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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Europe: Paris-ville compte 212 bénéficiaires de la PAC

François Hollande a annoncé quelques mesures de réaménagement de la Politique Agricole Commune (PAC). L’occasion d’un rappel.

La PAC est un serpent de mer qu’il faudra bien un jour exorciser. Avec un quasi 10 milliards d’aides aux agriculteurs français, elle constitue un levier important de notre monde paysan. Pourtant, s’il y a bien un reproche qu’on peut lui adresser, c’est son opacité et son illisibilité.

Chacun a en tête les polémiques sur les aides agricoles reçues par la famille royale britannique (500.000 euros pour la seule reine Elisabeth). Elles illustrent les incohérences d’un système sclérosé où la subvention publique constitue plus une rente au service des agriculteurs les plus puissants, qu’une véritable intervention en faveur du développement rural.

Pour illustrer ce sujet, je me suis décidé à faire palmarès des 5 principaux bénéficiaires parisiens de la PAC, sachant qu’ils sont au nombre de 242.

En soi, il me semble déjà cocasse de pouvoir compter 242 bénéficiaires de la PAC à Paris intra-muros, qui présente quand même le mérite et l’intérêt de ne comporter aucune surface agricole disponible.

Bref, voici le top 5 de la PAC à Paris:

N°1 incontesté: le Secours Populaire Français, avec 21,87 millions € reçus en 2012. En fait, cette bizarrerie s’explique par la mécanique incompréhensible et illisible, en vigueur en France, en Italie et en Pologne, de l’utilisation des stocks communautaires invendus pour venir en aide aux plus démunis. Cette particularité, inscrite dans le Programme Européen d’aide aux plus démunis (PEAD), a d’ailleurs été jugée contraire au droit communautaire par la Cour de Luxembourg, en 2011… à la demande de la République Fédérale Allemande.

Peut-être… quelques mots sur cette institution très honorable qu’est le Secours Populaire Français, dont le budget global est tout de même de près de 300 millions €. Les frais de fonctionnement y atteignent 36 millions €, soit plus de 10% du budget global. La Cour des Comptes a d’ailleurs noté en 2012 que, au total, ce ne sont pas moins de 20% des dons qui font l’objet d’un prélèvement pour financer le fonctionnement de l’association:

Source: Cour des Comptes
Source: Cour des Comptes

Evidemment, cela n’invalide pas le rôle humanitaire important du Secours Populaire. Mais quand même, 20% de frais de fonctionnement…

N°2: les restaurants du Coeur, avec 19,7 millions € reçus de la PAC en 2012. Là encore, il s’agit d’une institution honorable, dont le budget global avoisine les 180 millions €. Installé rue d’Athènes, dans le 9è arrondissement, derrière la gare Saint-Lazare (tout de même l’un des quartiers les plus chers de Paris), l’association consacre près de 10 millions € à ses frais de fonctionnement. Ce qui est un bien mieux ratio que le Secours Populaire Français… Mais enfin, les missions sociales y représentent moins de 140 millions de dépenses, soit un gros 75% du budget total. Le solde s’explique par les frais de levée de fonds et l’organisation de l’opération des « Enfoirés ».

N°3: Vivéa, avec 9,3 millions € perçus.

Vous n’avez jamais entendu parler de Vivéa? C’est normal… Cet organisme collecteur des fonds de la formation professionnelle pour les non-salariés de l’agriculture n’a pas besoin de faire parler de lui. Il évite d’ailleurs qu’on en sache trop: son site Internet est d’une très grande pauvreté sur les données qu’il distribue.

On n’y trouve aucune donnée financière claire. C’est à peine si un indigent document d’information donne quelques chiffres-clés sur l’activité de formation à laquelle Vivéa se consacre. On remarquera d’ailleurs que les syndicats agricoles aiment bien l’opacité et sont avares de renseignements sur leur mode de financement.

Mais enfin, chacun se souvient que tout à fait légalement une partie de la collecte des organismes de formation est destinée au financement des organisations syndicales. Il serait louable de savoir combien la FNSEA bénéficie, in fine, de la PAC, pour son financement.

N°4: le Centre National Interprofessionnel de l’Economie Laitière, avec 3,6 millions € perçus.

Cette association loi 1901 est en fait l’organisme patronal de la filière laitière. Sans faire de mauvais esprit, on notera que le CNIEL compte parmi ses adhérents la Fédération Nationale des Coopératives Laitières (FNCL) dont l’un des membres passés (l’Union Laitière Normande) fut dirigée dans les années 80 par Denis Gautier-Sauvagnac, connu pour ses contre-temps et contrariétés subis par la suite à l’UIMM.

On notera avec amusement que le CNIEL, qui affiche un budget de 36 millions €, donne peu de publicité à cette manne communautaire. On n’en trouve trace dans aucun document. Le compte de résultat lui-même, publié au Journal Officiel, est discret sur la question.

N°5: la Croix-Rouge française, avec 2,14 millions € perçus, ce qui fait beaucoup moins que les Restos du Coeur ou le Secours Populaire Français. Avec un budget de plus d’un milliard € (oui, vous avez bien lu…), la PAC représente presqu’une aumône pour la Croix-Rouge française, et n’occupe pas la place incontournable dans les ressources que l’on peut pointer dans les recordmen parisiens de la PAC.

Sur le fond, je ne trouve pas choquant que certains des organismes qui viennent d’être cités bénéficient de subventions publiques. Simplement, on peut s’étonner que les plus gros bénéficiaires de la PAC, en France, soient des organismes dont le paysan bavarois ne voit pas spontanément le lien avec la promotion de l’agriculture.

 

Economie: le Crédit Agricole ne croit pas à la reprise

Le Crédit Agricole vient de publier son analyse économique trimestrielle, marquée par un fort scepticisme vis-à-vis d’une reprise en France.

Voici le tableau prospectif publié par le Crédit Agricole:

Source: Crédit Agricole
Source: Crédit Agricole

Si le Crédit Agricole anticipe une croissance de 1% de PIB en 2014 (avec un stagnation économique au troisième trimestre et une quasi-stagnation en fin d’année), les autres indicateurs sont négatifs: baisse de la consommation et de l’investissement au troisième trimestre, baisse des exportations en 2014, et surtout… hausse du chômage… jusqu’au deuxième trimestre 2014.

 

Etats-Unis: le spectre de la déflation accru par le « shutdown »

La déflation menace les Etats-Unis et l’Europe, dans l’indifférence apparente des analystes économistes. Il s’agit pourtant d’une mauvaise nouvelle.

Comme toujours, il y a le flux constant de l’actualité qui papillonne de commentaires en commentaires sans prendre le temps de suivre les phénomènes dans la durée. Ces « expertises » passent depuis plusieurs semaines totalement sous silence un phénomène inquiétant: le ralentissement de la hausse des prix, qui confine à la déflation.

Rappelons quelques réalités économiques simples pour replacer le sujet dans son contexte systémique. D’une manière générale, les prix augmentant quand l’offre est inférieure à la demande. Dans cette hypothèse, il y a plus de clients que de marchandises à acheter. Comme l’offre est rare, les acheteurs surenchérissent pour acquérir les biens dont ils ont besoin.

Très souvent, la hausse des prix liée à une abondance de la demande s’accompagne d’une expansion du crédit: les agents économiques n’hésitent pas à s’endetter pour investir, séduits par les perspectives de gain liés à la consommation. L’inflation se traduit donc d’ordinaire par une augmentation de la masse monétaire, c’est-à-dire une augmentation du volume d’argent circulant.

Deux facteurs peuvent donc produire une baisse des prix, qui se traduit par une diminution de la masse monétaire: soit une raréfaction du crédit (qui se traduit par une baisse de la masse monétaire), soit une raréfaction de la demande, qui devient moins volumineuse que l’offre. Très souvent, ces deux phénomènes s’entretiennent dans une spirale dite déflationniste: l’argent se fait plus rare, les clients achètent moins, les entreprises arrêtent d’investir, faute d’acheteurs sur les marchés, etc.

Aux Etats-Unis, le phénomène n’est pas loin d’apparaître, alors même que depuis trois ans la réserve fédérale injecte de nombreuses liquidités dans l’économie (politique dite du Quantitative Easing) pour soutenir la masse monétaire.

Je recommande ici tout particulièrement la lecture d’une note d’analyse économique de la BNP qui synthétise admirablement la situation américaine. Cette note est due à Alexandra Estiot qu’il faut féliciter pour la remarquable réflexion qu’elle a conduite.

L’économiste de la BNP commence par rappeler deux faits majeurs concernant les Etats-Unis.

D’abord, le rythme de création d’emplois est inférieur à l’avant-crise (160.000 créations mensuelles au lieu de 215.000). Cette atonie du marché de l’emploi contribue à maintenir le chômage américain 2 points au-dessus de son taux d’équilibre (7,3% au lieu de 5,5%).

Ensuite, le PIB creuse peu à peu son écart par rapport à son sentier potentiel. Il manquerait 6 points de PIB aux Etats-Unis pour retrouver leur « chemin normal ».

Dans ce paysage qui peut être contesté, dans la mesure où chômage d’équilibre et sentier de croissance sont des notions difficiles à mesurer, la stagnation des prix inquiète, avant même le « shutdown ».

Source: BNP
Source: BNP

Alors que la FED se fixe un objectif d’inflation de 2%, l’inflation réelle se situe plutôt près de 1 point que de 2.

En soi, ces chiffres n’inquiéteraient pas s’ils étaient le reflet d’une économie où les prix de l’énergie baissent, ou bien d’une économie où la politique monétaire restreint une accélération trop forte de l’activité. Le problème américain vient évidemment de l’inverse: malgré une injection massive de liquidités par la FED, l’inflation ne repart pas. Et les mauvais esprits pourraient même si dire que, sans la FED, la déflation aurait déjà fortement frappé les Etats-Unis.

Dans ce contexte, le « shutdown », c’est-à-dire la quasi-faillite de l’Etat fédéral (qui ne perçoit plus d’impôt) est une très mauvaise nouvelle, puisqu’elle signifie une baisse supplémentaire de masse monétaire dans l’économie. Les dépenses publiques vont baisser et les vendeurs vont donc devoir encaisser ce nouveau coup dur comme ils le peuvent.

A ce stade, les économistes considèrent que les Etats-Unis subissent le prix de surcapacités de production qui appellent un ajustement à la baisse.

Bref, l’économie américaine ne paraît pas sur une bonne pente.

Par rebonds, ce n’est guère une excellente nouvelle pour l’Europe. D’abord parce que l’un de ses partenaires commerciaux est en situation de souffrance. Ensuite parce que la déflation qui pointe le bout de son nez aux Etats-Unis (et qui pourrait rapidement traverser l’océan) favorise une aversion au dollar, donc une inclination pour l’euro, dont le taux de change devrait s’apprécier.

Là encore, l’appréciation de l’euro, ce sont des produits européens plus chers à l’exportation. Une calamité dont nous n’avons pas besoin par les temps qui courent…

 

 

Front National: comment la géographie explique son ascension

Les derniers chiffres publiés par l’ACOSS sur l’évolution de la masse salariale en France dessinent la géographie du FN.

Que le Front National prospère sur le lit de la paupérisation des Français est à la fois une évidence, une banalité, et un objet de déni de la part des élites. Je voudrais ici, en quelques cartes, montrer pourtant la corrélation évidente entre les deux phénomènes.

Tout d’abord, je reprends la carte de Le Bras et Todd sur le vote Front National en 2012:

Source: Le Bras et Todd
Source: Le Bras et Todd

La carte montre clairement le divorce entre un grand ouest (côte méditerranéenne mise à part) et la région parisienne d’un côté, un grand est de l’autre. A l’ouest le vote « classique », à l’est le tropisme Front National (parfois jusqu’à 30%…)

A le même époque, c’est-à-dire au premier trimestre 2012, pour aller vite, voici à quoi ressemblait la carte de l’évolution de la masse salariale en France, telle qu’elle est produite par l’ACOSS:

 

Source ACOSS
Source ACOSS

Il est assez frappant de voir que cette carte correspond curieusement à la carte du vote Front National. En dehors du cas spécifique du Languedoc Roussillon, qui vote Front National avec une masse salariale augmentant plus vite que la moyenne nationale, et du Limousin qui ne vote pas Front National alors que la masse salariale y avait augmenté moins vite que dans le reste du pays – à ces exceptions près, on voit la corrélation forte entre le vote FN et le sentiment de précarisation des populations.

Globalement, plus on a le sentiment d’une dureté de la vie, d’un déclassement progressif, plus on vote FN.

Je prends maintenant la carte de la masse salariale publiée par l’ACOSS début septembre 2013:

Source: ACOSS
Source: ACOSS

Là encore, les évidences sautent aux yeux. Le divorce entre grand ouest et grand est s’accroît, et la spécificité de la côte méditerranéenne apparaît encore mieux.

Au vu de cette carte, je prends les paris: le Front National fera des scores historiques dans le grand est français, région Rhône-Alpes compris. A moins qu’une inversion dans les tendances salariales se manifeste, s’il est encore temps.

Emploi: pas de baisse du chômage en Europe

Eurostat publie les statistiques du chômage en Europe en août 2013. Rien de nouveau sous le soleil: 12% dans la zone euro, 10,9% dans l’UE 28.

Tout le monde scrute avec attention l’évolution de l’emploi en France et dans l’Union. Voici les chiffres publiés par Eurostat aujourd’hui:

Source: Eurostat
Source: Eurostat

La France se situe sous la moyenne de la zone euro, et juste au-dessus de la moyenne communautaire, loin derrière les champions germaniques (Autriche, Allemagne, Luxembourg, Danemark, République Tchèque).

En évolution, les chiffres donnent le graphique suivant:

Source: Eurostat
Source: Eurostat

Petit rappel utile: le chômage en zone euro a augmenté de 50% par rapport à son niveau de 2001.

Une décennie perdue…

 

Sephora: faut-il protéger les salariés contre eux-mêmes?

Entre l’affaire Sephora (travail de nuit) et l’affaire Bricorama (travail du dimanche), les limites du droit du travail sont mises à rude épreuve.

Je mets ici à part l’affaire « Bricorama » qui relève d’abord du droit de la concurrence, avant de relever du droit du travail. Bricorama, qui n’avait pas le droit d’ouvrir le dimanche par décision de justice, a obtenu l’alignement de ses concurrents sur cette interdiction pour éviter toute distorsion.

Je retiens plutôt l’affaire Séphora, qui est emblématique, parce qu’elle porte sur interdiction du travail de nuit obtenue par des organisations syndicales (l’intersyndicale Clic-P) contre la volonté manifestée par certains employés de l’entreprise. Cette affaire-là est assez passionnante, parce qu’elle réunit tous les ingrédients de la crise socio-politique française contemporaine: la réglementation du travail, le rôle des organisations syndicales, la liberté du commerce.

Se garder de jugements trop hâtifs

Les medias ont assez vite pris le pli de traiter cette affaire par une opposition frontale et simpliste entre les syndicalistes traditionnels (bons ou méchants, selon le point de vue du lecteur) et les partisans de la liberté du commerce, dont certains salariés (héros ou jaunes selon les mêmes points de vue). Ce résumé est un peu dommageable, car le problème est en vérité un peu compliqué que cette question manichéenne.

Certes, il y a bien d’un côté l’intérêt d’une entreprise à vendre ses produits jusqu’à une heure tardive à des clients venus du monde entier pour parcourir l’une des plus belles avenues du monde. Cette entreprise – Sephora – appartient au groupe LVMH, qui n’est pas le dernier à faire des profits, comme le remarquent certains observateurs engagés.

De l’autre, il y a des forces syndicales assez peu implantées dans le magasin visé par la plainte, et plus soucieuses de questions de principe que d’intérêt économique direct. On notera d’ailleurs les propos de Karl Ghazi, secrétaire général de la CGT Commerce à Paris, qui déclare, à propos de l’affaire Sephora: « C’est l’ensemble des salariés du commerce qui est concerné par cette décision. Il s’agit bien de l’intérêt collectif des salariés et pas de la somme d’intérêts particuliers ».

Le sujet est posé de façon assez juste. La décision « Sephora » pose un problème, parce qu’elle est devenue un cheval de Troie de la déréglementation combattu avec rage par des syndicats attachés aux acquis collectifs. La question n’est pas d’ouvrir ou de fermer le magasin Sephora, mais d’accepter ou non une entorse dans les règles de l’amplitude horaire en vigueur dans le commerce de détail.

Cette question mérite que l’on s’y arrête avec la tête froide, car elle reprend, au fond, le débat social tel qu’il s’est ouvert au dix-neuvième siècle, lorsqu’il est apparu indispensable de réglementer la durée du travail pour lutter contre les abus dont les salariés étaient victimes. Déjà, à l’époque, deux écoles s’opposaient: d’un côté les partisans de la souplesse, de l’autre les partisans de la règle.

Il est assez emblématique de voir que le XXIè siècle reprenne à son compte des débats vieux de plus d’un siècle, en faisant comme abstraction des cent dernières années. Il faut probablement voir là un signe de plus d’une crise profonde de notre conception même des rapports sociaux.

Le problème de l’utilité sociale du commerce de nuit

Le motif pour lequel la justice a ordonné la fermeture du magasin Sephora à 21 heures est simple: aucune utilité sociale ne justifierait, selon elle, la vente de parfum après 21 heures. Produit de luxe, produit futile, produit fashion, la parfum peut bien attendre des heures décentes pour être vendu.

Cette décision est captivante par ce qu’elle contient de non-dit. On pourrait schématiquement reconstituer le raisonnement du juge de la façon suivante:

1) seule une raison d’utilité sociale justifie une ouverture de nuit

2) l’amélioration du chiffre d’affaires permise par la vente de nuit n’est pas une utilité sociale

3) la délivrance d’une prestation aux clients qui souhaitent acheter du parfum de nuit n’est pas non plus une utilité sociale

4) l’utilité sociale se définit par l’impossibilité de faire autrement: est utile socialement ce qui est strictement indispensable.

5) vendre du parfum la nuit n’étant pas strictement indispensable, cet acte n’a donc pas lieu d’être.

On mesure immédiatement l’écart impressionnant qui existe entre les principes qui guident le droit du travail, son interprétation par les juges et les organisations syndicales, d’un côté, et la réalité du commerce mondialisé de l’autre. Le fait qu’il existe encore des juges en France pour ne pas reconnaître, en période de crise, et sous une forte concurrence, l’utilité sociale d’une vente de parfums sur les Champs-Elysées après 21 heures, laisse perplexe sur la compréhension que ces juges peuvent avoir de la société dans laquelle ils vivent.

Protéger les salariés contre eux-mêmes?

Le plus étonnant dans cette affaire tient quand même à la position des salariés du magasin, qui ont collectivement assigné l’intersyndicale en référé, sur un motif mal étayé, mais qui trahit bien l’émotion suscitée parmi eux par une décision judiciaire dont l’initiative est purement externe.

Les syndicats représentatifs sont évidemment mis en difficulté, après avoir convoqué le ban et l’arrière-ban des vieilles ficelles staliniennes pour discréditer cette action: accusations de pression de la direction, soupçon de manipulation, appel à la solidarité prolétarienne, etc. Malgré ces tentatives peu glorieuses de stigmatisation, les salariés du magasin portent leur contestation, et soulèvent la vraie question du dossier: une organisation syndicale peut-elle obtenir une réglementation limitant l’activité d’une entreprise contre la volonté de ses salariés, et sans solliciter l’avis de ceux-ci?

Car c’est une particularité très française d’avoir construit le syndicalisme et la représentativité syndicale sur des proclamations et des idéologies, sans s’assurer de l’adhésion effective des salariés à ces postures. Rappelons que la pierre angulaire du délégué syndical repose sur sa désignation par l’organisation syndicale et non sur son élection par les salariés qu’il prétend représenter.

En soi, cette dissociation entre le syndicalisme et les salariés a toujours bien arrangé les employeurs, ou en tout cas certains d’entre eux: ceux-ci se sont longtemps satisfait d’un dialogue social qui réunissait des acteurs éloignés de l’entreprise, et qui n’avaient pas vocation à en faire partie. Si la loi du 20 août 2008 sur la représentativité syndicale a ouvert une brèche dans cette logique, il n’en reste pas moins que beaucoup d’organisations syndicales tardent à faire leur mue, et prétendent encore faire le bonheur des salariés contre leur volonté.

Dans le cas de « Sephora », le dilemme est patent: la CGT (et quelques autres…) tient manifestement à protéger les salariés contre eux-mêmes. Ce qui est une conception de la liberté du travailleur difficile à admettre de nos jours.

Où en sommes-nous de l’aliénation des travailleurs?

Là encore, relevons que la CGT est l’héritière historique de la lutte contre l’aliénation du travailleur dont la conception mériterait d’être rafraîchie et éclairée à la lumière de l’adhésion directe des salariés. Dans l’affaire Sephora, on mesure en tout cas combien ce mot d’ordre a vieilli et paraît mal adapté au monde numérique et connecté dans lequel nous vivons.

Indéniablement, le travail de nuit dans l’industrie a longtemps constitué une contrainte aliénante. En est-il de même pour les salariés qui se déclarent volontaires pour vendre des parfums sur les Champs-Elysées jusqu’à minuit ou une heure du matin, moyennant une majoration de leur salaire de 20 ou 30%? L’affaire mérite d’être discutée, et le recours à la justice pour clore le débat sans possibilité d’intervention des principaux concernés est éloquent: la lutte contre l’aliénation ne passe manifestement pas par l’écoute des salariés que l’on prétend libérer…

En saisissant la justice en référé, ces salariés n’ont rien dit d’autre. Ils veulent simplement être écoutés, et peser sur une décision dont ils sont les seuls à subir les conséquences.

Au-delà de ce problème épisodique, on aimerait entendre la CGT sur tout ce qui fait la vie des salariés aujourd’hui: le BYOD (Bring Your Own Device, c’est-à-dire le détournement de moyens personnels de communication comme le smartphone à des fins professionnelles), le télétravail, l’utilisation massive du numérique – toutes ces formes nouvelles de travail vis-à-vis desquelles il faut inventer autre chose que la simple interdiction, même si elles se déroulent souvent la nuit.

 

Travail de nuit et dialogue social

Entre interdiction pure et simple d’un travail de nuit qui satisfait les salariés, et déréglementation pure, il faut probablement rechercher une voie médiane, qui assure aux salariés la forme de travail qu’ils désirent, sans les soumettre à des pressions qu’ils ne pourraient refuser.

De ce point de vue, le recours au dialogue social semble la meilleure formule.

Depuis la loi du 20 août 2008, la représentativité syndicale dans l’entreprise est en effet assise sur l’élection. Cette « révolution » légitime fortement les accords d’entreprise. Plus rien ne s’oppose donc à ce que la loi subordonne l’autorisation du travail de nuit à la signature d’un accord d’entreprise encadrant cette forme de travail.

Cette méthode présente deux avantages majeurs.

Premièrement, elle replace les salariés en position de force, en leur conférant la possibilité de ne pas signer d’accord si les propositions de l’employeur ne sont pas satisfaisantes.

Deuxièmement, elle permet d’adapter les règles d’ouverture de l’entreprise au plus près de ses besoins et de ses contraintes de concurrence.

Avec un dispositif de ce genre, Sephora n’aurait pas défrayé la chronique.

Cette méthode permettrait en outre de favoriser l’évolution idéologique des organisations syndicales nationales.

 

Economie: l’inflation est-elle trop faible en zone euro?

Eurostat vient de publier les chiffres de l’inflation pour la zone euro en septembre 2013: 1,1%. Est-ce assez?

Voici les chiffres de l’inflation dans la zone euro tels qu’ils ont été publiés par Eurostat:

L'inflation en zone euro en septembre 2013

Une grande partie de la faible inflation est « tirée » par la baisse du prix de l’énergie, ce qui est plutôt rassurant. Néanmoins, la hausse des prix de l’alimentation atteint un seuil historiquement bas.

Rappelons les méfaits d’une inflation basse:

1) elle rémunère le patrimoine au détriment du risque, et favorise l’épargne au détriment du travail,

2) elle peut annoncer une crise déflationniste, lorsqu’elle s’explique par une insuffisance du pouvoir d’achat, liée à un excès d’endettement des acteurs économiques.

Méfiance, donc…

 

Budget 2014: les mesures fiscales et les classes moyennes

Le projet de loi de finances prévoit une série de mesures fiscales dont certaines ciblent particulièrement les classes moyennes. Récapitulatif.

La presse s’est beaucoup agitée pour savoir qui était le plus frappé par les augmentations d’impôt. C’était donc l’occasion de récapituler les mesures en identifiant celles qui touchent les classes moyennes, identifiées ici comme CSP+.

Voici la liste des mesures fiscales, article par article, qui devraient toucher les Français, ménages et entreprises compris:

Liste des mesures fiscales 2014 (1)

Source: www.eric-verhaeghe.fr
Source: www.eric-verhaeghe.fr

La dernière colonne évalue sommairement l’effet (neutre, favorable ou négatif marqué avec un ou plusieurs « – » selon l’impact estimé) de ces mesures sur les classes moyennes.

Il est évident que la plupart des mesures visant les ménages pénalisent les classes moyennes.

On notera au passage que le projet de loi de finances ne valorise qu’un nombre limité de mesures fiscales, de telle sorte que l’augmentation des prélèvements semble se limiter à 6 milliards d’euros. En réalité, l’augmentation des prélèvements est plus élevée.

Ces mesures n’intègrent pas, toutefois, les « autres mesures fiscales » réparties dans la loi de finances, comme l’augmentation de la taxe sur les billets d’avion (qui est une mesure affectée) ou la modification du malus automobile, qui sont autant de mesures défavorables à ceux… qui voyagent en avion ou un modèle de voiture polluant.

Elle n’intègre pas non plus les « diverses mesures fiscales » de la loi de finances, comme la création d’un PEA-PME, le relèvement du plafond du PEA à 150.000€, ou la possibilité pour les conseils généraux d’augmenter les droits de mutation jusqu’à 4,5%.

 

Budget 2014: l’amusante considération sur le déficit des finances publiques

Le projet de loi de finances fait l’éloge du retour à l’équilibre des finances publiques. Difficile de ne pas s’en divertir.

Quand on lit le projet de loi de finances pour 2014, on ne manque pas de s’amuser de l’antienne religieuse du gouvernement sur le retour à l’équilibre des finances publiques: « un État ne peut se permettre de dépenser sur longue période structurellement plus qu’il ne gagne ».

Cette « private joke » commise par le ministre du Budget, qui, en plus de onze ans de mandats parlementaires, n’a jamais voté un budget en équilibre, sous l’égide du ministre des Finances qui peut se targuer de la même performance (je n’évoque pas ici celle du Président de l’Assemblée Nationale, Claude Bartolone, qui, en 32 ans de mandat parlementaire! n’a jamais voté un budget en équilibre) mérite d’être jugée à l’aune du déficit public doit voici la courbe:

Source: Wikipédia et l'INSEE
Source: Wikipédia et l’INSEE

Et oui! depuis 1974, la France vit à crédit, avec des phases abyssales (crises de 1993 et de 2008) qui rendent perplexes, une fois de plus, sur la crédibilité du budget qui nous est présenté. En réalité, parmi les « ouvriers » de ce budget, plus personne n’a le souvenir de ce que fut un budget en équilibre.

Au passage, je ne résiste pas au plaisir de rappeler ce petit graphique produit dans le Rapport sur la dépense publique et son évolution de 2011:

Le coût financier de la dette depuis 1975

La dette publique a considérablement augmenté depuis 1975, en partie parce que les taux d’intérêt nominaux n’ont cessé de baisser. Cet effet de ciseau à permis maintenir la charge d’intérêt annuel autour de 2,5% du PIB. Il est évident que si un « choc de taux » devait se produire, les marges du manoeuvre du gouvernement diminueraient d’autant.

Les Roms, ces victimes de l’Europe technocratique

Les polémiques autour de la question Rom brisent avec une vitesse fulgurante les tabous que l’idéologie eurocrate avait dissimulés.

Il fallait bien que, tôt ou tard, cette polémique éclatât sous la gauche. Car, si les expulsions massives de Roms ont commencé en France en 2010 (sans cesser depuis…), des signaux faibles – mais efficaces – prouvaient jour après jour, et prouvent encore, que le gouvernement ne contrôle rien sur ce sujet.

Premier signal faible: je me souviens d’avoir visité en début d’année la petite ville de Riom, au nord de Clermont-Ferrand. Cette ville sans histoire (chef-lieu d’arrondissement tout de même) est ceinturée par plusieurs camps, dont au moins un est un bidonville repoussant, à la lisière de l’autoroute. Pour que nos villes ancestrales et proprettes soient le réceptacle d’espaces aussi régressifs (des terrains couverts de boues, où se mêlent ferrailles, caravanes défoncées et enfants en haillons), il faut bien que nous ayons franchi un cap dans un quelque chose (chacun a son idée sur quoi) qui n’est plus ni acceptable ni gérable.

Deuxième signal faible: la place de la République à Paris. Chaque soir, elle accueille des familles Roms qui dorment à même le sol, avec leurs bébés, leurs enfants en bas âge, qui s’abritent comme elles le peuvent du froid et de la pluie. C’est une pitié d’accrocher le regard de ces mamans aux abois, qui prennent dans leurs bras, protègent comme elles le peuvent, ces enfants parfois à peine nés et déjà broyés par les vicissitudes.

J’aborde délibérément la question Rom sous l’angle humain et sensible, car je constate avec effroi qu’une fois de plus notre élite dirigeante aime bien évoquer les questions sans dire aux Français la complexité des problèmes en apparence stratosphériques dont ils débattent sous l’oeil complaisant des caméras officielles.

D’un côté, une frange des décideurs parle d’une minorité qui ne peut être intégrée. D’un autre côté, une autre frange parle d’une minorité à protéger. Je suis pour ma part convaincu que la question Rom, c’est d’abord la confrontation de deux souffrances immédiates: celle d’un nombre grandissant de Français qui se serrent la ceinture et supportent mal la présence d’une minorité soupçonnée et parfois convaincue de franchir les limites de la légalité, et celle d’une minorité venue de nulle part et en route pour on ne sait où, dont personne ne veut, et qui paraît l’actrice idéale pour jouer le rôle du bouc-émissaire en temps de crise.

Que la confrontation de ces souffrances donne lieu à une prise de position partisane de nos décideurs (les uns étant pour l’expulsion des Roms, les autres contre), sans qu’aucune solution conciliable avec les idéaux humanistes affichés par l’Europe n’émerge, en dit long, au passage, sur le naufrage politique auquel nous assistons en France. Car, répétons-le, nos élus ne sont pas grassement payés pour suivre l’opinion ou mettre en scène leurs convictions sur tel ou tel sujet, mais pour régler les problèmes des Français quand ils sont de leur ressort. Et nous sommes bien loin de la recherche de solutions, aujourd’hui.

Là encore, j’entends bien la colère de beaucoup de Français qui attribuent la recrudescence des cambriolages dans leur village, dans leur quartier, à l’arrivée d’un camp Rom.

En même temps, je suis profondément convaincu que très peu de ces Français en colère ne choisiraient d’expulser ces familles s’ils avaient à signer personnellement la décision d’expulsion. Car nous les Français, nous nous reconnaissons depuis plus de vingt siècles au sentiment que nous partageons entre nous de l’universalité de l’Homme. Et de façon dominante dans l’Histoire, même aux pires heures, nous avons toujours refusé d’infliger à l’autre ce que nous ne voulions pas qu’il nous infligeât.

Une mère de famille française ne décidera pas de jeter sur les routes une mère de famille Rom, même si elle peste contre les nuisances de cette minorité misérable dans son voisinage.

Ce sens de l’universalité fait la dignité et la grandeur du peuple français. Même si cette grandeur n’est pas facile à porter chaque jour et paraît, pour beaucoup de nos dirigeants, un poids si écrasant qu’ils préfèrent nous seriner à longueur de journées que la France n’est plus un grand pays et qu’elle doit donc se résigner à faire de tout petits choix.

Manuel Valls, les Roms, et l’antisémitisme

Ce choix difficile de la dignité est pourtant le seul qui préserve l’identité française de notre pays, le seul qui soit conforme à notre Histoire si exceptionnelle.

Je le glisse à Manuel Valls, qui est aussi le ministre des Cultes, et qui devrait réfléchir à l’issue finale de la pente glissante sur laquelle il s’est engagé.

Je prends au hasard le catalogue de l’exposition « Projets de l’Union Européenne en faveur de la communauté Rom », organisée en 2010. Pages 24 et 25, j’y lis la description du projet piloté par l’Allemagne, en partenariat… avec l’Autriche et la Pologne, et intitulé: « les autres Européens ».

Source: Commission Européenne
Source: Commission Européenne

Voici quelques citations de la présentation de ce projet:

Le projet « Les autres Européens (The Other Europeans) » était un projet culturel d’une durée de deux ans qui a étudié les liens d’hier et d’aujourd’hui entre la culture juive ashkénaze (yiddish) et la culture rom par le biais de la musique. (…)

Depuis plusieurs siècles, les peuples juif et rom jouent un rôle économique, politique et culturel important, mais ambivalent, au sein des sociétés européennes. Soumis aux cultures dominantes au sein desquelles ils vivent – et acceptés à titre provisoire seulement par celles-ci –, ces deux peuples ont développé des identités culturelles complexes. Tout en conservant leurs propres traditions, ils ont aussi dû s’adapter constamment à celles de leurs voisins et interagir avec eux. (…)

Bien que les cultures juive et rom se recoupent, il existe des différences profondes entre elles. Toutes deux sont ancrées dans leur propre histoire et leur propre tradition, ainsi que dans le contexte politique, économique, historique et culturel des différentes sociétés avec lesquelles elles ont interagi.

L’un des principaux sujets de recherche de ce projet consistait à étudier les similitudes fascinantes entre les rôles joués par les musiciens professionnels dans ces deux cultures, en particulier dans les endroits où ils vivaient côte à côte. (…)

Aujourd’hui, le caractère transculturel de la musique yiddish et de la musique rom est souvent romancé et nourrit nombre d’opus de « world music ». Une vague de musique rom et pseudo-rom s’adressant à un large public et une vague parallèle de nouvelle musique juive inspirée de la tradition post-klezmer ont remis ces styles musicaux au goût du jour. (…)

J’ai surligné en vert les termes de présentation qui me paraissent relever d’un champ sémantique compatible avec le discours des années 30 sur les Roms et les Juifs.

Je ne dis pas que l’intention des Allemands, des Autrichiens et des Polonais qui ont monté ce projet était malicieuse. Mais si j’en résume de façon orientée ce qu’on y lit, je retrouve une idée simple: Juifs et Roms appartiennent à deux peuples non-européens qui vivent en Europe (les « autres européens »), et qui y entretiennent des relations ambivalentes avec les peuples européens proprement dits. La musique de ces autres européens prête d’ailleurs à une culture transnationale.

Quand on commence comme ça, on ne sait jamais où ça finit. Manuel Valls, qui est un chouchou du CRIF, devrait y réfléchir. On remarquera au passage que le CRIF ne paraît guère s’intéresser à la question des Roms, ni aux propos tenus par Manuel Valls sur ce sujet.

L’Europe prise au dépourvu

En réalité, ces glissements sémantiques, déjà constatés dans les pays européens les plus sensibles sur la question de l’antisémitisme (c’est-à-dire l’Allemagne et l’Autriche), me paraissent constituer la meilleure preuve de l’échec d’un projet continental fondé sur une vision purement technocratique. Pour traduire cette phrase alambiquée en français contemporain, disons plutôt que l’Union Européenne, produit technocratique abouti, a profondément échoué à rebâtir l’Europe en faisant abstraction de ses aspérités nationales internes. Et c’est à cet échec que nous assistons à travers la question Rom.

Car que ne nous a-t-on baratiné sur l’Europe du marché unique, seule alternative à une Europe morcelée entre des peuples qui se font la guerre et s’exterminent allègrement dès qu’ils le peuvent. Grâce à l’Europe au moins, nous avons la paix, la concorde universelle, et nous neutralisons les méfaits des nationalismes bellicistes.

Il faudra revenir un jour sur ce discours et sa véracité. Constatons en tout cas que, depuis la chute du Mur de Berlin et la réunification allemande, le nationalisme a le vent en poupe en Europe… Dès le début des années 90, la guerre dans l’ex-Yougoslavie en fut le signal, fort et indiscutable, qui ne doit pas pour autant masquer les phénomènes collatéraux: montée de l’extrême-droite aux Pays-Bas, en Belgique, en France, au Danemark, raidissement de l’Allemagne, etc.

Tiens! en parlant de guerre en ex-Yougoslavie… Ne fut-elle pas le premier signal envoyé aux Roms en faveur d’une migration massive vers l’Europe de l’Ouest? Des chercheurs en balkanologie estiment à environ 120.000 personnes les mouvements de Roms produits par la guerre en ex-Yougoslavie.

Aujourd’hui, on estime, en Europe, à environ 6 millions de personnes la population Rom en Europe, répartie comme suit:

Source: Liégeois
Source: Liégeois

Cette carte, au demeurant approximative puisque le recensement de la population Rom est un exercice très aléatoire, montre bien la difficulté du projet européen: la libre circulation des personnes permet aux populations migrantes d’aller là où le vent chaud les pousse.

On mesure aussi très vite le danger auquel l’Europe est confrontée aujourd’hui: face au risque d’un mouvement massif de « lumpen prolétaires » Roms, la réaction idéologique est immédiate, et puise dans les tréfonds les plus obscurs de notre histoire continentale – dans des tréfonds antérieurs à l’invention du Marché Commun, et dont les promoteurs de ce marché avaient juré qu’ils détenaient la baguette magique pour remettre les pendules de l’histoire à zéro.

Face au risque d’un mouvement massif de population, ce sont en effet les vieux paradigmes raciaux qui reviennent: il y aurait, en Europe, des peuples européens sédentaires, de souche, et des peuples nomades relevant de la catégorie « autres Européens », pour qui le projet européen n’est pas valide. Mais nous, on croyait tout cela terminé par l’effet de la Sainte-Commission et de son bréviaire technocratique!

Pourquoi certains europhiles abhorrent les Roms

On ne dit pas assez, au fond, que si la question Rom prend une telle dimension dans le débat public et dans la définition des politiques publiques, cela tient à la relation obscure qui rapproche structurellement une certaine idée de l’Europe et le symbole que représentent les Roms migrants.

Faisons d’abord un sort à l’idée selon laquelle il existerait en Europe un peuple nomade appelé les Roms. 20% des Roms à peine sont nomades. Le nomadisme de ces Roms s’explique d’abord par l’extrême précarité de ces populations en Roumanie et en Bulgarie, où ils représentent 10% de la population totale environ (ainsi qu’en Serbie et en République Slovaque). Les Roms ne migrent pas parce qu’ils sont Roms, mais parce qu’ils sont pauvres…

Pourtant, ce qui angoisse les europhiles, c’est que ces Roms sont des gêneurs, des empêcheurs de tourner en rond. Avec leur Union Romani Internationale, ils constituent un défi aux platitudes sur lesquelles beaucoup de dirigeants fondent leur conception du projet européen.

Dans le catéchisme élémentaire de l’Europe, il y a en effet, en tout premier lieu, l’idée que l’Europe transcende les peuples et rend les nations caduques. Au fond, le projet communautaire, c’est l’éponge passée sur la tableau noir de notre Histoire. D’un coup, une institution politique raisonnable éclipse l’obscurantisme des nationalités et fond toutes ces horreurs obsolètes dans le creuset technocratique d’un gouvernement d’experts pour des peuples interchangeables.

Les Roms constituent le désagréable grain de sable dans cette belle machine. Avec leurs caravanes en guise de maison, leur langue mal connue et, comme diraient les Allemands, leur « identité culturelle complexe » (puisque, c’est bien connu, les peuples européens sédentaires ont tous une identité culturelle simple), ils forment une catégorie de population dont les formulaires de la Commission Européenne n’ont pas prévu l’existence.

D’où l’idée répandue dans l’Union qu’il faut absolument les sédentariser. Avec le succès que l’on connaît. Mais, selon un non-dit largement répandu dans l’élite européen, l’Europe est un projet qui repose sur des peuples sédentaires, et, d’une façon ou d’une autre uniformisés autour de modes de vie commun. Qui oblige les Roms à choisir: adopter ce mode de vie ou partir.

Rebâtir un autre projet européen

Peut-être faudrait-il, face aux errements et aux risques auxquels l’Europe s’expose en soulevant la question Rom, qui remet au premier plan des réflexes glissants que l’on croyait avoir exorcisé, proposer un autre projet européen.

On voit mal en effet comment les défenseurs d’espace unique pour les marchandises et les personnes pourront exclure une ethnie particulière du bénéfice de ces dispositions libérales, sans remettre en cause le projet d’espace unique lui-même. Il y a là une aporie incontournable.

Cette aporie tient à la permanence de l’Histoire. En Europe, il existe des différences entre les peuples, les nations, les Etats, et vouloir en faire fi à coup de directives et de règlements est une illusion dont on mesure aujourd’hui le coût humain.

Face à cette obsession de l’Europe de la réglementation, le moment vient probablement d’imaginer une Europe de la prospérité, où la condition des Roms ne justifiera plus des migrations massives de l’Est vers l’Ouest. Au fond, plutôt que d’imposer une uniformité sans se préoccuper du bien-être, il faut probablement s’occuper du bien-être sans uniformité.

Cela passe par une révision drastique de l’organisation économique de l’Europe, en particulier par une autre politique monétaire.

Ce discours, inaudible pour les élites, est pourtant le seul qui garantisse la préservation de nos principes politiques et de nos libertés publiques. Car on voit qu’à force d’imposer l’idéologie européiste contre la réalité, ce sont les principes mêmes de l’Europe qu’on aime: la liberté, l’égalité, la fraternité, la justice, qui sont en train de passer à l’as.