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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

AGNES SAAL: LA REPUBLIQUE DES COPAINS COQUINS

Agnès Saal, qui a quitté l’INA après l’affaire des 40.000 euros de taxi qu’elle a reconnus, vient de bénéficier d’une ex-filtration d’urgence derrière les lignes ennemies. Elle sera désormais chargée de mission sur les questions de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences auprès du secrétaire général du ministère, dit-on. Les petits marquis ont encore frappé: ils trouvent toujours une porte de sortie pour sauver l’un des leurs.

Les déclarations bidon de Fleur Pellerin sur le sujet

A propos de cette mesure, Fleur Pellerin a fait une déclaration bidon:

Il s’agit d’une réintégration automatique, conformément aux statuts de la fonction publique…

C’est évidemment tout ce qui lui a de plus faux! Face à ce qui apparaît (si cela est confirmé bien entendu, mais Agnès Saal n’a pas démenti les faits…) comme un détournement de bien au sens de l’article 432-15 ou 432-16 du Code Pénal, la ministre avait tout à fait la faculté de prendre la mesure habituelle dans ce cas: la suspension immédiate de la personne (qui garantit le versement du salaire, sans les primes) le temps qu’une enquête soit menée en vue d’un éventuel déféré devant le Parquet.

Un douanier surpris à écouler une marchandise saisie pour un montant de 40.000 euros, un cuisinier qui organiserait du coulage à cette hauteur, feraient l’objet de ce traitement. Dans mes premières années de fonctionnaire, je me souviens avoir pris une mesure de ce type pour un détournement de… 2.500 euros. La fonctionnaire incriminée fut à l’époque révoquée de la fonction publique. Je me souviens (lorsque j’organisais des conseils de discipline) avoir vu une fonctionnaire révoquée pour avoir dérobé le temps d’un week-end une somme de 1.000 euros qu’elle a remise dans la caisse le lundi matin. Par peur d’être expulsée de son logement, elle avait cédé à la tentation pour pouvoir payer son loyer.

Pourquoi un « petit fonctionnaire » se retrouve-t-il au chômage pour des détournements mineurs quand une haute fonctionnaire, qui devrait donner l’exemple, bénéficie d’une mesure de protection pour des sommes équivalentes à 4 années de SMIC?

En tout cas, ce deux poids deux mesures n’a rien à voir avec le droit de la fonction publique, et la ministre de la Culture ment éhontément lorsqu’elle le prétend. Rappelons que le statut de la fonction publique existe pour protéger les fonctionnaires contre la pression des politiques. Pas pour permettre aux politiques de les protéger contre l’application des lois de la République…

Petits marquis de gauche et République des copains coquins

Fleur Pellerin serait mieux inspirée de dire la vérité: oui, les petits marquis de la République des copains coquins ont encore frappé. Exceptionnellement, je vais ici mobiliser (sans grande peine) quelques souvenirs du gestionnaire de personnel que je fus dans le service public, pour décrire à quoi a dû ressembler le reclassement d’Agnès Saal dans les services du ministère.

Lorsqu’Agnès Saal a appelé sa ministre pour lui annoncer qu’elle allait démissionner, il est plausible qu’elle ait obtenu la promesse à ce moment-là d’une évacuation sanitaire dans des conditions acceptables: pas de poursuite disciplinaire, on fait le dos rond quelques jours et on étouffe l’affaire. Pas la peine de soulever le tapis pour trouver d’autres petits tas de poussière qui auraient échappé au public. En contrepartie, on trouve une solution de reclassement à l’administration centrale.

Le directeur de cabinet de Fleur Pellerin a dû faire passer l’instruction au secrétaire général: il faut sauver le soldat Saal, sans éclat, mais sans faillir! De là a dû venir l’idée de ce poste fourre-tout et bidon, que tous les gestionnaires de personnel ont pratiqué lorsqu’il s’est agi de recaser un protégé du pouvoir en déshérence: chargé de mission à la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences… Tout le monde le sait, c’est le genre de job à quart temps qui ne sert à rien, sauf à produire des notes bavardes que personne ne lit, et qui est très proche de l’emploi fictif.

Disons même que le secrétaire général du ministère de la Culture a fait ici le minimum syndical en matière de recasage. On aurait pu imaginer une mission temporaire sur un sujet d’actualité au ministère, même d’actualité obscure. En vrac: l’avenir de la filière archéologie préventive, la politique de la lecture face au numérique, le dialogue de gestion face aux mutations budgétaires, les effets de la réforme territoriale sur la politique culturelle, que sais-je moi? On aurait pu maquiller la forfaiture de façon plus inventive. Mais, visiblement, ce n’était pas le propos…

Et Manuel Valls qui dénonçait la diminution du budget de la Culture

Cette affaire tombe bien mal pour Manuel Valls qui déplorait, à Cannes, la diminution du budget de la Culture depuis 3 ans. Preuve est faite que l’administration centrale de la Culture (systématiquement protégée par la cataclysmique Aurélie Filipetti, qui a fait payer le prix des baisses de budget aux établissements de terrain, en protégeant jalousement les petits marquis de la rue de Valois) est aussi faite d’inutiles qui coûtent cher aux contribuables. Tailler dans ce budget des copains coquins n’a rien de choquant. C’est même de salubrité publique!

Mais jusqu’à quand le contribuable devra-t-il se saigner aux quatre veines pour alimenter cette farce administrative quotidienne où défense du service public rime avec défense des privilèges et impunité accordée aux petits marquis?

 

FAUT-IL QUITTER LA FRANCE?

Faut-il quitter la France? L’excellent Bob, d’une radio Web que j’adore, m’a posé la question mardi. J’ai pris le temps d’y répondre. Voici le teaser de l’émission:

J’en profite pour redire que vous êtes nombreux, parmi ceux qui lisent ce blog, à vous agacer, vous désespérer ou vous révolter contre les blocages de la société française. Ceux-ci sont largement imputables à l’immobilisme d’une élite recrutée de plus en plus souvent sur sa capacité à ne rien changer et à maintenir les lignes coûte-que-coûte.

On comprend bien l’intérêt de cet immobilisme. Alors que la révolution numérique rebat les cartes partout dans le monde en favorisant l’émergence d’une nouvelle élite dotée de compétences nouvelles (la capacité à collaborer, la maîtrise de nouvelles techniques, de nouveaux processus), l’élite technophobe française se cramponne à ses privilèges et multiplie les manoeuvres pour bloquer l’émergence d’un nouveau modèle. On n’interprètera pas autrement la guerre qui se livre par exemple sur les droits d’auteur.

Je suis pour ma part très confiant sur la capacité du pays à rebondir. Le bouleversement des bases économiques obligera à un nouveau « deal » dans la société française, fondé sur des circuits de décision plus ouverts et plus transparents. Le problème est de savoir quand ce bouleversement interviendra: dans 5 ans? dans 10 ans? de façon fluide ou après un grand chaos? Nul ne le sait…

La seule marge de manoeuvre dont nous disposions pour favoriser ce mouvement est celui de s’engager, sous quelle que forme que ce soit… même parfois, simplement, en « likant » un article…

HOLLANDE ET SON ETRANGE RUPTURE AVEC LA FRANCE

François Hollande a prononcé à Carcassonne un discours de légende. Le voici:

En l’écoutant, on se pose évidemment la question de savoir s’il croit vraiment à ce qu’il dit ou s’il sait que son « roman personnel », pour reprendre une expression à la mode, est un salmigondis de mensonges ahurissants. Il faut en particulier écouter entre la minute 31 et la minute 44 le compte-rendu de son action pour mesurer la folie hallucinogène qui s’est emparée de celui qui a rédigé le texte du discours.

Ma conviction est que la vérité est entre les deux.

François Hollande a de fait prononcé un discours de campagne devant une puissante fédération du sud-ouest pour préparer 2017. En professionnel de la politique, il sait que ce genre d’exercice se plie à des règles obligées. En particulier celle de l’exagération et du travestissement de la réalité.

En même temps, je le crois suffisamment coupé de la réalité pour ne pas mesurer combien il se discrédite auprès des acteurs économiques en soutenant sans frémir et sans fléchir qu’il a rétabli les marges des entreprises, qu’il a obtenu un plan européen de relance ou qu’il a rétabli les comptes publics en stabilisant la pression fiscale. Et s’il avait des doutes, il ne manque pas, dans son entourage, de thuriféraires pour les dissiper et pour le conforter dans l’illusion qu’il est maître de la réalité.

Lionel Jospin à Matignon et, dans une certaine mesure, Nicolas Sarkozy à l’Elysée, ont souffert des mêmes maux: ils ont évincé de leur entourage tous ceux qui étaient capables de leur dire la vérité sur l’état de l’opinion, sur le niveau de vie des Français, et ils se sont entourés d’une cour chargée de leur dire ce qu’ils avaient envie d’entendre.

Douloureux sont les réveils de ces esprits gavés de champignons hallucinogènes…

 

« L’EDUCATION NATIONALE NE FONCTIONNE PAS SEULE »

J’ai souhaité revenir aujourd’hui sur la réforme des collèges, en interrogeant Jean-Marie Lenzi, agrégé de géographie passé par l’ENA, administrateur civil de l’Education Nationale qui traîna un temps ses guêtres dans le corps préfectoral. Il m’a semblé que le point de vue de ce bon connaisseur du système éducatif pouvait apporter quelques idées intéressantes dans un débat marqué par la grisaille et le souci polémique.

La réforme territoriale devrait avoir un impact sur l’Education Nationale. Penses-tu que l’organisation de l’Education Nationale doive se fondre dans le moule de la future organisation territoriale de l’Etat? Pourquoi? 
L’éducation nationale ne fonctionne pas seule. Elle doit évidemment se coordonner avec les collectivités régionales en raison du partage des compétences pour les lycées et la formation professionnelle dans son ensemble : à cet égard les nouvelles grandes régions vont jouer un rôle d’autant plus décisif que leur cohérence économique se trouve renforcée, ainsi que le souligne une analyse de France Stratégie en dépit de bicéphalies dans leurs métropoles (Toulouse/Montpellier, Strasbourg/ Metz-Nancy) et de tendances centrifuges dans quelques départements qui pourraient amener à des rectifications ultérieures « à la marge ».
Les régions deviennent ainsi acteur majeur de l’aménagement du territoire y compris parfois dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche, de la mobilité géographique et professionnelle (le fait qu’elles pilotent le service public de l’orientation tout au long de la vie n’est pas anodin), des équilibres entre les métropoles et les territoires éloignés condition de l’égalité des territoires.
Sous l’autorité des préfets de région qui pilotent la coordination avec les conseils régionaux, les services de l’Etat se réorganisent à cet échelon territorial, après la «  Réate »  qui avait  consisté à fusionner les services déconcentrés des ministères en un petit nombre de directions régionales et départementales. Il n’y a donc tout intérêt à ce que l’éducation nationale calque ses académies sur la carte des régions et y soit représentée par un seul recteur pour qu’il soit un interlocuteur efficace du préfet et du président du conseil régional. L’autonomie du recteur, qui a toute autorité dans le domaine pédagogique, trouve vite en effet ses limites dès qu’il est question d’investissements d’avenir et de politiques interministérielles aussi sensibles que par exemple l’insertion des décrocheurs. L’action de l’éducation nationale doit donc être cohérente avec celle des régions et celle des autres services de l’Etat.
Le choix de regrouper les services en un seul rectorat physique ou de les disperser pour être plus proches des usagers est subsidiaire. Au demeurant les rectorats ne sont pas un échelon administratif « de proximité », à la différence des directions départementales de l’éducation nationale qui, nonobstant les mutualisations de back-offices à opérer entre elles ou avec les rectorats, devraient se voir confortées. Au recteur les questions de stratégie, de politique éducative et des grands actes de gestion collective, aux DASEN les questions de gestion et de politiques locales, que ce soit avec les départements, les communes ou les intercommunalités qui vont se renforcer avec la réforme en cours.
Cette organisation serait de surcroît lisible pour les personnels et les citoyens. Introduire par une singularité injustifiée une complexité supplémentaire serait de nature à aggraver leur défiance vis à vis de l’efficacité de l’Etat.

Les enquêtes PISA soulignent la baisse du niveau scolaire en France depuis plusieurs années. Quels sont, à ton avis, les principaux facteurs explicatifs de ce phénomène? 
Il s’agit d’une baisse toute relative, la France se trouvant en milieu de classement. J’y vois deux facteurs. L’un est interne : le système scolaire qui adapte mal ses méthodes et son organisation aux réalités d’un public hétérogène  n’est pas en mesure de réduire la reproduction des inégalités. Le rétrécissement de la base sociale de recrutement des filières sélectives -dont les résultats dans les comparaisons internationales sont flatteuses alors que les indicateurs d’inégalité sont au contraire défavorables-  en est l’illustration. La lourdeur des programmes aggravée par les cloisonnements disciplinaires contribue probablement à cette dégradation et justifie la création du « Conseil national des programmes » par la Loi de 2013.
Un autre facteur est externe. Il résulte de l’évolution sociale et des phénomènes de ségrégation et de paupérisation qui rendent plus difficile l’éducation et la transmission des connaissances dans certaines zones concentrant les difficultés. A cet égard l’éducation nationale ne peut être tenue pour responsable de la politique de l’habitat et du peuplement.

Selon toi, quelles sont les trois principales réformes à mener à l’Education Nationale aujourd’hui? 
Premièrement redonner confiance aux éducateurs et responsabiliser les établissements en réduisant de trois-quarts le volume de circulaires produites par l’administration centrale. Une telle mesure – il est vrai peu médiatique-  ne coûterait rien et rapporterait beaucoup. Pourquoi par exemple multiplier les instructions relatives à l’utilisation des heures consacrées à des activités interdisciplinaires en collège, ou imposer aux projets éducatifs territoriaux du primaire des modalités que l’éducation nationale n’est pas à même de vérifier, alors que c’est l’objectif qui compte : assurer le socle de compétences et l’égalité des chances.
Deuxièmement, accroître le temps de présence des enseignants dans les établissements. Ce devrait être le premier gage de toute revalorisation, qui améliorerait beaucoup le suivi des élèves et les relations avec les parents. Une telle mesure implique des aptitudes managériales affirmées de la part chefs d’établissements dont le recrutement et la formation doivent être adaptés en conséquence.
Troisièmement, assurer le continuum entre l’école primaire et le collège, ce dernier devant être considéré comme l’aboutissement de l’enseignement obligatoire pour tous et non comme une préparation aux études supérieures, qui est le rôle du lycée. A cet égard, la réforme territoriale devrait confier la gestion des collèges aux intercommunalités plutôt qu’aux régions…
Pour les niveaux supérieurs, je fais confiance aux effets de la responsabilisation des universités et au dynamisme du marché de la formation, pour peu que l’on puisse se  former tout au long de la vie et disposer de services d’orientation pertinents. Cela contribuerait à réduire les excès de la dramaturgie du bac et de la focalisation sur les « classes préparatoires » aux grandes écoles. Le vrai problème est l’accès des jeunes au marché du travail.
Que penses-tu de la polémique sur la réforme des programmes au collège? 
La virulence de la polémique, en grande partie politicienne,  est sans commune mesure avec la modestie de la réforme. Celle-ci va à mon avis dans le bon sens en renforçant l’interdisciplinarité mais elle a mis en avant des mesures symboliques qui ne s’imposaient pas, comme la suppression des classes bilingues allemand en sixième (il y a bien d’autres façons de créer de la ségrégation sociale en collège). Du coup la communication politique de ses promoteurs a brouillé les objectifs de la réforme qui auraient dû être débattus et expliqués plus longuement.
En ce qui concerne l’histoire, que j’ai enseignée dans mon premier métier et dont les programmes seront toujours critiqués, elle reste pour moi une discipline majeure pour la formation à l’observation et à l’esprit critique. A cet égard la place dévolue à l’histoire nationale doit être prépondérante, y compris avec des repères chronologiques et des personnages incarnés, sans pour autant prétendre façonner un « roman national » idéologique. Enfin, il faut admettre le besoin de mieux enseigner le fait religieux dans le monde de la part de générations d’enseignants peu formés à cette question. Nous devrions tous connaître l’origine de la fête de « Pâque » ou de l’« Aïd el Kébir » pour mieux expliquer comment elle se manifeste dans un contexte historique particulier. 

 

VALLS MÈNE-T-IL VRAIMENT UNE POLITIQUE SOCIALE LIBÉRALE?

A l’approche de la discussion en séance publique de la loi Rebsamen, qui doit s’achever le 29 mai, une rapide mise en perspective de la politique sociale menée par la gauche depuis son arrivée au pouvoir. L’exercice permet en effet d’éclairer l’importante question de la dimension libérale ou non des orientations données par François Hollande.

Libéralisme ou incitation fiscale, quelle différence?

Avant d’entamer la réflexion, il n’est toutefois pas inutile de revenir sur quelques définitions. L’usage commun confond en effet volontiers la logique libérale avec une simple diminution de la pression fiscale, et la solidarité avec une hausse des impôts. Ces réductions de sens apparaissent trop sommaires pour être pertinentes.

Au sens strict, le libéralisme peut être défini comme antithétique de l’intervention directe de l’Etat dans le jeu socio-économique. C’est cette signification qui est suivie ici. Elle ne peut se résoudre à une simple logique fiscale.

Par exemple, lorsque le gouvernement supprime la première tranche de l’impôt sur le revenu, il diminue la pression fiscale, mais cette mesure est sans impact majeur sur la place de l’Etat dans le champ social. Dans ce cas de figure, un autre axe que la question étatisme/libéralisme doit être dégagé pour bien évaluer le sens de la politique qui est menée. Il faut aussi passer au crible ces politiques au regard de la hausse ou de la baisse de la fiscalité, qui n’a pas, nous venons de la voir, de corrélation automatique avec le rôle de l’Etat dans l’économie.

Inversement, certaines politiques qui donnent de l’oxygène aux acteurs privés peuvent être porteuses d’une hausse de la fiscalité. C’est le cas de la modulation des cotisations chômage pour les CDD, qui emportent une augmentation de ces cotisations pour certaines entreprises en liant fiscalité et comportement managérial. Dans ce cas de figure, la responsabilisation des acteurs s’accompagne d’une pression fiscale nouvelle au lieu d’une baisse nette.

Il a donc semblé important, dans ce travail de fond, de distinguer la question de l’Etat et la question de la fiscalité même si ces deux questions comportent une corrélation relative.

On dira donc qu’une politique est libérale et incitative si elle diminue le rôle de l’Etat et baisse la pression fiscale. En revanche les deux critères ne sont pas réductibles l’un à l’autre.

Une préférence pour l’étatisme fiscalisant

Pour mener notre réflexion, nous avons récapitulé les mesures adoptées par le gouvernement depuis le mois de mai 2012, en les évaluant sur chacun des axes. Sur fond rouge, sont présentées les mesures adoptées sous les gouvernements Ayrault, sur fond bleu sous les gouvernements Valls.

Politique sociale de la gauche depuis 2012

Une lecture rapide nuance les avis largement émis sur le sujet depuis plusieurs mois.

Certes, le diagramme fait apparaître une plus grande inclination des gouvernements Ayrault en faveur de mesures étatistes et « fiscalistes ». La propension à majorer le forfait social à tous bouts de champ a notamment dissipé nombre d’incitations (sur les indemnités de rupture conventionnelle, sur l’épargne salariale) qui visaient toutes, lors de leur création, à nourrir les solutions négociées au sein de l’entreprise, au détriment des mesures étatiques. Cette formule ne plaît pas à la gauche, qui a lourdement fiscalisé les mesures négociées et en a savamment gommé tout l’intérêt.

Certaines mesures se sont par ailleurs neutralisées. C’est par exemple le cas du gel du barème de l’impôt sur le revenu, qui a fait exploser le poids de la fiscalité pour les petits revenus en 2013, et a conduit Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls à prendre des mesures compensatoires pour réparer les dégâts.

Valls est-il vraiment libéral?

Au regard de ce diagramme, peut-on conclure que Manuel Valls soit vraiment libéral?

La question mérite une réponse très « balancée ».

Incontestablement, la mise en oeuvre du pacte de responsabilité s’accompagne d’une baisse de la pression fiscale et de mesures in fine favorables à l’initiative privée. Mais cet encouragement repose surtout sur une logique de l’offre. En lui-même, le pacte produit peu d’effet sur une réduction effective du rôle de l’Etat dans l’économie. Sa qualification de « libéral » mérite donc beaucoup de précautions, et apparaît en retrait par rapport à des mesures d’inversion de la hiérarchie des normes contenues dans la loi Rebsamen par exemple.

A certains égards, la politique menée par Jean-Marc Ayrault a semblé plus libérale. Non seulement elle a préfiguré le pacte de responsabilité en créant le Crédit d’Impôt Compétitivité Emploi (CICE) qui n’a atteint, il est vrai, en 2014, que 80% de ses objectifs financiers (8 milliards d’exonération réalisés pour 10 de prévus), mais elle a adopté l’accord de compétitivité, qui permet aux entreprises de négocier des dérogations aux clauses substantielles du contrat de travail par accord majoritaire. Cette audace, qui n’a pas d’effet fiscal direct, reste d’un libéralisme inégalé par Manuel Valls.

Manuel Valls a en revanche multiplié les mesures diminuant la pression fiscale, sans qu’elles puissent être qualifiées de libérales. Il a par exemple supprimé la première tranche de l’impôt sur le revenu et créé une baisse d’impôts pure et simple pour les bas revenus.

Dans le même temps, il a pris des décisions très étatistes et très fiscalistes. La modulation des allocations familiales, par exemple, constitue un choc fiscal certain pour les revenus moyens, pendant que la réforme des contrats responsables contribue à étatiser la protection sociale complémentaire en diminuant par ailleurs les remboursements dont les assurés pouvaient bénéficier.

La loi Rebsamen, une étape libérale nouvelle

A ce stade, il est donc impropre de qualifier Manuel Valls de libéral. Ce jugement pourra toutefois être reconsidéré une fois les lois Macron et surtout Rebsamen adoptées. Ces deux lois comportent en effet un certain nombre de mécanismes qui diminuent la place de l’Etat et de la loi dans les normes sociales. Ce sont ces réformes-là qui entament à proprement parler une révolution libérale qui avait commencé sous Jean-Marc Ayrault et n’a pas fondamentalement progressé depuis lors.

Les Européens en pleine crise d’isolationnisme

Les Européens sont-ils atteints du mal qui a longtemps frappé les Etats-Unis: l’isolationnisme? Les débats sur le « Migration Agenda » lancé par Jean-Claude Juncker et sa fine équipe le laissent à penser.

Juncker veut que les Européens accueillent 1,5 million de migrants par an

Certains Européens n’ont évidemment pas manqué d’être stupéfaits en découvrant le « Migration Agenda » concocté par la Commission Européenne et rendu public mercredi. La presse l’a volontiers réduit à un simple plan d’accueil de 20.000 réfugiés à répartir équitablement entre tous les pays de l’Union.

En réalité, le programme migratoire de la Commission Européenne est de nature très différente. Dans un rapport sur le vieillissement d’ici à 2060, la Commission anticipe des flux migratoires situés entre 1 million et 1,5 million de migrants chaque année dans l’Union:

Européens et migration

Précisons qu’il s’agit bien ici d’un flux migratoire net, c’est-à-dire de la différence entre la masse des gens qui arrivent dans l’Union et la masse des gens qui la quittent. Pour Jean-Claude Juncker, ce mouvement est nécessaire pour compenser la dénatalité observée dans certains pays européens, notamment en Allemagne.

Selon les services de la Commission, l’Allemagne tomberait en effet en 2060 à une population de 70 millions contre 90 aujourd’hui, pendant que la Grande-Bretagne deviendrait le pays le plus peuplé de l’Union avec 80 millions d’habitants. La France gagnerait 10 millions d’habitants (75 millions d’habitants en 2060).

Ces plans sur la comète justifient la politique très technocratique de Juncker consistant à « sauver » l’Europe par l’importation d’une main-d’oeuvre non européenne. C’est dans cette perspective que Juncker a pris l’initiative d’une politique migratoire plutôt volontariste.

On comprendra toutefois qu’accueillir 20.000 réfugiés qui traversent la Méditerranée en bateau ne suffit pas à remplir l’objectif de 1,5 million d’immigrés par an. Mais l’intention y est et certains, à gauche, ont salué un geste fondateur de la part de Juncker. L’Europe ne tient décidément plus à grand chose.

Les Européens dans le réflexe isolationniste

Immédiatement, la proposition Juncker a fait bondir les principaux contributeurs à l’effort migratoire. Les Européens vivent dans l’illusion qu’ils pourront contenir les migrants avec un coup de baguette magique, exactement comme l’empire romain eut l’illusion de pouvoir contenir les invasions germaniques.

La Grande-Bretagne, qui est déjà proche du « Brexit », a annoncé qu’elle ferait jouer son droit de retrait (comme l’Irlande et le Danemark) et s’exonérerait des décisions de la Commission, prônant le renvoi des migrants dans leur pays d’origine. Il devrait rapidement rassemblée d’autres pays de l’Union, comme la Finlande, sur cette ligne. C’est un peu fâcheux, puisque le mécanisme de répartition concocté par Juncker prévoyait que la Grande-Bretagne prendrait à sa charge 12% des réfugiés, soit 2.300 personnes. Si le plan Juncker passe de l’utopie à la réalité, il obligera donc l’Allemagne, la France et l’Italie à fournir un effort supplémentaire pour réparer le lâchage britannique.

Cette perspective n’a guère enchanté Manuel Valls qui s’est précipité à Menton pour déclarer qu’une politique de quotas n’était pas une bonne idée. La posture est un peu hypocrite, puisque la France propose un mécanisme proche, mais la France a apporté sa voix à la doctrine isolationniste de ses partenaires.

La France s’affaiblit par son isolationnisme

La frilosité française à accueillir des réfugiés venus de Méditerranée constitue une nouvelle rupture avec notre doctrine traditionnelle et marque un nouveau recul dans notre rayonnement international. Les réfugiés que la France refuse d’accueillir proviennent pour l’essentiel de Syrie et d’Irak. Tous fuient la poussée de l’Etat islamique qui les promet aux pires cruautés et à la barbarie.

Depuis l’an mil, la France a toujours été au coeur de l’intervention militaire dans cette région du monde pour protéger les populations chrétiennes. Cet interventionnisme a connu une nouvelle vigueur au dix-neuvième siècle, époque où Napoléon III a renoué avec une présence forte au Liban et en Syrie. Sous l’effet d’une droite bornée qui fait des calculs d’épiciers (à la Eric Ciotti), la France est aujourd’hui en train de réduire son intérêt pour cette région à une simple posture de Marseillais (« il faut dire beaucoup de mal des Musulmans qui persécutent les Chrétiens d’Orient ») accompagnée d’un immobilisme absolu (« surtout, ne levons pas le petit doigt pour leur donner asile »).

Or, s’il existe bien un pays qui, en Europe, se suicide en pratiquant l’isolationnisme, c’est la France. Plusieurs siècles de présence dans le monde sont en train d’être ruinés par une génération de politiciens médiocres incapables de voir plus loin que leur prochaine réélection.

Sic transit gloria mundi.

L’Allemagne veut un « Grexit », cet hyper-isolationnisme

Si l’Allemagne s’est pour l’instant montrée discrète sur la question des migrants, elle se consacre avec beaucoup plus d’énergie à son isolationnisme à elle: protéger l’euro contre les indésirables laxistes budgétaires, à commencer par les Grecs.

Grâce à la Banque Centrale Européenne (et au FMI), la Grèce est parvenue à masquer sa faillite cette semaine. Facialement, elle a honoré une traite de 700 millions€ auprès du FMI et elle a payé les 500 millions€ de salaires dus à ses fonctionnaires. En réalité, elle a acquitté ses obligations avec de la monnaie de singe: 100 millions viennent du droit de tirage dont elle dispose auprès du FMI, et le reste est venu d’un emprunt à court terme souscrit par les banques grecques avec la bénédiction (et l’argent) de la BCE.

Il n’en fallait pas plus pour faire hurler le camp prussien (auquel la France adhère béatement). Le gouverneur de la Buba, le hurlant Weidmann, a critiqué cette aide (de moins en moins) discrète de la BCE.

«Vu l’interdiction (qu’a la BCE, selon son mandat) de financer directement les Etats, je ne trouve pas normal que l’on consente à des banques, qui n’ont pas accès aux marchés, des crédits, par lesquels se finance leur pays, qui lui-même n’a plus accès aux marchés», a résumé le président de la Bundesbank, dans un entretien au quotidien économique allemand Handelsblatt.

Il a reçu le soutien du gouverneur de la banque autrichienne, pendant que le rutilant Varoufakis saluait le combat acharné de Mario Draghi contre les Allemands.

Sur le fond, le camp prussien exige toujours de la part des Grecs une réforme des retraites et de la TVA, jugées comme une « ligne rouge » par Tsipras.

Tsipras et la tentation du plébiscite

Pour Tsipras, la situation est de plus en plus compliquée à gérer. Soit il veut rester dans la zone euro, et il devra bien plier aux exigences de l’Allemagne, soit il reste fidèle à ses engagements électoraux et c’est la crise ouverte avec les partenaires européens. Ses petits camarades le lui ont rappelé jeudi soir lors d’une réunion houleuse au Parlement grec. Les députés de Syriza auraient pris leur Premier Ministre à partie en lui reprochant de trahir le programme sur lequel il a été élu. « Les lignes rouges du gouvernement sont aussi les lignes rouges du peuple grec », lit-on dans un communiqué publié à la sortie de cette réunion…

Du coup, Tsipras a entrouvert une porte sur la TVA, mais a annoncé qu’il ne cèderait pas sur les retraites.

Ces dissensions internes n’en sont qu’une parmi d’autres pour un gouvernement confronté à une nouvelle récession. La construction d’une mosquée à Athènes a donné l’occasion, à la coalition gouvernementale, de se déchirer publiquement lors d’un vote au Parlement: les députés du parti de l’indépendance grecque ont voté contre le projet d’un gouvernement auquel ils appartiennent.

Une solution, pour Tsipras, consisterait à soumettre à un referendum les concessions qu’il pourrait lâcher aux Européens. Cette voie lui permettrait de valider directement auprès des citoyens le prix à payer pour rester dans la zone euro. Une stratégie du quitte ou double pour l’ensemble de l’Union…

Et pendant ce temps on cause partenariat oriental

La semaine prochaine doit se tenir à Riga un sommet européen au cours duquel le « partenariat oriental » doit être évoqué. Ce partenariat vise à rapprocher certains anciens territoires soviétiques (Moldavie, Arménie, Ukraine…) de l’Union. Quelle est l’opportunité de provoquer la Russie alors que l’Europe est incapable de gérer ses relations avec le Moyen-Orient?

Certains mauvais esprits y verraient sans doute l’intention plus ou moins assumée de détourner l’attention des citoyens européens vers un conflit plus ou moins armé avec la Russie, prétexte pour agrandir notre sphère d’influence.

Cette Europe centrée sur la Prusse est décidément vouée au pire. En attendant que des propres démons financiers ne la foudroient de l’intérieur.

 

Charlie Hebdo: le juteux commerce du blasphème

Charlie Hebdo devient-il peu à peu le symbole d’une France à la dérive, déchirée entre ses valeurs profondes et un monde dans lequel elle ne trouve pas sa place? L’affaire du licenciement (probable) de la journaliste Zineb El Rhazoui en confirme le sentiment, éveillé par les polémiques soulevées par ailleurs par Caroline Fourest ou Jeannette Boughrab.

Combien rapporte le business du blasphème?

Il y a, bien entendu, la vérité officielle, celle qu’on sert aux Français dans les médias subventionnés: Charlie Hebdo incarne la liberté d’expression et symbolise le souffle gaulois qui a traversé les siècles. Et puis il y a la vraie vie qui se déroule derrière la façade repeinte en blanc le 11 janvier pour cimenter l’unité nationale. Comme toute la presse écrite, Charlie Hebdo crevait la dalle avant le 7 janvier et faisait périodiquement de la caricature de Mahomet pour relancer ses ventes, comme l’Express fait du franc-maçon ou d’autres font de l’astrologie, de la sexologie ou autres marronniers qui arrondissent les fins de mois.

Les actionnaires de Charlie Hebdo sont en partie responsables de cette débandade. Entre 2006 et 2009, ils n’ont pas hésité à se verser près de 4 millions d’euros de dividendes, grâce aux bénéfices tirés de la publication des… caricatures de Mahomet en 2006 – publication qui explique au moins formellement l’attentat du 7 janvier. Il n’y a bien entendu rien d’illégal dans tout cela, simplement, tous les discours sur le droit au blasphème en prennent un coup dans le bec: on est loin du combat désintéressé pour la liberté d’expression.

Après l’attentat tragique du 7 janvier, le journal a récolté environ 30 millions d’euros… Une partie de cette somme est venue de dons (dont une aide d’urgence d’1 million d’euros du ministère de la Culture…) et une autre du produit des ventes, dont les actionnaires ont annoncé qu’il bénéficierait au journal.

Qui veut gagner des millions?

Les sommes récoltées par le journal depuis le 7 janvier sont devenues une fameuse épine dans le pied des actionnaires. Il semblerait que Riss (40% du capital) et Portheault (20%) aient proposé à Luz de reprendre les 40% de Charb. Cette composition du capital s’explique par la revente à l’euro symbolique, en 2011, des parts de Bernard Maris (13,3%), de Val (40%) et de Cabu (40%).

Luz aurait refusé la transaction en proposant plutôt une distribution de ces 40% aux salariés, qui, de fait, risquent leur vie en travaillant au journal. Il s’en est expliqué dans une tribune publiée par Le Monde sous la signature d’un collectif qui regroupe notamment Patrick Pelloux, l’urgentiste ami de François Hollande, et la journaliste Zineb El-Rhazoui. Toutes ces affaires, bien entendu, ne nous regardent pas… mais l’attitude de Luz paraît pour le coup plutôt honorable. Elle ouvre en tout cas pas mal d’interrogations sur les polémiques lancées par Jeannette Bougrab à son sujet.

Rappelons au passage que Jeannette Bougrab part en Finlande comme conseiller culturel à un bon 15.000 euros nets par mois aux frais du contribuable. Décidément, on n’arrête pas l’indécence.

La question du capital et de sa répartition est évidemment au coeur de la polémique. Les propriétaires du journal sont aujourd’hui à la tête d’un magot qui, d’une façon ou d’une autre, pose problème parce qu’il a été gagné à travers le symbole qu’est devenu le journal depuis l’attentat…

De ce point de vue, la direction actuelle du journal ne s’honore vraiment pas en défendant son bout de gras à coup de licenciements ou d’intimidations. Charlie Hebdo est devenu le symbole (contestable, mais c’est comme ça) de la liberté d’expression. Son destin est désormais de la défendre. C’est pourquoi les reproches adressés aux salariés, comme Zineb El-Rhazoui, de s’exprimer dans la presse, ne sont pas acceptables.

Lorsque nous sommes descendus dans la rue le 11 janvier, nous manifestions notre soutien à la liberté d’expression, même pour ceux qui ne partagent pas nos idées. De grâce, ne privatisez pas notre soutien!

 

Hollande, un ennemi de la finance qui lui veut du bien

François Hollande est arrivé au pouvoir il y a 3 ans en pourfendant cet ennemi qu’était la finance. Il avait alors suscité de grands espoirs à gauche: beaucoup imaginaient qu’il était l’homme de la « définanciarisation » de l’économie. En 3 ans, il a pourtant offert quelques très beaux cadeaux aux professions financières.

Le risque de la séparation des activités bancaires conjuré

En 2012, une partie de la gauche qui soutient François Hollande (c’est notamment le cas du mouvement pour un New Deal lancé par Larrouturou) milite pour un « Glass-Steagall », c’est-à-dire une loi interdisant le cumul des activités de dépôt et d’investissement dans les banques. L’objectif de ce mouvement est de limiter le risque systémique tel qu’il s’est réalisé en 2008. Pour beaucoup d’analystes, le too big to fail a alors permis aux banques de multiplier les risques inconsidérés avec la certitude que le contribuable en assumerait le coût final en cas de sinistre.

Au Conseil des Ministres du 19 décembre 2012, Pierre Moscovici présente un projet de loi destiné à lutter contre l’aléa moral et à séparer les activités bancaires. La manoeuvre est de toute beauté, puisqu’elle vise à donner le change aux partisans du Glass-Steagall sans « toucher à l’outil ». Une rapporteure aux ordres est nommée à l’Assemblée Nationale: Karine Berger, qui espère devenir ministre du Budget et déclare alors à tue-tête que la croissance va revenir mécaniquement en 2013.

Le communiqué de presse de Bercy affirme alors:

Le projet traduit ainsi dans les faits l’engagement du Président de la République d’une séparation des « activités des banques qui sont utiles à l’investissement et à l’emploi, de leurs opérations spéculatives »

Dans la pratique, la loi oblige simplement les banques à filialiser leurs opérations de spéculation pour comptes propres, de façon extrêmement restrictive. Le meilleur analyste de cette manoeuvre reste le député Charles de Courson, qui déclarait à l’Assemblée Nationale:

Le Gouvernement a donc réalisé une sorte de pirouette pour masquer sa tiédeur, consistant à prôner une séparation des activités utiles au financement de l’économie, et des activités spéculatives, en cantonnant ces dernières dans des filiales dédiées. Toutefois, le projet de loi laisse dans la banque, hors cantonnement, de nombreuses activités spéculatives. Preuve en est l’amendement Berger qui vise à faire basculer des activités dans la filiale de cantonnement dès lors qu’elles dépassent un seuil fixé par arrêté. (…)

On voit bien que le texte est élastique. Vous avez évoqué, madame Berger, l’idée d’étanchéité ; or il n’y a pas d’étanchéité comme le montre, j’y insiste, votre amendement lui-même : des activités spéculatives restent dans la banque. Votre amendement donne la possibilité au Gouvernement, sans encadrement, ce qui à mon avis pose quelques problèmes, de basculer ces activités sans que soit fixé de seuil.

Les banques obtiennent, grâce à ce projet de loi favorable (promulgué le 26 juillet 2013), une protection efficace contre une future directive communautaire sur le même sujet. Elles peuvent maintenir dans leur vaisseau amiral l’essentiel de leurs activités spéculatives.

Un superbe cadeau appelé CRD IV

Alors que le Parlement clôture ses débats sur la loi de séparation des activités bancaires, le gouvernement fait passer une ordonnance, le 27 juin 2013, qui achève la transposition du paquet CRD IV (dit Bâle III). Pour le secteur bancaire, cette ordonnance constitue un formidable cadeau qui permet aux banques de consolider leurs positions dominantes sur le secteur du crédit.

L’ordonnance instaure en effet une obligation nouvelle: l’octroi de crédit est désormais réservé aux établissements recevant des fonds remboursables du public. Autrement dit, le coeur de l’activité bancaire (le crédit) est désormais réservé aux banques de dépôts. Cette innovation oblige tous les établissements de crédit sans dépôt à changer de statut, sauf à bénéficier d’une disposition législative spécifique.

La même ordonnance prévoit que les sociétés de financement, qui ne font pas appel aux dépôts, sont obligées de s’adosser à un établissement bancaire refinancé par la Banque Centrale Européenne.

Et voici comment, pendant que les parlementaires rongent l’os illusoire de la séparation des activités bancaires, le gouvernement accorde aux banques de dépôts une maîtrise complète des opérations financières sur le marché.

Les ressources du livret A, une aubaine à 30 milliards

Décidément très en forme cet été-là, Pierre Moscovici décide en juillet 2013 d’offrir un autre cadeau aux banques françaises: la baisse du montant de centralisation des dépôts du livret A auprès de la Caisse des Dépôts et Consignations. Le décret n° 2013-688 du 30 juillet 2013 relatif à la centralisation des dépôts collectés au titre du livret A, du livret de développement durable et du livret d’épargne populaire ainsi qu’à la rémunération des réseaux collecteurs du livret A et du livret de développement durable, modifie la règle de centralisation des dépôts du livret réglementé en faveur des banques.

Dans la pratique, ce sont cet été-là 30 milliards d’euros qui restent à disposition des banques au lieu de rejoindre le fonds géré par la Caisse des Dépôts et Consignations. En pleine crise du logement, cette décision aberrante est présentée avec une parfaite mauvaise foi par Bercy:

ce dernier volet de la réforme de l’épargne réglementée contribuera significativement au bon financement de l’économie française, en particulier à la construction de logements sociaux et à l’investissement des collectivités locales et des PME

Cette mesure, qui permet aux banques de mieux se préparer aux stress tests, n’a évidemment aucun impact sur le financement de l’économie, puisque le recours au crédit ne cessera de diminuer jusqu’en 2015…

Quel rôle pour Moscovici dans ces cadeaux?

L’une des questions essentielles de cette politique très favorable aux banques depuis 2012 porte sur le rôle de Pierre Moscovici comme, en son temps, sur le rôle de Pierre Bérégovoy dans la réforme bancaire de 1984. Concrètement, les choix de Pierre Moscovici (on exonérera ici Jean-Marc Ayrault de toute responsabilité sur un sujet trop technique et trop éloigné de son passé de professeur d’allemand) ont en effet renforcé les risques systémiques en consolidant la suprématie des banques de dépôt sur le champ de l’investissement et du crédit.

Pierre Moscovici était-il conscient qu’il renouvelait les risques réalisés en 2008 au lieu de les combattre? A-t-il en toute connaissance de cause permis aux banques de répéter leurs erreurs des années 2000? Le plaidoyer de Christian Noyer en faveur de la titrisation montre que la responsabilité de Pierre Moscovici doit être atténuée: il n’est pas le seul, parmi les décideurs financiers, à prôner un éternel recommencement des mêmes erreurs.

 

Blogs et sites salutaires

Aujourd’hui, je voudrais vous signaler trois blogs ou sites salutaires que vous m’avez signalés et que je recommande chaudement.

Pour les parents qui veulent accompagner leurs enfants

Je commence ma petite revue par un blog qui a toute ma sympathie: ecolemania.fr.

Blogs

Ce blog-site en partie animé par la Niçoise Emma Mercier s’adresse à tous les parents investis. Il a l’ambition de faire bouger les lignes en matière de participation des parents à la vie des établissements scolaires. C’est, de mon point de vue, un sujet central. Le naufrage définitif de l’école en France ne sera évité qu’en changeant la gouvernance des établissements scolaires et en y intégrant les parents.

Je rappelle que j’avais d’ailleurs consacré un papier à ce sujet.

Un autre regard sur la Russie

L’excellent Denis Griesmar, responsable de l’association des Ouïghours de France, me signale le site du Saker francophone. Celui-ci se présente comme un site de réinformation ouvert à toutes les dissidences. Certains articles ne sont pas forcément ma tasse de thé, mais l’intérêt du blog est de publier des signatures originales qui donnent accès à une autre information que celle propagée habituellement par les médias français subventionnés.

Les caricatures de Logaro

Enfin, je signale le site de l’excellent Logaro, qui fait des caricatures d’actualités. L’une d’elles figure d’ailleurs en tête de cet article.

Quand la Grèce fait faillite dans l’indifférence (presque) générale

La Grèce a fait défaut hier et (étrange leçon d’un monde surinformé) l’annonce du phénomène s’est diluée dans une sorte d’indifférence générale.

Un défaut en toute beauté

Comme l’expliquait Reuters hier, la Grèce a honoré une échéance de 750 millions € au FMI, dont 650 millions venus du Trésor grec et… 100 millions venus du FMI. La Grèce a en effet utilisé sa ligne de facilité au FMI pour rembourser le FMI. D’une certaine façon, la Grèce a commencé à rembourser ses prêts à long terme en utilisant du credit revolving.

De l’aveu de ministre des Finances Varoufakis, la Grèce dispose de 15 jours de liquidité tout au plus avant de faire faillite.

Quel scénario en cas de défaut grec?

Cette situation, qui était prévisible de longue date, n’a pas poussé l’Union Européenne à rassurer les acteurs économiques en prenant des mesures fortes. L’Eurogroupe du lundi 11 mai a en effet confirmé la paralysie des négociations avec les Grecs pour éviter leur sortie de route.

Plusieurs scénarios semblent se dessiner aujourd’hui.

Un scénario réaliste consiste à maintenir la Grèce sous respirateur artificiel. L’Union pourrait par exemple verser mensuellement une aide permettant à la Grèce de maintenir la bouche hors de l’eau pour ne pas se noyer, mais rien de plus. Chaque tranche sera négociée âprement, et la visibilité à plusieurs mois sera nulle.

Un scénario à la prussienne consiste à profiter du défaut grec pour sortir le pays de la zone euro et le laisser gérer son défaut sans engager la solidarité européenne. Cette solution est discrètement préconisée par le minsitre Schaüble depuis plusieurs semaines.

Un scénario intermédiaire pourrait conduire l’Union à maintenir la Grèce dans la zone euro mais en la mettant de fait sous tutelle d’un cabinet technique qui lui imposerait les réformes jugées nécessaires par les créanciers: une baisse des retraites et une réforme fiscale.

Quels risques pour l’Europe?

Le risque collectif auquel l’Europe s’expose avec le défaut grec peut être analysé sous deux angles.

En termes économiques, la zone monétaire unique va subir un choc partiel sans politique économique véritablement coordonnée. Il s’agit d’une véritable épine dans le pied qui rend impossible un maintien de la Grèce dans la zone sans réaction budgétaire forte. La théorie économique exige donc soit le scénario intermédiaire (de reprise en main de l’exécutif grec par l’Union) soit le scénario prussien.

En termes politiques, l’Union subira un choc de premier ordre, parce qu’elle aura montré son incapacité à composer avec un gouvernement opposé à la ligne budgétaire majoritaire de l’Union. On imagine mal comment, sans un souffle nouveau, la construction communautaire pourrait survivre à ce ratage en beauté.

 

Article publié sur tripalio.fr