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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Economie: l’investissement en baisse en 2013, selon l’INSEE

L’INSEE publie les chiffres de l’investissement en France pour 2013. Pas brillant: – 6% par rapport à 2012.

L’INSEE vient de publier les résultats de son enquête 2013 sur l’investissement dans l’industrie. Voici le tableau à retenir:

Source: INSEE
Source: INSEE

Si l’on admet l’hypothèse (peu audacieuse) que la croissance est le produit de l’investissement, on peut donc nourrir quelques inquiétudes pour l’année 2014.

Les industriels indiquent toutefois que les investissements devraient se stabiliser au second semestre, après avoir connu un fort repli au premier semestre.

Difficile, donc, à ce stade, d’évoquer l’idée d’une reprise.

Bébé-unfriendly: la gestion soviétique des crèches à Paris

La Ville de Paris a intégré dans ses crèches, sans y changer une virgule, le modèle soviétique de gestion des enfants pratiqué par l’Education Nationale.

Il y a 23 ans, quand j’avais démarché des crèches pour mon fils, qui était encore en gestation, j’avais eu l’agréable surprise de rencontrer des fonctionnaires départementaux (les directrices de crèche, en l’espèce) attachés au projet éducatif qu’ils proposaient aux enfants. C’était un temps où l’administration parisienne fonctionnait sur les principes de responsabilité et d’engagement, indépendamment des personnalités politiques qui dirigeaient la Ville.

Cet esprit a, semble-t-il, bien disparu. J’en ai eu une confirmation ce matin dans la crèche où je voulais inscrire ma fille.

L’étonnante légèreté avec les règles de sécurité

Les lecteurs de ce blog le savent: j’habite les hauts de Belleville. Ce n’est pas Chicago, mais quand même: entre la bande qui squatte l’espace situé à 100 mètres de la crèche, et les heurts qui secouent régulièrement la porte des Lilas, on peut peut-être se permettre d’être un peu vigilant…

J’arrive donc devant les grilles de la crèche. Nous sommes le 3è jour de la rentrée. Il est 10 heures du matin: personne pour accueillir qui que ce soit. Je sonne: mon intention est de demander un rendez-vous à la directrice de la crèche pour savoir comment elle fonctionne – préalable, à mes yeux, à toute inscription. On nous bassine tellement sur la déresponsabilisation ou la démission des parents… que je trouve assez normal de me préoccuper de l’endroit où j’inscris ma fille.

Surprise: je sonne, et personne ne répond. Finalement, un père arrive et me propose de me faire entrer. Sympa…

Nous voici à l’intérieur de la crèche. Deuxième surprise: personne pour nous accueillir. Je demande au père qui m’a fait entrer: « Elle est bien cette crèche? ». Il me répond: « Je ne sais pas, on y est depuis deux jours et c’est ma femme qui s’est occupée de tout. Mais on nous en a dit du bien. »

L’autre père et moi, chacun notre bébé sous le bras, nous partons dans des couloirs désespérément vides à la recherche d’une personne susceptible de nous aider: d’accueillir son bébé à lui, de m’aiguiller vers la directrice pour mon rendez-vous. 5 bonnes vraies minutes d’errance, passées à chercher un adulte… et rien.

J’en profite pour regarder les quelques panneaux sur les murs trop vides, trop austères de cette crèche: je n’y trouve que des indications sur la tarification, la photo des employés et des menus, rien sur le projet pédagogique ou éducatif, rien sur ce qui fait vivre cette crèche au jour le jour. Franchement, j’aime pas.

Finalement, le papa à la recherche de quelqu’un pour accueillir son fils franchit une porte et j’entends des voix d’adulte: trois préposées sont installées dans une salle avec quelques gamins et nous font remarquer que nous n’avons pas mis les sur-chaussures qui protègent l’hygiène de cet espace dédié aux tout-petits. J’ai beau chercher le panneau qui renseigne cette règle, je ne le trouve pas. Là non plus, j’aime pas.

Les règles d’hygiène pas expliquées clairement dans un lieu accueillant du public, ça fait tache. Des adultes qui errent dans les couloirs d’une crèche sans être arrêtés au bout de dix secondes, rue de Belleville, dans une semaine de rentrée, j’aime pas.

La soviétisation de la petite enfance

Selon une procédure mystérieuse, on fait appeler la directrice qui annonce qu’elle me reçoit tout de suite. Là, j’aime bien.

Au bout de quelques secondes, je vois une femme arriver, qui est probablement très bien. Je lui explique que j’aimerais avoir un rendez-vous pour savoir comment fonctionne la crèche avant d’y inscrire ma fille. Elle me demande si j’ai rempli mon dossier en mairie: « Non? alors je ne peux rien vous dire. De toute façon, tout est sectorisé. C’est la mairie qui décide où votre enfant est inscrit. Faites votre dossier avant tout. » Je lui réponds que mon immeuble est mitoyen de la crèche, que je suis donc probablement dans son secteur, mais qu’avant tout, j’aimerais savoir comment elle envisage l’éducation des enfants. « Je ne peux rien vous dire, faites votre dossier d’inscription. »

Voilà ce qu’on appelle, dans le 19è arrondissement, une politique de la petite enfance: vous avez besoin d’une crèche? ne vous demandez surtout pas ce qu’on y fait, remplissez un dossier administratif, et la Ville fait le reste.

Je profite donc de ce blog pour rabacher mes antiennes: non, je n’aime pas la bureaucratisation de nos existences, non, je n’aime pas cette logique où, sous couvert de mutualisation, les individus sont déresponsabilisés de leurs choix, de leurs droits. Payez vos impôts, remplissez des dossiers, et surtout ne vous posez pas de question.

Ce déclin est, de mon point de vue, terrible, pour une raison simple: dans le 19è arrondissement, l’éducation des enfants est un enjeu crucial. Les pouvoirs publics passent leur temps à nous rappeler l’importance de la scolarisation précoce pour lutter contre l’échec scolaire. Et je pourrais être d’accord avec ça, si nous n’étions pas confrontés à une logique soviétique dans l’institution: les choix y sont faits loin des parents, loin des enfants, loin des adultes qui auront la charge des enfants à la place des parents, par des fonctionnaires enfermés dans un bureau, loin des problématiques concrètes. Les critères de choix sont aveugles, aseptisés: dis-moi ton adresse, et je te dirai ce que ton enfant deviendra.

Non! je conteste les principes de cette grande machine à discriminer, qui utilise les prétendus bienfaits d’un système mutualisé pour cliver, sélectionner, déresponsabiliser, dès le plus jeune âge. Tout est fait, dans cet univers, comme si notre vie se résumait à l’application d’une somme de procédures administratives ou techniques.

Mais, la vie, chers amis… c’est tout le contraire. C’est l’affirmation de l’esprit, c’est l’expérience de la liberté, c’est le renversement des procédures aveugles.

Une logique Education Nationale contraire à l’esprit contemporain

Vingt ans après, voici donc dans quelle misère se trouve la politique de la petite enfance à Paris. De ce qui devrait être une logique d’éducation, on est passé à une logique de garderie: inscrivez-vous, posez votre gosse, et obéissez. Ce qu’on fait de lui ne dépend pas de vous. Et ce, dès les trois mois de l’enfant.

Cette coupure avec les parents, cette logique d’enfermement de la structure sur elle-même, j’y reconnais bien la patte habituelle de l’Education Nationale. On massifie, on oblige tout le monde à aller à l’école dès que possible, et on se substitue aux parents sans jamais chercher à leur dire ce qui s’y passe ni comment ça se passe.

Je comprends pourquoi nos institutions fonctionnent de cette façon: dès le plus jeune âge, le citoyen est encadré et préparé pour renoncer à toute forme de réflexion et d’esprit critique. Dès lors qu’il est pris en charge par l’institution, il doit renoncer à sa liberté individuelle, notamment à celle de regarder concrètement les fondements des principes qui gouvernent la vie collective.

Cette évanescence de l’esprit critique explique, je l’ai dit plusieurs fois, de mon point de vue, le retard que la France prend dans le monde numérique, qui fonctionne sur des principes exactement opposés à ceux qui sont transmis en France. Le monde numérique, c’est la responsabilité individuelle, l’innovation, la recherche du résultat parfois en dépit des procédures.

Responsabiliser les directrices de crèche

De ce point de vue, il me paraît salutaire d’inverser la logique à l’oeuvre dans la politique de la petite enfance, et il me paraîtrait indispensable d’y pratiquer ce qui devrait se pratiquer à l’Education Nationale: l’individualisation des établissements, la responsabilisation des chefs d’établissement, et leur autonomisation pédagogique.

Il serait utile que chaque structure accueillant des enfants, les prenant en charge, disent clairement quelle est sa politique d’accueil et d’éducation. Qu’elle l’affiche. Et qu’elle en rende compte aux parents. Y compris dans le domaine de la petite enfance.

 

 

 

Lobbying: une belle opération du tourisme auprès de Razzy Hammadi

Pressé par les syndicats du tourisme en colère contre les sites de réservation en ligne, le député de Montreuil, Razzy Hammadi, fait des promesses.

La nouvelle est un peu passée inaperçue au début de l’été: l’industrie du tourisme est en colère contre les sites de réservations en ligne (Expedia, Booking, Hotels,…) et fait le forcing pour obtenir une réglementation protectrice. Motifs d’insatisfaction: les sites mentionneraient de fausses offres pour faire baisser les prix, pratiqueraient des commissions trop élevées et imposeraient une « parité tarifaire » interdisant aux hôteliers de pratiquer des baisses de prix par rapport aux offres mentionnées sur les sites concernés.

Un quasi-serpent de mer

Face à ces pratiques anticoncurrentielles, les industriels du tourisme sont loin d’être restés inactifs.

En 2011, le tribunal de commerce de Paris s’était déjà penché sur la question, sur la base d’une saisine opérée par les syndicats professionnels compétents. Le ministre de l’époque, l’inoubliable Frédéric Lefebvre, avait même décidé d’une enquête de la DGCCRF sur le sujet.

Dans la foulée, les organisations professionnelles ont mûri une saisine de l’Autorité de la Concurrence, appelée à statuer sur les pratiques des sites Internet.

Dispersion patronale

Finalement, seule l’UMIH (Union des Métiers et des Industries de l’Hôtellerie, 80.000 adhérents), en juin, a fait prospérer la saisine de l’Autorité de la Concurrence. Les deux autres syndicats du secteur, le SYNHORCAT (Syndicat National des Hôteliers, Restaurateurs, Cafetiers, Traiteurs, 10.000 adhérents) et la FAGIHT (Fédération Autonome Générale de l’Industrie Hôtellière Touristique, surtout présente dans l’industrie touristique saisonnière), ont préféré entreprendre une démarche de lobbying parlementaire.

Le président du Synhorcat s’en explique de la façon suivante: « le problème de l’Autorité de la Concurrence, c’est bien le délai : 18 à 24 mois au minimum de procédure avant une décision, et plus encore en cas d’auto-saisine de ces questions par la Commission Européenne. » L’idée d’agir sur les parlementaires, et spécialement sur Razzy Hammadi, occupé par la loi sur la consommation, a donc semblé plus percutante:

Ainsi le SYNHORCAT et la FAGIHT, ont-elles renforcées leurs actions auprès des députés et sénateurs, actions commencées il y a de cela près de 6 mois également, alors que s’ébauchait la Loi consommation. Et si en première lecture du texte aucun amendement ne visait à interdire les clauses de parité de prix…il en sera très certainement différemment lors de la 2ème lecture.

Le Député Razzi Hammadi l’a dit publiquement au SYNHORCAT le 3 juillet dernier lors des Rencontres Parlementaires sur la consommation qui regroupait pas moins de 350 participants dont les plus prestigieux cabinets d’avocats (parmi lesquels le cabinet recommandé par le SYNHORCAT pour cette saisine collective) et ou seul le SYNHORCAT représentait les CHR :

Il déposera un amendement à la Loi consommation visant à interdire les clauses de parité de prix !

Peut-on croire à l’efficacité d’une telle action ? Oui, quand on sait que le rapporteur de la Loi consommation n’est autre que le député Razzi Hammadi et qu’il est également le Président de la fameuse CEPC !

La CEPC, c’est la Commission d’Examen des Pratiques Commerciales, créée en 2001 pour donner des avis sur les textes ou les sujets commerciaux…

Les engagements de Razzy Hammadi

Selon le Lab d’Europe 1, le député de Montreuil se serait engagé à interdire la parité tarifaire, à limiter les commissions perçues par les sites de réservation et à augmenter la fiscalité perçue sur ces sites appartenant le plus souvent à des sociétés étrangères.

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Chapeau les hôteliers qui sont parvenus à leurs fins… au moins en parole et pour l’instant.

Deux poids deux mesures de Razzy Hammadi?

Rappelons ici que le même député Razzy Hammadi a fermé la porte, en accord avec Benoît Hamon, aux revendications d’une autre profession (les assureurs) sur une autre disposition de la loi sur la consommation: la résiliation à tout moment des contrats d’assurance.

Les professionnels du secteur y voient l’influence… des sites de comparaison d’assurance, qui devraient augmenter leur trafic grâce à cette mesure. Erreur en-deçà d’une profession, vérité au-delà…

Là encore, les professionnels auront – mais vainement, cette fois! – argué du caractère très étranger des sites de comparaison. Le leader de ce marché n’est autre que lesfurets.com, qui appartient au groupe BGL. Qui est anglais.

Deux poids, deux mesures?

 

 

Rentrée scolaire: l’école laïque et le déclassement social

En ce jour de rentrée scolaire, voici le texte d’une conférence que j’ai récemment prononcée au Grand Orient de France sur l’école laïque.

Face aux multiples débats qui agitent l’espace public autour de la laïcité – et je pense particulièrement aux débats sur le port du voile à l’école ou dans les crèches privées, il m’a paru utile de revenir à la question initiale de la laïcité et de son sens.

Aujourd’hui, la question laïque est très largement abordée dans une logique frontale: les adversaires du voile, qui sont majoritaires en France, privilégient le recours à la loi pour limiter au maximum le port du voile dans la vie quotidienne. Au-delà du problème ponctuel, mais révélateur, du voile, c’est la laïcité elle-même qui est en phase de raidissement et de crispation. L’utilisation de ce thème par le Front National montre bien comment la notion de laïcité est devenue, avec le temps, l’un des points centraux du corpus collectif français.

À rebours de cette logique frontale, il m’a semblé séduisant d’aborder la question laïque aujourd’hui dans une démarche phénoménologique de variation eidétique, comme disait Husserl. La variation éidétique, c’est la recherche du sens originel du concept, en multipliant les points de vue sur celui-ci, et en reconstituant son histoire et son développement dans l’ordre public français.

Par souci de clarté, il m’a semblé propice de mettre en abîme la naissance de la laïcité en France avec son état actuel pour forcer le trait et donner plus de vigueur au point de vue. Cette opposition a quelque chose de schématique que vous n’hésiterez pas à modérer. Elle a le mérite de faire résonner le débat actuel avec les termes dans lesquels il s’est posé il y a 130 ans. Cette opposition me permettra de formuler quelques observations sur ce que pourrait être une sortie de crise pour les défenseurs de la laïcité aujourd’hui.

Le sens de la laïcité dans la IIIè République

Je voudrais donc commencer cette réflexion en revenant au sens initial de ce que fut la laïcité dans l’esprit de ses promoteurs, durant les premières années de la IIIè République.

Ceux-ci sont assez nombreux: on y trouve Jules Ferry et Ferdinand Buisson, bien entendu, mais aussi une multiplicité de personnalités qui ont toutes, à leur manière, marqué le déploiement de la laïcité dans le corpus juridique français. Tous ces esprits différents avaient une vision commune, qui est la définition proprement dite de la laïcité: la religion est une affaire privée, qui ne peut être traitée par l’Etat.

De façon tout à fait symptomatique pour le sujet qui nous occupe, les fondateurs de la laïcité ont concentré leurs efforts sur la mise en place d’une école laïque. Chronologiquement, la séparation de l’Eglise et de l’Etat n’est venue que trente ans plus tard. La question du traitement du clergé séculier leur est apparue au fond comme beaucoup moins prioritaire que la formation laïque de la jeunesse.

Le texte le plus éclairant sur les enjeux de l’école laïque est sans doute la circulaire du 17 novembre 1883 où Jules Ferry pose ainsi le problème de la loi qui porte aujourd’hui son nom: « La loi du 28 mars se caractérise par deux dispositions qui se complètent sans se contredire: d’une part, elle met en dehors du programme obligatoire l’enseignement de tout dogme particulier; d’autre part, elle y place au premier rang l’enseignement moral et civique. L’instruction religieuse appartient aux familles et à l’Église, l’instruction morale à l’école. Le législateur n’a donc pas entendu faire une œuvre purement négative. Sans doute il a eu pour premier objet de séparer l’école de l’Église, d’assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves, de distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus: celui des croyances, qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances, qui sont communes et indispensables à tous, de l’aveu de tous.»

Dans cette circulaire célèbre, Jules Ferry distingue bien l’idée fondamentale de la laïcité: l’enseignement religieux, la transmission du dogme, sont une affaire privée, une responsabilité des familles. L’école publique est au contraire l’espace d’une morale laïque, fondée sur la liberté de conscience. D’un côté les croyances privées, de l’autre les connaissances publiques. D’un côté, l’espace intime de la conviction religieuse, de l’autre côté l’espace ouvert et public de la laïcité.

Historiquement, la laïcité – chacun le sait ici – s’est construite sur cette ligne de fracture et n’en est en réalité jamais sortie. Autrement dit, l’idée selon laquelle la laïcité exprimerait une forme d’athéisme, de matérialisme ou de refus de la transcendance est une interprétation extrêmement cavalière, qui ne reflète pas le tronc commun du programme laïque au début de la Troisième République. Cela ne signifie pas que les promoteurs de la laïcité en France fussent déistes, ni que parmi eux ne figurassent pas des matérialistes convaincus. Mais l’équilibre laïque sur lequel l’école de la République s’est construit n’avait pas intégré cet engagement philosophique. Il se limitait, au fond, à le renvoyer dans la sphère privée et à garantir la neutralité de l’Etat sur ce sujet.

Pour bien comprendre le sens de cet équilibre, trois circonstances historiques méritent d’être relevées, car elles éclairent la façon dont la question de la laïcité se posait à l’opinion publique au tournant des années 1880.

Les circonstances historiques de la laïcité

Premier élément essentiel: les Républicains étaient minoritaires à cette époque, et les deux précédentes expériences républicaines en France (la République révolutionnaire et l’aventure de 1848) avaient toutes deux sombré dans un épisode autoritaire, après des rebondissements de nature à effrayer les adeptes de l’ordre bourgeois.

Sans surprise, aux premières élections organisées après la chute de l’Empire, l’Assemblée était dominée par les monarchistes et les défenseurs de la République conduits par Gambetta étaient en position minoritaire. En 1873, les monarchistes évincent Adolphe Thiers, tenté par une alliance avec les républicains modérés. Le maréchal Mac-Mahon est nommé président de l’exécutif et Albert de Broglie prend la présidence du conseil.

Voici ce qu’Albert de Broglie déclare à propos de l’école: « Le jour où l’Etat n’aura aucun rapport avec une idée religieuse; le jour où il aura renoncé à savoir si la société est gouvernée par une Providence, si les hommes sont responsables de leurs actions, si l’âme est distincte du corps ou retourne à la matière; le jour où il aura renoncé à avoir une opinion sur toutes ces questions, je lui demanderai, avant tout, de ne pas enseigner la jeunesse.»

Albert de Broglie exprime ici la doctrine des conservateurs monarchistes: la religion monothéiste est le pilier de la cohésion du régime. L’espace naturel de son déploiement est l’école. Pour consolider l’attachement des Français à la monarchie, il faut une école confiée à l’Eglise, où l’enseignement sera forcément fondé sur une reconnaissance de la Providence.

Cette première circonstance est capitale pour comprendre la place que la laïcité occupe dans l’écosystème idéologique français aujourd’hui. Face à un pays dominé par les monarchistes, dont le principal véhicule d’expression idéologique est l’école confessionnelle, les Républicains décident d’investir durablement dans la fabrique d’un régime qui pourra s’appuyer sur une autre école, sur une école où les futurs citoyens recevront les rudiments d’une morale républicaine.

L’école laïque, école d’une nouvelle élite

Deuxième circonstance-clé pour comprendre comment la laïcité s’est imposée comme une pierre angulaire de l’édifice républicain: le catholicisme était l’idéologie dominante dans les élites françaises de 1880.

Sur ce point, je voudrais citer le discours lui aussi célèbre de Léon Gambetta du 4 mai 1877, dans lequel il prononce cette phrase légendaire: «le cléricalisme, voilà l’ennemi». Ce jour-là, Gambetta dit aussi: «le mal clérical s’est infiltré profondément dans ce que l’on appelle les classes dirigeantes du pays; c’est que ceux qui le répandent et le prolongent ont pris si bien soin, depuis vingt ans, soit dans les écoles qui préparent aux administrations publiques, soit dans ces administrations, soit dans les sphères gouvernementales proprement dites, de faire pénétrer non seulement leur esprit, mais leurs créatures que, aujourd’hui, ils ont presque toujours, sinon la connivence, au moins la complaisance d’un grand nombre de fonctionnaires de l’Etat».

Dans l’esprit des républicains, en réaction à la domination monarchiste et catholique sur les élites, une grande oeuvre doit être entreprise pour consolider la république qui peine à émerger face à une majorité monarchiste: la création d’une élite républicaine, d’une classe dirigeante attachée à l’idéal républicain. De façon très révélatrice, Gambetta signale la proximité des fonctionnaires avec le catholicisme à l’époque. Pour les républicains, la prise en main de l’appareil d’Etat constituera un enjeu essentiel qui annonce déjà l’affaire des petites fiches et les luttes à venir autour de la formation des élites administratives.

L’école laïque au secours des classes moyennes

Dans ce paysage rapidement brossé d’un régime tenté par le retour à la monarchie, dominé par une élite monarchiste formée dans des écoles confessionnelles, les Républicains comprennent qu’ils disposent d’un terreau naturel, qui est la troisième circonstance-clé qui explique l’émergence de l’école laïque: la question sociale et l’appel à ce que Gambetta appelait les «couches nouvelles».

Sur la question sociale au tournant des années 1880, je voudrais citer ce grand député monarchiste qui incarne la catholicisme social, Albert de Mun. Dans son discours à l’Assemblée Nationale du 25 janvier 1884, il déclare: «on a livré sans mesure à l’atelier la femme et son enfant avec elle, et partout où on l’a fait, on a compromis la famille et troublé le foyer.»

Le paysage social offert par la France en pleine phase d’industrialisation est alors déplorable, et même sur les bancs conservateurs, les dégâts causés par une industrialisation sauvage sont une préoccupation. Les Républicains comprennent alors que les victimes de cette industrialisation sauvage vont devenir les plus fidèles alliés du régime nouveau, pour peu que ce régime les aide à améliorer leur condition.

Dans cet objectif, la création de l’école laïque, gratuite, obligatoire, s’impose comme le vecteur naturel de la république de demain.

Le ministre de l’Instruction Publique Paul Bert déclare par exemple, le 4 décembre 1880: « Faut-il redire combien l’instruction publique est cause de prospérité matérielle et morale pour la société? (…) faut-il répéter que la richesse sociale augmente avec l’instruction; que la criminalité diminue avec l’instruction; qu’un homme ignorant non seulement est frappé d’infériorité personnelle, mais qu’il devient ou peut devenir, pour l’intérêt social, une charge et un danger?»

La doctrine républicaine est alors clairement dominée par l’idée que l’école laïque, c’est la promesse d’une promotion sociale et d’une amélioration de la condition pour les plus démunis.

Il n’est peut-être pas inutile ici de rappeler quelques prises de position de Paul Bert pour éclairer les termes du débat de l’époque. Certains pourraient en effet avoir la tentation de confondre l’ambition des républicains avec une volonté d’assurer une égalité universelle des chances pour tous. Or il semble tout de même plus juste de situer la stratégie républicaine vis-à-vis de l’école dans celle d’un conservatisme éclairé: garantir la promotion sociale et matérielle des victimes de l’industrialisation, certes, mais pas l’égalité.

Membre de la Société d’Anthropologie de Paris, Paul Bert, ministre républicain de l’Instruction Publique, avait par exemple écrit: «Tous les hommes ne sont pas identiques à ceux de ce pays-ci. Déjà, dans notre petit village, il y a des blonds et des bruns qui sont assez différents les uns des autres. Vous savez qu’un Flamand, grand et blond, ressemble encore moins à un provençal, petit et très brun. Un Allemand et un Italien sont encore plus dissemblables. Mais enfin, tous les peuples de notre Europe ont la peau blanchâtre comme la nôtre, la figure régulière, le nez droit, la mâchoire d’aplomb, les cheveux plats mais souples, ou même ondulés. Au contraire les Chinois ont la peau jaunâtre, les cheveux plats, durs et noirs, les yeux obliques, les dents saillantes. Les Nègres ont la peau noire, les cheveux frisés comme de la laine, les mâchoires en avant, le nez épaté; ils sont bien moins intelligents que les Chinois, et surtout que les Blancs.»

Cette citation est tout de même tirée d’un traité écrit par Paul Bert en 1883, c’est-à-dire juste après son passage au ministère de l’Instruction Publique. Elle montre bien l’écart qui sépare l’école publique et l’attachement à des valeurs humanistes universelles.

Quand les républicains créent l’école laïque, ils ne posent pas la première pierre d’un système où les esprits seraient émancipés et égalisés face au savoir. Ils bâtissent un ordre social nouveau, avec une promesse implicite: le système favorisera la promotion sociale des couches populaires frappées par la crise de l’industrialisation. En contre-partie, les républicains tablent sur un ancrage des futures classes moyennes dans le nouveau régime.

Au fond, les républicains se proposent, en 1880, de fabriquer des classes moyennes républicaines et c’est ce projet-là qui ancre la République dans les esprits et permet de fabriquer pendant les 60 années suivantes des majorités républicaines. Face à une classe dominante catholique et monarchiste, l’école laïque a une fonction sociale décisive: améliorer le sort des couches populaires et les transformer en fer de lance d’une vision nouvelle de la société où la religion est renvoyée à la sphère privée.

Il me semble essentiel à ce stade de notre réflexion de retenir un point majeur: l’école laïque s’est construite pour les milieux populaires, et certainement pas contre eux. Elle était vis-à-vis d’eux porteuse d’une promesse d’amélioration matérielle et morale qui a permis son appropriation par les milieux populaires.

Quelle promesse de l’école laïque aujourd’hui?

Ce point de conclusion constituera aussi le début de la seconde étape de ma réflexion. Il y a cent trente ans, l’école de la République était porteuse d’une promesse pour les milieux populaires. Qu’en est-il aujourd’hui de cette promesse? Et comment comprendre la place de la laïcité vis-à-vis d’elle?

Parlons de la promesse d’abord, et confrontons-la aux dures réalités statistiques qui ravagent notre école depuis vingt-cinq ans, c’est-à-dire par-delà le clivage droite-gauche.

Les sources statistiques ne manquent pas pour mesurer le désastre éducatif qui frappe la France. Par exemple, une étude publiée en décembre 2012 par le ministère de l’Education Nationale analyse les difficultés de lecture depuis 1997 parmi les élèves entrant en 6è. En 1997, 15% de ces élèves présentaient des difficultés de lecture. Cette proportion est montée à 19% en 2007. Elle atteint 31% en zone d’éducation prioritaire. Autrement dit, un tiers des enfants entrant en 6è en zone d’éducation prioritaire présentait, en 2007, des difficultés de lecture.

Selon la même étude, sur l’ensemble de la population étudiée, un tiers des élèves avait des difficultés à comprendre les énoncés. Cette donnée est d’ailleurs très largement corroborée par l’étude PISA menée par l’OCDE.

Pour les milieux populaires, cette réalité frappe durement. L’analyse des résultats au baccalauréat permet de mesurer l’étendue du problème. Rappelons qu’en 1995, 492.000 élèves avaient décroché le baccalauréat. Ils ont été 607.000 en 2012, soit 115.000 de plus. Durant ce même laps de temps, le baccalauréat général a gagné 7.000 lauréats, passant de 287.000 à 294.000 élèves. Par honnêteté statistique, il faut préciser qu’en 2011, le nombre de bacheliers généraux était descendu à 283.800 lauréats. Autrement dit, alors que le nombre de bacheliers ne cesse d’augmenter en France, en 2011 le nombre de bacheliers généraux était inférieur au volume de 1995.

Globalement, alors que 58% des bacheliers de 1995 décrochaient un baccalauréat général, cette proportion était descendue à 48% en 2012.

Si l’on reprend ce raisonnement en flux, les chiffres sont évidemment beaucoup plus affolants. Sur les 115.000 nouveaux bacheliers gagnés en 15 ans, 6% décrochent un baccalauréat général. Autrement dit, depuis 1995, l’augmentation du nombre de bacheliers dans une classe d’âge est essentiellement pilotée par le baccalauréat professionnel, dont les effectifs ont triplé durant cette période.

Facialement, la massification de l’école à laquelle nous assistons depuis près de 20 ans se traduit donc par une dégradation très profonde de l’accès des milieux populaires aux études générales. Dans une certaine mesure, et de façon provocatrice, la massification de l’école est l’une des manifestations les plus virulentes de la réaction nobiliaire à laquelle nous assistons en France de façon continue depuis le début des années 2000.

Les statistiques d’accès aux grandes écoles et très grandes écoles permettent d’illustrer ce phénomène de réaction nobiliaire, c’est-à-dire de rétrécissement d’accès aux élites, qui crispe la société française depuis maintenant plusieurs décennies. Je me réfère ici à l’excellente étude publiée par l’INSEE en 2003, menée par les sociologues Vanessa Albouy et Thomas Wanecq.

Ceux-ci ont analysé l’origine sociologique des lauréats des grandes et des très grandes écoles sur plus d’une cinquantaine d’années. Les résultats de leur étude sont éloquents. Ainsi, pour les générations nées entre 1919 et 1928, les enfants issus des milieux populaires avaient 52 fois moins de chances que les enfants nés des classes les plus aisées d’accéder à une très grande école. Cette distorsion s’était réduite de moitié pour la génération née entre 1939 et 1948. Dans cette cohorte, les enfants des milieux populaires étaient parvenus à 23 fois moins de chance seulement d’accéder à une très grande école. Cette proportion est restée globalement stable pendant une période de vingt ans. En revanche, la génération née entre 1959 et 1968 a connu le retournement nobiliaire: les enfants de milieux populaires de cette génération avaient 40 fois moins de chance d’accéder à ces très grandes écoles. Autrement dit, en l’espace de dix ans, le travail d’ouverture sociale réalisé après la guerre s’était évanoui.

Comment interpréter ces chiffres? La Seconde Guerre Mondiale et les Trente Glorieuses ont produit un profond appel d’air, qui a duré une vingtaine d’années, dans la constitution des élites françaises. Dès la fin des années 50, cet appel d’air se restreint, et la France entre dans une phase de réaction nobiliaire. L’égalité des chances est en recul fort, et l’ascenseur social s’interrompt brutalement. Depuis ce tournant des années 60, l’école laïque entre dans une phase de massification, qui permet de repousser les procédures formelles de sélection sociale à des phases plus tardives du cursus scolaire. Ces procédures sont moins apparentes, mais elles continuent et plus que jamais agissent avec vivacité.

Les conséquences de cette réaction nobiliaire sont assez simples à percevoir: l’école laïque ne tient plus sa promesse originelle d’amélioration matérielle et morale à destination des couches populaires. Elle s’est transformée en outil de sélection, qui vise à légitimer la position de subordination des milieux populaires. D’une certaine façon, l’école laïque est devenue un instrument des classes dominantes pour figer un ordre social sans espoir d’y échapper.

Dans ce panorama d’une éducation nationale qui est devenue un puissant outil de sélection sociale, comment comprendre la place de la laïcité? Et évidemment, en posant cette question, c’est la place de l’islam face à la laïcité qui est soulevée.

Islam et école laïque

Rappelons d’abord quelques éléments de contexte. Selon le ministère de l’Intérieur, la France compterait environ 5 millions de musulmans. Cette communauté est largement issue de l’immigration méditerranéenne que la France a connue après la guerre d’Algérie. Après une longue phase d’occultation, les membres de cette communauté revendiquent aujourd’hui le droit à la liberté religieuse, ce qui commence très largement par la construction de lieux de culte.

Dans le même temps, beaucoup de musulmans assument ouvertement leur appartenance religieuse, et c’est le port du voile qui pose problème. La première jurisprudence du Conseil d’Etat sur ce sujet date de 1989. Et, à l’occasion du centenaire de la loi de séparation, le Conseil d’Etat a consacré un rapport entier au sujet de la laïcité, en s’attardant de façon utile si la question de l’islam en France.

Pour mémoire, la doctrine globale du Conseil d’Etat est rappelée dans cette phrase: «la liberté religieuse n’exclut pas que la manifestation des convictions religieuses fasse l’objet de limitations, dès lors que le respect de l’ordre public ou la neutralité du service public l’exigeraient.» Cette phrase résume assez bien la façon dont le voile interroge la laïcité en France: une femme qui porte le voile, notamment à l’école, fait-elle de sa liberté religieuse une manifestation qui trouble l’ordre public ou la neutralité du service public?

Chacun mesure bien la dimension éminemment subjective de cette question, et le désarroi des pouvoirs publics, comme de la communauté humaniste en France, face à un problème relativement inattendu: la volonté individuelle exprimée par des femmes de revêtir un insigne prescrit par le Coran. Cette aspiration fortement marquée est fréquemment perçue d’abord comme un échec de l’émancipation féminine, ensuite comme un échec de l’idéal éducatif au sens large. Celui-ci avait vocation à libérer les individus de ses besoins religieux, et brutalement, on s’aperçoit que ce besoin s’affirme malgré la laïcité.

C’est ici qu’il me semble utile de comparer la réussite laïque des années 1880 avec l’échec laïque des années 2000.

La laïcité, expression d’un ordre dominant?

En effet, là où l’école laïque, lorsqu’elle fut fondée, portait en elle la promesse de construire un ordre juste et plus égalitaire, la laïcité d’aujourd’hui apparaît très largement comme l’expression d’un ordre dominant où l’appartenance à l’islam est stigmatisée. Là où la laïcité promettait d’offrir réussite et promotion aux classes populaires, elle signifie aujourd’hui préservation d’un ordre où la sélection sociale est forte et l’amélioration matérielle inexistante.

La communauté musulmane de France se confond en effet très largement aujourd’hui avec les classes laborieuses, comme on disait à l’époque, et lorsque les institutions en place répriment le port du foulard, elles endossent sans complexe le rôle des autorités religieuses au tournant des années 1880. Socialement, l’institution républicaine assume la fonction de garantie d’un ordre moral au détriment des milieux populaires qui sont à la recherche d’une affirmation et d’une espérance de progrès social.

De ce point de vue, dans le paysage de réaction nobiliaire que j’ai décrit plus haut, le raidissement de la pensée laïque ne peut qu’être interprété comme un glissement progressif vers une logique répressive, sans véritable projet de «nouvelle donne» républicaine avec les classes laborieuses.

Rappelons ici que la doctrine définie en 1989 par le Conseil d’Etat était d’ailleurs plutôt libérale vis-à-vis du port du voile. Elle rappelait que les signes d’appartenance religieuse avaient toujours été acceptés dans les écoles publiques, à condition qu’ils n’apparussent pas comme des manifestations de prosélytisme. Fidèle à la doctrine des libertés publiques en vigueur depuis la Troisième République, le Conseil d’Etat avait prohibé toute restriction générale et permanente de la liberté religieuse. C’est pourquoi il avait formellement autorisé le port du voile comme règle générale, et avait indiqué que les restrictions à ce port du voile devaient être limitées par des raisons objectives.

On voit comment, par rapport à cet avis rendu il y a près de 25 ans, les esprits se sont échauffés et crispés en revendiquant ces interdictions générales et absolues que nos libertés publiques ont toujours refusées. Progressivement, le port du voile s’impose dans l’opinion publique non musulmane comme un signe de prosélytisme, ce qui semble une forte exagération par rapport au sens qu’il revêt pour les femmes qui le portent.

En l’état actuel de la situation, il existe donc une forte antithèse, et un puissant glissement de sens dans la notion de laïcité depuis cent ans: là où la laïcité fut un projet d’émancipation des classes laborieuses contre une domination catholique et par une amélioration matérielle permise par l’instruction, elle apparaît aujourd’hui comme l’expression d’une domination par une élite soucieuse de préserver une stabilité sociale qui lui profite.

Quelle nouvelle donne pour demain?

L’enjeu aujourd’hui, pour sortir d’une situation où le rapport des non-musulmans avec la communauté musulmane tend à s’enkyster, repose me semble-t-il sur deux piliers majeurs: le pilier d’une ambition renouvelée, et le pilier d’une méthode équilibrée.

Le pilier de l’ambition renouvelée d’abord. Il devient urgent que la technostructure de l’Education Nationale s’empare de la question de la sélection sociale à l’école. Cette question est centrale et explique très largement, me semble-t-il, la relation frontale que la communauté musulmane a noué avec l’école laïque.

Jusqu’ici, le problème de la sélection sociale a été essentiellement traité par le biais des moyens budgétaires. Pour beaucoup, une augmentation des moyens suffit à dissoudre la question de la sélection sociale par l’école. Plus d’enseignants mieux payés, et le problème passera.

On me permettra d’émettre quelques doutes sur le sérieux de cette démarche. Non seulement, la part de la dépense éducative par élève dans le PIB reste supérieure à ce qu’elle était dans les années 80, mais la dépense moyenne par élève a en revanche fortement augmenté en prix constants. En 1980, les Français dépensaient, toutes sommes confondues, 4.540 euros par élève, ils en ont dépensé, en 2011, 8.250, soit un quasi-doublement. Malgré cette très forte augmentation, les performances du système éducatif français ont baissé.

Dans le même temps, la technostructure éducative continue à allouer les moyens éducatifs selon des principes globalement défavorables pour les classes populaires. En particulier, l’allocation des moyens humains est largement fondée sur le principe de l’enseignant le moins expérimenté dans les écoles ou les lycées les plus difficiles, principe qui garantit la paix sociale dans le personnel enseignant, mais qui percute frontalement le bon sens et la promesse de l’école laïque: la volonté de consacrer un effort accru à la promotion par l’instruction.

Il semble donc urgent de poser le problème de la promesse de l’école laïque et de le poser dans les termes systémiques où il se pose. La stratégie actuelle, toute entière fondée sur l’incantation et la préservation d’un système inefficace semble éminemment dangereuse. La multiplication des lois d’orientation qui demeurent toujours à la périphérie du système sans en attaquer le coeur risque, dans les années à venir, de produire des phénomènes extrêmement contrastés.

Dans le coeur du système, je place évidemment la technique d’allocation des moyens humains, mais aussi le contenu des enseignements qui semble producteur de sélection sociale.

Pour une succession de petites victoires 

Trouver une méthode équilibrée ensuite. Sur ce point, une relecture attentive de la circulaire de Jules Ferry du 17 novembre 1883 paraît intéressante, car l’école laïque fut confrontée, à ses débuts aux mêmes problèmes que l’école laïque d’aujourd’hui: réticences des élèves ou des parents d’élèves vis-à-vis de la neutralité religieuse, et aspiration à un engagement philosophique de l’école. 

Voici ce que disait Ferry aux instituteurs pour affronter ces situations: «Vous êtes l’auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille: parlez donc à son enfant comme vous voudriez que l’on parlât au vôtre; avec force et autorité, toutes les fois qu’il s’agit d’une vérité incontestée, d’un précepte de la morale commune; avec la plus grande réserve, dès que vous risquez d’effleurer un sentiment religieux dont vous n’êtes pas juge.»

Au-delà de cet appel à une forme de retenue sur le sujet religieux, Ferry proposait une méthode intéressante. En voici l’énoncé: «Dans une telle œuvre, vous le savez, Monsieur, ce n’est pas avec des difficultés de théorie et de haute spéculation que vous avez à vous mesurer; c’est avec des défauts, des vices, des préjugés grossiers. Ces défauts, il ne s’agit pas de les condamner – tout le monde ne les condamne-t-il pas? –, mais de les faire disparaître par une succession de petites victoires, obscurément remportées.»

Cette citation me paraît intéressante dans la mesure où elle illustre clairement la divergence profonde entre la crispation laïque à laquelle nous assistons et la stratégie des fondateurs de la laïcité. Là où nous recourons massivement à la loi, Ferry ne voyait que condamnation inutile. Là où nous exigeons une solution globale et simple, Ferry préconise une stratégie de la tolérance, de la patience et des petites victoires.

Face à la question du voile, il n’est pas impossible que la stratégie la plus raisonnable soit le retour aux préconisations des fondateurs de la laïcité. Leur logique de tolérance et de conviction jour après jour, loin de la stigmatisation et de la répression, a permis une appropriation de l’idéal laïque par les couches populaires, le temps que les bienfaits de l’instruction se traduisent par une amélioration matérielle et par une promotion sociale.

Revenir à la stratégie des fondateurs

Face à l’éloignement de la laïcité vis-à-vis des couches populaires, il paraît souhaitable que l’Etat revienne à la stratégie des fondateurs de l’école républicaine. Après tout, les problématiques éducatives se ressemblent et, si le contexte est radicalement différent, l’ampleur de la tâche est la même. Il s’agit de redonner sens à une promesse auprès des couches les plus défavorisées de la société. Redonner sens à une promesse, c’est-à-dire la délivrer, dans un monde en mutation profonde, en pleine transformation numérique.

Face à cette tâche, les fondateurs de l’école laïque avaient choisi une démarche de conviction et de petites victoires. C’est cette patience qui doit sans doute guider l’éducation nationale dans ce nouveau chantier lourd, complexe et de longue haleine qu’est la délivrance d’une promesse de promotion sociale pour les couches populaires aujourd’hui.

 

MEDEF: retour au CNPF

Les universités d’été confirment un étrange pressentiment: le MEDEF revient à l’esprit du vieux CNPF.

Certains s’étaient peut-être leurré en écoutant Pierre Gattaz: non, il n’est pas que le fils de son père. Il est aussi un entrepreneur à part entière, etc.

Dans un billet récent, j’ai cru utile de signaler que l’entreprise familiale Radiall était restée sous le contrôle d’Yvon Gattaz, et du reste de la famille, Pierre étant simplement le président du directoire. J’ai aussi signalé la dépendance économique de Radiall vis-à-vis de la commande publique, notamment militaire. Bref, la pièce qui a commencé à être jouée en juillet 2013 paraît légèrement différente du scénario annoncé.

L’université d’été du MEDEF a confirmé ce pressentiment d’une (im)posture et d’une discrète mais très rapide recomposition du mouvement patronal.

Des thématiques CNPF

On se souvient que le passage du CNPF au MEDEF était tout entier justifié par la nécessité de supprimer le « P » du patronal dans l’acronyme de l’organisation. L’enjeu était de taille: il fallait en finir avec le patronat, et donner la parole, enfin, aux entrepreneurs.

Jusqu’alors, le CNPF apparaissait en effet plus comme un organe de défense directe des patrons proprement dit, que comme un organe voué à une refondation de la société autour de l’esprit d’entreprise. Le MEDEF avait vocation à mettre en avant cette différence: penser une nouvelle société moins dépendante de l’Etat, plutôt que dire ce qui intéressait les patrons à titre personnel. Défendre l’entreprise plutôt que le capital, au fond.

Avec Pierre Gattaz, cette aspiration semble avoir vécu, et c’est sans complexe que le MEDEF a repris, aux universités d’été, des thématiques qui intéressent beaucoup les accumulateurs de capital, et beaucoup moins les entrepreneurs qui partent de rien.

La matinée du jeudi, par exemple, avait ce titre étonnant: « le risque et l’argent sans tabou ». En fait de risque, on a surtout parlé d’argent et de transmission de l’héritage. Dans les questions illustrant cette table ronde, on trouve ces remarques stupéfiantes, qui expriment peut-être les préoccupations personnelles du nouveau président:

Aujourd’hui en France, les héritiers sont souvent pointés du doigt. L’héritage est surtaxé.
La transmission d’entreprise est trop compliquée et onéreuse ; les autres pays ont su résoudre ce problème. Comment s’en inspirer ?

Individus, familles, entreprises, états, …

Comment naviguer entre ISF, morale, grand déballage et  préjugés ?
Comment traverser les méandres des lois d’hier et d’aujourd’hui, de l’omerta, de la jalousie, des privilèges ou de la spoliation ?

Comment échapper aux guerres de succession ?
Comment construire des dynasties ?
Comment rendre l’héritage actif ?

A cette table, on trouvait notamment Laurent Dassault, qui n’est pas la caricature de l’entrepreneur qui s’est fait tout seul, et dont la fortune fut sauvée par l’Etat, en son temps. Il est toujours curieux d’entendre ces héritiers se faire les apologues du risque.

Le combat pour l’ISF, un sujet CNPF?

Dans le même ordre d’idées, Pierre Gattaz a très vite enfourché un cheval de bataille qui paraît plus correspondre à une préoccupation de patrons, qu’à un souci d’entreprises: la suppression de l’ISF.

Là encore, alors que le gouvernement a concédé le CICE, et qu’il existe un vrai débat en France sur la portée du dialogue social ou sur la désindustrialisation, il est étrange que le président du MEDEF se soit échiné à démontrer que l’ISF était l’une des causes du chômage. Pour une première université d’été, ce genre d’embardées surprend, et laisse penser que Pierre Gattaz mesure mal l’utilité des universités: elles ont plus vocation à réconcilier le patronat avec la société civile, qu’à forger l’unité patronale elle-même.

Si les quelques patrons qui fréquentent cette université se sentent directement concernés par le sujet, il n’est toutefois pas évident qu’ils soient majoritaires (et encore moins représentatifs) au sein de la communauté des patrons.

Au passage, on aimerait bien que le MEDEF fasse la transparence sur les inscrits à son université d’été. On serait surpris d’y découvrir que les patrons proprement dits représentent moins de la moitié de l’assistance.

Toujours est-il que la lutte contre l’ISF est forcément interprétée comme un sujet de contribuable assujetti, avant d’être interprété comme un sujet d’entreprise et d’employeurs. Pierre Gattaz a-t-il mesuré que ce glissement dans les revendications enferme le MEDEF dans une seringue CNPF?

Les banquiers à la lanterne

Autre signe des temps, les banquiers se sont fait rares dans les travées de l’université d’été. En dehors de Frédéric Oudéa, et marginalement de Jean-Paul Betbèze, chef économiste du Crédit Agricole, aucune figure emblématique de la profession n’était représentée aux tables rondes. Une absence qui tranche avec l’omniprésence d’un Michel Pébereau les années précédentes.

En réalité, l’arrivée de Gattaz au Medef exprime bien le nouvel équilibre en vigueur au sein du mouvement patronal, là encore plus proche du CNPF que du MEDEF: priorité aux activités industrielles, attention secondaire portée à la finance.

De leur côté, les banquiers en ont pris leur parti: ils sont allés cet été convaincre directement François Hollande de leur céder une partie de la collecte du livret A pour renforcer leurs fonds propres. Pas besoin du MEDEF pour obtenir un décret publié le 31 juillet en ce sens. Pas besoin du MEDEF non plus pour obtenir un PEA nouvelle formule.

Une communication ancienne formule

Mais l’aspect le plus criant du retour au CNPF tient peut-être aux modalités de communication retenues pour cette université. Comme l’a souligné L’usine digitale, non seulement le thème du numérique est passé à l’as, mais le recours au numérique lui-même pour communiquer est devenu secondaire.

Voici encore un indice d’une nostalgie à peine voilée de la machine gattazienne pour une époque révolue, où l’on ne s’épuisait pas à discuter avec les syndicats (seule Carole Couvert était présente) ou avec les journalistes de tous poils.

La fin de l’expérience MEDEF?

Au fond, c’est l’idée même du MEDEF qui est mise à l’épreuve. Gattaz semble faire le deuil officiel d’une recherche de réconciliation entre les patrons et la société civile. Il préfère à cette espérance abstraite, stratosphérique à bien des égards, la satisfaction immédiate des salles qui tonitruent à chaque sortie décomplexée sur le mode patronat vieille sauce du: « Tout ce que nous recevons est un dû, tout ce qu’on nous prend est un vol. »

A voir, assez rapidement probablement, les effets de cette stratégie sur l’influence du MEDEF.

 

 

Syrie: la France invente la diplomatie Godwin

L’attaque en Syrie est préparée par une impressionnante sémantique à la Godwin.

Chacun connaît la théorie de Godwin selon laquelle tout débat politique fait intervenir tôt ou tard une allusion à Hitler et au nazisme. Selon Godwin, plus un débat est long, plus sa probabilité de donner lieu à une allusion de ce genre augmente. Dans le cas de la diplomatie française en Syrie, ce point a été atteint à une vitesse proche du mur du son.

D’emblée, François Hollande s’est en effet approché de ce point avec une phrase qui surfe sur l’inconscient godwinien: « La France est prête à punir ceux qui ont pris la décision infâme de gazer des innocents. » On voit bien à quoi le « gazage des innocents » fait allusion dans notre histoire.

Ce week-end, sur Radio J, c’est Harlem Désir qui a fait un pas de plus vers le point Godwin en parlant de « l’esprit munichois » de l’opposition, qui réclame un vote à l’Assemblée Nationale. Il est vrai que si nos députés se mettent à décider de quoi que ce soit, où va la démocratie?

Cette rapidité avec laquelle la diplomatie française pratique une assimilation grossière entre Bachar el-Assad et le régime nazi trahit très probablement une véritable difficulté à convaincre l’opinion du bien-fondé de cette intervention où la France se retrouve en première ligne après avoir pensé s’abriter derrière les copains britanniques et américains. N’empêche, la manoeuvre est grossière et il n’est pas sûr qu’elle soit très productive.

Guerre des chiffres

Il suffit de jeter un oeil sur les documents postés par le ministère de la Défense pour s’en convaincre:

Alors que les Etats-Unis nous annonçaient au moins 1.400 morts lors de l’attaque du 21 août, les services secrets sont beaucoup plus mesurés sur le nombre de victimes:

Sur la base d’une analyse technique méthodique de 47 vidéos originales des événements du 21 août, un premier décompte, quartier par quartier, du nombre des victimes a été réalisé. Au vu de ce seul échantillon de vidéos, ont été recensés au moins 281 décès, localisés dans la Ghouta Est (quartiers d’Ain Tarma, de Douma, d’Erbin, de Jobar, de Kfar Batna, de Qas Alaa, de Zamalka) et Ouest (quartier de Mudamiyat Sham).

Les vidéos postées par le ministère, qui sont dures à regarder et extrêmement courtes, montrent essentiellement des enfants morts ou soignés dans des hôpitaux. S’agissant d’une attaque menée dans la banlieue de Damas, contrôlée, de l’aveu même du ministère, par le régime, il est assez étonnant que des victimes d’une attaque attribuée à l’armée soient soignées sous l’oeil des caméras.

Mais, supposons…

En attendant, les arguments de la diplomatie française semblent bien mal arrimés. Il va falloir passer en force… et expliquer aux Français qu’ils n’ont pas leur mot à dire sur le sujet, sinon ça risque de ne pas passer.

Economie: l’automne (chaud) vu par la BNP

Le service économique de la BNP a publié son analyse prospective de l’automne. Voici ce qu’il faut en retenir. 

Le document s’intitule: « L’émergence d’un doute« . Je recommande à chacun de ruminer ce titre, surtout au vu des indices boursiers à venir. Mâchonnez lentement ces mots, dont le sous-titre est:

Un été relativement calme en Europe et aux Etats-Unis…mais agité pour les économies émergentes. Un automne incertain… 

La note rappelle les grands faits de l’été: une reprise inattendue en Europe, particulièrement en Allemagne, ce qui tombe à pic pour Angela Merkel à l’approche des élections législatives, mais aussi un reflux des pays émergents, abandonnés par les capitaux américains et européens qui anticipent une reprise aux Etats-Unis.

La note de la BNP s’intéresse surtout à deux sujets: les Etats-Unis et la France.

Un automne chaud aux Etats-Unis

La BNP manifeste un véritable pessimisme vis-à-vis de l’économie américaine, qui sera, en octobre, confrontée aux réductions automatiques de dépense (qui pèsent sur la consommation). Voici ce que dit la BNP:

Source: BNP
Source: BNP

La BNP souligne que les marchés financiers anticipent à tort une remontée des taux, alors que la FED a simplement suggéré la fin du Quantitative Easing. Cette surréaction des marchés pourrait avoir des effets désagréables.

Les malentendus français

S’agissant du regain de croissance en France, on notera tout particulièrement ces propos:

Source: BNP
Source: BNP

La BNP note par ailleurs que le marché de l’emploi ne devrait être impacté qu’avec retard par ces indicateurs haussiers.

 

Champignons hallucinogènes: le discours de Ayrault aux ambassadeurs

Fin août, se tenait la conférence des ambassadeurs de France. L’occasion pour notre Premier Ministre de prononcer un discours de légende.

J’en cite ici les meilleurs extraits:

En tant que Premier ministre et vis-à-vis des Français, mon rôle est de veiller à ce que la France puisse être forte en Europe et dans le monde pour continuer à promouvoir son message, ses valeurs et ses intérêts.

Et pour être forts, nous devons nous adapter aux réalités nouvelles, tout en restant fidèles à ce que nous sommes, à notre identité profonde, aux valeurs de justice, de liberté, de solidarité qui sont au cœur de notre pacte républicain et qui font tout notre rayonnement. Réinventer le modèle français pour lui redonner toute sa vigueur, c’est précisément ce qu’a entrepris mon gouvernement.

Après cinq années de posture et aussi, il faut bien le dire, une décennie d’immobilisme, qui ont mis notre pays en retard dans la mondialisation et l’ont fait douter de lui-même, nous organisons le changement pour ne pas le subir et, encore une fois, pour rester nous-mêmes. C’est notre souveraineté qui est en cause, qui est en jeu.

La France s’est donc remise en mouvement. Des réformes d’une ampleur inédite sont engagées. Elles seront menées à bien.
Un effort sans précédent de consolidation de nos finances publiques a déjà produit une réduction historique de notre déficit structurel. Nous ne réduisons pas nos déficits parce qu’on nous le demande. Nous le faisons pour nous-mêmes, pour nos propres intérêts. Je le disais, pour défendre notre souveraineté, c’est d’ailleurs la condition pour ne pas nous placer sous la coupe des marchés financiers, dont nous voulons, par ailleurs, corriger les excès. C’est donc l’intérêt de la France d’avoir engagé et de poursuivre cet effort. S’il nous faut tenir compte du rythme de la croissance pour mener à bien ce chantier, notre cap reste bien celui d’un retour à l’équilibre à la fin du quinquennat.

Pour préserver la croissance et infléchir la courbe du chômage, nous avons choisi les modalités de la consolidation budgétaire les moins pénalisantes pour l’économie. La réduction des dépenses, qui a été engagée, va se poursuivre, va même s’amplifier. C’est le sens de la modernisation de l’action publique qui doit nous permettre d’imaginer ensemble un Etat stratège, un Etat garant, un Etat plus performant et plus économe, mais un Etat présent et qui affirme son autorité.

Avec les 35 mesures du Pacte adopté sur la base des propositions du rapport de Louis Gallois, la dégradation de la situation et de la compétitivité de nos entreprises a été enrayée. Parmi ces mesures, le crédit d’impôt compétitivité emploi, mis en place en début d’année et qui montera en puissance en 2014, a déjà permis une diminution du coût du travail sans précédent et redonné des marges de manœuvre à nos entreprises pour innover, pour investir et aussi recruter.

De même, la Banque publique d’investissement est pleinement opérationnelle. Elle apporte un soutien plus efficace au financement et à l’innovation de nos PME, notamment celles qui ont la volonté d’exporter.

En un an, nous avons restauré le dialogue au sein de chacune de nos grandes filières industrielles, désormais mobilisées autour d’un contrat de filière sur les enjeux de compétence, sur les enjeux d’export, de relations interentreprises ou d’innovation.
Grâce à un dialogue exemplaire entre partenaires sociaux, la loi sur la sécurisation de l’emploi a montré que notre pays est capable, sur un sujet aussi sensible qu’on appelle le marché du travail, de penser les évolutions du monde du travail et d’atteindre un équilibre entre nouveaux droits pour les salariés et nouvelle souplesse pour les entreprises. C’est ce qui vaut pour la négociation qui s’engage sur la formation professionnelle.

Impressionnant, non? Et ça:

L’ensemble de ces réformes, si j’ai tenu à les rappeler devant vous, c’est parce qu’elles font sens, elles ont leur cohérence et parce que j’ai pu constater combien leur ampleur est trop souvent méconnue à l’étranger.

Oui, la France se modernise, dans la fidélité à ce qu’elle est, je le disais. Certains de nos partenaires conservent encore l’image d’une France immobile. A l’occasion d’un de mes récents voyages, très lointain, un dirigeant politique m’a dit, après avoir exposé ce que je viens de vous rappeler là, qu’il ignorait que la France avait engagé autant de réformes. Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, je vous demande d’en assurer la promotion.

Je connais et je comprends l’impatience de nos compatriotes qui ne prendront toute la mesure de l’action que nous avons engagée que lorsqu’ils en percevront concrètement les résultats. C’est bien normal. C’est vrai en particulier sur le front de l’emploi. Mais les résultats, c’est notre volonté et notre détermination, nous faisons tout pour qu’ils se concrétisent.

Pas mal non?

Emploi: déclarations d’embauche en hausse? suspens…

La semaine dernière, l’ACOSS a publié son baromètre économique annonçant une reprise des embauches en juillet 2013. Décryptage.

Dans un précédent billet, j’ai donné une lecture un peu attentive des statistiques de Pôle Emploi en matière de chômage. Comme l’ACOSS (Agence Centrale des Organismes de Sécurité Sociale) vient de publier son baromètre économique, j’ajoute quelques commentaires aux chiffres qui ont été publiés.

Tout d’abord, voici le baromètre de l’ACOSS:

Je recommande à chacun une lecture attentive de ce document.

Reprise des embauches?

La publication des chiffres de l’ACOSS a évidemment donné lieu à un frétillement médiatique sur le mode discret: François Hollande est-il en train de gagner le pari de la courbe d’inversion du chômage?

De fait, l’annonce de la reprise des embauches percute le chiffre d’augmentation massive des entrées à Pôle Emploi constaté en juillet, c’est-à-dire durant le même mois, pendant que Pôle Emploi annonçait une stagnation des sorties pour reprise d’activité.

Comment expliquer cette apparente divergence entre les statistiques et les organismes?

Essentiellement par la nature même de la déclaration d’embauche, qui intervient, une semaine avant le début du contrat. Elle a donc un effet annonciateur d’une possible reprise de l’emploi.

Toutefois, il serait bien hasardeux de voir une quelconque automaticité dans le phénomène… puisque rien ne prouve que les embauches bénéficient à des chômeurs. Elles peuvent profiter à des étudiants en fin d’études jamais inscrits à Pôle Emploi, ou à des salariés en activité qui changent d’employeur.

Les autres chiffres de l’ACOSS ne sont pas encourageants

Pour le reste, mentionnons quelques chiffres qui ne manquent pas d’inquiéter dans le document de l’ACOSS.

Source: ACOSS
Source: ACOSS

Ce graphique mesure l’évolution de l’emploi salarié en France à la fois en volume global et en pourcentage, avec une moyenne théorique de 14,4 millions de salariés. Il est évident qu’après une remontée de la pente en volume entre le creux de 2009 et le maximum de mars 2012 (près de 350.000 emplois regagnés), les chiffres sont repartis sur une tendance baissière dont rien ne permet de dire qu’elle est en voie de retournement.

 

Source: ACOSS
Source: ACOSS

La traduction globale de cette tendance baissière est assez bien manifestée par le graphique ci-dessus: baisse de l’emploi de 0,7% en glissement annuel, et décélération continue de la masse salariale depuis 2010.

Il faut s’entendre sur la notion de décélération de la masse salariale: celle-ci n’a pas encore baissé (comme ce fut le cas de 2008 à 2010, avec des effets destructeurs pour l’équilibre des comptes sociaux), mais elle progresse moins vite que l’inflation. Surtout, sa progression tend vers 0, ce qui n’est pas très positif…

Bref, il est bien trop tôt pour parler d’inversion de la courbe du chômage, même s’il est possible que les chiffres qui seront publiés le mois prochain marquent un palier temporaire.

Démocratie: les modes de scrutin en Irlande et en Australie

Cet article, partie intégrante de ma série sur la démocratie liquide, traite des modes de scrutin alternatifs au système majoritaire uninominal à deux tours.

Contrairement aux idées reçues (et enseignées en France), il existe des modes de scrutin plus démocratiques que le système majoritaire uninominal à deux tours, ou que le système proportionnel par liste. Cet article examinera trois modes assez courants, en donnant des illustrations de leur application:

– le vote Condorcet,

– le vote alternatif,

– le vote préférentiel.

Le vote Condorcet

Certains sont familiers du paradoxe de Condorcet, qui montre que le vote majoritaire peut aboutir assez rapidement à des absurdités. En revanche, le remède proposé par Condorcet est moins connu. C’est pourtant celui-ci qui nous intéresse.

Le « vote Condorcet » est un système qui fonctionne par une série de scrutins, ou de comparaisons entre candidats, destinées non à choisir le majoritaire, mais à éliminer les plus clivants. L’objectif de ce système est de porter au pouvoir les personnalités qui sont susceptibles de fédérer le plus largement en divisant le moins possible.

Pour ce faire, l’électeur ne se contente pas de donner sa voix, il établit un classement préférentiel des candidats. Est déclaré vainqueur celui qui est le moins rejeté.

Ce système abstrait est assez facile comprendre si on l’applique aux élections présidentielles françaises. On peut par exemple imaginer qu’une candidature comme celle de Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon est capable d’attirer de nombreuses voix, mais aussi de susciter un rejet violent chez un certain nombre d’électeurs. Ceux-ci s’accommoderait en revanche plus aisément d’une candidature plus consensuelle.

Différentes expérimentations ont d’ailleurs été menées sur ce sujet depuis plusieurs années. A titre d’exemple, « Vote au pluriel » a cherché à explorer les différences de résultat en 2012,en cas de recours à une technique de type Condorcet. Malheureusement, la très forte représentation d’électeurs socialistes n’a pas permis de mener l’expérience à terme.

En attendant, on peut retenir que le « vote Condorcet » a donné de nombreuses déclinaisons, comme le système Schultz ou comme le vote alternatif. 

L’Australie et le vote préférentiel

En Australie, le système électoral repose sur un système préférentiel. Chaque électeur note les candidats selon ses préférences, sauf s’il décide (ce qui se passe très majoritairement) de voter pour un parti (système dit « vote au-dessus de la ligne »).

Un candidat est élu lorsqu’il obtient la majorité absolue. S’il ne l’obtient pas directement, les scrutateurs opèrent par élimination et redistribution des préférences jusqu’à ce qu’un candidat majoritaire apparaisse.

Ce système complexe a le mérite de tenir compte des seconds ou troisièmes choix des électeurs. Lorsque leur candidat de premier choix n’est pas élu, leur voix continue à compter.

En France, par exemple, ce système aurait l’intérêt de mieux valoriser les nuances dans l’opinion. A titre d’exemple, il est probable qu’un électeur de Jean-Luc Mélenchon souhaite que son inclination pour d’autres candidats soit retenue. Idem pour les électeurs de Marine Le Pen.

L’élection présidentielle en Irlande

En Irlande, le Président est élu par un système à un tour, organisé selon le principe du vote alternatif, qui tient compte des préférences des électeurs. Ainsi, si aucun candidat n’est désigné à la majorité absolue, un système de report des préférences se met en place.

Depuis 1938, seuls 4 candidats ont eu besoin de ce système d’élimination pour être élus. Cette précision est importante, car elle souligne que la mise en place d’un scrutin alternatif ne se traduit pas par le renoncement à toute forme majoritaire. En revanche, le scrutin se révèle utile lorsqu’une majorité claire ne se dégage pas dès le premier tour.

On notera avec intérêt que ce système est en vigueur dans des espaces insulaires… là où chacun est obligé de s’entendre avec son voisin, faute d’échappatoire. Le système majoritaire est le luxe des pays de terre ferme.

En France, quelles seraient les conséquences d’un système irlandais?

Je propose une analyse simplifiée des élections présidentielles de 2012 à partir du scrutin alternatif. Pour faciliter la démonstration, tout en restant proche de la vérité des chiffres, je propose de retenir l’hypothèse suivante:

– 5 candidats de présentent à l’élection en 2012 (Hollande, Sarkozy, Mélenchon, Le Pen, Bayrou).

– la France ne compte que 35 électeurs (en réalité, il y eu 36 millions de votants). La majorité se situe donc à 18 voix

Voici ce que cette simplification donne au premier tour:

Candidat Nombre de voix
Hollande 11
Sarkozy 10
Le Pen 7
Mélenchon 4
Bayrou 3

Chaque électeur doit indiquer sa préference pour un deuxième candidat.

Je prends l’hypothèse suivante pour la préférence n°2 des électeurs, candidat par candidat:

Hollande Sarkozy Le Pen Mélenchon Bayrou
Hollande 0 1 0 4 6
Sarkozy 1 0 4 1 4
Le Pen 0 5 0 1 1
Mélenchon 2 0 1 0 1
Bayrou 2 1 0 0 0

Ce tableau se lit de la façon suivante: sur les 11 voix reçues par François Hollande, 1 électeur a indiqué que son deuxième candidat préféré était Nicolas Sarkozy, 4 ont indiqué Jean-Luc Mélenchon, et 6 ont indiqué François Bayrou.

Si l’on élimine la candidature Bayrou, puisqu’aucun candidat ne décroche une majorité, on ajoute donc deux voix à François Hollande, qui obtient alors 13 voix (il en faut 18 pour être élu), et une voix à Nicolas Sarkozy, qui obtient 11 voix.

On élimine la candidature Mélenchon, qui est le moins bien classé à ce stade, et le report de ses préférences donne le score suivant: Hollande = 13 + 2, soit 15 voix, ce qui est toujours insuffisant pour obtenir la majorité, Sarkozy = 11 + 0, soit 11 voix.

Il faut alors procéder à l’élimination de Marine Le Pen, qui donne le score suivant: Hollande = 15 voix, Sarkozy = 16 voix.

Dans cette hypothèse (purement théorique), Nicolas Sarkozy est élu.

Les conséquences d’un système Condorcet

Une logique plus simple peut être retenue pour dépouiller le scrutin: elle consiste à additionner les voix reçues en n°1 et en n°2 par chaque candidat.

Dans cette hypothèse, le calcul serait le suivant:

Hollande: 11 + 5= 16 voix

Sarkozy: 10 + 7 = 17 voix

Le Pen: 7 + 5 = 12 voix

Mélenchon: 4 + 6 = 10 voix

Bayrou: 3 + 12 = 15 voix

Là encore, Nicolas Sarkozy est (selon le scénario retenu, bien entendu) déclaré vainqueur, mais on observe une très belle « remontée » de François Bayrou.

Quelles conclusions?

Dans l’approche de l’élection présidentielle, le mode de scrutin est déterminant pour désigner le vainqueur. Il est évident que la technique majoritaire conduit à des résultats sensiblement différents de la technique préférentielle ou alternative.

L’enjeu n’est pas de confronter les techniques, mais de les compléter.

Si un candidat obtient d’emblée une majorité absolue, il n’y a guère d’utilité à recourir au vote alternatif. Toutefois, lorsque cette majorité absolue ne se dégage pas au premier tour, il semble très démocratique de recourir à des techniques qui prennent en compte les nuances dans les choix des électeurs.