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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Combrexelle ou l’art de la négociation hydroponique

Le rapport Combrexelle a beaucoup fait parler de lui, avant même sa sortie, et une lecture attentive de ce document de 134 pages a le mérite de constituer une sorte de balade bucolique, de vagabondage indiscret dans le domaine paysager de la technostructure française. Ce rapport préconise en effet de transformer le bouillonnant espace des branches professionnelles (marquées aujourd’hui par le désordre et les distorsions, avec de petites branches, de moyennes, de grandes branches…) en un tout organisé qui ressemblerait au parc du château de Versailles. La lecture du rapport est donc aussi agréable que la découverte d’un plan de Lenôtre: il nous propose d’imaginer le tout informe, verdoyant, qui existe aujourd’hui sous la forme du futur jardin bien ordonné, rationnel, simplifié et hiérarchisé qui occupe l’esprit de son concepteur.

Quelle place l’intérêt économique des entreprises y occupe-t-il? C’est évidemment une question annexe… l’essentiel étant que le spectacle soit beau et corresponde aux canons esthétiques définis par la Cour.

Les troublantes certitudes de Monsieur Combrexelle

Impossible de lire le rapport Combrexelle sans relever les étranges certitudes qui l’émaillent.

Il faudrait trop de place pour les relever toutes. On notera simplement que l’ensemble du rapport est dicté par la religion du moment, selon laquelle la négociation collective est bonne pour la compétitivité des entreprises. Bien entendu, c’est l’Etat qui doit imposer cette religion à des entreprises chargées d’obéir avec leurs maigres facultés intellectuelles.

Ainsi, on lit page 27:

En dépit des efforts convergents des gouvernements et du législateur en faveur de la négociation collective, sans oublier bien sûr et d’abord ceux des acteurs eux-mêmes que sont les partenaires sociaux, le bilan reste mitigé.

Il ne vient bien entendu pas à l’esprit de M. Combrexelle de penser que la négociation collective patine à cause d’une intrusion trop pointilleuse de l’Etat dans ce domaine. Pourtant, il ne manque pas de relever dans son rapport cette phrase d’un DRH (page 33):

Pour reprendre l’expression du DRH d’un grand groupe, pourtant peu avare d’avancées sociales et de réflexions sur l’emploi des jeunes : « on a tellement eu l’habitude que les ministres successifs du travail nous disent ce qu’il faut négocier, comment il faut négocier et quand il faut négocier que la négociation n’est plus pour nous un enjeu de management sur lequel il convient de réfléchir et de bâtir une stratégie de ressources humaines : c’est devenu une obligation administrative au même titre qu’une formalité à remplir ».

Au lieu d’en tirer la conclusion que l’Etat devrait cesser de réglementer à tout va un espace collectif qui se porterait mieux en s’organisant seul, Combrexelle propose pourtant d’épaissir la réglementation en créant par exemple une obligation de négocier la responsabilité sociale de l’entreprise. Pour ceux qui avaient imaginé que la mission du conseiller d’Etat consistait à proposer une simplification, cette seule proposition montre bien l’ampleur du malentendu.

La religion du dialogue social

De toute façon, le rapport a décidé d’imposer ses vérités officielles, celles qu’on entend sous les lambris du Conseil d’Etat et qui n’appellent aucune discussion, puisqu’elles sortent toutes de la cuisse de Jupiter. Par exemple (page 50):

Pour reprendre une expression utilisée dans le monde de l’entreprise, il y a « un retour sur investissement » pour le dirigeant qui engage résolument et loyalement son entreprise dans la voie de la négociation avec les syndicats.

Alors que, dans les pages qui précèdent ce passage, le rapporteur souligne que des études anglo-saxonnes n’ont pas permis de prouver la suprématie de la négociation collective dans la performance de l’entreprise, ce type d’affirmation laisse un peu perplexe. On voit bien que, sous couvert de laisser de la marge aux partenaires sociaux, c’est une idéologie de la négociation à tout prix qui s’impose. Il faut négocier tous azimuts, parce que c’est bien de négocier.

L’immobilisme érigé au rang de dogme

Puisque le dialogue social, c’est bien, il faut donc dialoguer à tout va, et tout spécialement dans les ubuesques instances actuelles.

Alors que de nombreux acteurs économiques attendaient une inversion de la hiérarchie des normes, et plus particulièrement une mise en exergue des accords d’entreprise au détriment des autres niveaux, le rapport Combrexelle assène ses vérités sorties de nulle part, qui concourent toutes à disqualifier cette inversion. Par exemple (page 53):

Aucun responsable n’envisage sérieusement de supprimer dans notre droit du travail l’accord de branche.

On retrouve bien ici le mode de « pensée » du conseil d’Etat. Quand il s’agit de présenter l’opinion d’un conseiller d’Etat comme une vérité universelle n’appelant aucune discussion, nul n’est besoin de recourir à des arguments rationnels. Il suffit d’utiliser l’argument d’autorité: « aucune personne responsable ne dit ceci, donc ceci n’est pas inclus dans la discussion ». C’est la paresse de notre technostructure qui considère ses certitudes échangées dans son entre-soi comme des vérités irréfragables qu’il serait désobligeant (ou contraire à l’étiquette de la Cour) de mettre en débat.

Combrexelle propose donc de réduire la place des accords d’entreprise à la portion congrue, au bénéfice d’une dynamique renouvelée de négociations de branches qui seraient toute puissante. C’est absurde, c’est unilatéral, ce n’est en aucun cas le reflet du souhait des entreprises, mais comme c’est décidé par un conseiller d’Etat entouré d’universitaires, c’est forcément très intelligent et très vrai.

La question des TPE

Le rapport propose même d’aller plus loin en mettant en place des accords types de branche avec quelques cases vides qui n’auraient plus qu’à être remplies dans les TPE. Ainsi, page 97, on lit:

Au surplus, il peut être intéressant pour la TPE d’avoir une organisation du travail qui résulte d’un accord au plus proche du milieu du travail. Comme il a été indiqué, ce pourrait être le rôle de la branche que de proposer ces accords d’entreprise clefs en main dans le cadre de sa mission renforcée de prestation de services à l’égard des TPE. Ces accords type devraient mentionner les zones de choix possible. Ils devraient être nombreux et correspondre à la diversité des entreprises en fonction de leur taille et de leur activité. Pour être très concret, il y aurait un accord type, par exemple, pour le garage de réparation automobile, la blanchisserie, la boulangerie, la petite entreprise de maçonnerie, le café-restaurant, le cabinet médical, etc.

Dès lors que la structure et l’essentiel des équilibres de ces accords auraient été préalablement négociés entre syndicats et organisations patronales au niveau de la branche, il pourrait être laissé à l’employeur la liberté d’en définir certains paramètres avec les salariés.

On ne pouvait imaginer de réduction plus drastique de la place de l’accord d’entreprise dans un rapport supposé lui élargir ses horizons. Et là encore, il faut une bonne dose d’audace, assez proche de celle de Bouvard et de Pécuchet d’ailleurs, pour expliquer qu’un accord-type défini au niveau d’une branche résultera « d’un accord au plus proche du milieu du travail ». Pour soutenir avec autant de péremption une absurdité pareille, il faut complètement ignorer que la plupart des négociateurs de branche ne mettent jamais les pieds dans une entreprise, ou très rarement, et ne souhaitent surtout pas y retourner.

La place de l’Etat exclue du rapport

Le même esprit assertorique inspire les considérations sur l’Etat, dont le verbatim suffira à montrer que Combrexelle a systématiquement fermé les portes qu’il aurait pu ouvrir.

Page 69:

l’État doit bien évidemment garder ses missions régaliennes et son rôle d’accompagnement dans la limite des moyens notamment humains dont disposent les services du ministère du travail.

« Bien évidemment » signifie ici « circulez, y a rien à discuter » – l’évidence du Palais Royal constituant là encore une vérité scientifique qui n’a pas besoin d’être ni démontrée, ni discutée.

Page 70:

La question du principe de l’extension peut donc se poser du point de vue économique et théorique : mais tant qu’il n’y aura pas eu une restructuration profonde des branches, l’extension doit, à l’évidence, être maintenue.

Lorsque il n’y aura plus qu’une centaine de branches, disposant, tant côté syndical que côté patronal, de la capacité de structurer les secteurs dont elles ont la charge, les modes d’intervention de l’État pourront être revus et allégés en s’inspirant du dispositif qui sera applicable aux accords d’entreprise.

Mais sur ce point, il doit être clair que la balle est d’abord dans le camp des partenaires sociaux et non dans celui de l’État.

Là, on est sidéré. L’Etat pose unilatéralement le principe selon lequel il faut une centaine de branches en France… et les partenaires sociaux n’ont plus qu’à faire. Tant qu’ils ne l’auront pas fait, l’Etat maintiendra sa tutelle sur la négociation collective par la mécanique dite de l’extension qui étend à toutes les entreprises d’un secteur (même les non adhérentes à un organisation patronale signataire de l’accord) les effets de cet accord.

On note au passage que la fusion des branches a un objectif avoué: « structurer les secteurs » économiques.

Vers un jardin à la française

Restructurer l’économie française autour d’une centaine de branches totalement hors sol mais contrôlées par l’Etat, telle est la vision cachée de notre jardinier républicain. Sous couvert de rapprocher le droit du travail et les entreprises, c’est en réalité une vaste opération de bureaucratisation qui se prépare. Des négociateurs répartis dans une centaine de branches regroupant 3 millions d’entreprises auront la faculté de négocier des accords-types (fictivement présentés comme proches du terrain) que les petites entreprises n’auront plus qu’à compléter.

Ainsi l’économie française ressemblera-t-elle au parc du château de Versailles, avec ses grandes allées et ses bosquets bien rangés dont pas une feuille ne dépasse.

Chacun a bien entendu compris l’imposture profonde de la mission Combrexelle: sous couvert de donner du lest aux entreprises, il s’agit en réalité de les étouffer dans un tout coupé au cordeau où seuls les représentants des grands groupes auront droit au chapitre. Les petits pourront juste remplir des cases laissées vides par des négociateurs parisiens totalement inconnus d’eux et ignorant même tout de leur métier. Le regroupement des branches obligera en effet à faire négocier des accords pour des entreprises aux métiers très différents.

Le jardin à la française de M. Combrexelle est en réalité un jardin hors sol: il se propose de construire une économie de la négociation collective totalement coupée des réalités. Il faut ici saluer le génie du rapporteur: il transpose à la négociation collective les principes de l’hydroponique qui font le bonheur des cultivateurs de cannabis. On regrettera simplement que ce génie créateur, pétris à chaque page de ses évidences mystiques, se fasse, une fois de plus, au détriment des entreprises qui font la croissance.

Une réforme du code du travail façon Vichy

La réforme tant attendue du code du travail, annoncée comme un monstre libéral, devrait se transformer en un bien pépère retour aux conceptions vichystes. Bravo le changement!

Une réforme tant annoncée…

On allait voir ce qu’on allait voir! Enfin François Hollande allait se consacrer à l’oeuvre réformatrice pour laquelle il vibre depuis qu’il est tout petit. Grâce à lui, l’indigeste code du travail deviendrait aussi sibyllin que le Petit Prince et les employeurs accèderaient enfin au paradis managérial dont ils n’osaient même plus rêver. Soudain, recruter deviendrait un bonheur et même une joie! La gestion des ressources humaines se transformerait en une planque encore plus dorée que percepteur des impôts en Corse ou adjoint chargé de la culture à Hénin-Beaumont.

Et déjà François Hollande répétait devant son miroir, une main sur le coeur, son discours de campagne façon: j’ai fait le sacrifice de ma personne pour la France, j’ai osé ce que personne avant moi n’avait osé, votez pour moi.

…Un flop si prévisible

En même temps, il fallait être bien naïf pour imaginer qu’un Président de la République, ancien magistrat de la Cour des Comptes et permanent à vie du Parti Socialiste, n’ayant jamais mis les pieds dans une entreprise (sauf pour le Noël des enfants ou pour une remise de décoration), grand spécialiste de l’endettement des collectivités locales (comme émetteur de dettes, pas comme gestionnaire), devait être pris au sérieux lorsqu’il s’attaquait à la réforme du code du travail. C’est un secret de Polichinelle: le droit du travail pour François Hollande, c’est un peu comme la phénoménologie hégélienne pour Zlatan Ibrahimovic ou la convention de Genève pour Daesh – il en a entendu parler, il peut même en réciter quelques mots tirés d’une fiche Wikipédia, mais il n’a pas vraiment bâti son narcissisme personnel sur le sujet.

On voit d’ailleurs bien que, lorsqu’il annonce que la réforme ne concernera ni la rémunération, ni le temps de travail, ces mots-là sont prononcés comme il dirait: on ne réformera pas la recette des crêpes suzette. Cela ou autre chose, au fond, peu importe – l’essentiel est d’occuper le terrain en annonçant des réformes, même si elles sont vides ou creuses.

Une affaire de technostructure

Au cas où François Hollande aurait, par une inadvertance dont il est coutumier, laissé filer une trop ambitieuse réforme, la technostructure qui l’entoure avait de toute façon pris ses dispositions. Pas question, en effet, de ne pas mettre sous contrôle une opération consistant à laisser les entreprises définir leurs propres normes en dehors de la loi. Cette façon d’imaginer que des employeurs pourraient se substituer au pouvoir réglementaire, même sur un tout petit bout de droit du travail, était pour ainsi dire une insulte aux prérogatives de la technostructure dominante. Et puis, comme vous le savez, qui vole un oeuf vole un boeuf! laisser une entreprise décider seule de l’emplacement des toilettes et des panneaux syndicaux, c’est le début de la sécession.

Donc… à peine l’annonce de la réforme faite, la technostructure a-t-elle mis en branle tout son arsenal pour stériliser la réforme. Elle a convaincu l’ancien ministre de l’Intérieur devenu Premier ministre de ne pas perdre une once de pouvoir en confiant la préparation du projet à l’ancien directeur général du Travail, Jean-Denis Combrexelle, devenu conseiller d’Etat. L’avantage, quand on demande à une poule d’aiguiser un couteau, c’est qu’on connaît par avance le résultat.

Mais pour être sûr de chez sûr, Valls n’a pas demandé à une seule poule d’aiguiser le couteau. Il a sollicité toute la basse-cour, histoire de ne prendre aucun risque.

Combrexelle torpille la réforme

Sans surprise donc, Combrexelle doit rendre ce mercredi un rapport qui a fuité dans la presse ce mardi, sur « l’inversion de la hiérarchie des normes », et qui mériterait plutôt de s’appeler « l’introversion de normes », tant les idées, derrière une apparence d’audace, sont timides. Pour l’essentiel, la réforme consistera à déporter la détermination des normes vers les branches, là où elles sont pour l’essentiel fixées par aujourd’hui par le législateur après avis du MEDEF.

Autrement dit, le big bang tant annoncé se réduit à une baisse d’un cran hiérarchique. Ceux qui ont négocié dans les branches connaissent tous les dangers de ce système, surtout s’il procède par accord majoritaire, et surtout si la majorité devait être fixée à 50% au lieu des 30% actuels. Dans la pratique, très peu de branches obtiendront des accords dérogatoires.

Surtout, et Combrexelle le sait, la branche est un espace où s’exerce une sorte de dictature des plus gros sur les plus petits, en toute opacité. Et les grandes entreprises n’hésitent jamais à fixer des normes sociales en apparence favorable pour éliminer la concurrence des petits. La convention collective du cinéma en avait apporté la preuve il y a deux ans.

Le retour aux corporations de Vichy

Là où l’on avait imaginé une libéralisation, Combrexelle nous promet en réalité un retour aux corporations de Vichy. Son idée est simple: on passerait des 700 branches actuelles à une centaine seulement, qui seront toutes dominées par quelques grandes entreprises, seules capables de peser sur les négociations. Par exemple, dans le domaine agro-alimentaire, les boucheries hippophagiques (qui sont confidentielles) seront absorbées par les gros du secteur comme Bigard et consors.

Pourquoi ce choix? parce que big is beautiful selon la religion de la technostructure, et qu’il y en a marre de toutes ces petites entreprises qu’on n’arrive pas à contrôler. Réorganisons l’économie française autour de 100.000 grandes entreprises divisées en 100 branches, et tout ira beaucoup mieux.

Dans ce jardin à la française dont rêve la technostructure emmenée par quelques conseillers d’Etat fantasques à l’ego dont la dimension est inversement proportionnelle à l’ouverture d’esprit, le dialogue social doit être quadrillé par quelques négociateurs venus des services de l’Etat en détachement pour transformer le droit conventionnel en code administratif.

Cette vision-là, les mêmes conseillers d’Etat l’avaient déjà portée sous Vichy, et on y retrouve bien l’esprit d’un Alexandre Parodi, prédécesseur de Combrexelle en 1940 (puisque Parodi fut directeur du Travail de René Beulin) et « inventeur » de la sécurité sociale en 1945. Elle est faite d’une logique implacable: il faut mettre le système sous contrôle.

Le résultat inverse des intentions

François Hollande a prétendu réformer pour libérer la croissance. Dans la pratique, il va l’étouffer définitivement par un mensonge institutionnel extrêmement inquiétant: d’un côté on prétend ouvrir, de l’autre on ferme effectivement, en renforçant le carcan de réglementations qui encadre les petites entreprises qui créent de la croissance. Car une réglementation incompréhensible, qu’elle soit rédigée par le législateur ou par le négociateur de branche, reste une réglementation incompréhensible. Et le problème français n’est pas de savoir qui rédige la réglementation, mais ce qu’on y met…

La guerre comme extension du bordel français par d’autres moyens

Que la France entre en guerre n’est pourtant pas un événement anodin! Il est stupéfiant que l’annonce de frappes aériennes contre le Syrie se fasse entre une tartine sur le droit du travail et une rondelle de saucisson sur les impôts. Il n’y a plus de respect et plus de tradition, mon bon Monsieur, dans l’art de déclarer la guerre, et François Hollande est un iconoclaste de premier ordre, avec ses frappes sans déploiement au sol glissées dans une conversation comme s’il s’agissait d’une décision de gestion parmi d’autres.

Une fois de plus, les mauvais esprits qui se souviennent de la phrase de Clausewitz: « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » se disent: mais quelle politique François Hollande veut-il continuer par la guerre ? Et là, un grand vide s’ouvre sous leurs pieds…

La guerre pour quelle politique?

Je m’efforce de percer les mystères de la stratégie française dans le monde arabe, et singulièrement en Syrie ou dans ce qu’on appelait à une époque le Machrek. Sauf erreur de ma part je n’y vois guère plus d’épaisseur que dans une note d’énarque à l’épreuve de diplomatie, au classement de sortie de l’école. En dehors des banalités qui s’échangent dans les dîners des beaux quartiers et qui tiennent lieu de pensée unique sous les lambris de la République (le cerveau de la technostructure ayant autant horreur du vide que du plein), on n’y voit guère d’ossature reposant sur une quelconque compréhension de la région ni sur une quelconque vision au-delà des trois mois qui arrivent.

Au fond, tout se passe comme si Bernard Henri-Lévy était devenu le penseur officiel de la République. En dehors du leit-motiv: « Bombardons Daesh et tous nos problèmes seront réglés », on peine à trouver un fil conducteur. Mais c’est peut-être cela l’apothéose de la nouvelle philosophie dont BHL fut l’un des hérauts: le recours à des baguettes magiques pour sublimer le réel. En digne pratiquant de cette pensée mystique, François Hollande ne dit pas autre chose. Survolons le territoire du Daesh, en y envoyant des bombinettes « quand nous serons prêts », et les problèmes se résoudront. Le terrorisme va disparaître, les réfugiés vont arrêter de traverser la Méditerranée et la paix va revenir.

On comprend mieux pourquoi François Hollande est allé inaugurer, l’après-midi, l’exposition consacrée à Osiris (Dieu égyptien qui retrouve son unité après avoir été démantelé) à l’Institut du Monde Arabe, le fromage qu’il avait déposé dans le bec de Jack Lang début 2013. Sa pensée diplomatique n’est plus compréhensible par les profanes: elle puise directement dans les profondeurs de la spiritualité orientale, et seuls quelques égyptologues peuvent désormais prétendre comprendre la politique étrangère de la France dans le monde arabe.

La guerre aérienne comme degré zéro de la diplomatie

Que l’intervention aérienne de la France soit totalement inutile ne fait évidemment de doute pour personne, même pour les plus pacifistes ou les moins connaisseurs du fait militaire. Le largage de bombes au-dessus d’un territoire n’a jamais permis de régler la moindre question politique au sol et il faut une culture historique médiocre pour savoir que tous ceux qui ont prétendu le contraire avaient des buts inavouables à cacher.

L’un des pionniers du règlement politique par la guerre aérienne fut, par exemple, Hermann Göring, selon qui l’Angleterre pourrait être mise à genoux grâce à d’intenses bombardements sur Londres. La suite prouva le caractère très aléatoire de cette affirmation. Inversement, les Alliés soutinrent eux-mêmes, au nom de la théorie des bombardements stratégiques, qu’ils pourraient mettre l’Allemagne à genoux en déversant des bombes sur ses villes, à défaut de pouvoir débarquer sur les côtes normandes. Les résultats de cette politique furent très discutables…

S’agissant d’une insurrection contre l’armée régulière de Bachar el-Assad, on voit mal comment la politique de bombardement pourrait porter plus de fruits que les échecs retentissants engrangés depuis des décennies sur le même sujet. Il est évident que si notre politique au Proche-Orient se limite (si l’on ose dire) à l’ambition de se débarrasser de Daesh sans construire aucun régime durable fondé sur un Etat solide, seule une intervention au sol est susceptible d’atteindre le but que nous nous sommes fixés.

C’est ce qu’on appelle couramment le degré zéro de la diplomatie qui, comme son nom l’indique, ne devrait produire aucun résultat tangible.

La guerre comme continuation du bordel français

Mais, bien entendu, la question de la survie ou non de Daesh, nous l’avons bien compris, n’est qu’un élément accidentel de la politique française, un prétexte, une sorte d’emballage tonitruant qui dissimule la sucette acidulée à laquelle il va falloir se coller. On ne bombarde pas dans l’intérêt des migrants, ni même pour combattre le terrorisme, on bombarde pour mettre l’opinion française sous tension et la pousser à aimer un Président de la République à la ramasse, mais candidat à sa propre réélection.

François Hollande compte évidemment sur deux ficelles pour promouvoir sa cause.

Première ficelle, l’image quasi-puérile du héros de guerre que les Français aiment parce que c’est la guerre, parce qu’il la gagne, et parce que cela nous donnera un beau défilé du 14 Juillet. Les Français l’aimeront comme ils ont aimé Bonaparte vainqueur d’Austerlitz. Bon, d’accord, on ne va quand même pas faire une vraie guerre avec des vrais soldats, mais après tout il ne s’agit de devenir un dictateur qui soumet son trône au plébiscite. Ses ambitions sont plus modestes: une toute petite guerre pour gagner quelques points au premier tour, histoire de ne pas être annihilé par Marine Le Pen dès les premières longueurs. Une mini-guerre, en quelque sorte, pour un mini-héroïsme et un mini-score.

Deuxième ficelle: pas de zizanie en temps de guerre. Pendant que nos pilotes mettent leur vie en jeu, la France doit rester unie. La méthode fonctionne toujours: on ne critique pas un Président qui conduit les armées en mouvement, etc. La technique est bien connue, et elle garantit sa part de succès. A défaut de susciter l’enthousiasme, elle neutralise les critiques de l’opposition qui ne veut pas apparaître comme « traîtresse ».

Au fond, la guerre en Syrie a exactement la même fonction que la guerre au Mali ou en Centrafrique: une fonction immédiate d’intervention militaire, et une fonction durable de remontée dans les sondages.

Il faudrait commencer à comptabiliser le coût exact de la candidature de Hollande en 2017.

Briefing: droit du travail, impôts, indicateurs

La semaine qui arrive devrait encore être dominée par les émotions politiques, sans véritable moment structurant, même si divers indicateurs économiques risquent d’orienter les sous-jacents de l’actualité.

L’événement Combrexelle

Mercredi, Jean-Denis Combrexelle doit rendre son rapport sur le droit du travail, qui est désormais devenu un véritable événement collectif. La question de l’inversion de la hiérarchie des normes est au coeur des inquiétudes des uns, des espérances des autres. Dans la pratique, le rapport devrait favoriser les accords de branche sans mesure véritablement révolutionnaire. Sa composition visait en effet à éviter une orientation trop « libérale » qui aurait donné trop d’importance aux accords d’entreprise.

L’enjeu consistera à connaître la suite donnée au rapport. Un projet de loi devrait permettre à des accords de branche de déroger défavorablement aux dispositions légales.

Les baisses d’impôts prennent forme

Probablement annoncées lors de sa conférence de presse de lundi par le Président de la République, les baisses d’impôts dont personne ne sait encore comment elles seront financées devraient porter sur un montant de 2 milliards d’euros. Selon toute vraisemblance, elles consisteront à élargir l’assiette des Français exonérés d’impôt sur le revenu des personnes physiques. En 2016, 60% des ménages devraient être exonérés.

En contrepartie, on restera attentifs aux mesures prises dans le domaine en loi de financement de la sécurité sociale.

Un sommet agricole extraordinaire

Ce lundi, les ministres européens de l’agriculture devraient en outre se réunir pour discuter d’éventuelles mesures d’exception pour soutenir les éleveurs. La France devrait y conduire le groupe des pays qui demandent un relèvement des prix, contre le commissaire en fonction, hostile à toute intervention. Les marchés européens souffrent de l’embargo russe, qui crée une crise de surproduction.

Quelques indicateurs économiques importants

L’angoisse majeure provient des indicateurs économiques, dont certains permettront de mesurer l’ampleur des conséquences produites par la crise chinoise. Ce lundi, l’indice de la production industrielle en Allemagne permettra de mesurer la situation en Europe. Mardi, ce sont les balances commerciales allemande et française de juillet, ainsi que le PIB européen au 2è trimestre qui seront publiés. La production industrielle française de juillet sera connue jeudi et l’indice de confiance du Michigan pour septembre sera publié vendredi.

Ces différents chiffres dresseront un portrait global des perspectives à venir pour l’Union.

La semaine suivante commencera par un sommet européen consacré aux migrants. Celui-ci s’ouvrira dans un contexte de durcissement vis-à-vis de l’Etat islamique où la France aura annoncé une intervention aérienne.

Europe: sous la plage des migrants, les pavés économiques

Pendant que des vagues de migrants arrivent en Europe par tous les moyens et cristallisent les passions, un autre scénario se joue, qui devrait beaucoup plus inquiéter les esprits: malgré les interventions massives de la BCE, l’inflation ne repart toujours pas. Le pire est-il à venir, pour l’Europe, dans le domaine économique?

L’Europe submergée par l’émotion face aux migrants

Les partisans d’une ligne dure sur la question des migrants (notamment les partisans d’une fermeture des frontières) ont dû se rendre à l’évidence: l’émotion suscitée par la photo du petit Aylan, enfant syrien de trois ans retrouvé mort sur une plage turque face à l’île grecque de Kos, prouve que le continent n’est pas prêt à payer le prix humain d’une politique répressive. En dehors d’Arno Klarsfeld, on trouve d’ailleurs très peu de réactions hostiles aux décisions prises en urgence par l’Allemagne et la France au nom de l’Union sur une répartition « mathématique » des réfugiés.

Jour après jour, les images de ces colonnes où se pressent des milliers de réfugiés envahissent les écrans. 350.000 migrants ont traversé la Méditerranée en 2015, dont 230.000 migrants pour la seule Grèce. Pour ce seul jeudi, 5.600 migrants seraient arrivés en Macédoine. En Allemagne, ce sont 10.000 migrants qui sont attendus en une journée en provenance de Hongrie. Tous ces cortèges de misère donnent lieu à de spectaculaires représentations où les Européens ont le sentiment d’un continent submergé par des flux migratoires.

L’Europe et l’échec de la politique répressive

Ces images stupéfiantes infirment en tout cas l’idée selon laquelle un « mauvais traitement » des réfugiés permettrait de juguler les flux d’arrivée. La façon dont les 230.000 migrants arrivés en Grèce sont accueillis est par exemple ahurissante. Voici quelques extraits d’un rapport d’Amnesty International sur le sujet:

L’organisation a été témoin d’une attaque violente contre des réfugiés dans la nuit du 3 au 4 septembre et elle a recensé les conditions extrêmement difficiles auxquelles sont confrontés les réfugiés sur l’île. Elle a trouvé des enfants n’ayant parfois pas plus d’une semaine parmi les foules forcées à attendre dans une chaleur étouffante, parfois pendant des jours, pour se faire enregistrer par les autorités locales. Les chercheurs ont par ailleurs recueilli les propos de mineurs non accompagnés détenus dans des conditions déplorables auprès d’adultes. (…)

Dans la nuit du 3 au 4 septembre du personnel d’Amnesty a vu un groupe de 15 à 25 personnes brandissant des battes se ruer sur des réfugiés sur l’île de Kos en scandant « rentrez dans votre pays » et des insultes. Le groupe a également menacé des militants, dont des membres du personnel d’Amnesty International. Une militante qui prenait des photos s’est fait arracher son appareil et a été légèrement blessée. La police n’a pas empêché le groupe de s’approcher, et les forces anti-émeutes ne sont intervenues qu’une fois que l’assaut avait commencé ; elles ont alors utilisé du gaz lacrymogène pour disperser la foule.

L’ironie de l’histoire veut que le commissaire européen aux migrations soit grec. Face à la situation à Kos, il a déclaré, à propos d’une amélioration des conditions d’accueil:

La Grèce pourra bénéficier de 474 millions d’euros d’ici 2020 pour mettre en place infrastructures et mécanismes requis, a souligné le commissaire européen aux questions migratoires, le Grec Dimitris Avramopoulos.

Une première enveloppe de 33 millions d’euros peut être débloquée dès la semaine prochaine si le pays se dote comme prévu d’une autorité de gestion de ses fonds, a-t-il précisé.

On a curieusement entendu peu de voix, à gauche, pour dénoncer l’incurie de Tsipras sur ce sujet depuis son arrivée au pouvoir en janvier.

L’Europe joue aux marchands de tapis

Toute la semaine, les Européens ont réagi à la situation en jouant aux marchands de tapis.

Jeudi, Donald Tusk, le président du Conseil, affirmait qu’il fallait répartir au moins 100.000 réfugiés en Europe (contre 40.000 évoqués au sommet de juin 2015). Vendredi, Jean-Claude Juncker surenchérissait à 160.000 réfugiés. De son côté, l’ONU estime que l’Union devrait répartir 200.000 réfugiés sur son territoire. Qui dit mieux? Angela Merkel se montrait plus prudente en insistant sur l’enjeu principal: faire admettre une politique communautaire d’asile.

«Mais, face aux flux constants de migrants, il est impossible de fixer un chiffre précis, a prévenu Angela Merkel. Il s’agit d’abord d’en faire accepter le principe par tous.»

Un sommet européen devrait se tenir le 14 septembre et trancher la question.

Que cache le projet d’Angela Merkel?

Sous le coup de l’émotion, personne ne semble mesurer clairement le transfert de souveraineté que rend effective la politique commune d’asile voulue par Angela Merkel, sous peine de faire éclater l’espace Schengen.

Une habile propagande a permis de présenter l’Allemagne comme la bienfaitrice des migrants face à des voisins européens égoïstes. En réalité, l’affichage généreux de Mutti Merkel est une posture tactique transitoire. L’Allemagne, qui est le pays le plus prospère de l’Union et le plus éloigné des frontières par où passent les migrants, mais aussi le principal pays de destination de ses migrants, a besoin d’un peu de vaseline pour nous faire avaler la pilule: la maîtrise des flux migratoires par la Commission européenne (qui ne fait jamais rien contre l’avis allemand) permettra d’imposer aux pays de l’Est et à la Grande-Bretagne les migrants dont l’Allemagne ne voudra plus dans quelques mois.

Sur ce point, Angela Merkel pose le marché en main: c’est ça ou l’Allemagne ferme ses frontières et remet en cause l’ouverture des frontières voulue par Schengen. La Bavière a déjà commencé à faire pression pour que le sujet soit mis sur la table.

L’Europe prépare une nouvelle vague de transfert de souveraineté

Si l’Allemagne rêve de « quotas contraignants » qui lui permettront de soulager son fardeau, la France en profite pour avancer ses pions sur un nouveau transfert de souveraineté, dans le domaine économique cette fois.

Emmanuel Macron est le principal missi dominici de cette opération imaginée par François Hollande, sur une logique europhile dont les tenants et aboutissants semblent encore plus fous que les critères de Maastricht. Lors d’un sommet économique en Italie, notre ministre de l’Economie a brillamment déclaré:

«La question est de savoir si nous voulons aller plus loin, et dans ce cas cela veut dire plus d’intégration, faire des réformes au niveau national et des transferts au niveau européen», a-t-il déclaré.

Pêle-mêle, il s’est prononcé en faveur d’un budget de la zone euro, d’un commissaire en charge de ce budget, et même d’un parlement de la zone euro.

Pierre Moscovici, dont la clairvoyance économique est bien connue, lui a emboîté le pas:

«Je défends depuis des années une meilleure gouvernance de la zone euro, avec un gouvernement spécifique doté d’un budget propre pour plus de convergence, sous l’autorité d’une sorte de ministre des Finances de la zone euro qui, pour moi, pourrait être membre de la Commission européenne», a indiqué le commissaire européen lors d’une conférence de presse à Paris.

Priver les gouvernements nationaux de leur politique migratoire et de leur politique économique, voilà une vision forte au moment où le nationalisme s’exacerbe en Europe. Cela s’appelle avoir du flair.

Les financiers inquiets pour l’Europe

Cette offensive en bonne et due forme ne tombe pas à n’importe quel moment économique. Tout montre en effet que la politique monétaire de la BCE ne suffira pas à relancer la croissance, et qu’il faut la compléter par une politique budgétaire commune. La BCE vient d’ailleurs d’abaisser ses prévisions économiques, malgré une injection massive d’argents frais dans les circuits financiers de l’Union.

l’institut monétaire table désormais sur une croissance en zone euro de 1,4 % cette année (contre 1,5 % précédemment), de 1,7 % en 2016 (contre 1,9 %) et de 1,8 % en 2017 (contre 2 %). Quant à l’inflation, elle devrait atteindre 0,1 % en 2015, 1,1 % en 2016 et 1,7 % en 2017, contre + 0,3 %, + 1,5 % et + 1,8 % respectivement jusqu’à présent, a précisé M. Draghi. La BCE envisage même un recul passager des prix « dans les prochains mois ». En cause cette fois, la faiblesse des cours du pétrole, qui tire la moyenne des prix vers le bas.

Autrement dit, la déflation menace malgré l’utilisation d’armement lourd pour la combattre. Le cours du pétrole évidemment bon dos: la crise en Chine et le patinage américain dans la semoule sont les vraies causes de l’apathie des marchés européens. Cette semaine encore, l’emploi aux Etats-Unis a plombé les marchés.

Vers un nouveau big one financier?

Le sujet européen du moment se trouve là, en réalité: alors que la BCE a épuisé toutes ses armes, le danger d’un effondrement des marchés est toujours présent. Il est d’abord dû à la panne mondiale de croissance, à laquelle l’Europe prend généreusement sa part.

L’idée d’un gouvernement économique européen est l’ultime farce inventée pour sauver un monde finissant dont personne ne connaît aujourd’hui le destin futur. On peut prendre les paris d’une remise en cause, dans les douze mois qui viennent, des fondements sur lesquels le modèle européen est bâti depuis 30 ans.

 

Quand l’Occident devint chrétien: question indo-européenne

L’Occident est-il chrétien comme on le dit souvent? Après mon billet sur la crise identitaire, il m’a semblé utile de réexaminer, en passant, quelques idées reçues sur ce sujet qui n’est pas aussi neutre qu’on pourrait le croire.

Christianisme et polythéisme

Historiquement, on a coutume de dater la rencontre entre le christianisme et l’Occident de l’an 313. Cette année-là, l’empereur Constantin se convertit au christianisme et ouvre la voie à une longue alliance entre le clergé et le pouvoir impérial qui durera jusqu’à la chute de l’empire byzantin au XVè siècle (avec des hauts et des bas il est vrai).

On ne rappellera pas ici que Constantin, empereur romain d’Orient, transforma Byzance en une nouvelle Rome: Constantinople, où la langue officielle était le grec. Contrairement aux idées reçues, l’implantation du christianisme fut plus simple à Constantinople (tout le monde la basilique Sainte-Sophie qui en est la preuve) qu’à Rome, où les premières églises chrétiennes sont construites à l’extérieur de la ville. La noblesse romaine historique refuse en effet au moins jusqu’à l’an mil sa conversion en profondeur, pendant que la noblesse constantinopolitaine est fondamentalement chrétienne.

C’est en réalité le concile de Nicée qui permet l’introduction progressive du christianisme comme religion dominante en Occident. Lors de ce concile, réuni en 325 à l’initiative de l’empereur, « l’église » condamne la doctrine de l’égyptien Arius selon qui Jésus n’était pas un dieu. Le « symbole de Nicée » fonde donc la trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, qui reconnaît la transsubstantiation, où la triple nature divine du Christ.

Cette décision en apparence purement théologique a une importance capitale: elle rend compatible le monothéisme oriental des Chrétiens avec le polythéisme dominant dans le monde romain.

Rome et le polythéisme indo-européen

Comme l’a montré Georges Dumézil, le monde romain pratique en effet le système trinitaire des sociétés indo-européennes, avec une trilogie de dieux: Jupiter, Mars et Quirinus, qui exprime les trois fonctions essentielles d’une société, à savoir commander, combattre et produire. Les esprits perfides ajouteront une quatrième figure à cette trilogie: celle de Déméter chez les Grecs, ou Cérès chez les Romains, déesse de la fécondité, dont le culte marial constitue une superbe résurgence.

Toujours est-il qu’à partir du concile de Nicée, l’Occident se trouve plus à l’aise pour adopter le christianisme. Celui-ci reconnaît en effet un Dieu sacré – Dieu le Père, qui commande, une figure martiale qu’on appellera volontiers Christ-Roi, et une figure spirituelle, le Saint-Esprit, qui répand la bonne parole.

On n’insistera jamais assez sur l’importance géopolitique du concile de Nicée, à partir duquel le christianisme cesse d’être monothéiste et pratique un syncrétisme grâce auquel les indo-européens l’adoptent. Au fond, ce n’est pas l’Occident qui est devenu chrétien, c’est le christianisme qui est devenu occidental.

La question du monothéisme

L’histoire de France sera parcourue par de nombreuses luttes où le retour au monothéisme jouera un rôle essentiel. Entre le crise cathare et la crise protestante, ce sujet revient très souvent.

De façon significative, les tensions avec l’Islam constituent aujourd’hui une nouvelle illustration de la résistance française au monothéisme.

 

Les réfugiés syriens et la crise identitaire française

Le sort des réfugiés syriens et la réaction négative des Français à leur accueil n’en finit pas de poser question: pourquoi une majorité se dégage-t-elle contre l’accueil de réfugiés venus d’un pays traditionnellement allié de la France (la Syrie fut sous mandat français durant l’entre-deux-guerres), victimes d’une guerre dont l’absurde politique arabe de Nicolas Sarkozy est largement la cause? Pour les intérêts français dans le monde, et singulièrement dans le bassin méditerranéen, cette attitude de blocage est en effet suicidaire et compromet des siècles de coopération.

On pourrait disserter longtemps pour savoir si cette froideur vis-à-vis des réfugiés est ou non une tradition française. Il semble bien que, à l’époque de la guerre d’Espagne, déjà, les Français ne s’étaient pas précipités pour ouvrir leurs bras à des réfugiés victimes de la guerre, et certains exilés espagnols n’en gardèrent pas forcément de bons souvenirs. Les Juifs qui fuirent le nazisme n’ont pas subi un meilleur sort sous Vichy. On se gardera donc d’opposer l’attitude actuelle des Français à une très hypothétique tradition d’accueil en France.

Il n’en reste pas moins qu’on sent bien, de façon diffuse, toute l’exaspération des Français vis-à-vis d’une arrivée raisonnable de réfugiés en France, et les raisons de ce refus interrogent. Venant des Britanniques, par exemple, ce n’est guère surprenant: la Grande-Bretagne veut préserver sa vieille tradition d’égoïsme insulaire, qui profite du système sans payer. Mais la France?

La question de la crise identitaire

Il est difficile de ne pas mettre en abîme le refus français de l’accueil et la silencieuse mais profonde crise identitaire que traverse le pays. Contrairement aux usages autorisés, je vais même mettre les pieds dans le plat en écrivant clairement les chuchotements que j’entends dans la vie quotidienne: pour beaucoup de Français, le poids des populations musulmanes a atteint et même dépassé un seuil critique qui compromet notre identité.

Ce sentiment de « trop plein » est assez fascinant d’ailleurs, pour deux raisons.

D’abord, il est extrêmement diffus, tu, occulté, mais particulièrement vivace dans les quartiers populaires. Moi qui vis dans le 19è arrondissement, dans la circonscription de Cambadélis, j’assiste depuis 2 ans à peu près à son montée, inversement proportionnelle à la dégradation évidente des rapports avec l’intégration des populations musulmanes.

Je m’en faisais d’ailleurs la réflexion hier en retrouvant ma fille au parc où elle a l’habitude de jouer. Il y a dix-huit mois, le port du voile y était minoritaire et même exceptionnel. Hier soir, une majorité de femmes présente était voilée. Des nourrices qui ne se voilaient pas il y a un an portent le voile aujourd’hui. Intuitivement, cette modification très rapide de notre paysage urbain pose forcément problème.

Quand le phénomène se limite à une perception visuelle, après tout, le pire n’est pas arrivé. Mais fin juillet, en emmenant ma fille (de 2 ans, je le répète) dans un jardin public à la frontière du XXè arrondissement et des Lilas, j’ai flippé. Le fait qu’elle était la seule blanche du square ne m’a pas gêné. En revanche, un groupe d’Africains noirs dont le plus âgé avait 12 ans squattait les jeux, et c’est un enfant africain de quatre ans qui a physiquement voulu agresser ma fille pour l’empêcher de profiter du toboggan. Comme je suis intervenu pour calmer le jeu, ma fille a dû jouer pendant un bon quart d’heure entourée par une ronde de petits Africains silencieux, immobiles, qui la regardaient comme une bête curieuse, comme une intruse qui n’avait rien à faire là.

J’imagine que ce ressenti d’être devenu un étranger dans mon propre pays, d’avoir un enfant rejeté ou mis au ban de la communauté parce qu’il est blond aux yeux bleus est un sentiment très répandu en France, surtout dans les quartiers qui accueillent des immigrés, et qui suscite une exaspération bien plus grande que la mienne. Tout cela pousse forcément un grand nombre de nos concitoyens à se dire: les réfugiés syriens que nous accueillons maintenant vont grossir les rangs de tous ceux qui nous disent « Français, la France ne vous appartient plus! »

Le retour à nos racines celtiques

Du coup, la crise identitaire française prend une autre visage fascinant: elle nous oblige à nous demander – « qu’est-ce qu’être Français aujourd’hui »? Très longtemps, être Français signifiait être républicain. C’était au fond la conception révolutionnaire qui dominait: est Français celui qui veut l’être. En furetant de-ci de-là, notamment sur Internet, je m’aperçois de façon amusée que cette vision cède de plus en plus le pas au mot « Gaulois ».

Se sentir « Gaulois » est devenu une affirmation courante, qui marque une différence avec le « Français de souche » connoté d’extrême droite. Être français (dans une acception de plus en plus répandue même de façon implicite), ce n’est pas appartenir à une race « de souche », ni simplement vouloir appartenir à la communauté, c’est, d’une façon ou d’une autre, porter l’héritage culturel des populations qui occupaient ce territoire il y a 2.500 ans. L’idée est amusante et méritera d’être examinée dans quelques décennies à l’aune d’une histoire plus longue. Entre les manuels scolaires qui nous apprenaient « Nos ancêtres les Gaulois », puis l’éloge de l’exception culturelle française faite par Astérix, jusqu’au sentiment gaulois qui prend forme aujourd’hui, la recherche de nos racines tribales est plutôt étrange. Mais au fond, l’histoire de France depuis cent ans, c’est celle d’une lente résurgence gauloise, comme un souvenir d’enfant qui remonte peu à peu à la surface, au fil des expériences sensorielles.

On s’amusera ici des discussions interminables sur l’origine étymologique du Noël, pour illustrer cette quête sourde de nos racines gauloises. Le mot « Noël » est-il une étrange déformation du latin « Natalis Dies », ou une transformation du francique « Neu helle », lumière nouvelle? La question manifeste assez bien, me semble-t-il, cet attachement à des racines enfouies. La France est le seul pays de la Chrétienté à désigner le 25 décembre par un mot (datant du 12è siècle) qui ne fait pas consciemment référence à la naissance du Christ. Rien n’exclut qu’elle soit le seul pays de la Chrétienté à désigner le 25 décembre par une référence explicite à la religion celtique, à une fête indo-européenne de la lumière, que Celtes et Germains pratiquaient chacun à leur façon.

Cette querelle de spécialiste souligne que, derrière le roman français raconté par les Républicains et par les Chrétiens, il existe une vieille saga celtique qui continue probablement à nous définir, à nous guider, sans que nous ne nous en souvenions plus consciemment. Cette lente remontée à la surface du Celte qui sommeille en nous est à la fois cocasse et réjouissante, parce qu’elle nous rappelle que Brenn avait envahi Rome bien avant que César n’envahisse la Gaule. Après tout, l’histoire des vainqueurs qui prétend que Rome a apporté la civilisation aux Gaulois est peut-être une vaste imposture: ce sont les Gaulois qui ont civilisé les Romains!

Crise identitaire et question sociale

Mais ces questions sont évidemment très éloignées de la préoccupation identitaire actuelle, où je vois bien le sujet majeur qui se pose aux « Gaulois ».

A titre d’exemple, quand j’ai demandé une place en jardin d’enfant à la mairie du 19è arrondissement, le cabinet du maire m’a demandé de fournir une facture récente de mon entreprise pour prouver que celle-ci existait bien! Le Kbis que j’avais donné ne suffisait pas. Cette mesure discriminatoire m’a fait bondir: moi, contribuable, Français, je suis soupçonné de tricher… pour obtenir une place dans un service public qui me coûte 800 euros par mois!

Arrivé au jardin d’enfant, je m’aperçois que les prénoms chrétiens sont extrêmement minoritaires dans le groupe où se trouve ma fille. Si j’en crois ce qu’on me dit dans l’entourage de ce service public, une majorité d’enfants portant des prénoms musulmans ne paient pas le jardin d’enfant, ou paient très peu. Personnellement, je m’en fous, mais je me mets à la place du Français moyen qui subit ce traitement: il y a là un paradoxe extravagant que seule la pensée unique des bobos permet d’occulter. Pour quelle raison des contribuables nationaux sont-ils moins bien traités, face aux services publics, que des personnes exonérées d’impôts et de nationalité étrangère? Pour quelle raison les amateurs de saucisson sont-ils négativement discriminés par rapport aux consommateurs de hallal?

Je comprends bien l’importance, ici, de la pensée bobo: je suis forcément coupable de la colonisation, je dois donc me faire pardonner, et le fait que je pose la question qui fâche fait de moi un horrible raciste. Ce serait tellement mieux si je décidais d’aller habiter avec les Blancs, si je déménageais, ou même si je ne faisais pas d’enfant, et si je tenais ensuite un discours doucereux et totalement hypocrite sur la lutte contre le racisme (hypocrite car aucun bobo du Vè arrondissement n’accepterait d’envoyer ses enfants dans une école où la mixité existe)… Ces raisonnements qui me sont régulièrement apportés m’exaspèrent, et comme je suis un caractériel grande gueule, je le dis toujours ouvertement. Les gens bien élevés font autrement: ils se taisent et votent Front National.

Et c’est bien le sujet qui traverse ce pays: la question de base des Français moyens qui doivent payer à tire-larigot au nom d’une solidarité dont il ne profite jamais, en s’entendant dire qu’ils n’en font pas assez et qu’ils sont racistes, pose aujourd’hui un problème critique.

Pour un nouvel édit de Nantes

La France n’en est pas à sa première crise religieuse. Elle avait réglé la précédente par un édit d’Henri-IV qui avait défini clairement les droits et devoirs de chaque entité. Comme j’appartiens au groupe des utopistes qui pensent que l’identité française se définit d’abord par l’ouverture aux autres et le respect de chaque culture, je considère qu’il est désormais urgent de proclamer un nouvel édit de Nantes.

Dans celui-ci, il faut clairement préciser les droits de la communauté musulmane. En particulier, il faut qu’un enfant musulman né en France ait les mêmes chances qu’un enfant chrétien: une école de qualité, qui le prépare à un diplôme de qualité, et une absence totale de discrimination à l’embauche. Le mérite d’un Musulman doit égaler le mérite d’un Chrétien.

Ce nouvel édit doit préciser de façon extrêmement claire les obligations et les devoirs des musulmans, juste contrepartie de leurs droits. Dans mon esprit, ces obligations doivent inclure une interdiction du port du voile dans les espaces communs, un engagement clair et positif sur des principes républicains, et un renoncement aux menus de substitution dans les cantines.

Manger du porc, boire du vin, de l’alcool, fait partie des traditions françaises, gauloises diront certains, et je vois mal que cet héritage millénaire soit remis en cause sous prétexte qu’une minorité d’habitants actuels considère qu’il doit en être ainsi.

J’ai la conviction que ce n’est que dans cette clarté des règles du jeu, où chacun trouvera un avantage, que la crise identitaire française sera surmontée.

 

 

Ce que Myriam el-Khomri dit de la gauche

La nomination de Myriam el-Khomri au ministère du Travail est en soi un événement sympathique. Il en dit surtout long, et même très long, à propos des rapports entre le parti socialiste et le Travail.

Jean-Marc Germain écarté

Pendant plusieurs semaines, le candidat le plus sérieux au poste a semblé être Jean-Marc Germain. Député de la banlieue sud de Paris, mari d’Anne Hidalgo et apparatchik proche de Martine Aubry, Germain incarnait bien la tendance petit marquis du PS, qui adore s’entourer de gens nourris à ses guerres de couloir.

L’inconvénient majeur de Germain, c’était évidemment sa vision « aubryste » de l’économie, faite de réglementation, de certitudes mal acquises sur les entreprises, et sa détestation proclamée de la concurrence, ennemie de la solidarité. Dans une période où les normes applicables au travail sont de moins en moins acceptées par les entreprises, l’arrivée de ce « légaliste » aurait signé la mort d’un certain desserrement (tout relatif) de l’étau qui pèse sur la production, et le retour des courtisans qui font de la solidarité une profession de foi juteuse.

La gauche n’a plus aucune figure connaissant le travail

En dehors de la candidature de Jean-Marc Germain, le parti socialiste ne disposait plus d’aucune figure connaissant suffisamment le monde du travail pour s’imposer légitimement au ministère éponyme. Voilà un signe des temps tout à fait saisissant: le Parti Socialiste, submergé par les bobos parisiens, n’a pas été capable de générer une grande figure moderne capable de discuter avec les syndicats, de forger une vision de l’économie et des relations sociales susceptibles de faire un programme de gouvernement crédible.

Ce divorce entre le travail et la gauche est sans doute le meilleur symbole d’une crise historique où le Parti Socialiste se préoccupe plus de mariage homosexuel que d’émancipation des masses laborieuses.

Le symbole el-Khomri

Dans ce désert politique, la candidature el-Khomri ne rassure pas. Cette protégée de Bartolone qui ne connaît pas l’entreprise appartient à la sphère des femmes issues de la diversité dont les sections urbaines du Parti Socialiste raffolent tant: comme elles doivent tout à la machine PS, les éléphants sont sûrs qu’elles ne remettront pas en cause des règles du jeu qui leur profitent. Bien entendu, aucun éléphant ne reconnaît que ces règles du jeu, si elles profitent, notamment au titre des quotas imposés par la parité, à des femmes issues de l’immigration, contribuent aussi à stériliser le parti sur des sujets comme le Travail.

Myriam el-Khomri exerçait ses talents au secrétariat d’Etat à la Ville, le département des bonnes oeuvres gouvernementales pour les « quartiers ». Elle n’est pas parisienne, mais a fait carrière au parti socialiste de Paris, comme experte de la sécurité. En réalité, c’est une apparatchik. Tout un symbole pour la gauche: s’occuper du travail, c’est d’abord gérer une immense masse de chômeurs. Au fond, la politique de l’emploi en France n’est plus très loin de la politique de la Ville: comme on a renoncé au plein emploi, l’enjeu consiste simplement à rendre le chômage plus supportable.

Il fut un temps où la gauche pensait que l’homme se libérait par le travail. Cette idée-là n’est plus. Elle a cédé la place à une espèce d’idolâtrie des loisirs où l’enjeu consiste, au nom de la solidarité, à hypnotiser les chômeurs, indemnisés ou non, en rendant leur condition acceptable. Ce calcul-là se paiera cher.

Dialogue social et entrepreneurs: le grand malentendu

Je participe demain à l’université d’été du MEDEF Alsace où j’interviens dans une table ronde sur le dialogue social. Cet événement me donne l’occasion de revenir sur la question du dialogue social dans les TPE et les PME.

La question du dialogue social dans les très petites entreprises (celles où je place les entrepreneurs…) constitue probablement la meilleure illustration des ambiguïtés que le patronat français cultive sur la gouvernance économique du pays. D’un côté, en effet, le monde patronal adore affirmer « qu’il y a trop de règles » (ce qui est vrai, particulièrement dans le droit du travail), et d’un autre côté, il refuse toutes les perches qui lui sont tendues pour substituer des normes d’entreprise dont il aurait la maîtrise aux absurdes normes nationales qui lui échappent complètement.

Les entrepreneurs ont besoin de normes adaptées

Tous les entrepreneurs le savent: une grande partie de leur temps et de leur productivité est absorbée par le choc de l’instabilité juridique. Toute réforme de la fiscalité, du droit du travail, du droit de la sécurité sociale (au sens large) entraîne en effet un temps d’apprentissage puis de mise en oeuvre qui constitue une contrainte lourde pour l’entrepreneur, surtout en temps de croissance zéro.

Un sondage Humanis-Odoxa l’a montré la semaine dernière: outre que plus du tiers du temps d’un entrepreneur est accaparé par des tâches de gestion, très peu d’entreprises seront prêtes, au 1er janvier 2016, à mettre en oeuvre les nouvelles règles qui leur sont applicables (compte pénibilité, généralisation de la complémentaire santé, contrats responsables, déclaration sociale nominative). Les faits montrent que, en moins de 30 mois, aucune réforme ne peut arriver raisonnablement jusqu’au salarié de la TPE.

Autrement dit, les changements annuels de règles condamnent les entreprises, faute de temps pour s’adapter, à vivre dans l’illégalité. C’est le meilleur argument que je connaisse pour plaider en faveur du développement des normes fixées au niveau de l’entreprise, sans intervention extérieure: faute de s’y mettre, l’Etat condamne ses entrepreneurs à partir ou à étouffer sous la charge.

On peut d’ailleurs se demander dans quelle mesure l’instabilité réglementaire n’est pas une stratégie de la technostructure pour tuer le Mittelstand français à petits feux.

L’entrepreneur a besoin de structurer son dialogue social

Pour porter une alternative crédible à l’excès de lois, l’entrepreneur a besoin de prouver qu’il est capable de respecter « l’intérêt général » du salarié afin de rendre caduque l’intervention du législateur. C’est évidemment ici que les problèmes se compliquent, puisque deux types d’argument me seront opposés.

Premier type: l’entreprise est là pour produire et dégager de la plus-value, pas pour établir le règne de l’intérêt général. Sans doute, mais il n’en demeure pas moins que, comme toute communauté humaine, elle a besoin de règles claires et stables, qui font accord à défaut de consensus, pour fonctionner au jour le jour. C’est d’ailleurs l’une des explications du mal-être français aujourd’hui: faute de disposer de telles règles, les Français râlent et contestent.

Si l’entreprise veut s’émanciper du code du travail et donc sortir de son lancinant « il y a trop de règles et trop d’Etat », elle doit développer ses propres garde-fous internes. De ce point de vue, seul un dialogue social structuré permettant de bâtir des accords collectifs solides permettra de justifier un renoncement du législateur à intervenir sur tout et n’importe quoi.

Deuxième type d’arguments, largement utilisés lors de la négociation infructueuse sur le dialogue social: l’entrepreneur pratique le dialogue social au quotidien dans sa TPE, avec ses salariés qu’il voit tous les jours.

Sur ce point, les patrons qui ont développé ce discours ont eu de la chance de ne pas avoir à faire à des syndicalistes qui connaissent l’entreprise. Car il y a une différence de fond entre une somme de relations individuelles informelles au sein de l’entreprise, et la mise en place d’un dialogue collectif formalisé préparant des accords en bonne et due forme.

C’est précisément cette formalisation-là dont la TPE a besoin pour pouvoir contenir l’intervention de l’Etat dans son fonctionnement.

Le dialogue social dans les TPE, est-ce compliqué?

Sur ce point, je comprends bien évidemment la préoccupation des entrepreneurs qui ne veulent pas se retrouver avec un emploi du temps plombé par des formalités incompréhensibles destinées à organiser le dialogue social. La revendication d’un système simple me paraît ici de bon sens.

C’est pourquoi j’ai toujours proposé d’adopter une ligne simple: la généralisation du mandatement, qui permet de négocier un accord collectif (même dans une entreprise comptant un seul salarié) sans section syndicale. Ce système à l’avantage d’une extrême simplicité et d’une extrême souplesse. La seule contrainte de bon sens me paraît devoir être la validation de l’accord ainsi négocié par une commission paritaire de validation – formalité que la loi Rebsamen a supprimée, et c’est une erreur, car elle ouvre la porte au grand n’importe quoi.

Voilà bien notre problème: entre l’extrême étatisation et la dérégulation à outrance, la France trouve parfois difficilement la posture d’équilibre qui permet d’inscrire les solutions dans le temps.

 

 

Hollande et l’intérêt général: les lapsus révélateurs

Comme le révélait Atlantico, François Hollande a livré d’étranges confidences à la journaliste du Monde Françoise Fressoz sur son début de mandat. Outre ses regrets sur l’abandon de la TVA sociale, il a eu cette phrase qui apparaît comme un lapsus révélateur:

« J’ai engagé des réformes qui ne sont pas toutes de gauche mais servent l’intérêt général ».

La différence plus ou moins consciente que le Président établit entre la gauche et l’intérêt général ne manque pas de surprendre, car elle provient du fond de coeur. À son insu probablement, Hollande en dévoile beaucoup sur son substrat idéologique profond, sur son « disque dur » en quelque sorte. Il éclaire brutalement, du même coup, le malentendu qui existe entre les socialistes et lui.

S’il existe encore une unité de pensée au Parti Socialiste, elle repose en effet sur l’idée que la politique doit sublimer les intérêts particuliers pour ne s’occuper que de l’intérêt général. Personne ne peut jurer que cette unité soit encore une réalité, mais la gauche peut en tout cas se revendiquer de cet héritage idéologique où les décisions prétendent se prendre par-dessus les volontés individuelles pour exprimer la volonté générale. Tel est le contenu du pacte rousseauiste qui inspire la gauche depuis 1789 et qui, de loin en loin, inspire ses tribuns au fil des décennies.

Manifestement, François Hollande n’appartient pas à cette filiation idéologique, et il se sent plus à l’aise avec une autre approche, en l’espèce la conception dominante dans la technostructure d’un intérêt général qui serait défini par l’Etat et ses grands commis, en dehors des passions partisanes. Les réformes « qui ne sont pas de gauches » mais qui correspondent à l’intérêt général appartiennent bien à cet univers où les décisions publiques sont prises en fonction d’un intérêt supérieur dont seule la noblesse d’Etat est comptable, et qui ne peut être exprimé par le débat politique (et les élus) en tant que tel.

De là, sans doute, le sentiment que donne le Président de décider seul, ou en tout cas d’être imperméable aux raisonnements tenus par son camp et aux promesses qui étaient contenues dans son programme. Le pacte de responsabilité, le CICE, sont bien dans cette veine, dans cette inspiration qui percute l’intérêt général selon la gauche et cherche plus à répondre à une sorte de grand équilibre dans la société française, au-delà des partis, qu’à une cohérence idéologique dont le candidat de 2012 aurait été l’incarnation ou la synthèse.

Pour François Hollande, il est très probable qu’un Emmanuel Macron cristallise cette idée d’un intérêt supérieur de la nation qui excède (dans tous les sens du terme) les idées de gauche. Les réactions que ses propos sur les 35 heures ont provoquées à La Rochelle en disent long sur la distance qui existe entre la ligne au pouvoir et celle du parti.

En 2017, Hollande n’aura guère le choix: soit il parvient à refonder une synthèse crédible avec les militants du parti, fondée sur une nouvelle promesse conforme à la tradition idéologique du parti et il pourra dissiper les doutes qui se sont accumulés dans son propre camp sur sa personne. Soit il reste dans l’ambiguïté actuelle, et les partisans de son éviction, probablement avant même le scrutin, risquent fort de donner de la voix.

A de nombreux égards, en effet, le mandat de Hollande se sera réduit à une vision technocratique de la France et de l’Europe, sans « âme » et sans le charisme nécessaire à une levée d’enthousiasme. Les militants du PS sont-ils prêts à donner leur investiture à un comptable passionné par les boîtes à outils? Rien n’est moins sûr.