-ci sont à la fois économiques pour la santé humaine, puisqu’elles augmentent l’espérance de vie, et économiques pour la société, puisqu’elle est facteur de prospérité.

Par extension, nombreux sont ceux qui revendiquent aujourd’hui une ouverture aux données de santé détenues par l’assurance maladie. Ils arguent du fait que, grâce à cette ouverture, les acteurs de la société civile concernés par ce dossier pourraient challenger la médecine de ville et encourager à des pratiques plus vertueuses qui amélioreraient l’état de santé de la population. La caricature de la dérive où l’opacité régnante nous conduit est croquée par le Médiator: ce médicament anti-obésité était prescrit de façon dangereuse, mais sans aucune transparence pour le public, comme anti-diabétique.

Avec un open data en santé publique, le scandale du Mediator ne se serait probablement pas produit: la société civile aurait alerté avec des chiffres à l’appui sur l’utilisation dangereuse et inappropriée d’un médicament potentiellement mortel.

Tout l’intérêt de l’open data est là: dans une transparence sur les pratiques de la médecine de ville, qui permet d’identifier les comportements prescripteurs à risque, et dans une meilleure connaissance des pathologies et de leurs risques. Il s’agit donc d’une démarche vertueuse pour l’état de santé collectif, porteuse de fortes réductions de dépense pour notre système de soins, ce qui n’est pas un luxe par les temps qui courent.

Une opposition des médecins de ville

Bien entendu, l’ensemble des praticiens médicaux a bien compris le risque qui pesait sur l’opacité de leurs choix et de leurs comportements. Aujourd’hui, le médecin est seul à décider de ses prescriptions. Dès lors que celles-ci sont susceptibles d’être analysées et comparées à la moyenne des prescriptions, cette solitude est rompue et le médecin se trouve « challengé ».

Sans surprise, les syndicats de médecins s’opposent donc régulièrement à l’open data en santé, au nom de la protection de l’anonymat et autres biais qui servent à appâter l’opinion. On trouvera abondance de dénonciations de ce genre dans la presse professionnelle.

D’une certaine façon, l’opposition des médecins à la transparence des données de santé peut se comprendre dans la mesure où ceux-ci seront les premiers perdants de l’opération. Moins aisée à expliquer est l’opposition de la caisse nationale d’assurance maladie à toute forme de partage des données qu’elle détient. Ou que d’autres pourraient détenir à sa place.

Ce fut par exemple le cas dans l’affaire Fourmi Santé, où la CNAM a roulé des mécaniques pour empêcher un opérateur privé de comparer les tarifs médicaux.  Cette affaire est très emblématique du malaise qui entoure l’open data en santé: l’objectif de Fourmi Santé était d’établir une transparence sur les tarifs médicaux, démarche manifestement gênante pour les pouvoirs publics.

La sécurité sociale hostile à la gestion du risque

Cette hostilité de la CNAM à la gestion du risque par la transparence s’explique de façon simple: du jour où des opérateurs interrogent les pratiques médicales, ils instaurent une technique de gestion du risque dangereuse pour le système tout entier. Ces opérateurs risquent en effet de produire une information qui démontrera les insuffisances de la CNAM et son incapacité à contrôler effectivement les dépenses en mesurant leur qualité et leur opportunité.

D’un seul coup, démonstration pourrait être faite que la gestion du risque par la sécurité sociale n’est plus l’alpha et l’oméga de la qualité en France, mais au contraire qu’elle constitue un frein à l’efficacité et à une optimisation des dépenses de santé. Et cela, évidemment, c’est insupportable pour les pouvoirs publics.

C’est pourquoi la CNAM est l’un des acteurs qui maintient volontiers le mythe selon lequel l’ouverture des données de santé vise essentiellement à fournir la liste des maladies dont les Français sont affectés. Alors que les partisans de l’open data ont réglé cette affaire depuis longtemps en exigeant l’anonymat des données de santé, la préservation du mythe contraire est tenace et sert de paravent commode à un combat d’arrière-garde dont le seul objectif est de préserver des forteresses coûteuses.

Les oublis de Pau-Langevin sur le #racisme

Saviez-vous qu’il existe une ministre déléguée chargée de la réussite éducative qui s’appelle George Pau-Langevin? Cette ancienne présidente du MRAP, née à Pointe-à-Pitre, vient de prononcer un discours de circonstance sur l’éducation prioritaire qui mérite quand même une petite mise au point au moment où les accusations de racisme fusent de toutes parts.

Voici notamment ce qu’elle déclare:

Ernest Renan, dans un cours qu’il prononça en 1882, distinguait les quatre attributs qui soudaient une nation : le consentement présent, le désir de vivre ensemble, la possession commune d’un vaste héritage et la volonté d’exploiter solidairement l’héritage que l’on a reçu.

Ces quatre attributs sont ceux de notre école républicaine.

L’école de notre République renforce et raffermit partout où elle se trouve ce contrat social qui fait de notre pays une nation une.

Ernest Renan, Jules Ferry, Georges Clémenceau, Victor Hugo, Léon Gambetta : les grandes œuvres, les grands textes et les grands discours des pères fondateurs de notre République se tiennent toujours à nos côtés comme des amis inquiets.

Ils nous rappellent que l’éducation, pour être républicaine, doit constamment restée vigilante à ce qu’aucune fraction de sa jeunesse ne soit laissée en déshérence.

L’éducation n’est républicaine que lorsqu’elle unifie toutes les composantes de notre territoire, et chacun des membres de notre communauté nationale.

Quelle emphase….

A propos, Ernest Renan, c’est bien lui qui écrivit, si j’en crois Wikipédia:

« La nature a fait une race d’ouvriers. C’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse, sans presque aucun sentiment d’honneur ; gouvernez-la avec justice en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ; une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre : soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre ; une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait et tout ira bien » (Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale, 1871)

Le même écrivit aussi:

« Nous aspirons, non pas à l’égalité, mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi. » (Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale, 1871)

Lorsqu’une ministre née à Pointe-à-Pitre revendique la conception de la nation chez Renan comme principes fondateurs de l’école républicaine, on se demande si elle sous l’effet de champignons hallucinogènes.

Rappelons en outre les propos de Jules Ferry, dans son célèbre discours de 1885:

Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures…

Peut-être que la tension raciste retombera en France lorsque les membres du gouvernement cesseront de citer en référence et en modèle pour notre école publique les auteurs les plus racistes de l’Histoire.

Quand l’AMF sanctionne lourdement un lanceur d’alertes

Le 14 novembre, l’AMF a publié un communiqué annonçant qu’elle infligeait une substantielle sanction pécuniaire au blogueur Jean-Pierre Chevallier « pour avoir diffusé une information inexacte sur le niveau d’endettement de » la Société Générale. L’AMF apporte d’ailleurs cette précision stupéfiante:

Une sanction pécuniaire de 10 000 euros a été prononcée à l’encontre de M. Jean-Pierre Chevallier dont le comportement, jugé tout à fait répréhensible, n’a cependant eu ni pour objet ni pour effet d’agir sur le cours du titre, qui avait déjà atteint son plus bas niveau le 10 août 2011.

Autrement dit, alors qu’il est manifeste que l’information prétendument inexacte n’a eu aucune influence sur le titre, l’AMF sanctionne néanmoins le blogueur propagateur de la nouvelle, pour un montant, reconnaissons-le, qui n’est pas anodin…

Comme le souligne, en le démontrant de façon brillante, l’excellent Berruyer (un mien ami, pour la parfaite information du lecteur), cette sanction paraît tout à fait anormale, dans la mesure où Chevallier n’a pas diffusé une information inexacte, mais a commenté et « remouliné » les chiffres officiels de la Société Générale. L’AMF n’a donc pas sanctionné la diffusion de fausses informations, elle a simplement exercé une manoeuvre d’intimidation vis-à-vis d’un penseur libre qui décrypte les chiffres officiels et en dévoile les petits mensonges.

Cette funeste décision est un élément de plus qui montre comment nos bonnes vieilles libertés sont de plus en plus menacées dans un monde sous tension. Et cette menace ne vient pas, comme on le croit souvent, de dangereux révolutionnaires hystériques. Elle vient des institutions les plus officielles et les plus républicaines qui soient, de plus en plus fragilisées par la contestation qui monte, et de plus en plus enclines à céder à la tentation du coup de bâton à tout bout de champ.

Berruyer a d’ailleurs raison de comparer la dureté de l’AMF vis-à-vis du blogueur Chevallier avec la complaisance qu’elle a toujours eue vis-à-vis des dirigeants bancaires capables des pires mensonges sur l’état réel de leurs comptes. L’AMF a fait avec Chevallier ce que le Pentagone rêve de faire (en plus lourd, on peut l’imaginer) à Snowden: lui infliger une bonne correction, à lui le petit lanceur d’alerte, pour son insolence vis-à-vis des grands.

Les lanceurs d’alerte font le boulot que la presse papier ne fait plus

Il faut quand même retirer un enseignement majeur de cette regrettable histoire: les institutions soumises aux banques ont décidé de passer à l’acte dans la blogosphère, après avoir domestiqué la presse papier. L’AMF se vante d’ailleurs d’avoir fait un précédent: « elle a appliqué pour la première fois à des informations diffusées sur internet par des bloggeurs financiers l’article 632-1 du règlement général de l’AMF », selon le communiqué cité plus haut. Chic alors! l’AMF prouve son utilité et sa modernité en tirant, pour la première fois, à balles réelles sur des manifestants virtuels. Qu’est-ce que c’est fun!

Il faut dire que l’AMF n’a plus grand chose à se mettre sous la dent du côté des médias officiels, abondamment subventionnés par les pouvoirs publics comme j’ai eu l’occasion de le rappeler, et de plus en plus mis à l’épreuve par la baisse des recettes publicitaires. L’IREP rappelle d’ailleurs que la presse quotidienne nationale a subi une érosion de 9% de ses recettes en 2012, pendant que les magazines perdaient 5,5%.

Dans ce contexte, comment se passer des annonces des entreprises financières (banques et assurances), qui constituent une part importante des annonceurs? Je n’ai malheureusement pas trouvé les chiffres précis sur ce sujet, mais il suffit d’allumer son téléviseur ou d’ouvrir un journal (sauf si on lit l’Humanité, bien sûr) et de compter le nombre de spots ou d’encarts pour des banques ou des assureurs…

Il est en tout cas certain qu’aucun média subventionné, à commencer par la presse papier, ne manifeste plus la moindre indépendance vis-à-vis de l’information bancaire. Celle-ci est passée sous le contrôle des banquiers, dont certains sont allés jusqu’à acheter les grands titres nationaux. Dans ce contexte, inutile d’attendre de la part de ceux-ci le décryptage que l’on découvre sous la plume de blogueurs indépendants, à propos de toutes les inepties dont on nous rebat les oreilles à longueur de journées.

Cet état de fait explique largement le silence de plomb qui règne sur l’état réel de nos banques, par exemple la discrétion qui a entouré les différentes faillites, dont celle du Crédit Immobilier de France. J’évoque cet événement mineur, mais je puis multiplier les exemples.

Ainsi, le Crédit Agricole a bu un bouillon de 15 milliards € en Grèce dans l’indifférence totale de la presse. D’où venait cet argent? Essentiellement de la surfacturation totalement illégale de l’assurance emprunteur à ses clients. La loi Lagarde de 2010 a tenté de mettre bon ordre à ce système choquant, mais le délire continue. J’en veux pour preuve cette brève parue récemment sous la plume d’UFC-Que choisir? en pointe sur ce dossier, mais qui n’a pas perturbé l’indifférence médiatique ordinaire sur ce sujet à milliards: le Crédit Agricole rémunère ses commerciaux chaque fois que ceux-ci placent illégalement des contrats d’assurance emprunteur.

La collusion entre les pouvoirs publics et les banques est une nouvelle fois choquante

Il serait toutefois abusif de limiter la mise en exergue de ces mensonges par omission à la seule presse écrite. Les institutions publiques chargées de ces dossiers brillent par la même collusion avec les banques qui les dominent et les éblouissent de leurs mille feux. L’AMF en donne d’ailleurs un bon exemple en se montrant impitoyable avec un blogueur pour servir les intérêts d’une entreprise (la Société Générale) dont il est de bon ton de ménager les intérêts.

Je prends là encore quelques exemples? Au hasard, parmi les membres de la commission des sanctions de l’AMF, et dans le collège des membres de juridictions, on trouve le conseiller d’Etat Jean-Claude Hassan, auteur d’un rapport sur les bienfaits des subventions publiques à la presse écrite. Comme c’est bizarre: encore et toujours cette idée sous-jacente d’une mainmise publique sur tout ce qui touche à la liberté d’expression. Bien entendu au nom de l’intérêt général et de la solidarité. Le même Hassan fut directeur général de la banque Stern, puis de la banque Worms, avant d’être le conseiller de Laurent Fabius, alors ministre des Finances, pour l’euro.

Un autre membre de la commission des sanctions s’appelle Michel Pinault. Lui aussi conseiller d’Etat, et accessoirement cadre dirigeant de l’UAP, puis d’AXA, de 1991 à 2004, avant de revenir à son affectation première. On pourrait multiplier à l’envi les exemples de collusion de ce type.

Qu’on m’entende bien: je trouve plutôt intéressant que la commission des sanctions de l’AMF soit composée de gens qui entendent quelque chose à la finance, même lorsqu’ils sont nommés sur le quota de magistrats. Néanmoins, le droit en vigueur n’encadre pas assez le statut de ces magistrats qui font des mobilités vers la finance et qui reviennent ensuite juger de la finance. Cette porosité spontanée est forcément créatrice de dérives.

La première de ces dérives est illustrée par la sanction imposée à Chevallier. A n’en pas douter, aucun de ces magistrats qui veulent s’ériger en tribunal indépendant ne doit porter dans son coeur les blogueurs libres qui démontent l’information financière officielle.

Une fois de plus, l’indépendance de la juridiction administrative est en cause

Rappelons que la collusion entre les autorités administratives et les intérêts privés ne se limite pas à quelques parcours de conseiller d’Etat. Plus lourdement, en 2007, le Conseil d’Etat saisit d’un recours contentieux sur l’assurance emprunteur a manifestement avantagé et protégé les banques au détriment des droits d’un justiciable.

L’affaire Chevallier vient donc s’ajouter à une longue liste de « dérapages » et de « bavures » qui justifient pleinement une remise à plat du droit et du statut des autorités indépendantes, et de la justice administrative elle-même. Celle-ci s’exerce en toute opacité et trop souvent au détriment des citoyens et des principes démocratiques.

Voilà. Il me semble que cette affaire justifiait bien que je fasse un petit écart sur mon billet du mardi, consacré à l’analyse des analystes.

La France est passée lanterne rouge du commerce extérieur de l’UE

Eurostat vient de publier ses chiffres sans appel, la France est passée lanterne rouge du commerce extérieur de biens de l’Union Européenne pour septembre 2013. Jusqu’ici, cette glorieuse cuillère de bois était détenue par la Grande-Bretagne, à qui nous venons enfin de ravir ce titre si envié.

Source: Eurostat
Source: Eurostat

C’est pas beau ça?

Comble de réussite: sur la même période mais en 2012, le déficit français était supérieur de 6 milliards € (56 milliards de déficit contre 50 milliards cette année). Tout va mieux donc. Mais comme la France se surpasse, on notera aussi que le volume des importations a diminué de 11 milliards, pendant que les exportations diminuaient de 5 milliards. Autrement dit, on continue à vendre de moins en moins aux étrangers, mais comme la consommation chute, on leur achète encore moins.

On attend avec impatience le communiqué triomphal de Moscovici sur la reprise qui est en cours.

L’INSEE ne croit plus à l’inversion de la courbe du chômage

Avec d’infinies précautions oratoires, l’INSEE vient d’annoncer dans un « point de conjoncture » que, selon elle, l’inversion de la courbe du chômage n’aurait pas lieu avant la fin de l’année. Voici un extrait de son texte:

En raison de la progression de l’activité, et malgré le redressement des gains de productivité, la baisse de l’emploi marchand s’atténuerait. Du fait d’une augmentation importante du nombre d’emplois aidés dans le secteur non marchand, l’emploi total augmenterait au second semestre. In fine, le taux de chômage croîtrait de 0,1 point au troisième trimestre, et se stabiliserait au quatrième trimestre.

On appréciera la remarque sur le recours aux emplois subventionnés pour améliorer artificiellement la situation de l’emploi et parvenir à stabiliser le taux de chômage au 4è trimestre.

L’INSEE ajoute:

Divers aléas sont associés à ce scénario. Tout d’abord, le rythme de reprise dans la zone euro est incertain : une fois engagée, la reprise pourrait, comme c’est souvent le cas, surprendre par son ampleur, mais à l’inverse, elle pourrait piétiner, en cas de résurgence des risques souverains et bancaires. Par ailleurs, d’ici la fin de l’année, l’incertitude porte également sur la politique économique américaine, du fait des interrogations actuelles sur le rythme de réduction d’achats de titres par la Fed et de l’issue difficile à anticiper des négociations des élus américains sur le budget et le plafond de la dette. Enfin, les prévisions de croissance des économies émergentes sont plus fragiles que d’habitude, car soumises aux influences contraires de l’augmentation des coûts de financement et de l’effet d’entraînement des économies avancées.

Comment les CRS gaspillent l’argent public

Le syndicat « Alliance », affilié à la CGC, relève avec pertinence et vigueur, le coût d’une opération « Hélicoptère » menée en Lorraine: plus de 11.000 € de dépenses pour verbaliser à hauteur de 1.215€. Impressionnant.

Cette opération, décidée par un cadre supérieur de la police nationale, illustre une fois de plus l’incapacité de la hiérarchie, dans la fonction publique, à mener une véritable stratégie de diminution intelligente des dépenses publiques.

Le lent glissement de l’Union vers la déflation

Eurostat a publié les chiffres de l’inflation dans l’Union et en Euroland: les pays sous domination germanique s’approchent de la déflation (qui renchérit le coût de la dette…) lorsqu’ils n’y sont pas déjà (cas de la Grèce, notamment).

Voici la ventilation par pays:

Source: Eurostat
Source: Eurostat

Le graphique suivant montre l’évolution des prix sur longue période:

Source: Eurostat
Source: Eurostat

La situation est suffisamment inquiétante pour que, au-delà de la simple baisse des taux intervenue la semaine dernière, la BCE examine de nouvelles mesures pour relancer l’inflation.

 

Faudra-t-il privatiser l’#école pour la refonder?

La refondation de l’école constitue probablement l’enjeu le plus important, le plus essentiel, l’enjeu premier au fond, de la prospérité de demain – et l’enjeu sur lequel les pouvoirs publics devraient concentrer leur attention. Elle mérite une analyse en profondeur, au-delà des discours officiels et des polémiques ponctuelles sur la question navrante des rythmes scolaires. Et elle appelle sans doute le recours à des mesures radicales pour en accélérer le cours.

Pourquoi la refondation de l’école est cruciale pour demain

Nous avons la chance de vivre une période de transformation globale sans précédent dans l’histoire. Dans la série des innovations de rupture qui ont changé les sociétés, l’invention du numérique (c’est-à-dire la transformation de toute réalité concrète en une séquence chiffrée) se situe sans doute, par ordre d’importance, entre l’invention de l’outil par l’homme préhistorique et la découverte de la roue – elle fait partie de ces inventions qui changent subitement la face du monde.

Certes, la révolution numérique comporte quelques dommages passagers, liés au bouleversement qu’elle induit. La crise de 2008 en est l’un des aspects. Plus globalement encore, la crise de la démocratie représentative qui balaiera dans les mois à venir le régime décadent dans lequel nous agonisons en est l’autre aspect. Mais ni plus ni moins que la révolution de 1789 ne fut l’un des dommages collatéraux de la révolution industrielle qui transformait la société de l’époque, le bouleversement politique auquel nous pouvons nous préparer ne sera rien d’autre qu’un effet second d’une révolution plus profonde.

Pour maîtriser la révolution numérique, il faut en revanche une somme de compétences radicalement nouvelles qui ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval. Ces compétences ne se résument pas à des savoirs nouveaux. Elles englobent aussi des savoir-être comme disent les gens à la mode, c’est-à-dire des réflexes et des comportements en collectivité, qui constituent des blasphèmes et des sacrilèges pour l’intelligence française.

Par exemple, la révolution numérique banalise les logiques collaboratives sous toutes leurs formes: les projets collectifs, les échanges permanents, mais aussi les écritures collectives, le partage incessant de savoirs, de ressentis, d’expériences. Les formes banalisées de cette collaboration nourrissent la dimension 2.0 de l’Internet, et les « likes » et autres « shares » qui ponctuent toute publication digne de ce nom sur Internet en sont les façades les mieux apparentes.

Toutes ces logiques d’apprentissage se situent à rebours des valeurs dominantes dans le modèle scholastique français. L’honnête homme, paradigme sous-jacent de l’école en France, est tout sauf un « collaboratif »: il a appris à penser seul dans sa chambre et redoute la réflexion collective, il est adepte de la rationalité individuelle et pense que les exercices de groupe manquent forcément de rigueur, d’excellence, d’acuité. Il recherche l’originalité, et donc déteste la copie (qu’il soumet à de lourds droits d’auteur…), il pense dans la durée et non dans l’instant, il sélectionne ses sources avec l’obsession de la légitimité académique, et il prise l’excellence jusqu’à ne se reconnaître aucun droit à l’erreur.

Bref, l’élève modèle du système français incarne le contraire même de l’animal prêt à se faufiler dans les eaux troubles de la révolution numérique: volontiers copieur, et pirate, il adore partager tout, picorer ailleurs, et faire une synthèse permanente de ce qu’il voit et de ce qu’il lit. Il « like » quand le texte l’intéresse, qu’il le trouve ingénieux, même s’il n’est pas certifié par l’Académie. Il ne cherche pas une vérité, mais des émotions positives qu’il entend partager avec le reste de la société.

Ce qui sépare ces deux modèles, c’est l’école. Aller à l’école en France, c’est se plier à un modèle positionné à rebours du modèle de l’homme futur. Et là, nous avons un problème à traiter, qui ne tient ni au nombre d’enseignants, ni au budget de l’Education Nationale, mais à la conception même de l’enseignement et du savoir. La refondation de l’école, c’est le passage de la vieille culture à la culture nouvelle.

L’élite au pouvoir paralyse la refondation de l’école

En posant la question de la refondation de l’école en dehors des questions de moyens, de budget, et même de programmes scolaires, mais en interrogeant notre conception globale du savoir et de son enseignement, je mets évidemment, et avec malice, le doigt sur le sujet principal de friction au sein du débat public, et sur la principale raison qui explique la faillite de notre système scolaire.

L’élite française, qui a entièrement bâti sa domination sur une idée de l’excellence qui n’a plus cours et qui n’a plus de sens, ne peut en aucun cas tolérer de voir les clés de son succès jetées aux oubliettes. Elle a structurellement besoin de maintenir vivants les principes qui la légitiment, et que je regrouperais sous la notion générique de cléricalisme moderne: dans la conception française du savoir, il y a le savoir légitime, qui est le savoir clérical – un savoir d’élite qui exclut le monde numérique, et la culture populaire, avec laquelle on ne fraie pas, et dont ressortit le monde numérique.

De ce divorce, il me semble que la mort du romancier Gérard de Villiers a donné un superbe exemple. Gérard de Villiers, incarnation de la culture populaire, a voulu que sa mort soit annoncée sur Twitter. Le bonhomme était bien un personnage du monde numérique. La ministre de la Culture, normalienne de son état et grande soumise devant la Cour qui domine la France, a refusé de lui rendre hommage: il ne faisait pas partie du « sérail » culturel reconnu par les clercs. Et le problème français est bien contenu tout entier dans cette rupture entre les différentes cases de notre société.

Plus le temps passe, plus il est évident que l’école est de façon quasi-exclusive le véhicule de la culture cléricale – une culture de plus en plus anachronique, de moins en moins comprise et admise par ceux qui la subissent, et de moins en moins portée, assumée, défendue par les enseignants qui en sont les missionnaires au quotidien. Tout le sujet de la refondation de l’école est d’accepter son changement de statut social: elle doit se délier de sa relation fusionnelle avec l’excellence à la française pour réinventer un autre modèle d’intelligence à transmettre aux élèves – un modèle qui ne soit pas socialement discriminant, et qui soit adapté à la nouvelle donne technologique et cognitive de la société.

Peillon, pire manager de la décennie

Face à cette nécessité impérieuse de refonder l’école autour d’un nouveau projet qui nous situera en rupture par rapport à l’école de la IIIè République, les conservateurs (de droite comme de gauche, et en l’espèce plus souvent à gauche) multiplient les arguties pour justifier un immobilisme généralement avancé comme un renoncement à faire. L’argument le plus classique dans ce catalogue de mauvaises raisons est celui des moyens: l’éducation n’aurait jamais assez de moyens pour agir et accomplir sa mission. « Vous comprenez, mon pauvre monsieur, avec si peu de moyens, on ne peut rien faire. »

De cette logique, le cerf-volant Peillon est probablement l’un des plus brillants, mais aussi l’un des derniers représentants. On m’excusera j’espère d’introduire ici une incise un peu polémique dans un raisonnement qui ne l’est pas, mais le cas de notre actuel ministre me paraît la meilleure illustration de l’inanité qui bloque toute véritable réforme de l’école et qui en aggrave jour après jour la faillite.

Rappelons quand même que le ministre Peillon trouve l’essentiel de son inspiration dans le projet de Ferdinand Buisson, qui fut l’un des premiers ministres de l’Education sous la IIIè République. Cette référence fréquente dans la bouche ou sous la plume du ministre en dit long sur l’immobilisme qui a pris le pouvoir, et sur l’imposture complète que signifie la « refondation de l’école » dans le langage législatif dont on abuse les Français. Car le projet est clair: face au mouvement de fond qui menace les fondamentaux scolaires, l’enjeu est bien d’habiller de façon glamour un projet profondément réactionnaire, qui vise à maintenir l’école à l’écart de l’évolution globale du monde et à juguler autant que possible la place que le monde numérique doit y occuper.

Sans surprise donc, et avant même d’arriver au pouvoir, le ministre s’est empressé d’agiter la galerie avec des arguments tournant autour de la question des moyens. Sa première mesure fut d’annoncer la création de 60.000 postes d’enseignants, et sa seconde mesure de modifier par décret les rythmes scolaires. Cette dernière modification s’est accompagnée de nombreux cadeaux financiers, par exemple, pour 2014, l’augmentation de l’indemnité de suivi des élèves, qui coûte 55 millions € nouveaux aux contribuables.

Ce n’est qu’après avoir adopté ces mesures que le Ministre a mené à bien le chantier de la prétendue « refondation de l’école », qui s’occupe d’une multitude de sujets totalement déconnectés du bon sens, comme la scolarisation dès l’âge de 2 ans. Alors que les moyens manquent officiellement, on décide quand même d’élargir les missions et d’envoyer le plus tôt possible les enfants dans une école qui conduit de plus en plus souvent à l’impasse.

Dans ce catalogue de postures, la question du numérique est présentée d’une façon qui fait froid dans le dos: le nouvel article L 131-2 du Code de l’Education, créé par l’article 16 de la loi du 8 juillet 2013 propose de créer le « service public du numérique éducatif » dont l’une des missions consiste à proposer des services « permettant de prolonger l’offre des enseignements » existants. Et voilà comment on transforme un sujet central en question périphérique: on crée un service à part qui permettra de prolonger ce qui existe. Ou: comment neutraliser les innovations pour les rendre totalement accessoires.

En revanche, le ministre s’est éclaté la rate sur le funeste Conseil National des Programmes qu’il a d’ailleurs récemment installé. Comme si la question de la refondation de l’école était une question de savoirs, et non de compétences.

Malgré ces cadeaux budgétaires, humains et législatifs (car je considère qu’en satellisant la question du numérique, Vincent Peillon a servi les adversaires de l’évolution pédagogique), le cerf-volant réussit la prouesse de mettre les enseignants en grève contre la réforme des rythmes scolaires. Enseignants qui se dispenseront bien entendu de demander la diminution des primes qui leur ont été accordées en échange de la mise en place de la réforme…

Alors que le ministre de la Défense supprime sans remous ou presque près de 15.000 emplois dans les armées, le ministre de l’Education crée 60.000 emplois en mettant les enseignants en grève. Un exemple réussi de management, qui valide  d’un coup toutes les positions et déclarations du gouvernement sur le management calamiteux des entreprises françaises (les ministres montrent la voie d’un management optimal…) et qui explique pourquoi Vincent Peillon a d’ores et déjà annoncé qu’il serait candidat aux élections européennes. Un reclassement par le haut après une brillante gestion.

L’échec de Vincent Peillon pose la question de la réforme éducative et de sa possibilité

Dans l’échec ahurissant de Vincent Peillon (et franchement, dans ces périodes de disette, consacrer autant de moyens à un échec aussi grave est un scandale absolu), c’est la capacité de l’Education Nationale à se réformer qui est soulevée.

On reprochera certes à Vincent Peillon d’avoir foulé aux pieds l’excellent rapport (évoqué sur ce blog lors de sa parution) de la Cour des Comptes sur la réforme administrative indispensable de l’Education Nationale. Manifestement, le ministre a considéré qu’il s’agissait là d’un sujet de second ordre, un sujet d’intendance, qui ne méritait pas d’être pris au sérieux. Pourtant la Cour a eu le mérite d’écrire noir sur blanc tout ce que les « initiés » savent depuis longtemps: l’absence de politique de ressources humaines à l’Education Nationale la transforme en machine à broyer l’intelligence individuelle et l’initiative collective.

A la lecture de ce rapport, et à la contemplation du triste spectacle offert par Vincent Peillon – celui de décisions idéologiques qui permettent de briller dans les salons parisiens, sans se salir les mains à les mettre efficacement en pratique, on se laisse forcément prendre par une question simple: l’Education Nationale est-elle réformable?

Il me semble que cette question doit être examinée avec le regard des sociologues des organisations, qui se demandent forcément si une structure qui a dépassé le million de salariés, et qui est restée fortement centralisée, a encore suffisamment de souplesse pour effectuer le roulé-boulé que la situation exige d’elle. Cette question est incontournable. Syndicats, « technos » et dirigeants du ministère évitent forcément de la poser, car elle est explosive, mais il faut bien aujourd’hui l’écrire, ne serait-ce que par acquit de conscience: face à l’imminence de la catastrophe, il ne sera pas dit que ceux qui savaient n’auront pas parlé.

De fait, avant d’être une organisation dédiée à l’enseignement, l’Education Nationale est une organisation dédiée à la neutralisation du changement. Pour ce faire, elle mobilise volontiers toutes les armes traditionnelles des structures qui ne veulent pas bouger. Par exemple, elle pratique volontiers le principe de Lampedusa: un foisonnement de changements pour que rien ne change. Ou alors, elle s’adonne au principe de Lewis Caroll et du non-anniversaire: de longs débats stériles pour lénifier tout projet jusqu’à le vider de son contenu. Voilà deux exemples parmi d’autres de l’instinct conservateur qui paralyse la machine éducative et la rend de plus en plus obsolète.

Privatiser pendant 10 ans pour créer un choc d’organisation

L’immobilisme de l’Education Nationale est d’autant plus rageant que les bonnes volontés y existent pourtant, et dans des proportions considérables. Ces bonnes volontés trouvent même à s’exprimer dans le champ utile à la transformation numérique de l’école.

Je prends pour exemple la question de l’évaluation par les compétences, qui guide l’enquête PISA, et que beaucoup d’acteurs de l’Education Nationale refusent obstinément de mettre en oeuvre en France. Un rapport de l’Inspection Générale  l’évoque de façon intéressante. Ce rapport est une mine, parce qu’il montre comment, localement, des équipes pédagogiques ont pu créer des classes sans note chiffrée, qui redonnent confiance aux enfants et qui améliorent la performance éducative.

La question de la notation est un sujet-clé dans la refondation de l’école, ainsi que celle du passage à l’évaluation des compétences. La Corée du Sud, qui les a traitées et résolues dispose aujourd’hui de l’un des meilleurs systèmes scolaires au monde. Preuve est donc faite que localement des enseignants qui aiment leur métier pour réussir de belles prouesses et montrer la voie.

Simplement, ce genre de pratiques disparates se heurtent tôt ou tard aux résistances de la machine éducative, qui est profondément bureaucratique et qui, par sa taille, assèche forcément toutes les initiatives et vient tôt ou tard à bout de toutes les envies de « mieux ».

Pour venir à bout de cette résistance structurelle, je ne vois guère d’autre solution que de briser un tabou: celui d’une nécessaire et transitoire privatisation de l’école. Ce choix provocateur mais salutaire présente de nombreux avantages.

Parce qu’il est un choc d’organisation, il obligera forcément l’ensemble de la communauté éducative à remettre à plat ses problèmes internes, et à réinterroger ses objectifs et ses valeurs. Cette capacité critique est ce qui fait le plus défaut aujourd’hui à la machine éducative: tout y est dénigré, mais rien n’y est critiqué au sens « noble » du terme.

Parce qu’il est un choc de rupture, ce choix permettra de rompre rapidement avec des logiques enkystées qui bloquent l’évolution structurelle.

Parce qu’il est un choc structurel, ce choix redonnera le pouvoir aux acteurs de terrain, et minera les féodalités, les baronnies, les chapelles qui se sont construites au fil du temps, au détriment des élèves et de leur intérêt.

Parce qu’il est transitoire, il permettra de lancer une nouvelle donne que l’Education Nationale pourra se réapproprier lors d’un cycle suivant de « nationalisation ».

Je consacrerai prochainement un article à ce que serait une école privatisée. D’ici là, je crois que, dans tous les cas, la situation désespérante dans laquelle l’école se trouve en France obligera à des logiques de rupture.