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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Juppé se remettra-t-il de ses clashs avec Fillon?

Article écrit pour RT FRance.

Alain Juppé peut-il encore gagner le suffrage de dimanche, après une première partie de semaine où ses attaques frontales contre François Fillon ont probablement laissé des traces? Alors qu’il s’est employé, lors du débat d’hier soir, à corriger cette terrible image d’une primaire tournant au pugilat et aux coups sous la ceinture, l’opinion devrait retenir une « déprésidentialisation » du maire de Bordeaux qui pourrait lui coûter cher.

Alain Juppé à front renversé

Pour Alain Juppé, le virage était difficile à négocier. Après avoir mené la course en tête, les deux épaules au-dessus du marigot où Nicolas Sarkozy attirait toutes les attentions et toutes les haines, le maire de Bordeaux s’est sans s’y attendre retrouvé pris en tenaille.

D’une part, la très nette longueur d’avance prise par Fillon l’a obligé à se « mouiller ». Brutalement, Juppé comprenait que la campagne menée depuis plusieurs mois sur les réseaux sociaux, le qualifiant notamment d’Ali Juppé, n’avait laissé aucun marqueur dans les sondages, mais avait profondément nui à sa crédibilité. Il était temps de sortir du bois et de montrer qu’il n’était pas le candidat de l’immobilisme que tout le monde décrivait.

D’autre part, Juppé a surpris les électeurs défavorablement en cassant son image « ronde » par ses attaques subites contre son rival. Pour le Français moyen, ce qu’il entendait dire de Juppé (cassant, méprisant, peu à l’écoute) et que Juppé s’était employé à cacher depuis longtemps, prenait soudain tout son sens.

L’effet sera probablement dévastateur dans l’opinion.

Un risque d’implosion de la droite

De fait, malgré les nombreuses promesses d’un débat digne, Juppé a semblé déraper par un discours musclé et agressif contre Fillon. Les attaques ont été maladroites pour plusieurs raisons.

D’abord, elles ont porté sur des sujets relativement inattendus et extérieurs au programme du candidat Fillon. En particulier, les attaques sur l’avortement ou sur le sexisme ont pris des allures de coups de poignard dans le dos inspirant une sympathie très relative aux témoins de la scène. Le fait que Nathalie Kosciusko-Morizet se répande sur le refus que Fillon lui aurait opposé de la nommer ministre du fait de sa grossesse a probablement constitué une sorte de comble qui a mis tout le monde mal à l’aise. Ainsi, après avoir déchiqueté Sarkozy, les « modérés » étaient prêts à réserver le même sort à Fillon?

Ensuite, Juppé, arrivé deuxième du premier tour, a pris des allures hautaines pour interpeller Fillon. En semblant lui demander des comptes à la manière d’un instituteur face à l’élève, Juppé a confirmé le pressentiment des électeurs sur l’arrogance tout énarchique de l’impétrant. En terme de positionnement, l’effet est redoutable.

Enfin, Juppé a commis une erreur de bleu, que n’importe quel commercial évite soigneusement: il a passé plus de temps à casser le programme de son adversaire (lui faisant ainsi une publicité inattendue) qu’à parler de son propre programme. Fillon n’en demandait pas tant.

Pour toutes ces raisons, la campagne de dénigrement de Juppé a constitué, pour la droite française, un choc probablement plus grand que toutes les polémiques qui se donnent libre cours depuis six mois.

La préférence des Français pour le prestige présidentiel

De fait, si la primaire de la droite a permis d’imprimer une leçon, c’est celle de la préférence populaire pour le prestige présidentiel. Drapé dans sa dignité de candidat au-dessus des polémiques partisanes, François Fillon a donné de lui une image rassurante d’homme de caractère qui se maîtrise et il a projeté sur la fonction à laquelle il aspire un prestige, une dignité, une hauteur, que les Français adorent.

Au fond, les Français ne veulent à l’Elysée ni d’un hyperactif, ni d’un bavard, ni d’un colonel de hussards. Ils veulent une personnalité distante, froide, à la limite de l’austérité, qui incarne plus la fonction par ses silences que par ses prises de parole.

L’habileté de Fillon a consisté à incarner ce modèle, jusqu’à donner le sentiment qu’il lui était naturel. C’est toute l’astuce du personnage. Certains ont bien esquissé la théorie du « faux dur », mais cette carte a été mal utilisée par Juppé, qui l’a transformée en outil de barnum (sur le mode du « moi, je suis un vrai dur », qui était grotesque) là où il fallait la jouer fine.

Reste que pour Fillon, l’opération de présidentialisation est une réussite.

La primaire laissera-t-elle des traces?

Pour la droite, la primaire risque en tout cas de ne pas être un jeu à somme nulle. Elle a constitué un moment fort, et substantiellement destructeur.

On ne parlera pas ici seulement de l’élimination de Nicolas Sarkozy, qui a ressemblé à une explosion en plein vol après un tir de missile. On parlera aussi et surtout des petites trahisons entre amis qui vont continuer à produire leurs effets dans le temps.

Ces effets devraient pénaliser longuement Valérie Pécresse, désormais unanimement surnommée Valérie Traîtresse, et Nathalie Kosciusko-Morizet, qui n’a pas brillé par des résultats détonnants, et qui devrait voir sa légitimité fortement contestée à Paris (où les fillonistes sont puissants). À n’en pas douter, la droite parisienne, qui s’est beaucoup dispersée durant cette primaire, risque de connaître quelques secousses dans les mois ou années à venir.

Quelques destins masculins resteront aussi, sans doute, en suspens. Bruno Le Maire en a pris un sacré coup en terminant cinquième, avec un score très faible d’une primaire qu’il comptait terminer sur le podium. Jean-François Copé est désormais perdu pour la science, et son score pathétique prend des allures d’hommage funèbre.

Mais, les urnes ont parlé.

Chômage: le livre noir de François Hollande

Article écrit pour le Figaro vox, sur le livre noir du chômage.

Encore une cérémonie du chômage et de ses chiffres, ce soir! L’homélie rituelle peut recommencer, avec la tension qu’on lui connaît, puisque François Hollande avait subordonné sa candidature à une amélioration des courbes. Si l’on en croit les rumeurs qui enflent dans Paris, les chiffres sont bons, puisque Hollande annoncerait sa candidature le 1er décembre et tiendrait son premier meeting de campagne le 10, à Paris, dans le 18è arrondissement.

Un vrai livre noir du chômage

Hollande pourra, de toute façon, tordre les statistiques dans tous les sens, et détourner l’attention avec toutes les confidences du monde auprès de tous les journalistes de la presse francophone qu’il voudra, le seul livre qu’il est légitime à écrire est le livre noir du chômage sous son quinquennat.

Rappelons que lorsqu’il arrive au pouvoir, la France compte un peu moins de 3,2 millions de demandeurs d’emploi en catégorie A. Elle en compte aujourd’hui près de 3,8 millions. Les cinq ans du quinquennat Hollande ont constitué un choc de 600.000 demandeurs d’emploi en plus. L’inversion de la courbe ne suffira jamais à faire oublier ce cataclysme.

Parlons, si l’on préfère, des chômeurs indemnisés. Durant le temps du quinquennat, ils sont passés de 2,3 millions à 2,8 millions. 500.000 personnes indemnisées en plus, alors que le nombre de mises en stage explose, dont le principal objet est de cacher le chômeur sous le tapis statistique.

Hollande, l’homme qui ne comprenait rien au chômage

Personne ne sera au demeurant surpris par la déroute française en matière de chômage. Pendant que tous nos voisins du Nord faisaient régresser le fléau dans leur pays, la France élisait un ancien haut fonctionnaire devenu professionnel de la politique à sa tête, un homme pour qui le chômage est un chapitre dans un manuel d’économie ingurgité avant le grand oral de l’ENA, entre le chapitre « politique monétaire » et le chapitre « politique énergétique ».

Quand on est dirigé par quelqu’un qui n’a jamais de sa vie recruté la moindre personne, sauf des fonctionnaires financés par l’impôt, on ne se surprend à contempler le désastre dans sa politique en matière d’emploi. Hollande fait en effet partie de cette caste d’énarques qui croient que ce sont les politiques publiques qui créent l’emploi, et qui peuvent tout en général.

Or, pour lutter contre le chômage, il faut un Président qui comprenne que les principaux acteurs de la bataille de l’emploi, ce sont les chefs d’entreprise qui recrutent, et non Pole Emploi ou les acteurs de la formation professionnelle.

Hollande ou le malthusianisme en matière d’emplois

De façon assez curieuse, et pour ainsi dire suicidaire, Hollande a donc, en 2013 lié son destin à une courbe du chômage qu’il a savamment fait monter par une série de tortures chinoises extrêmement raffinées.

Par exemple, François Hollande a concédé à la CFDT de multiples dispositifs bureaucratiques qui sont autant de tue-l’emploi et de trappes à chômage. Le compte pénibilité en est une superbe illustration. Il faudrait lui demander de le remplir chaque jour pour les collaborateurs de l’Elysée (coiffeur à 10.000 euros par mois compris) pour qu’il comprenne que cette invention est impraticable et participe des bonnes raisons que peut avoir une entreprise de quitter la France.

Par exemple, François Hollande n’a toujours pas réformé le mode du financement de notre sacro-sainte sécurité sociale, dont plus du tiers des ressources est apporté par les cotisations patronales. Nous sommes le seul pays industrialisé à pratiquer des charges patronales aussi élevées. Le message qui est envoyé de cette manière est simple: recruter, c’est une faute qu’il faut expier en payant une amende mensuelle massive.

On pourra faire toutes les baisses de charges, tous les crédits d’impôt que l’on voudra, le seul symbole demeure: qui recrute est en faute.

Bref, Hollande a, durant son quinquennat mis en place une doctrine malthusienne de l’emploi: moins on recrute, mieux on se porte. Et on s’étonne, dans ces conditions, que le pire survienne…

L’immobilisme en matière éducative est une bombe à retardement

Hollande ne s’est d’ailleurs pas contenté de sinistres son mandat. Il a organisé la défenestration économique de son successeur. Depuis 5 ans, en effet, Hollande pratique une politique totalement immobiliste en matière éducative, laissant éventuellement sa jeune ministre à la mine tirée à quatre épingles casser au collège ce qui pouvait encore marcher.

Les résultats à long terme de cette absence de politique se feront méchamment sentir: l’implosion éducative à laquelle nous assistons se traduit par une baisse cataclysmique du niveau des étudiants, qui complique singulièrement leur employabilité. Ce phénomène, bien sûr, échappe au statistiques, et c’est pour ça qu’il est très dangereux: il faudra des années pour l’enrayer. Et les jeunes peu formés qui sortent de l’université mettront toute une vie à rattraper leur retard.

Quelle classe sociale porte la révolution libérale conservatrice en France?

Comme le disait ce bon vieux Marx, nulle action politique sans une classe sociale pour la porter.

Si l’on veut comprendre quelque chose au score fleuve de Fillon dimanche dernier, il faut forcément chercher quelle(s) classe(s) sociale(s) l’a soutenu, sans quoi on est condamné à absorber l’intoxication ordinaire de BFM Business (le media de Patrick Drahi qui mise sur Juppé et Macron) selon laquelle les électeurs auraient majoritairement voté pour Fillon par hasard, et sans lire son programme. Car c’est bien connu, l’électeur est une brelle, tout juste un cerveau disponible pour les publicités de SFR et les achats conditionnés. Donc, si Juppé gagne, ce sera le triomphe d’électeurs enfin éclairés sur le vrai projet repoussoir de Fillon. Si Fillon gagne, ce sera la preuve de l’immaturité de l’électeur français, et un argument de plus pour ne plus solliciter son avis.

Une classe sociale révélée par Hollande

Paradoxalement, la classe sociale qui soutient Fillon est à la fois ancienne et nouvelle.

Ancienne, parce qu’elle regroupe l’aile la plus traditionnelle de l’électorat français, cette bourgeoise industrieuse, assez peu fonctionnaire, discrètement mais viscéralement attachée à des valeurs traditionnelles et à une identité somme toute assez claire.

Nouvelle, parce que son affirmation politique, sa conscientisation comme on disait au temps du marxisme triomphant, est indissociable du naufrage Hollande. Depuis 2012, cette classe sociale se reconnaît au matraquage fiscal dont elle a fait l’objet au nom du « redressement dans la justice » cher à Ayrault. Elle se reconnaît aussi aux mesures « anti-familles » qui ont été prises durant le quinquennat, et qui excèdent largement la question fiscale et le mariage gay. Elle est catastrophée par l’école publique et son implosion, et par la bienveillance vis-à-vis de l’Islam dont témoigne une grande partie de la gauche.

Ceux-là ont ingurgité un breuvage saumâtre depuis plus de quatre ans, et, moyennant quelques arrondis sur tel ou tel point du programme, ils ont tacitement décidé de se liguer pour mettre en place une autre politique.

Une classe sociale conscientisée

Contrairement aux affirmations répétées partout par ceux qui n’avaient anticipé ni le Brexit ni la victoire de Trump, et par ces étranges esprits qui se convainquent que rien ne bougera jamais, que l’ornière dans laquelle nous sommes est si confortable qu’elle est un horizon indépassable, ceux qui ont voté Fillon ont voté pour qu’il y ait « du sport ». L’erreur consiste à croire le contraire.

De ce point de vue, la répétition à l’envi par Alain Juppé des risques liés à un projet « brutal » constitue probablement un cadeau inespéré pour Fillon lui-même. Quel candidat ne rêverait pas d’être attaqué par un adversaire sur le mode du « Attention, il va réellement mettre son programme en oeuvre, et ça va faire bizarre! »? C’est pourtant ce cadeau-là que Juppé offre à son adversaire, en le campant dans le rôle de celui qui agira, et en suggérant à ses électeurs que lui-même ne fera rien.

Si l’on admet l’hypothèse que Fillon est le candidat du ras-le-bol fiscal, Juppé ne pouvait mieux le servir que par ses attaques sur la brutalité de la casse à laquelle il se prépare. C’est précisément ce que veulent les électeurs.

Les effets de la crise, de la mondialisation et de la numérisation

Au-delà de la révolte contre un impôt vécu comme injuste, François Fillon bénéficie d’un autre effet structurant dans la classe sociale qui le soutient: il récolte les fruits de la mondialisation et de son impact après la crise de 2008. Dans les urnes, en effet, ont voté Fillon ceux qui tous les jours doivent lutter à armes inégales contre des concurrents étrangers. De ce point de vue, le vote Fillon n’est pas éloigné du vote Trump.

Comment lutter dans un univers auto-proclamé de libre-échange, où la concurrence est accélérée, intensifiée par la numérisation, alors qu’on avance pieds et poings liés. Entre la prolifération réglementaire, l’absence de croissance et l’engourdissement progressif d’une société sclérosée par une administration pléthorique, il se trouve un nombre grandissant de Français convaincus que leur salut passer forcément par une saignée dans la société. C’est particulièrement vrai pour tous ceux qui parviennent à dégager des marges ou des profits, mais qui constatent que chaque pas en avant qu’ils font est un suivi d’un pas en arrière imposé par la technostructure.

Une tension forte avec l’aristocratie au pouvoir

Les relations entre cette bourgeoisie industrieuse et l’aristocratie au pouvoir sont au coeur du vote Fillon. L’intéressé l’a rétrospectivement compris en reprenant à son service le discours trumpien de l’anti-système. Je dis que cette récupération est rétrospective, car le rejet des élites ne constitue pas le fonds de commerce de l’ancien Premier Ministre. D’ailleurs, il s’est doté d’une discrète équipe de campagne directement issue de la technostructure. C’est à l’usage seulement qu’il a découvert que beaucoup de ses électeurs attendaient de lui une véritable révolution conservatrice.

Et c’est bien ce qui se jouera, somme toute, en 2017. Fillon n’a de chance de gagner ce dimanche, et en mai 2017, que si et seulement si il parvient à endosser l’étendard de cette révolution, qui, au sens propre, aspire à un changement de régime. Dans celui-ci, on jette pêle-mêle les medias subventionnés qui maintiennent une chape de plomb sur le débat public, l’omnipotence des hauts fonctionnaires, l’inflation des élus en tous genres et la religion de l’impôt.

En quelque sorte, Fillon doit constituer une synthèse crédible entre la droite modérée et le Front National. Les jours qui viennent nous diront s’il est prêt à le faire.

La Sociale, ou le révisionnisme historique assumé de la gauche

Le film La Sociale, un documentaire consacré à la sécurité sociale et à son histoire, mérite d’être vu tant il illustre comment la gauche contemporaine se complait dans un révisionnisme historique tout à fait emblématique de son profond déclin intellectuel. Pour réaliser cette oeuvre de propagande, le réalisateur a d’ailleurs convoqué le ban et l’arrière-ban des idéologues labellisés sur le sujet.

La Sociale ou le révisionnisme de la sécurité sociale

Le synopsis du film constitue en lui-même un moment très drolatique sur la propagande sans fondement historique qui sous-tend le scénario:

En 1945, les ordonnances promulguant les champs d’application de la sécurité sociale étaient votées par le Gouvernement provisoire de la République. Elles prennent origine dans le programme du Conseil National de la Résistance qui intègre « un plan complet de sécurité sociale […] avec gestion appartenant aux représentants des intéressés. » Un vieux rêve séculaire émanant des peuples à vouloir vivre sans l’angoisse du lendemain voyait enfin le jour. Le principal bâtisseur de cet édifice des plus humaniste qui soit se nommait Ambroise Croizat. Qui le connaît aujourd’hui? 70 ans plus tard, il est temps de raconter cette belle histoire de « la sécu ». D’où elle vient, comment elle a pu devenir possible, quels sont ses principes de base, qui en sont ses bâtisseurs et qu’est-elle devenue au fil des décennies? Au final, se dressent en parallèle le portrait d’un homme, l’histoire d’une longue lutte vers la dignité et le portrait d’une institution incarnée par ses acteurs du quotidien.

Pas un mot, donc, sur les racines vichystes de la Sécurité Sociale, et en particulier sur le rôle de Pierre Laroque et d’Alexandre Parodi qui conçoivent le dispositif de Sécurité Sociale dès l’été 1940 et qui lui donnent forme dès les ordonnances d’octobre 1945, moment où Ambroise Croizat n’est pas encore ministre. De fait, attribuer la paternité d’ordonnances prises sous le gouvernement provisoire de De Gaulle à un ministre communiste qui n’est pas encore en poste illustre bien l’absence totale de sérieux scientifique de ce documentaire pourtant largement diffusé.

Le révisionnisme historique dont le documentaire procède le range donc dans l’immense galerie des oeuvres de propagande qui ne visent pas à expliquer la sécurité sociale et sa véritable utilité (l’achat en quantité industrielle de la paix sociale dans un monde qui dysfonctionne), mais bien à faire passer la pilule d’un monde organisé autour de l’aliénation des individus.

La Sociale, ou penser à l’envers

Pour montrer comment ce documentaire est le contraire d’une démarche historique et procède de la reconstruction idéologique, il faut lire le texte, dans le support pédagogique réalisé par la Ligue de l’Enseignement, de l’interview de Gilles Perret:

Là où on aurait pu croire que tout le monde allait être d’accord pour mettre en place l’accès à la santé pour tous et les retraites, on constate que ça a été beaucoup plus compliqué que ça. Croizat et Laroque, en définitive, avaient beaucoup d’opposants à la mise en place de ce projet : le patronat bien sûr, mais aussi la mutualité, car elle perdait dès lors ses prérogatives ; et l’Eglise, qui se voyait dépossédée de ses caisses de solidarité ; la médecine libérale, également, qui craignait tout à coup d’être dirigée par la CGT ; la CFTC, qui refuse de participer à la mise en place des caisses estimant que la CGT était en situation de monopole ; et jusque dans les rangs de certains travailleurs, qui bénéficiaient de ce qui allait devenir les « régimes spéciaux », et qui avaient des avantages supérieurs avant la guerre… Bref, cela fait beaucoup d’opposants, ce qui fait que la généralisation, voulue à l’origine par le CNR, ne s’est pas complètement réalisée : les indépendants, les paysans ont refusé d’y participer, les régimes spéciaux se sont mis en place. En fait, la Sécurité sociale a couvert l’ensemble des salariés du commerce et de l’industrie.

Voilà des remarques confondantes. En effet, quand on fait l’histoire de la sécurité sociale, on fait d’abord l’histoire de la résistance française à cette idée imposée de toutes pièces par une élite administrative appuyée à partir de 1946 par un ministre communiste. Mais, ce même ministre communiste (Ambroise Croizat) qui fait l’éloge du régime universel de Sécurité Sociale prend bien garde d’imposer à la CGT de rejoindre ce régime. De fait, partout où existent des régimes spéciaux, la CGT refuse leur fusion avec le régime général.

Donner sens à la résistance collective à la Sécu

Un historien un peu sérieux prendrait le temps de donner sens à cette résistance collective, et singulièrement à cette résistance des prétendus inventeurs de la Sécurité Sociale (les communistes, la CGT, les résistants) à leur propre prétendue invention. Il suffit d’analyser un minimum la réalité pour comprendre cette résistance à l’époque: la « Sécu » est bien moins favorable que les régimes de protection sociale existant avant la guerre.

Mais, pour tenir ce raisonnement évident, il faut admettre que l’histoire officielle ment. Il faut admettre d’abord qu’il existait une protection sociale avant 1940, il faut admettre qu’elle était plus performante que le système dégradé généralisé en 1945, et il faut aussi admettre qu’en 1945, la sécurité sociale ne naît pas de rien, mais d’un édifice vichyste de piètre qualité. Et ces évidences historiques là, les révisionnistes bobos ne peuvent les admettre.

La Sociale, ou la nostalgie de la propagande

Comme la Sociale n’est pas une oeuvre d’historien, mais un simple véhicule de propagande, son réalisateur évite savamment la question qui fâche (pourquoi la CGT refusait-elle de voir les régimes spéciaux intégrer le régime général paraît-il si extraordinaire?), et se contente de conclure:

Mais le rapport de force a changé dès 1947, lorsqu’ont été créés les premiers régimes complémentaires de retraite, c’est alors que le patronat commence à reprendre la main. (…)

C’est bien connu, l’AGIRC fut créée par le patronat!

Les inepties alignées par ce documentaire sont confondantes et montrent parfaitement comment la gauche bobo reconstitue aujourd’hui un fake historique qui occulte systématiquement toutes les évidences gênantes avec une absence époustouflante d’esprit critique.

On lira notamment ce mensonge historique factuel:

La fondation de la Sécu, c’est donc en 1946/1947. La grande force, c’est que les militants, CGT principalement, ont mis en place toutes les caisses – retraite, maladie, allocations familiales – dans tous les départements en moins d’un an. C’est une véritable prouesse, car ils mettent cela en place en plus de leurs heures de travail.

On regrettera que, du simple point de vue factuel, le documentaire ne rappelle pas que les caisses furent créées en 1941 par Vichy pour « territorialiser » la protection sociale là où l’Allemagne a toujours préservé des organisations par branches professionnelles. Sans cette précision, on ne peut comprendre le (dys)fonctionnement actuel de la sécurité sociale.

Qui finance le mensonge officiel?

La question importante n’est évidemment pas de savoir pourquoi un énième documentaire ment et colporte des ragots grotesques, estampillés par des universitaires décadents comme Bernard Friot. La question est de savoir qui a intérêt à maintenir ces mensonges vivants?

Les thèmes favoris de Bernard Friot sont ici éclairants. Ce puits d’ignorance suffisante répète à l’envi qu’il faut transformer toute la population active en salariée. Là où Marx décrivait très bien le salariat comme l’aliénation, ses héritiers intellectuels en font aujourd’hui la voie de la libération. L’idéologie du salariat, un sujet bien connu face à la révolution numérique et à la réaction nobiliaire.

Un monde de salariés, c’est un monde docile, un monde obéissant. Et ça, Gilles Perret, il aime.

Fillon crée la surprise, Hollande en route vers la primaire

Fillon devrait créer une belle surprise ce dimanche à la primaire des Républicains. Pendant ce temps, plus personne, dans le camp de Hollande, n’a le moindre doute sur l’intention du Président de descendre dans l’arène pour la primaire.

Fillon porté par une vague de dernière minute

Ce matin, j’ai reçu dans ma boîte mail un appel un peu inattendu à voter Fillon. L’appel vient d’un partenaire qui n’a pas coutume de « mouiller » sa chemise de cette façon. Ce genre de petit incident constitue un signal faible précieux sur la tectonique des plaques à l’oeuvre à droite, loin du regard des caméras et des médias subventionnés.

Paradoxalement, d’ailleurs, l’indifférence de ces medias pour Fillon a probablement aidé à la survenue de ce mouvement. Fillon n’apparaît pas comme un fake imposé par l’élite parisienne. Il n’est pas une coqueluche que l’on sert au fin fond des campagnes à coup de publicité grossière, d’interviews complaisantes qui n’ont pas plus de contenu que des sports publicitaires.

Si Fillon devait se qualifier pour le second tour, la leçon mériterait d’être retenue par tous les autres candidats: si vous voulez être populaires, abstenez-vous des médias subventionnés. Ils ne portent pas chance!

Le nouvelle ne serait en tout cas pas très bonne pour Macron.

Fillon sur une ligne libérale

L’autre avantage, pour Fillon, de ne pas avoir eu besoin des medias pour créer ce sursaut tient à la virginité de son programme, qui comporte la plus forte dose de libéralisme dans le scrutin. Sa légitimité à la défendre sera forte, car il pourra se revendiquer d’un soutien populaire, d’une vague venue du sol, et non d’un caprice imposé par les élites.

Parmi ceux qui me disent aller voter Fillon, je suis par ailleurs étonné de lire le nom d’un certain nombre de gaullistes sociaux qui ne se sont pas retrouvés dans le programme de Juppé, ni dans celui de Sarkozy. Cela signifie donc qu’une prise de conscience s’est faite, même chez les plus étatistes, sur l’excès d’Etat qui existe en France.

Par-delà les idéologies, il existe une sorte de sentier historique des peuples. La France n’abandonnera jamais sa sphère publique. Elle aime trop l’Etat et ses bienfaits. Mais elle aime quand même avec mesure. Lorsque les dépenses publiques franchissent la barre des 50% du PIB, la respiration du pays se fait plus difficile et la vitesse ralentit. Le vote Fillon correspondra bien à cette réaction contre la suffocation lente qui nous étouffe depuis 2008.

Mais qui Fillon est-il en train de sortir?

Reste à savoir quel candidat souffrira le plus de ce « moment Fillon ».

Est-ce Juppé, qui a vécu la malchance de faire la course en tête des sondages? Du coup, il est apparu comme le favori du gouvernement profond et les rumeurs à droite, sur son cas, sont allées bon train. Certains soutenaient même que la candidature Juppé était très soutenue par les Américains. À force de se présidentialiser, en tout cas, Juppé a donné le sentiment d’une aspiration à l’immobilisme avant même d’avoir été élu. Ses références à Chirac n’ont pas aidé à le sortir de cette ornière.

Est-ce Sarkozy, qui a reçu des coups terribles pendant la campagne? Le livre de Buisson l’a littéralement assassiné en tapant sur une blessure ouverte. Depuis plusieurs mois, beaucoup à droite répétaient que le bilan de Sarkozy ne plaidait pas en sa faveur, et certains avaient le pressentiment que le personnage était capable de mentir comme un arracheur de dents. À tous ceux-là, Buisson a apporté une confirmation qui pèse lourd, aujourd’hui, dans les arbitrages de dernière minute.

Rendez-vous dimanche soir pour savoir le résultat des courses.

Hollande va se présenter

La campagne s’achève à droite, et devrait commencer à gauche. Dans les allées du pouvoir, tout le monde en est convaincu: Hollande annoncera sa candidature début décembre. Vous avez détesté la primaire de la droite? Vous abhorrez plus fort la primaire de la gauche.

Bref, Hollande tiendra, comme prévu, un meeting début décembre dans le 18è arrondissement pour déclarer sa candidature. Qui la fera avec lui? On s’en amuse déjà. Personne, à gauche, ne croit à la victoire, et même pas au passage au second tour. Tous contemplent avec stupéfaction le suicide en bon ordre de leur leader, qui entend bien, façon Sardanapale, être enterré avec ses esclaves et ses favorites (et même avec ses chevaux).

En avant donc, pour une guerre fratricide à gauche à propos de laquelle les mauvais esprits pronostiquent une victoire finale de Mélenchon, au premier tour de la présidentielle.

La folie brejnevienne du prélèvement à la source

Le gouvernement a décidé de mettre en place le prélèvement à la source, contre vents et marées. L’annonce n’a pas encore mobilisé les foules, mais elle ne manquera pas de le faire. Elle est si complexe, si bureaucratique, si incompréhensible, qu’elle constitue une véritable bombe à retardement pour le prochain gouvernement.

Prélèvement à la source: une réforme brejnevienne

Le gouvernement a ficelé on ne sait trop comment le dispositif de prélèvement à la source, qu’il a intégré au projet de loi de finances pour 2017. Il s’agit en fait d’une folie brejnevienne dont nous publions le texte intégral aujourd’hui.

Qui a vraiment compris de quoi il s’agissait? Pas les députés socialistes, en tout cas, ni même les cabinets ministériels chargés de suivre le travail parlementaire. La majorité a laissé passer hier un amendement de l’opposition sans comprendre qu’il remettait en cause la totalité du dispositif imaginé par le gouvernement.

L’affaire fait tâche, puisqu’elle oblige le gouvernement a usé d’une astuce de procédure pour obtenir un nouveau vote sur le même texte, avec les bons députés dans l’hémicycle, cette fois.

Que révèle cette affaire? sinon que, sur les bancs même de la majorité, personne n’a compris en quoi consistait la réforme du gouvernement. Celle-ci a été bâclée, mal expliquée, confinée dans les coulisses de Bercy. Pour les élus, il s’agit juste d’un tour de passe-passe qui permettra d’afficher une non-imposition des revenus de 2017. Rien de plus. Pour le reste, on laisse les opérations sur le terrain entre les mains des techniciens. Jusqu’à valider un amendement qui ruine un projet dont on ne comprend pas le fonctionnement.

Du brejnevisme gouvernemental

Voici le texte incriminé, qui fait peser sur les employeurs une menace épouvantable:

25 pages de texte pour mettre en place une réforme en 2018 qui touchera tous les employeurs! La folie est ici intégrale. Elle déporte sur des millions d’entreprises la charge qui pesait sur Bercy sans aucune compensation financière. Et elle impose une couche de complexité dont peu d’entreprises se remettront.
En dehors des bureaucrates brejneviens qui emplissent les bancs du Parti Socialiste, qui peut comprendre une réforme pareille?

Les primaires tuent-elles la démocratie?

Les primaires devaient – et c’était une bonne idée – participer à la démocratie en rendant plus transparent le fonctionnement des partis politiques. Leur déroulement pourrait très bien aboutir au contraire: à force d’allonger la campagne électorale, et d’enchaîner débats confus pour ceux qui cherchent une investiture, et discours vides pour ceux qui font cavaliers seuls, les primaires forgent progressivement une lassitude pour le formalisme démocratique sans véritablement atteindre le fond des problèmes.

Un calendrier infernal

Avec les primaires, la campagne électorale dure un an. Les législatives s’achèveront en juin 2017, et c’est en juin 2016 que les rivalités pour les primaires ont commencé. En poussant le bouchon, on pourrait même identifier le début de la campagne à droite vers le mois d’avril ou mai 2016.

Avec plus de douze mois de préemption du débat public par les discours de campagne, le citoyen a le vertige: la démocratie, n’est-ce que préparer des élections? Le calendrier des primaires produit une sorte d’excès de débat, d’hyperactivité oratoire qui discrédite l’exercice.

On notera qu’aux Etats-Unis, les primaires démocrates et républicaines sont conduites en même temps.

Les débats se suivent et se ressemblent

Dans la lassitude qui gagne, la succession de débats répétitifs ajoute un ennui à tant d’autres. Le débat qui avait lieu hier soir entre candidats républicains l’a encore montré. Qui écoute encore sept personnalités dont les désaccords sont connus échanger de façon mécanique leurs divergences de vue sur les mêmes dossiers?

On pourrait s’en amuser si l’effet induit par cette sorte de rituel n’était pas à l’exact opposé des intentions affichées. Dans la pratique, on peine à croire que la famille républicaine puisse avoir encore des débats sereins dans les années à venir, notamment en présence de Nicolas Sarkozy. Sur le fond, il est quand même compliqué de comprendre que des gens qui appartiennent au même parti et se fréquentent depuis tant d’années aient encore besoin de débats aussi longs pour convaincre.

Les Républicains ne vendront pas de rêve

Une chose est sûre à l’issue du débat: le candidat républicain, s’il est élu à l’Elysée, ne rasera pas complètement gratis. Dans tous les cas, il promet une curée dans les effectifs de la fonction publique. Même Juppé supprimerait 300.000 fonctionnaires.

Nul ne sait si ces promesses seront tenues, mais un fait marque les esprits. Les Républicains n’ont pas vendu de rêve et ont eu à coeur de chiffrer leur programme. Certains ont même pondu des encyclopédies sur le sujet, comme Bruno Lemaire, devrait se prendre une veste. Tout ça pour ça! dommage pour ceux qui ont passé des nuits à tenir la plume.

On verra en mai si la tactique de la vérité (partielle, forcément, dans ce genre d’exercice) est payante.

Macron se différencie en vendant du rêve

Quelques heures avant le débat des Républicains, BFM TV retransmettait en direct le meeting de Macron à Marseille. Façon caucus américaine, Macron a prononcé un discours plein de promesses, aux antipodes de la technique en vigueur chez les Républicains. Ici, on vend du rêve et de l’optimisme, pas du sang, de la sueur et des larmes. La tactique sera-t-elle payante?

Macron a quand même quelques épées de Damoclès au-dessus de la tête, notamment sur ses relations avec les milieux d’affaires qui font sa campagne. Pour l’instant, il joue l’homme libre révolté contre le système. Combien de temps durera cette imposture?

Celui qu’il faudra sans doute pour l’obliger à chiffrer son programme et à dire clairement qui paiera pour qui, sans effet de manche inutile.

La démocratie fatiguée

Reste que la démocratie sortira sans doute très fatiguée de cet exercice où le citoyen se transforme en spectateur hyperactif d’un déluge rhétorique où tout et son contraire lui sont promis. On aurait voulu non pas banaliser, mais rendre insignifiante la parole politique, qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

Réflexion faite, à l’issue de ce premier cycle de primaire généralisée, on comprend mieux pourquoi les Américains votent peu le jour du scrutin.

Mariage d’argent et de raison entre l’UPA et l’UNAPL

Un mariage patronal est annoncé: il unira pour l’éternité la carpe artisanale et le lapin libéral, à savoir l’UPA (Union des Professions de l’Artisanat) et l’UNAPL (l’Union Nationale des Professions Libérales). On s’en délecte par avance: ce n’est plus le médecin qui épouse l’infirmière, ni l’avocat qui bouscule sa secrétaire par-dessus le bureau. C’est le plombier même pas polonais qui fait un cinq à sept avec l’avocate du troisième, et le boulanger qui fait ses bâtards devant la médecin de famille.

Les raisons cachées de cette union morganatique

Pour justifier cet étrange attelage, on ne cherchera nulle cohérence idéologique sinon peut-être l’extrême dépendance de ces mouvements patronaux vis-à-vis des pouvoirs publics.

Les syndicats de médecins, par exemple, membres de l’UNAPL, ont besoin des financements publics pour survivre. Ce petit secret explique bien des signatures de conventions avec l’Etat.

Du côté de l’UPA, le sujet est à peu près le même. Dans la réforme de la représentativité patronale, l’UPA devrait être lésée par rapport à la CGPME et au MEDEF, qui récolteront l’essentiel des fonds de l’AGFPN. Le regroupement avec l’UNAPL devrait modifier la donne en transformant la nouvelle entité en mouvement patronal majeur.

C’est donc un mariage d’argent qui se prépare, d’autant plus urgents que beaucoup de fédérations membres de l’UPA sont à la peine pour se financer.

Quel régime pour ce mariage d’argent?

Reste à savoir quels seront les termes du contrat.

Le plus vraisemblable est que les deux entités vivent sous le régime de la séparation. On peine en effet à voir quel lien peut exister entre les petites entreprises de l’artisanat qui ont souvent quelques salariés, et les avocats, les médecins, les notaires, dont le mode de fonctionnement est très différent.

De leur côté, les artisans auront sans doute envie de garder leur magot et de ne pas le partager avec les cols blancs des beaux quartiers.

Avec un peu de recul, il apparaît une fois de plus que les mouvements patronaux font la promotion d’un syndicalisme sans adhérents, mais avec subventions publiques. Tout un programme, qui en dit long sur la capacité du mouvement patronal à mener des réformes…

Le populisme, maladie sénile de la démocratie censitaire

La démocratie libérale, devenue démocratie censitaire sans qu’on y prenne garde, serait malade, et on veut bien le croire. Certains ont vu, dans l’élection de Trump, un symptôme de cette maladie et n’hésitent pas à expliquer que le nouveau président des États-Unis met en danger un système politique merveilleux. À l’usage, c’est pourtant le contraire qui prend forme: Trump est élu en réaction à une captation de la démocratie libérale par une caste qui transforme le pouvoir en objet personnel.

L’émergence d’une démocratie censitaire

Dans la pratique, les élections présidentielles américaines ont prouvé que la fameuse démocratie en Amérique tant adulée des tocquevilliens n’est plus qu’une illusion ou une mise en scène. Elle a cédé la place à une démocratie censitaire, c’est-à-dire fondée sur des barrières à l’entrée des mandats.

Il suffisait de lire le casting pour en dresser le constat. Du côté des démocrates, l’épouse d’un ancien Président s’est imposée. Du côté des républicains, on comptait, lors de la primaire, le fils et le frère de deux anciens Présidents. Jamais les Américains n’avaient été confrontés à un si faible renouvellement de la caste politique, et à des barrières financières aussi importantes dans la campagne.

On se gaussera d’ailleurs des théories laborieuses sur Hillary candidate des pauvres, qui fleurissent dans les journaux de gauche. Si la campagne, dans sa globalité, a coûté plus de 3 milliards$, elle a coûté plus précisément 400 millions de dollars à Hillary Clinton, soit plus cher que celle de Donald Trump. Lorsque des montants pareils sont atteints, on voit bien que la politique n’est plus ouverte à tous les citoyens de façon identique…

La démocratie censitaire en France

En France, le plafonnement des dépenses de campagne empêche d’atteindre des montants aussi élevés. Toutefois, la sélection à l’entrée existe sous d’autres formes, qui ont le même effet: l’accès aux mandats n’est pas ouvert à tous uniformément, et suppose d’appartenir à une caste qui défend ses intérêts de classe.

La caste à la française ne repose pas seulement sur la fortune. Elle intègre la reconnaissance par les grandes écoles et le respect d’un parcours d’élu. Les règles du jeu sont différentes, mais le parrainage par 500 élus pour être candidat à la présidentielle constitue une sorte de garde-fou pour éliminer les hurluberlus qui menaceraient l’équilibre du système.

Bref, tous les Français ont le droit de vote (une fois tous les cinq ans pour les mandats nationaux), mais ils n’ont pas la même chance de devenir députés ou sénateurs, ou présidents de la République. L’expérience montre que les partis politiques n’effectuent pas le tri de leur investiture sur la compétence, mais de préférence sur d’autres critères, dont l’appartenance fidèle à la nomenklatura.

Les conséquences de la démocratie censitaire

Ces barrières à l’entrée des mandats expliquent les profonds déséquilibres dans la composition socio-professionnelle de la représentation nationale. En France, on compte à peine une poignée d’employés et d’ouvriers parmi les 577 députés, alors que ceux-ci représentent la moitié de la population active. En revanche, on trouve plus de 70 enseignants ou assimilés, 14 permanents politiques, 30 fonctionnaires des grands corps de l’Etat, plus de 60 autres fonctionnaires, 13 cadres d’entreprises publiques, 54 pensionnés et retraités civils. Plus du tiers de l’Assemblée Nationale est composé de ces gens liés par des points de vue proches.

Encore le décompte est-il faussé par des arrangements avec le siècle. Par exemple, Daniel Vaillant, qui est un professionnel de la politique, est renseigné comme agent technique. Dans les cadres du secteur privé (ou présentés comme tels par l’Assemblée), des noms nous défrisent les moustaches: Claude Bartolone, Henri Emmanuelli, Karine Berger, Benoît Hamon, Patrick Balkany, Eric Woerth, dont la connaissance des entreprises semble très fictive.

En réalité, très peu d’élus ont effectué un véritable passage en entreprise, alors que l’une de leurs principales missions consiste pourtant à réglementer le secteur privé. On voit bien comment, ici, la démocratie censitaire est à l’origine des maux qui la tuent: faible représentativité de l’Assemblée, hypertrophie réglementaire pour les entreprises, lois mal ficelées et impossibles à appliquer faute d’être adoptées par des gens qui comprennent réellement les problèmes qu’ils prétendent régler.

Le populisme, cette maladie sénile de la démocratie censitaire

Face à la dérive de la démocratie libérale qui s’est transformée en démocratie censitaire, les peuples, malgré leur grande sagesse, n’ont plus guère d’autre choix que d’adopter les grands moyens. Encore le font-ils avec prudence puisqu’ils multiplient les avertissements avant de passer à l’acte.

Ces grands moyens s’appellent le populisme, c’est-à-dire le recours à des forces politiques dont le principal discours repose sur le grand remplacement des élites sortantes par de nouvelles élites. Sur ce point, on a bien tort de présenter les mouvements populistes comme des forces qui rejettent les élites. En réalité, les populistes ne les rejettent, ils veulent seulement les renouveler et les remplacer.

L’accusation de populisme de la part des élites sortantes constitue donc une stigmatisation facile, mais maladroite, dans la mesure où elle mésinterprète la vraie nature des mouvements populistes.

Réinventer la démocratie libérale

Face à cette folie qu’est la réaction nobiliaire devant la montée du populisme, il devient urgent que les authentiques libéraux (pas ceux qui prônent une mise de la démocratie sous la tutelle des élites) réinventent la démocratie libérale. La seule alternative durable à un remplacement des élites par d’autres élites… qui se comporteront inéluctablement de la même façon lorsqu’elles arriveront au pouvoir tient en effet à une nouvelle donne…

Pour ce faire, il faut réinventer des modèles de gouvernance, comme la mise en place de la transitivité des mandats, où l’administration numérique…

Le chemin sera long, et restera à réinventer.

Les entrepreneurs français face à Trump

Les entrepreneurs français ont subi une grande vague de désinformation sur le programme de Donald Trump depuis plusieurs mois. Pourtant, le personnage mérite qu’on s’y arrête et qu’on s’y intéressé par-delà les clichés et les lieux communs dont il a pu concentrer le feu.

Trump et le multilatéralisme appelé libre-échange

Pour les entrepreneurs français, le discours de Trump sur les grands accords commerciaux multilatéraux mérite un examen particulier. Beaucoup savent la difficulté de concurrencer sur notre marché intérieur des produits fabriqués dans des pays où la réglementation est plus souple et plus clémente. Trump est parti de cette difficulté pour bâtir son discours sur les accords commerciaux multilatéraux qui changent la donne intérieure aux Etats-Unis.

D’une manière générale, Trump a dénoncé la concurrence déloyale que ces accords permettaient sur le marché intérieur américain. Pour le nouveau président américain, le libre échange est l’une des causes de la désindustrialisation aux USA, dont les conséquences sociales sont lourdes. Peu d’entrepreneurs français prendront une position adverse.

Trump a osé porter le fer contre le libre-échange dans sa version contemporaine. La question mériterait d’être posée en France, y compris au vu de la concurrence à laquelle les pays de l’Europe Orientale se livrent.

Vers un New Deal assumé aux USA?

Dans son discours de remerciement après son élection, Trump a annoncé son intention de réinvestir dans les infrastructures publiques. Cette politique de dépenses publiques, proche d’un New Deal rooseveltien, serait menée en même temps qu’une baisse d’impôts importante.

Cette simultanéité entre baisse de la pression fiscale et activation des dépenses publiques retiendra là encore l’attention des entrepreneurs français, dans la mesure où elle répond à des préoccupations fortes.

En effet, si la France se distingue par un matraquage fiscal en bonne et due forme (spécialement sur les revenus personnels des entrepreneurs) qui devient intolérable et suscite une forte résistance l’impôt, elle peut aussi s’attrister devant la faible performance de ses services publics. Avec 5 millions de fonctionnaires et des légions de secteurs protégés de la concurrence (comme le rail), le produit de l’impôt et de la rente est en effet très faible.

La question mériterait d’être, là encore, posée en France.

Trump face au numérique

Peu relayé en France, le discours de Donald Trump sur la révolution numérique mériterait pourtant, et là encore, un examen attentif. Avec une certaine cohérence, Trump a manifesté sa méfiance vis-à-vis de l’univers numérique. Ce n’est guère surprenant, dans la mesure où il s’est plutôt fait l’avocat des perdants dans le grand basculement industriel auquel nous assistons. Voici donc un chef d’entreprise plus sensible à la cause industrielle qu’à l’enjeu Internet.

Après le piratage de données dont Sony avait été victime, il avait notamment déclaré, sur un ton libertarien:

« The internet and the whole computer age is really a mixed bag. It makes life easier in some ways, but in a lot of ways it makes it much more complex. »

<L’Internet et tout cet univers informatique est en réalité un fourre-tout. Il peut simplifier la vie à certains égards, et à beaucoup d’autres il la rend bien plus complexe>.

Cette méfiance et ce scepticisme expliquent la méfiance de la Silicon Valley pour le nouveau président. Etant entendu que tout ce petit monde a un besoin crucial de cerveaux immigrés pour travailler… et que le discours de Trump sur l’immigration ne les réjouit donc pas.

Les entrepreneurs français peuvent retenir quelques idées du discours de Trump

Au total, les entrepreneurs français feraient bien d’interroger quelques idées trumpiennes, par-delà, répétons-le, le prurit de la haine distillée par les médias officiels en France. Si l’on met à part les provocations déplacées du candidat, on retrouve en effet quelques thèmes qui méritent un débat sur le fond.

Le premier thème est incontestablement celui de la relance et de l’activation des dépenses publiques. L’Etat stratège ou régulateur qu’on nous vend, en France, depuis plusieurs années, est d’abord un Etat employeur et recruteur. L’efficacité des services qu’il propose est très contestable, de telle sorte que nous vivons cette situation paradoxale où moins l’Etat agit, plus il recrute.

Inverser cette tendance et mettre l’accent sur l’efficacité des dépenses publiques, jointe à une baisse de la pression fiscale, mérite sans doute une vraie réflexion et un débat transparent.

Le second thème est celui du libre-échange ou, en tout cas, de ce qui nous est présenté comme tel, à savoir une immense division mondiale du travail où certains pays se spécialisent dans la production pendant que d’autres se spécialisent dans la consommation à crédit. On voit bien que ce système atteint aujourd’hui ces limites et les réinterroger sereinement, mais en profondeur, n’est probablement pas une démarche inutile…

Le phénomène Trump changera la vie des entreprises européennes

Quoiqu’en en pense, et quelle que soit la façon dont le mandat de Trump se déploiera, les entreprises européennes, et singulièrement françaises, ne pourront vivre à l’abri de ce qui se passe aux Etats-Unis. Le mandat de Trump, qu’il soit actif ou pas, marquera un tournant idéologique majeur, sans compter la digue qu’il a d’ores et déjà fait sauter.

Trump démontre en effet qu’il ne sert à rien de stigmatiser les « populismes » pour les combattre. Ce message mériterait d’être étudié longuement par les politiques français.