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Auteur : Éric Verhaeghe

Fondateur de Tripalio, auteur.

Charlie Hebdo déclenche une crise iconoclaste avec l’Islam

La publication de caricatures du prophète dans Charlie Hebdo, après l’attentat dont l’hebdomadaire a été victime, a suscité une vague d’indignation dans le monde musulman. En Asie comme en Afrique, des manifestations parfois très violentes ont eu lieu pour dénoncer ces représentations jugées offensantes. Ce n’est pas la moindre des surprises de voir qu’un journal satyrique français au bord de la faillite il y a encore 10 jours soit capable de faire descendre dans la rue des dizaines de milliers de personnes en Afrique du Nord, mais aussi au Pakistan, en Jordanie ou au Niger. Certains Français qui goûtaient peu l’humour du journal diront que c’est lui faire trop d’honneur…

L’Islam et la tradition aniconique

Bien entendu, ces manifestations sont exacerbées par la réaction d’émotion liée à l’attentat contre les journalistes vedettes de l’hebdomadaire. Après avoir vu un grand nombre de dirigeants mondiaux se mobiliser contre l’horreur à laquelle elles sont associées, les populations musulmanes adressent aujourd’hui la réponse du berger à la bergère en dénonçant une provocation dont elles s’estiment les premières destinataires.

Beaucoup d’Européens refusent assez curieusement d’entendre les raisons profondes pour lesquelles la réaction musulmane est si vive. Contrairement à ce qui est véhiculé, les musulmans ne descendent pas dans la rue pour protester contre l’islamophobie occidentale. Ils manifestent d’abord leur colère face à la violation du dogme iconoclaste: l’Islam interdit depuis toujours ou presque les représentations du prophète, et globalement interdit de représenter les êtres vivants. Cette tradition aniconique a globalement toujours été présente dans l’Islam (même si le Coran est muet sur le sujet), mais sa première formalisation date de la fin du septième siècle, avec la réforme monétaire d’Abd al Malik, calife qui renonce à figurer des visages humains sur les pièces qui sont battues.

Si la culture musulmane s’est, avec le temps, accommodée de mouvements artistiques qui accordent une place à l’anthropomorphisme, en revanche, elle reste résolument hostile à une représentation du prophète. Cette hostilité repose sur l’idée que les fidèles risquent de rendre un culte à une image plutôt que de s’emparer de façon vivante de son enseignement religieux. Au fond, l’Islam refuse la représentation du prophète pour éviter que les fidèles ne se mettent à l’adorer plutôt qu’à le connaître.

On en pensera ce qu’on en voudra, mais l’idée est respectable.

L’aniconisme musulman: une tradition sémitique

Les Occidentaux auraient d’ailleurs tout intérêt à revenir au sens des réactions musulmanes et à leur histoire, car elles sont tout sauf le fait d’un islamisme fanatique. Disons même que les Musulmans, dans leur refus de la représentation, sont des petits joueurs par rapport à leurs prédécesseurs juifs. On rappellera ici simplement le deuxième commandement que Yahvé aurait donné à Moïse:

« Tu ne feras point d’idole, ni une image quelconque de ce qui est en haut dans le ciel ou en bas sur la terre ou dans les eaux au-dessous de la terre »

Dans le livre de l’Exode, dans l’Ancien Testament, Dieu ajoute:

« Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l’Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punit l’iniquité des pères sur les enfants jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent, et qui fait miséricorde jusqu’à mille générations à ceux qui m’aiment et qui gardent mes commandements. »

Dans la pratique, le judaïsme n’a jamais pratiqué la représentation divine, car Dieu est « jaloux »: il n’aime guère la concurrence que des images peuvent lui faire.

En fait, le principe de la non-représentation de Dieu est très marqué dans l’Orient sémitique, là où le monde indo-européen a toujours pris l’habitude de représenter et d’incarner ses divinités.

Les crises iconoclastes en Europe

Il serait toutefois totalement erroné de croire que l’Europe n’a pas connu de questionnement majeur sur le droit de représenter Dieu. De façon assez amusante, on pourrait d’ailleurs voir comment la Gaule et ses héritières a toujours été l’une des rares terres où le droit de représenter Dieu a toujours été respecté.

Ainsi, au moment où l’Islam formalise sa doctrine anaconique, l’empire byzantin est traversé par sa première crise iconoclaste, qui conduit à interdire et à détruire les représentations de Dieu dans les églises. Il est assez curieux de voir que ce refus des images touche l’ensemble de l’Orient européen au même moment, qu’il soit musulman ou chrétien.

On n’épiloguera pas ici sur les raisons qui poussent l’empereur romain à reprendre à son compte les interdits de l’Islam. Mais, en substance, mêmes causes mêmes effets: la représentation anthropomorphique est vécue comme un risque de superstition, là où l’homme est appelé à se transcender en Dieu.

La même réaction suscitera une crise iconoclaste proche de nous: la réaction protestante, qui bannit notamment les représentations des dieux dans les temples, là où les églises catholiques regorgent de statues, de vitraux, de panneaux représentant une multitude de saints à qui rendre un culte.

De façon assez cocasse, le monde protestant européen, et particulièrement le monde anglo-saxon, ne raffole pas des caricatures de Mahommet, sans pour autant être soupçonnable de complaisance vis-à-vis de l’Islam.

Charlie Hebdo, vecteur de la pensée indo-européenne?

L’ironie de l’histoire veut donc que ce débat aussi vieux que le judaïsme et que Moïse resurgisse par un hebdomadaire satyrique qui se réclame de l’athéisme et de l’anticléricalisme. L’anecdote vaut d’être relevée, car des esprits un peu simples pourraient voir dans la réaction musulmane au nouveau Charlie Hebdo l’expression d’une réaction très orientale et au fond polythéiste sémitique face au paganisme occidental. Nous ne sommes plus très loin du choc des civilisations.

En réalité, Charlie Hebdo, sous ses dehors grivois, livre une guerre sans merci aux monothéismes et ne les a jamais ménagés. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il utilise pour mener cette guerre une arme que les iconoclastes jugent l’arme la plus dangereuse: la représentation de Dieu. Le dessin est, pour la tradition iconoclaste, le premier risque auquel le monothéisme s’expose.

L’aversion du protestantisme anglo-saxon pour la caricature de Dieu en est une confirmation: pour cette forme religieuse qui combat toutes les dérives polythéistes que nous, héritiers à notre insu de la religion gauloise, adorons, l’esprit Charlie Hebdo est nuisible, même s’ils s’attaque à l’Islam. C’est ici que nous découvrons l’importance d’une tension oubliée de notre pensée collective: l’attachement au polythéisme païen et à son goût de la représentation.

L’une des principales vertus de la période terrible dans laquelle nous entrons sera bien celle-là: nous interroger sur notre identité, et nous faire comprendre par l’exemple et par la variation des situations où nous sommes mis en abîme l’originalité de notre héritage « païen », c’est-à-dire indo-européen ou gaulois, par-delà le decorum chrétien qui nous l’a masqué. Charlie Hebdo, c’est au fond ce vestige apparent du monde celtique dans un univers monothéiste, comme on trouve à Syracuse des colonnes d’un temple païen dans une église chrétienne.

L’évidence de l’actualité semble montrer qu’il nous faudra tôt ou tard nous positionner clairement sur la place à accorder à cet héritage: l’assumons-nous, ce qui supposera de le défendre becs et ongles, ou le jugeons-nous secondaire?

En tout cas, une chose est acquise aujourd’hui: il est autant de gauche que de droite.

 

 

3 risques majeurs après les 3 sanglantes

La France est encore secouée par l’émotion que les 3 journées sanglantes d’attentat ont créée, mais la gestion de « l’après » commence. Trois défis majeurs se font déjà jour.

Empêcher la terreur et protéger les libertés publiques

Beaucoup, à juste titre, craignent que le climat de terreur qui s’est installé en France ne menace directement les libertés publiques. Au premier rang de ces craintes figurent les dangers d’un Patriot Act qui permettrait aux services de police de franchir une série de lignes rouges. Dans la pratique, nous ne sommes plus très loin d’un décret sur les suspects, permettant d’utiliser le délit d’apologie du terrorisme à toutes les sauces.

Le Monde a consacré un article fort utile au bilan du Patriot Act aux Etats-Unis:

Surtout, cette loi prévue pour lutter contre le terrorisme a été utilisée à d’autres fins. Ainsi, selon une enquête de l’Electronic Frontier Fondation (EFF), sur 11 129 demandes de perquisition dans le cadre du Patriot Act en 2013, seuls 51 avaient trait au terrorisme ; les demandes concernaient pour l’essentiel le trafic de drogue (9 401).

La crainte d’un détournement des mesures exceptionnelles prises pour lutter contre le terrorisme est au coeur de la méfiance vis-à-vis de toute nouvelle réforme législative sur le sujet. Le risque est de voir des services de police de moins en moins contrôlables invoquer la lutte contre le terrorisme pour établir une censure de fait, voire pour procéder à des arrestations illégales.

Si cette menace est une donnée essentielle du problème, l’article que Le Monde a consacré aux loupés des renseignements français permet toutefois de replacer le débat dans son contexte technique. Le cadre juridique actuel limite à quatre mois renouvelables le temps d’écoute des suspects. Cette restriction a conduit les services de renseignement à interrompre la surveillance qu’ils assuraient sur les auteurs des attentats:

Face à la difficulté de justifier la poursuite des écoutes, les services finissent par « débrancher » les deux frères. Les interceptions de sécurité, encadrées par la loi de 1991, sont limitées à quatre mois renouvelables. Elles doivent être motivées par la preuve d’un lien direct entre l’individu ciblé et l’activité concernée, en l’occurrence le terrorisme.

A n’en pas douter, le gouvernement voudra revoir ce point de procédure, qui constitue probablement la charnière des libertés. La récente loi sur la lutte contre le terrorisme a permis une surveillance très large des activités sur Internet. L’enjeu est aujourd’hui de permettre une surveillance élargie des suspects.

Quelles limites trouveront ces dispositions? Nous avons là un problème qui doit être débattu.

Rénover la laïcité par un nouvel édit de Nantes

Les récits qui arrivent de toutes parts sur le fossé grandissant entre l’anticléricalisme constitutif de la laïcité et les réactions des Musulmans, spécialement chez les plus jeunes, montrent bien l’ampleur du défi qui se pose aujourd’hui. Ce constat est assez général, et on suivra avec intérêt les enquêtes du journal belge Le Soir qui soulignent l’incompréhension des musulmans vis-à-vis d’une liberté de la presse inspirée par la laïcité.

Dans la pratique, les langues se délient. Un ami me racontait par exemple hier comment, juste après l’attentat contre Charlie Hebdo, il avait des jeunes au pied d’un immeuble voisin (dans une cité de l’Est parisien) danser en répétant: « On a vengé le prophète ». Si ce genre de comportement mérite d’être nuancé, il est incontestable que le ressentiment d’une bonne partie des jeunes issus de l’immigration arabe en France se traduit par un soutien plus ou moins affiché à ceux qui se réclament de l’Islam contre l’Occident.

Nous avons là un problème majeur. Dans un article publié l’an dernier, j’avais défendu l’idée que la laïcité à la fin du dix-neuvième siècle avait été un instrument de progression sociale, alors qu’elle tend à exclure aujourd’hui les milieux populaires lorsqu’ils sont musulmans. Elle fut une promesse de réussite il y a cent ans, elle est désormais une promesse d’échec. Il est extrêmement dangereux de ne pas réagir car c’est le pilier même de la liberté démocratique qui est en jeu ici.

J’ai toujours été favorable à la proclamation d’un nouvel édit de Nantes réglant les questions de vie en commun. Il nous faut un texte clair et précis sur ce qui est autorisé et sur ce qui est interdit: où a-t-on le droit de porter le voile, mais aussi comment se font les cours d’histoire à l’école, qui décide des programmes, comment se font les promotions dans les administrations ou les recrutements à la télévision.

Henri IV avait eu ce bon sens de produire un texte de plusieurs dizaines de pages qui permettait de clarifier les règles du vivre ensemble entre catholiques et protestants. Une démarche de même nature doit être menée aujourd’hui pour régler la vie entre chrétiens, juifs et musulmans.

De ce point de vue, le spectacle de François Hollande présent à la Grande Synagogue avec une kippa sur la tête n’a pas forcément réjoui ceux qui pensent que la laïcité est tombée en déshérence.

Dans tous les cas, la laïcité doit retrouver sa fonction d’ascenseur social. Ici, le rôle de l’école est fondamental, et il faut réagir vite, et par autre chose que par les mesurettes habituelles.

Changer le système

Mais le risque majeur serait de croire que la descente massive des Français dans la rue a permis de donner une nouvelle légitimité à un système à bout de souffle. C’est évidemment une erreur: les Français ont manifesté collectivement leur attachement aux libertés publiques, et en particulier à la liberté d’opinion et d’expression. Ils n’ont en aucun cas dit leur soutien à un système qui était discrédité hier, et qui continue à l’être aujourd’hui.

Foin, donc, de cette démocratie représentative où les élites ont multiplié les dispositifs de contournement pour pouvoir se coopter dans le dos des citoyens. Foin de ce foisonnement de collectivités locales opaques, de circuits de décision mystérieux, où la participation du citoyen est un faux nez qui cache une vaste gabegie.

Plus que jamais, il faut entamer la réforme de nos institutions: se doter d’une nouvelle constitution où la voix du peuple ne sera pas un alibi, mais où elle deviendra l’expression du souverain, donner un vaste coup de balai dans cette classe politique coupée des réalités et dépourvue de visions, mais investie à chaque élection par des partis qui sont autant de factions autoritaires, réformer la fiscalité pour que le budget de l’Etat soit l’affaire de tous, et en finir avec ces coteries, ces connivences, qui plombent toute légitimité politique.

Dans le cas français, cette réforme des institutions est indissociable de la réforme de l’Etat: l’administration est devenue une sorte de créature du docteur Frankenstein que plus personne ne contrôle. Il faut réformer, simplifier, privatiser. Il faut retrouver un excédent primaire des comptes publics et supprimer le statut de la fonction publique pour les hauts fonctionnaires qui se tiennent aujourd’hui à l’abri de toute mise en concurrence effective.

Bien entendu, ces réflexions doivent intégrer la question européenne. L’Union n’est plus aujourd’hui que le vecteur d’une élite à la solde de l’Allemagne. Cela ne peut plus durer.

Il y a donc bien du pain sur la planche.

Après Charlie Hebdo, l’Europe dans une fuite en avant

Le hasard de l’actualité a voulu que l’attentat contre Charlie Hebdo intervienne à un moment critique pour une Europe désormais au bout de son projet commun.

Charlie Hebdo a fait oublier la crise grecque

Si, bien entendu, rien n’est plus tragique que les assassinats en règle auxquels nous avons assisté, l’Europe doit dans le même temps amortir le choc structurel de la Grèce et de son vacillement politique. Alors que la question du terrorisme islamiste est politiquement simple à traiter et techniquement complexe à résoudre (comment vaincre un ennemi invisible, qui est à la fois « dedans » et « dehors »), la question grecque se pose de façon totalement inverse: elle est techniquement très simple et politiquement insoluble.

Techniquement simple, car la seule bonne décision à prendre est de restructurer la dette grecque. Celle-ci s’élève à 180% du PIB, et il faudrait des générations de sacrifice aux Grecs pour espérer un jour revenir à une situation soutenable. A titre d’exemple, la Grèce doit en juin honorer une traite de 10 milliards, alors qu’elle a péniblement dégagé un excédent de 3 milliards. Autrement dit, il faudrait dégrader infiniment le niveau de vie grec, et plonger cette terre dans de profondes ténèbres pour lui permettre de tenir ses engagements financiers.

Tout esprit raisonnable sait que, dans tous les cas, le refus de restructurer la dette grecque non seulement tuera la Grèce à très brève échéance, en la promettant à toutes les aventures politiques, mais tuera l’Europe elle-même qui restera à jamais associée au spectre de l’intransigeance financière du riche face au pauvre.

Politiquement, le problème est en revanche beaucoup plus compliqué à résoudre. Restructurer la dette grecque coûtera potentiellement 48 milliards à la France, soit l’équivalent d’un an d’intérêts sur notre propre dette – presqu’un an de budget de l’Education Nationale. Il pourrait en coûter 72 milliards à l’Allemagne. Pour les gouvernements européens, il s’agit maintenant d’expliquer à leurs opinions publiques qu’elles vont devoir subir un tour de vis pour sauver la Grèce, c’est-à-dire l’édifice communautaire et l’euro.

C’est ici que la difficulté politique se dresse dans toute son implacable évidence: les élites européennes nous ont vendu un euro comme meilleur vecteur de prospérité. Depuis quatre ans, la zone euro sous-performe économiquement. Elle doit maintenant se serrer la ceinture pour assurer sa propre survie.

L’Allemagne toujours dans le fondamentalisme prussien

Dans ce vaste naufrage politique qu’est le projet monétaire européen, l’Allemagne post-réunification joue à un poste-clé. Personne n’a voulu voir, en son temps, la signification politique fondatrice pour l’Europe du choix opéré en son temps par Helmut Kohl d’établir la capitale de l’Allemagne réunifiée à Berlin. Nous payons aujourd’hui le prix fort de cet aveuglement, car l’Allemagne a repris les habits du Reich et impose sans scrupule sa conception impériale au continent, fondée sur des principes intangibles: un centre économique situé entre Francfort et Berlin, qui se nourrit des efforts endossés par sa périphérie organisée en cercles concentriques.

La position d’Angela Merkel vis-à-vis de la Grèce ne dit pas autre chose. La chancelière prussienne effectue aujourd’hui une pesée subtile et germanocentrée de la situation: quelle solution coûtera plus ou moins cher à l’Allemagne. Après avoir testé la solution du « Grexit » qui a immédiatement déstabilisé les marchés financiers, son porte-parole a rectifié le tir en indiquant que « la Grèce paiera ». Les Prussiens devraient pourtant se souvenir qu’ils ont fait les frais, en leur temps, de cette vision à courte vue: lorsque la France des années 20 affirmait « l’Allemagne paiera », elle a fait le jeu du nazisme.

De ce point de vue, les positions du porte-parole allemand méritent d’être lues avec attention:

« La Grèce a respecté ses engagements dans le passé. Le gouvernement allemand suppose qu’elle continuera à remplir ses obligations contractuelles envers la troïka », a déclaré dimanche à Reuters Georg Streiter, porte-parole d’Angela Merkel. (…)

« Quel que soit le prochain gouvernement grec, il doit s’en tenir aux obligations contractuelles acceptées par son prédécesseur », a souligné Georg Streiter.

On entend presque, dans ces propos, le claquement des bottes rigides et le cliquetis de la sangle sur le métal du casque à pointe. Que les peuples européens se tiennent à carreau! la Prusse ne lâchera rien.

La Commission tente de resserrer les rangs

Alors qu’Angela Merkel a brisé le tabou de l’Union et plus encore de la zone euro en ouvrant la porte à une sortie de la Grèce, la Commission Européenne a immédiatement compris le danger. L’une des porte-parole de la Commission, Annika Breidthardt, s’est précipitée pour refermer la porte entrouverte par maman Angela.

L’appartenance à l’euro est irrévocable, a déclaré une porte-parole, Annika Breidthardt, au cours d’un point de presse, précisant que cette règle était inscrite dans le traité de Lisbonne, article 140, paragraphe 3.

Nous n’allons pas entrer dans des spéculations et des scénarios qui risquent d’être interprétés dans un contexte qui ne se pose pas, a ajouté un autre porte-parole, Margaritis Schinas.

Mais pourquoi Angela a-t-elle donné tant de mauvaises idées aux pays du Sud? Ah, si l’euro redevenait le Mark, tout serait tellement plus simple.

La Grèce, un casse-tête pour la BCE

La question grecque a rendu encore plus compliquée l’élaboration du plan d’intervention de la BCE pour relancer l’activité sur le continent. Alors que l’inflation allemande est tombée à 0,1% en décembre, ce qui rend à peu près incontournable maintenant le recours au défibrillateur du Quantitative Easing, l’Allemagne continue à ne pas vouloir s’engager pour ses voisins, et poursuit désormais la Grèce d’une haine féroce.

Mario Draghi, qui devait affronter les Prussiens sur le principe même d’une intervention de la BCE sur le marché des dettes souveraines, doit aujourd’hui y ajouter un autre argument: non, l’argent de la BCE ne servira pas à financer l’horrible gauchiste Tsipras qui pourrait prendre le pouvoir en Grèce avec la promesse de sortir de l’austérité. Et voici ce pauvre Draghi obligé d’échafauder un plan de sauvetage qui n’inclura pas la Grèce, quoiqu’en dise Syriza.

Certains propos très durs sont, sur ce point, prêtés aux responsables allemands:

 « Si la BCE ne fait pas attention à la manière dont elle fait le QE, la réaction en Allemagne sera féroce », dit un responsable allemand sous le sceau de l’anonymat. « Si vraiment le QE est mis en place, ce qui semble être bien parti, il faut qu’il se passe de façon à ce qu’il ne soit pas torpillé par les politiques allemands. Draghi a besoin de savoir quelles sont les lignes rouges. »

Le plan suicidaire de Mario Draghi

Du coup, la solution qui devrait être proposée le 22 janvier, au conseil des gouverneurs de la BCE, devrait être le pire qui puisse exister.

Selon toute vraisemblance, la BCE ne rachètera que les dettes souveraines notées AAA. Elles seules seront couvertes par le mécanisme de stabilité qui repose sur une solidarité des Etats-membres. Les autres obligations pourront être rachetées par chaque banque centrale, sans garantie du mécanisme de stabilité. L’intervention de la BCE s’élèverait à 500 milliards.

Mario Draghi a pris soin d’éviter toute solidarité européenne en cas de pépin sur les achats des banques centrales. Cet engagement est évidemment illusoire: un Etat membre qui serait en difficulté du fait d’achats inconsidérés d’obligations d’un autre Etat-membre déstabiliserait l’ensemble de la zone euro et exigerait une nouvelle intervention pour le sauver. Autrement dit, alors que les Européens ont mis des mois à s’organiser pour juguler les crises, ils se retrouvent aujourd’hui à détricoter patiemment le dispositif de sécurité qu’ils ont mis en place.

Ou comment semer les germes de la crise létale de l’euro.

Un cordon sanitaire se met en place autour de la Grèce

L’ensemble de cette stratégie inepte qui prévoit que seuls les riches (les notés AAA) bénéficieront de l’argent de la BCE est dicté par la peur de Syriza, et par l’obsession allemande de ne pas donner un centime aux gauchistes du sud. La banque centrale grecque aura donc concrètement tout loisir d’acheter des emprunts grecs. Elle devra seulement en faire les frais le jour où la Grèce fera définitivement défaut.

Excellente idée! Dans le même temps, la BCE joue la politique du pire. Benoît Coeuré, le Français qui siège au directoire, a par exemple fidèlement relayé les propos prussiens, dans une démarche de collaboration zélée qui ne l’honore pas.

« Ce serait illégal et contraire aux traités de rééchelonner une créance de la banque centrale sur un Etat. Je crois que les traités européens sont très clairs là-dessus »

Restructurer la dette grecque serait illégal! Voilà une belle phrase pour le Gérard du suicide européen. Concrètement: on ne lâche rien, et s’ils votent mal, ils paieront encore plus cher.

Moscovici prononce encore des phrases légendaires

Il ne faut évidemment pas être grand clerc pour comprendre que la position européenne vis-à-vis de la Grèce prépare une nouvelle crise continentale et une explosion de l’euro en plein vol. De deux choses l’une en effet: soit Syriza est élu (avec une majorité absolue ou dans une coalition d’extrême gauche), et on voit mal comment Tsipras pourrait ne pas s’affranchir des engagements grecs, soit il ne l’est pas et, de toute façon, la Grèce ne passera pas le cap du mois de juin sans secouer à nouveau les marchés.

Face à cette évidence, le grand mammouchi de l’aveuglement aristocratique français, Pierre Moscovici, a encore montré sa bobine aux médias (visiblement, il n’a rien à faire d’autre et s’ennuie profondément là où on l’a nommé) pour raconter des salades.

Selon M. Moscovici, « il faut prendre ces élections pour ce qu’elles sont : un rendez-vous démocratique très significatif mais pas le déclencheur possible d’une crise ». Il assure que « la situation d’incertitude créée par les élections provoque des mouvements très limités, en ampleur et en volume s’agissant des marchés. Plus encore, s’agissant des capitaux. » (…)

la Commission « souhaite que le pays reste » dans la zone euro. « C’est important pour la zone euro, son intégrité, son attractivité », mais aussi « pour la Grèce, qui a bénéficié à travers les programmes décidés en sa faveur, de fonds européens considérables, pour l’aider à restructurer son économie » (…)

« Une dette n’est pas faite pour être effacée, elle existe, elle doit être remboursée », déclare-t-il, tout en ajoutant : « à un rythme ou à un autre. » Ce qui pourrait laisser la porte ouverte à un rééchelonnement. Le commissaire souligne aussi qu’un « effacement de la dette, totale ou partielle, a un coût pour les citoyens de l’Union européenne, Allemands, Italiens, Français, en fonction des créances sur la Grèce détenues par les économies de ces pays. »

Et pendant ce temps, la France décline

Moscovici peut en effet pérorer. Deux ans et demie après son arrivée à Bercy, la France a perdu sa place de cinquième économie mondiale. Un bilan qui parle de lui-même!

Mais jusqu’à quelle catastrophe faudra-t-il aller pour que ces incompétents lâchent leur poste et arrêtent de nous nuire?

Marche républicaine: pourquoi j’irai en lisant Pascal

La marche républicaine prévue pour le 11 janvier à Paris a déjà fait l’objet de nombreux appels au boycott. En lisant les textes supposés justifier ce choix, je n’ai pu m’empêcher de penser aux naïfs, aux demi-habiles et aux habiles de Pascal. C’est en souvenir de ce très grand texte de notre histoire philosophique que je voudrais expliquer les bonnes raisons qu’il y a d’y participer.

Les naïfs y seront récupérés et manipulés

Il y a une première raison propre aux naïfs, d’aller à cette manifestation – raison que je ne condamne pas, d’ailleurs: il s’agit de manifester son émotion après les 3 sanglantes et de communier avec le peuple français dans une célébration mystique de notre unité face à l’adversité. J’utilise bien entendu délibérément un champ lexical emprunté à la religion pour donner sens à la manifestation de demain. Il ne fait aucun doute pour personne qu’il y a une dimension évidemment symbolique, et même sacrée dans la participation à la marche républicaine: il s’agit, pour chacun des participants, d’affirmer à un moment donné son appartenance à un corps supérieur que j’appellerai volontiers le peuple français.

Les Républicains se souviendront en effet, demain, dans les rues de Paris, des propos de Rousseau, notre glorieux rédacteur du contrat social, sur la fête du peuple genevois (on lira ici la dernière note en bas de page de la Lettre à d’Alembert sur l’article Genève, de l’Encyclopédie):

Je me souviens d’avoir été frappé dans mon enfance d’un spectacle assez simple, et dont pourtant l’impression m’est toujours restée, malgré le temps et la diversité des objets. Le Régiment de St. Gervais avait fait l’exercice, et, selon la coutume, on avait soupé par compagnies; la plupart de ceux qui les composaient se rassemblèrent après le soupe dans la place de St. Gervais, et se mirent à danser tous ensemble, officiers et soldats, autour de la fontaine, sur le bassin de laquelle étaient montés les Tambours, les Fifres, et ceux qui portaient les flambeaux. Une danse de gens égayés par un long repas semblerait n’offrir rien de fort intéressant à voir; cependant, l’accord de cinq ou six cents hommes en uniforme, se tenant tous par la main, et formant. une longue bande qui serpentait en cadence et sans confusion, avec mille tours et retours, mille espèces d’évolutions figurées, le choix des airs qui les animaient, le bruit des tambours, l’éclat des flambeaux, un certain appareil militaire au sein du plaisir, tout cela formait une sensation très vive qu’on ne pouvait supporter de sang-froid. Il était tard, les femmes étaient couchées toutes se relevèrent. Bientôt les fenêtres furent pleines de spectatrices qui donnaient un nouveau zèle aux acteurs; elles ne purent tenir longtemps à leurs fenêtres, elles descendirent; les maîtresses venaient voir leurs maris, les servantes apportaient du vin, les enfants même éveilles par le bruit accoururent demi-vêtus entre les pères et les mères. La danse fut suspendue; ce ne furent qu’embrassements, ris, santés, caresses. Il résulta de tout cela un attendrissement général que je ne saurais peindre, mais que, dans l’allégresse universelle, on éprouve assez naturellement au milieu de tout ce qui nous est cher. Mon père, en m’embrassant, fut saisi d’un tressaillement que je crois sentir et partager encore. Jean-Jacques, me disait-il, aime ton pays. Vois-tu ces bons Genevois; ils sont tous amis, ils sont tous frères; la joie et la concorde règne au milieu d’eux.

Rousseau nous décrit bien ici, à sa manière, la fête républicaine à laquelle nous sommes conviés demain: cette communion dans une émotion, même si, en l’espèce, la fête est lugubre et la communion tragique. Elle n’en reste pas moins un moment d’unité républicaine auquel on ne croyait plus guère, mais que l’on attendait de longue date.

Sans surprise, le Front National a décidé d’organiser des contre-marches en province: le Front National n’aime pas l’héritage de la Révolution Française, et ce grand geste de rassemblement dans l’expression d’une volonté générale est trop marqué (inconsciemment bien sûr) du sceau de la Révolution pour recueillir les faveurs du dernier parti légitimiste français. Les nostalgiques plus ou moins avoués de l’Ancien Régime préféreront toujours l’oeuvre girondine, l’exaltation des provinces, de la terre, à la célébration unitaire qui rappelle trop la Fête de la Fédération de Robespierre.

A tous ces naïfs qui viendront dire leur amour d’un peuple français libre, je rends hommage en leur disant: oui, bien sûr, vous serez manipulés par le pouvoir. Pour un François Hollande, pour un Manuel Valls, cette marche est une formidable occasion de reprendre du poil de la bête et de regagner de l’autorité. Pour le complexe militaro-industriel qui rêve de vendre au monde entier une panoplie d’armes anti-terroristes, cette marche est une aubaine: elle légitime une logique guerrière, des contrats nouveaux, des mesures d’exception qui seront bonnes pour les affaires.

Adresse aux demi-habiles

Tous ces dangers, je les ai lus sans les découvrir.

Nous savons depuis longtemps (et bien avant la démocratie!) que le terrorisme est la meilleure façon de justifier la Terreur. Là encore, relisons l’histoire de notre Révolution. Il ne faut pas en savoir beaucoup pour se souvenir que les décrets sur les suspects sont nés du terreau de la peur. Tout gouvernement blessé, menacé par une force alternative, suspend tôt ou tard les libertés pour imposer un ordre lui-même terroriste.

Sur ce sujet, la France a déjà marqué des points, et singulièrement sous la gauche molle que François Hollande incarne. Plusieurs textes récents ont autorisé la mise à sac de la vie privée sans aucun contrôle judiciaire. Le secret de la correspondance n’existe plus en France sur le Net, et les massacres de ces derniers jours ne devraient pas contribuer à assainir cette grave mise en danger des libertés publiques.

Il faut donc rendre grâce aux demi-habiles qui préconisent un peu partout de « boycotter » la marche républicaine. Ils sont des lanceurs d’alerte dont l’opinion a besoin pour veiller à poser dans limites à son consentement. Il est bon que des veilleurs rappellent au pouvoir que nous ne sommes pas dupes. Dans l’espèce qui nous occupe, le fait d’avoir plus ou moins explicitement exclu le Front National de la marche était une opération bassement politicienne. Le fait d’inviter la terre entière à manifester, y compris des décideurs qui se sont illustrés ces dernières années par leur capacité à décider des boucheries barbares sur des populations civiles n’est pas plus glorieux. Pour les dirigeants européens, la manifestation de Paris apparaîtra d’ailleurs, à coup sûr, comme une ultime chance d’éviter l’éclatement de cette absurde construction communautaire qui nous étouffe économiquement.

Merci donc à ces demi-habiles de nous mettre en garde, même si je regrette chez eux ce que j’appellerais un conspirationnisme larvé. Que l’émotion produite par les attentats bénéficient au pouvoir légal est une évidence. Que certains suggèrent un rapport d’effet à cause (à savoir que les tueries aient pu être décidées par le pouvoir pour nous pousser à la guerre) ne me paraît pas de bon aloi. Je comprends mal que des gens intelligents pratiquent les sophismes et insinuent des accusations aussi graves sans y apporter de preuve. J’ai lu notamment des phrases qui me gênent sur un prétendu machiavélisme du pouvoir en France dans cette affaire: il est des rapprochements factuels qui me semblent très malhonnêtes.

Participons habilement à la marche républicaine

Ces mises en garde nous les connaissons. Mais elles ne me semblent pas justifier le boycott de la marche républicaine, à condition que nous nous souvenions que cette marche est un début et non une fin.

Si François Hollande et Manuel Valls imaginent que la réussite prévisible de cette marche les exonère de toute remise en cause démocratique, il y a bien entendu erreur, et c’est à nous de la signifier. Et c’est vrai qu’on imagine bien les deux loustics considérer qu’ils bénéficient d’une sorte d’état de grâce, et d’un répit inespéré grâce auquel le système moribond dans lequel nous vivons serait reparti pour un tour.

De cet immobilisme, nous ne voulons pas entendre parler. La France a besoin de véritables réformes démocratiques pour retrouver son équilibre. Elle est aujourd’hui dirigée par quelques coteries aristocratiques sans aucune imagination qui doivent partir et céder la place à un profond renouveau. En France, tout est à reprendre: le fonctionnement même du régime doit changer. Le Sénat doit disparaître, l’Assemblée Nationale doit entrer dans un système de mandat impératif. La baudruche de l’Etat doit être dégonflée, les impôts doivent baisser et les fonctionnaires doivent être responsabilisés par une suppression du statut. Les blocages doivent être vaincus: l’administration doit devenir transparente, les citoyens doivent connaître clairement l’utilisation de leurs impôts et en demander raison. Les jeunes en doivent plus se sacrifier pour les avantages acquis des anciens.

Tous ces éléments, il ne peut être question de les oublier sous prétexte d’attentat. Et pour le gouvernement, il ne peut s’agir de les occulter parce que de nombreux Français lui ont manifesté un soutien face au péril.

Les gens habiles noteront ici que la marche républicaine a de nombreuses vertus pour convaincre le gouvernement de réformer le pays: elle montrera que les Français ne sont pas aussi résignés qu’on le croyait. Et elle rappellera qu’ils sont capables de battre massivement le pavé pour défendre leur cause.

Cette force-là, utilisons-la intelligemment pour faire avancer la cause de notre pays.

 

 

Charlie Hebdo: Allah met fin à 70 ans d’insouciance française

La France vient de vivre deux jours et demi de séisme politique, dans la foulée du sidérant attentat contre Charlie Hebdo. A en juger par l’ambiance qui règne désormais non seulement à Paris mais sur l’ensemble du territoire, cette séquence tragique constitue incontestablement un tournant majeur dans la trajectoire française contemporaine.

On ne m’en voudra pas, j’espère, de consacrer à ces événements un texte qui se revendique comme totalement anecdotique et délibérément hostile aux ratiocinations que j’ai commencées à lire çà et là.

Je revendique de tomber dans le piège dénoncé par Badinter

Commençons par le commencement: le massacre perpétré à Charlie Hebdo a produit, à juste titre, une immense émotion dans l’opinion. Le hasard voulait que je fusse à proximité du boulevard Richard Lenoir quelques minutes après l’attentat. J’ai été frappé par le silence, l’abasourdissement qui régnait sur les lieux parmi les badauds qui se trouvaient là.

L’attaque contre Charlie Hebdo, c’était une attaque contre l’esprit gaulois: cette humour de mauvais goût qui me fait périodiquement rire et que les Anglo-Saxons détestent. Charlie Hebdo, c’était Astérix, c’était ce village qui vit dans nos têtes à tous, et qui résiste encore et toujours aux envahisseurs de toutes sortes. Parmi les badauds, beaucoup étaient des bobos qui comprenaient brutalement que leur identité gauloise était en danger: cet esprit frondeur, de liberté, cet amour de l’expression, venaient de passer un très sale moment.

Un autre hasard veut que j’habite en haut de Belleville, à quelques centaines de mètres de là où est née la « cellule des Buttes Chaumont » dont les frères Kouachi et dont Coulibaly sont issus. Pour rentrer chez moi mercredi, je suis passé à trois ou quatre cents mètres de la rue de Meaux, où les tueurs ont abandonné leur première voiture. La nourrice de ma fille m’informait qu’elle avait voulu faire une promenade au parc de la Villette, à proximité de la porte de Pantin par laquelle les tueurs ont quitté Paris. Elle y a finalement renoncé parce que ma fille avait froid et ne voulait pas sortir. Et si elle y était allée, comment être sûr que les tueurs ne seraient pas tombés à ce moment-là, à cet endroit-là, sur une patrouille à leur recherche: des coups de feu auraient éclaté dans les rues, et la vie de ma fille était en danger?

Je cite ces faits, parce que j’ai lu un certain nombre de textes d’intellectuels qui n’habitent pas les quartiers difficiles, qui sont au-delà de la vraie vie des quartiers, loin des faits, loin des lieux où des balles ont sifflé – et ce n’était pas des balles perdues. Tous ces gens qui sont à l’abri adorent donner des leçons sur la peur qu’il ne faut pas avoir, sur le piège des terroristes dans lequel il ne faut pas tomber.

Je pense ici à ce grand bourgeois de Badinter, qui vit richement dans son sixième arrondissement avec vue sur les jardins du Luxembourg, où l’on trouve plus de policiers à l’hectare que dans aucun autre quartier de Paris. Personnellement, je n’y vois pas d’inconvénient, à ce qu’il mène grand train dans les beaux quartiers avec la fortune de sa femme, mais enfin, le petit père Badinter, il est gonflé de nous donner des leçons sur la peur: il n’y est jamais confronté! Qu’il remonte avec moi à pied la rue de Belleville, qu’il se promène à Barbès, qu’il longe avec moi les boulevards aux alentours de Stalingrad, qu’il se balade place des Fêtes, et il viendra ensuite me parler de la peur et des pièges qu’elle nous tend.

Je parle de moi, mais à Badinter je pourrais lui parler de tous ces habitants (dont beaucoup sont musulmans) qui ne sortent plus chez eux après vingt-deux heures, depuis des années, parce qu’ils en ont marre de subir les regards, les remarques, les agressions plus ou moins directes, ou les menaces d’agression de la part de ces petites racailles qui squattent les halls d’immeubles en toute impunité, et qui y ont imposé leur loi dans l’indifférence générale. Chaque fois qu’il s’est agi de secouer le cocotier de ces peurs, les Badinter et compagnie nous ont asséné un discours lénifiant, prétendument humaniste, qui les gênait d’autant moins que dans les quartiers où habitent ceux qui les profèrent, on ne croise que des bons petits blancs propres sur eux.

Bref, l’attentat contre Charlie Hebdo m’a ému, parce que moi aussi j’aurais pu me trouver sur la trajectoire des tueurs, et bien pire: ma fille aussi, qui a pourtant le droit de grandir dans un monde où les choses se passent autrement, dans un monde aussi sécurisé que celui où ont vécu les enfants Badinter.

Trente ans de laxisme bobo, 3 jours de terreur

Le soir de l’attentat contre Charlie Hebdo, je suis allé au rassemblement de la place de la République, que j’ai trouvé très digne et très « mature », mais où aucun représentant de nos institutions n’était. J’ai trouvé un peu agaçante la façon dont la foule, encore sous le coup de l’émotion, était encadrée par des organisateurs en apparence sans étiquette, mais qui avaient très bien vu le coup venir. Tout le matériel était prêt pour faire entonner par la foule des refrains décidés à l’avance, sous couvert, bien entendu, de neutralité et d’amour désintéressé de la liberté.

Ce soir-là, je me suis souvenu des textes de Gustave Le Bon sur la manipulation des foules par l’émotion. C’est vrai qu’en politique, l’émotion est toujours mauvaise conseillère: le meilleur remède que je propose est de la laisser parler, de l’assumer, et de ne pas jouer à ceux qui la cachent derrière des discours prétendument raisonnables. Il faut savoir n’être que ce que l’on est.

Place de la République, on m’excusera de le dire, mais j’ai retrouvé plein de bobos qui nous bassinent depuis des années sur le droit des minorités, et sur la nécessaire bienveillance à avoir vis-à-vis des racailles qui hantent les quartiers. J’avais l’impression qu’après 30 ans de laxisme sur le mode: « Nous qui portons la faute du colonialisme, nous avons des choses à nous faire pardonner, donc nous devons manger notre chapeau quand des adolescents perturbés nous insultent dans la rue », les bobos parisiens achetaient leur bonne conscience: celle plus très nette lorsqu’ils ont découvert que les petites racailles qu’ils ont protégées pendant des années au nom du: « ils sont déterminés par leur milieu social, donc il ne faut pas être trop durs avec eux », ces petites racailles étaient devenus de dangereux assassins capables de mitrailler dix journalistes, de flinguer des flics à bouts portants, et de dresser un immense doigt d’honneur à notre civilisation.

Quand on aime avoir les mains propres, c’est évidemment gênant de se coucher en se disant que la tranquillité de l’âme qu’on a achetée pendant tant d’années avec des discours de bisounours aveugle se paie par autant de vies fauchées en une seule journée. Cela vaut bien soixante minutes transies dans le froid.

C’est probablement ici que la France connaît son tournant: le massacre de Charlie Hebdo a brutalement rendu insupportable cette tolérance à l’intolérable qui a conduit à la radicalisation d’un nombre considérable de nos jeunes. Ceux qui, au nom du devoir mémoriel, de la culpabilité d’avoir colonisé l’Afrique (du Nord ou non), de la culpabilité de notre histoire répétée à tous bouts de champ, avaient expliqué que la loi ne devait pas forcément être respectée par tout le monde, ont soudain compris que les sanglots de l’homme blanc ne seraient pas portés à leur crédit. Toutes les exceptions à la règle tolérées au quotidien depuis des années dans les quartiers, sous une foule de prétextes fallacieux, n’ont servi à rien d’autre qu’à couver des tueurs en série, des barbares incapables de discerner le bien et le mal.

Il faut maintenant que nos bobos sentencieux déroulent le fil de la pelote: qu’ils lisent les récits d’enseignants qui, dans les classes, décrivent les réactions majoritaires parmi les élèves de sensibilité musulmane, dont les fondamentaux sont très éloignés de ceux de notre démocratie. Qu’ils les lisent et qu’ils en tirent les conclusions qui s’imposent: l’école laïque ne parvient plus à transmettre cet attachement fondateur à la liberté qui a fait le sel de générations françaises sous la République.

Non, les Coulibaly, les Kouachi ne sont pas des accidents. Ils sont des conséquences, disons même qu’ils sont le résultat d’une déstructuration organisée de l’éducation transmise par l’école publique. Entre des programmes délirants où le savoir n’est plus transmis, et un renoncement aux valeurs essentielles de la France républicaine, nous avons fomenté une génération qui rejette en bloc, dans certains quartiers, l’héritage de nos libertés.

Si une seule conséquence positive peut être attendue des trois jours monstrueux que nous venons de vivre, c’est bien cette prise de conscience face au problème que nous avons collectivement – celui de cette haine de soi qui nous conduit à ne plus transmettre la France et ses valeurs aux générations qui arrivent.

Replacer la responsabilité individuelle au coeur de notre société

Sous certaines plumes, je pense notamment à celle de Jacques Sapir, j’ai commencé à lire à nouveau le délire selon lequel des tas de gens seraient responsables de la radicalisation des jeunes. C’est un discours ambiant qui me gonfle prodigieusement. Je l’ai entendu dans la bouche des racailles qui squattaient l’entrée de mon immeuble lorsque je suis arrivé dans le XIXè arrondissement, et dont j’ai appris aujourd’hui qu’ils constituaient le vivier de la « cellule des Buttes-Chaumont ».

Je me revois, installé depuis trois jours dans mon immeuble, rentrant chez moi à minuit et leur demandant poliment de ne pas zoner à trente centimètres de ma porte d’entrée. La réponse ne s’est pas faite attendre: j’étais évidemment un gros raciste, et je voulais simplement déplacer le problème que représentaient ces jeunes sans le régler. « Payez nous des salles où on peut se réunir » me dit l’un d’eux.

Eh bien non, ducon! lui fis-je en le toisant et en m’avançant sur lui de façon menaçante alors qu’ils étaient une bonne dizaine autour de lui et que j’étais seul. Moi, je suis arrivé en France en 1986, c’est-à-dire pas très longtemps avant leur naissance. Je suis fils d’ouvrier, dans ma famille, il n’y avait pratiquement pas de livre, les bibliothèques étaient indigentes, les infrastructures publiques quasi-inexistantes, mais on savait que, pour en sortir, il fallait bosser. Quand je suis arrivé à Paris, j’ai été scotché par le nombre de bibliothèques publiques, de terrains de sport, de musées gratuits.

Qu’un gamin à Paris ose expliquer qu’on ne fait rien pour lui, c’est évidemment une aberration, un mensonge. Les Coulibaly, les Kouachi, ont disposé dans leur enfance de tout ce qu’il fallait pour s’en sortir. La seule chose qui leur a manquée, c’est le courage d’y arriver, et le travail qui va avec. Je ne suis en aucune manière responsable de leur échec, ni de leur folie. La seule faute leur incombe à eux.

Il y en a marre de tous ces discours où les fauteurs de trouble sont systématiquement exonérés de leur responsabilité.

Sur le fond, ce réflexe relève d’ailleurs d’un profond racisme. Ceux qui propagent ces discours portent en eux-mêmes un paradigme caché: pour un Sapir, un petit arabe des quartiers ne peut pas être l’égal d’un blanc bourgeois. Le blanc bourgeois est forcément responsable de sa réussite, alors que le petit arabe est une victime de son milieu. Deux poids, deux mesures.

L’Etat, comme toujours instrument de domination

Cela ne signifie bien entendu pas que l’égalité des chances existe en France. Et s’il existe une responsabilité collective, elle est dans cette perte de contrôle des institutions publiques à l’oeuvre depuis 30 ans en France, qui consiste à recruter toujours plus de fonctionnaires chargés de mettre en oeuvre toujours plus de réglementations, pour une efficacité et un service toujours moindre.

Je prendrai ici simplement l’exemple de la police, qui a durement payé, et qui a été grande, les événements de ces derniers jours. J’ai une immense compassion pour ces agents de l’ordre qui sont morts dans les lâches assassinats auxquels nous venons d’assister. Mais enfin, quand je lis que mon quartier est le siège des cellules des Buttes-Chaumont, je me pose des questions.

Quand je suis arrivé dans mon immeuble, pourquoi, lorsque j’ai demandé aux policiers du XIXè arrondissement d’intervenir contre les racailles qui squattaient le hall, me suis-je entendu répondre: on ne se déplace pas, jetez-leur des boules puantes, ça les fera partir?

Quand je constate un délit de fuite dans un accident de voiture commis par un jeune habitant pile-poil dans la zone où les cellules en question agissent, quand je relève le numéro d’immatriculation de la voiture, pourquoi les policiers du XIXè arrondissement, m’appellent-ils quarante minutes après le signalement pour me dire: on ne se déplace pas pour ce genre de choses?

Quand je demande à trois jeunes maghrébins qui boivent de l’alcool et se disputent dans un parc où j’emmène ma fille de bien vouloir se montrer plus discrets, pourquoi me répondent-ils: appelle les flics, on n’en a rien à foutre, de toute façon les Français sont des pédophiles contrôlés par les Juifs et c’est les Arabes qui ont fait la France… et quand j’appelle Police Secours personne ne répond?

Quand je rejoins ma fille au jardin du métro Télégraphe, pourquoi le vigile rarement présent de la ville de Paris me suit-il comme si j’étais un dangereux pédophile, mais reste-t-il complètement muet devant une femme en burqa assise sur le banc?

Quand une racaille du quartier me traite de « sale pédé de Français », pourquoi seule l’injure homophobe est-elle retenue? Et pourquoi les policiers me demandent-ils si je suis effectivement homosexuel avant d’intervenir? Parce que si je ne le suis pas, l’injure n’est pas homophobe et l’intervention de la police ne se justifie plus…

Pourquoi sont-ce désormais des jeunes en djellabahs qui passent le soir dans le quartier pour dire aux racailles de se calmer, en lieu et place des forces de police?

Pourquoi, en revanche, lorsque j’emmène ma fille (elle avait douze mois…) au Jardin des Plantes et qu’elle a le malheur d’y marcher sur les pelouses, vois-je deux vigiles de la ville de Paris me demander de la retirer des pelouses dans la minute? Il est clair qu’une contravention insignifiante dans les beaux arrondissements est immédiatement sanctionnée (de façon rigide d’ailleurs) alors que les délits les plus choquants de l’Est parisien sont commis dans la plus parfaite indifférence des forces de police.

Cette inégalité territoriale-là ne rappelle pas seulement que l’Etat (au sens des institutions publiques), loin d’être le garant de l’égalité en constitue la principale menace, elle montre aussi que la vague de terreur qui vient de nous frapper résulte d’un excès d’Etat, ce grand castrateur de la responsabilité, et non d’une faiblesse de l’Etat.

La France entre définitivement dans l’ère de l’intranquillité

Avec ces attentats, les certitudes acquises sur le fonctionnement de la société française ont volé en éclat, et les Français découvrent désormais qu’ils doivent composer avec un ennemi tapi, sournois, qui les observe et qui est prêt à agir à chaque instant.

D’autres périls se font jour: la crise grecque, les relations avec la Russie, la montée de la misère, et ces vagues d’immigration qui nourrissent le sentiment que les habits du monde ne sont de toute façon plus adapté à sa physionomie, et qu’il va falloir renouveler la garde-robes.

Là encore, on me pardonnera de grogner contre un discours à la Badinter sur les mesures d’exception. Mais il me semble qu’il faut être capable de donner une lecture géopolitique à la question du terrorisme. Les événements auxquels nous venons d’assister sont en effet autant une question intérieure qu’extérieure. L’émergence d’un Etat islamique pose un problème de relations internationales. Je ne prétends pas qu’il s’agisse d’un problème hors sol né d’une génération spontanée: l’apparition de DAESH doit bien s’expliquer d’une façon ou d’une autre.

Il n’en reste pas moins que l’Occident est aujourd’hui confronté à une déclaration de guerre – guerre informelle certes, mais guerre quand même.

J’ai lu sous la plume de certains l’idée selon laquelle le règlement de la question palestinienne apporterait une réponse valable au problème du terrorisme islamiste. Si je n’ai aucune sympathie sioniste, on me permettra quand même de glisser que le fantasme d’un nationalisme arabe ne tient pas une minute: les voisins arabes de la Palestine ont souvent adoré s’appuyer sur Israël sans se soucier le moins du monde de la souffrance palestinienne.

En réalité, il existe un problème géostratégique islamiste, et il faut arrêter de se voiler la face.

 

Et lundi matin Lepaon était toujours vivant…

Thierry Lepaon, secrétaire général de la CGT, commence ce 5 janvier un round crucial de deux jours: la commission exécutive de la CGT se réunit pour préparer le Comité confédéral national (CCN) extraordinaire du 13 janvier, chargé de prendre toutes les décisions qui conviennent pour remanier la direction confédérale. La CGT entre donc dans une décade historique où se joue probablement le dénouement d’un conflit qui ressemble un peu à sa Chute du Mur. Depuis l’enterrement officiel des régimes marxistes-léninistes placés dans l’orbite de Moscou, la CGT ne s’était jamais offert le luxe de débattre de façon aussi explicite des orientations du syndicat, dans une atmosphère aussi critique débouchant potentiellement sur la révocation de son secrétaire général.

La succession de Bernard Thibault n’en finit pas de faire désordre

La semaine qui s’ouvre est la conclusion d’un long processus de décomposition de la CGT, entamé à l’occasion de la succession de Bernard Thibault. Pour des raisons encore mal connues, le secrétaire général de la CGT s’oppose dès 2012 à l’élection d’Eric Aubin, secrétaire confédéral chargé du dossier du chômage, donné majoritaire en cas de scrutin. Thibault multiplie alors les candidatures de diversion, qui sont toutes battues en interne, avant de proposer le nom de Thierry Lepaon, membre du Conseil Economique, Social et Environnemental.

Elu en mars 2013, Thierry Lepaon n’a jamais réellement assis son autorité sur le syndicat, et n’a pas tardé à montrer ses limites internes. Il multiplie les interventions brutales dans la presse ou les sorties malheureuses, comme une visite au CRIF en janvier 2014, où il prend publiquement mais sans mandat de son organisation des positions polémiques sur la question palestinienne. Globalement, la CGT paraît s’enfermer dans une sorte de marginalité sans porter de véritable projet alternatif. A titre d’exemple, saisie par la Cour des Comptes sur l’avenir des retraites complémentaires, la CGT est le seul syndicat (avec la CGPME) à n’avoir pas répondu par écrit à la sollicitation.

Malgré ces lacunes, Thierry Lepaon annonce en octobre son intention de se présenter à sa propre succession début 2016. Dans la foulée de cette rumeur, la presse sort une série d’articles révélant une attitude privée assez éloignée des prises de position officielles. Non seulement la CGT a financé la rénovation somptuaire du bureau et du logement qu’elle loue à Vincennes pour son secrétaire général, mais Thierry Lepaon a bénéficié, lors de son arrivée à la tête de la confédération, d’une rupture conventionnelle de complaisance, assortie d’une indemnité, alors même que la CGT n’a pas signé l’ANI créant cette forme de rupture de contrat.

Ces révélations publiques, probablement orchestrées, jointes à d’autres rumeurs (comme la location d’une luxueuse maison de vacances en Corse), exaspèrent beaucoup de militants et exacerbent les tensions internes que Thierry Lepaon n’a jamais voulu apaiser. Les résultats aux élections professionnelles de la fonction publique du 4 décembre 2015, où la domination de la CGT semble s’éroder, précipite un processus de contestation interne, qui débouche sur une crise ouverte.

Lepaon tient toujours

Le mois de décembre 2014 est un mois terrible pour le secrétaire général de la CGT.

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2015: le moral de l’Europe au plus balte…

Dans la déconfiture ambiante, deux nouvelles sont passées inaperçues en Europe: un Etat balte est entré dans la zone euro, un autre a pris la présidence de l’Union. Les anciennes terres prussiennes dominent le continent pour six mois critiques.

La Lituanie dans la zone euro

Alors que la zone euro détient tous les records mondiaux de sous-performance économique, il se trouve encore des gens pour vouloir y entrer. Bon, s’agissant de la Lituanie (3 millions d’habitants…), on ne sait comment on doit le prendre. Moscovici en a d’ailleurs dit grand bien, ce qui ne manque pas d’inquiéter les gens raisonnables:

La Lituanie jouit d’un «bilan solide des politiques budgétaires saines et des réformes structurelles qui ont débouché sur un des taux de croissance les plus élevés en Europe, conjugué avec une baisse constante du chômage», a souligné dans un communiqué le commissaire européen aux Affaires économiques, Pierre Moscovici.

Il suffit de s’intéresser d’un peu près à ce pays pour savoir que sa population est en baisse constante depuis 1990 (une diminution du nombre d’habitants de 20% en 25 ans…), la dette publique y a presque triplé depuis 2008, et le PIB n’y a toujours pas retrouvé son niveau de 2009. Le taux de chômage y est de 11,5%. « Un bilan solide », comme dit Moscovici.

La Lettonie prend la présidence de l’Union

Autre plaisir du début d’année: la Lettonie prend la présidence de l’Union à la place de l’Italie. Là encore, cette ancienne possession prussienne a tout pour plaire. Comme la Lituanie, la Lettonie vit une véritable hécatombe depuis vingt ans, et la crise de 2008 y a pris un cataclysme économique.

Pour sa première présidence, la Lettonie devra traiter quelques sujets locaux. En lien avec Donald Tusk, le Polonais qui préside le Conseil Européen depuis cette année, le gouvernement letton devra traiter la question de la crise ukrainienne. Voilà qui tombe à point nommé! Lettons et Polonais se sont en effet empressés de rejoindre l’OTAN il y a dix ans pour échapper à l’ogre russe. Ils semblent tout indiquer pour défendre une stratégie raisonnable et équilibrée face à la Russie.

On se donne rendez-vous fin juin pour tirer le bilan de cette excellente opération…

La Grèce s’enfonce dans l’hystérie

Ces petits changements mineurs interviennent au moment où la Grèce met à nouveau le continent à côté du vide sidéral que les technocrates ont creusé. Au troisième tour de l’élection présidentielle au Parlement grec, le candidat officiel, Stavros Dimas, n’a pu être élu. Il n’est pas parvenu à dépasser les 168 voix du deuxième tour. Il lui en fallait, rappelons-le, 12 de plus pour être élu.

Du coup, le Premier Ministre a annoncé que, dans la foulée de la dissolution de la Vouli, des élections législatives auraient lieu le 25 janvier, dans un climat de tension. La bourse d’Athènes a perdu jusqu’à 11% dans la journée. Alexis Tsipras, donné gagnant, enflamme l’opinion par des discours nationalistes fiévreux dont on trouvera quelques traductions françaises, dont celle-ci:

Nous n’avons qu’un seul engagement : il sera mis définitivement fin à l’humiliation nationale et à la crise humanitaire. Nous pouvons reprendre les clés de notre pays et mettre en œuvre un plan de reconstruction de l’économie et de la société. En plaçant l’humain d’abord. En ayant comme premier soin l’accès à la santé et à l’éducation. En plaçant l’environnement d’abord et un barrage aux grands intérêts lucratifs dont l’intention est de le spolier. En protégeant le patrimoine public et privé. Le labeur, le toit, les dépôts des citoyens grecs. En défendant l’histoire et la culture de notre patrie.

Les financiers retiennent leur souffle

Ces discours à la Démosthène ne suscitent guère un enthousiasme délirant dans la sphère financière qui se penche sur le malade grec depuis 2009. Le Fonds Monétaire International a d’emblée annoncé qu’il attendait désormais les élections pour décider de la marche à suivre. Cette décision sans surprise (puisque Tsipras a déclaré qu’il ne voulait plus d’intervention du FMI) a nourri l’idée d’une pression de la finance sur les élections.

La BCE a de son côté déclaré qu’elle attendait l’avis des autorités grecques sur son plan d’aide avant de passer à l’action.

« C’est maintenant à l’électorat grec de décider de la composition future du parlement et du gouvernement. Nous n’interférerons pas dans ce processus démocratique ni ne le commenterons », a affirmé la BCE, dans une courte déclaration écrite.
« Nous allons attendre les avis et les suggestions des autorités grecques sur la meilleure manière de procéder au passage en revue (du plan d’aide) et nous en discuterons avec la Commission européenne et le FMI », a ajouté l’institution monétaire de Francfort (ouest), insistant sur « les progrès impressionnants » faits par la Grèce ces dernières années pour stabiliser ses finances et réformer son économie.

Des progrès impressionnants… qui ne justifiaient toutefois pas que la BCE desserre son étau sur le pays, jusqu’à le précipiter dans l’abîme.

Maman Merkel prête au Grexit

Après avoir laissé le subtil Schäuble, son ministre des Finances, déclarer que, quelle que soit l’issue de l’élection, la Grèce devrait payer, maman Angela a compris qu’elle devait entrer dans la danse. Elle a définitivement sifflé la fin de la récréation en expliquant que la Grèce devrait sortir de l’euro si Tsipras arrivait au pouvoir et appliquait son programme (ce qui, on en convient, constitue deux données incertaines à ce stade).

La chancelière allemande Angela Merkel est prête à laisser la Grèce sortir de la zone euro, au cas où la Gauche radicale remettrait en cause la politique de rigueur budgétaire dans ce pays, affirme samedi l’édition en ligne du magazine Spiegel.
« Le gouvernement allemand juge quasiment inévitable une sortie (de la Grèce) de la zone euro, si le chef de l’opposition Alexis Tsipras (Gauche radicale Syriza) dirige le gouvernement après les élections (législatives), abandonne la ligne de rigueur budgétaire et ne rembourse plus les dettes du pays », affirme le site web de l’hebdomadaire, en s’appuyant sur « des sources proches du gouvernement allemand ».
Angela Merkel et son ministre des Finances Wolfgang Schäuble ont changé d’avis et désormais ils « jugent supportable une sortie du pays de la monnaie unique en raison des progrès accomplis par la zone euro depuis le sommet de la crise en 2012 », assure le Spiegel Online, toujours sur la base de ces sources.
« Le risque de contagion pour d’autres pays est limité car le Portugal et l’Irlande sont considérés comme assainis. Par ailleurs, le MES (mécanisme européen de stabilité) fournit un mécanisme de sauvetage puissant et l’Union bancaire assure la sécurité des instituts de crédit », auraient encore confié ces sources.

Plutôt clair, non?

Et pendant ce temps, l’économie européenne s’effondre

Tous ces petits événements ne pouvaient pas mieux tomber, puisque des statistiques officielles ont apporté un éclairage encore plus cru sur la brillante passe que l’Europe traverse: le crédit au secteur privé dans la zone euro a encore baissé de 0,9% en novembre, après une baisse de 1,1% en octobre.

Ce chiffre est évidemment effrayant, puisqu’il rappelle que la reprise n’est vraiment pas pour demain et que, plus que jamais, les banquiers parient sur un ralentissement de l’activité.

Les prêts aux entreprises ont chuté de 11,4% en Irlande, de 8,5% en Espagne, de 6,5% au Portugal et de 3,2% en Grèce.

Décidément, l’atmosphère est de plus en plus pestilentielle dans la zone euro.

La BCE titube toujours sur la voie de la décision

Ces très mauvais chiffres agitent un nouveau chiffon rouge face à la prétendue reprise européenne qui devrait arriver naturellement. Les voix des colombes roucoulent donc à la BCE pour expliquer que le moment vient de racheter des dettes souveraines pour sauver l’Europe du pire.

Cette fois, c’est le chef économiste de la BCE, le belge Pierre Praet, qui s’est exprimé dans la presse pour dire:

« Si mon analyse est qu’il y a besoin d’une nouveau soutien monétaire, et si je suis disposé à réduire les taux mais que cela n’est plus possible, alors je ne dois pas être paralysé à l’idée que la seule option qui reste est l’achat d’obligations souveraines », a expliqué Peter Praet, avant d’ajouter que « les emprunts d’Etat sont les seuls actifs bénéficiant d’un volume de marché significatif »

Au passage, le même chef économiste a eu cette étonnante sortie qui vise autant la Grèce que la France:

« Les partis populistes dans certains pays promettent des solutions rapides, mais ils n’offrent que des recettes désastreuses », en rappelant que « tous les pays ont eu leur raison pour entrer dans la zone euro: le vieux système de dévaluation permanente ne fonctionnait pas. Ce qui est désormais requis, c’est de mener les ajustements structurels nécessaires. Une politique de dévaluation ne résout aucun problème structurel ».

Les faucons de la BCE n’ont pas dit leur dernier mot

Malgré ces déclarations qui se revendiquent de la logique, les faucons de la BCE sont loin d’avoir épuisé leurs arguments.

Le Néerlandais Klaas Knot, membre du conseil des gouverneurs, a pris une position assez logique, consistant à dire qu’une intervention de la BCE qui ne serait pas relayée par une politique budgétaire adaptée serait inutile (position que l’on est bien obligé de partager):

« Aussi longtemps que l’Europe n’affiche pas la volonté politique de mieux partager les risques au sein de la Zone euro, il n’est pas de notre ressort de prendre de telles décisions nous mêmes par une porte dérobée ».

Mais la palme de l’aveuglement est encore une fois cette semaine attribuée au gouverneur de la Bundesbank, Jens Weidmann, qui considère que la baisse du prix du pétrole suffira à relancer l’activité dans la zone euro:

«Nous venons de recevoir un instrument de stimulation gratuit, pourquoi y ajouter avec la politique monétaire?», a-t-il déclaré.

«Cela m’énerve d’entendre tout le monde débattre d’une seule chose : quand allez-vous finalement procéder au rachat?», a-t-il expliqué, ajoutant que la BCE ne devait pas céder aux pression des marchés financiers. «Ces rachats vont se traduire par des dettes qui seront celles des banques centrales de la zone euro, et donc au final des contribuables».

On prend les paris: le Quantitative Easing n’est pas pour demain.

Bref, il y a le feu à la maison, et les pompiers se demandent toujours s’ils doivent intervenir.

Comme nous sommes en période de voeu, on limitera le pessimisme à ces simples constats, et on évitera de dire à haute voix qu’il est déjà trop tard.

Faut-il s’attendre à un Grand Soir en 2015?

Avec la résurgence de la crise grecque et la montée des tensions en France comme partout ailleurs, je ne pouvais pas commencer l’année sans évoquer le « Grand Soir » que certains attendent. Je réponds, ce faisant, à quelques commentaires laissés sur le blog, qui tournent plus ou moins autour de cette question.

Le Grand Soir de l’énergie mondiale?

Premier constat incontournable, bien entendu: si l’Europe est mal en point, la maladie atteint l’ensemble de la planète. La Grande Dépression qui sévit depuis 2008 n’épargne personne, pas même ces fameux pays émergents dont la vitalité n’est comprise qu’à travers des statistiques officielles que personne ne vérifie jamais.

Ceux qui, dans leur enfance, ont entendu parler du miracle japonais, lui aussi évoqué en son temps à coup de taux de croissance annuelle à deux chiffres, font un constat simple: le « scénario à la japonaise » d’une récession larvée, durable, accompagnée d’une déflation irrémédiable, qui dure peu ou prou depuis la fin des années 1990, rappelle que le meilleur n’est jamais sûr. Tous les miracles ont une fin, et par les temps qui courent, la fin peut être rapide. Les mêmes causes produiront les mêmes effets en Chine ou à Singapour, de telle sorte que le mirage de pays échappant à la crise ne tient évidemment pas debout.

Rappelons d’ailleurs que la Chine appartient à ces fameux BRIC: Brésil, Russie, Inde et Chine, dont l’actualité démontre chaque jour la fragilité. La Russie vient de faire l’objet d’une attaque spéculative, le Brésil est en situation de stagnation économique. Cela ne signifie pas que ces pays vont retourner à l’âge de pierre, mais leur destin n’échappe pas à la tendance baissière générale.

Il serait fastidieux ici d’énumérer les différents nodules du cancer qui se généralise sur la planète. On relèvera juste quelques facteurs de risque critique.

De façon très partiale, je placerai en numéro un la baisse du prix du pétrole, qui est un contre-sens absolu. Là encore, les quadragénaires ont grandi sur une petite musique de fond: les réserves de pétrole s’amenuisent et l’homme doit préparer la transition énergétique. Quarante ans plus tard, les prix du pétrole décrochent alors que la consommation augmente. On peut comprendre les raisons économiques qui expliquent ce phénomène, en l’espèce le développement du gaz de schiste américain qui rebat les cartes de l’énergie dans le monde.

Politiquement, les conséquences de cette nouvelle donne sont pour le moins inquiétantes: l’Arabie Saoudite est acculée à une diminution plus ou moins proche de son niveau de vie. Quand on connaît les liens entre les Saoudiens et les mouvements terroristes qui défraient l’actualité, on a froid dans le dos. Nul ne sait ce qu’un désespoir saoudien peut produire à terme.

Il faudrait d’ailleurs prendre le temps de relire la stratégie américaine à l’aune de cette nouvelle donne énergétique. Les Etats-Unis ont aujourd’hui, pour garantir la compétitivité de leur nouvel or noir, besoin d’augmenter les prix du pétrole, mais aussi du gaz. Leur intérêt est d’empêcher la Russie d’approvisionner les grands foyers de consommation à bas prix. Leur intérêt est aussi d’encourager une flambée des prix du pétrole, par exemple en déstabilisant le Moyen-Orient par le maintien d’un foyer constant de conflits. Dans ce contexte, la naissance fulgurante de mouvements comme DAESH est un facteur objectivement positif pour la stratégie américaine, au moins à court terme.

La pauvre Europe, dans ce contexte, apparaît comme un pion sur l’échiquier. Contrecarrer les projets de gazoducs russes, maintenir une pénurie énergétique qui rend le continent dépendant d’approvisionnements sous contrôle politique est évidemment un enjeu majeur pour les Etats-Unis. A contrario, la Russie a tout intérêt à trouver des alliances avec des pays moins atlantistes pour monter un contre-feu.

En France, la baisse du prix du pétrole agit comme un narcotique. En baissant de 50% à la pompe, le carburant dégage du pouvoir d’achat pour les Français privés d’augmentation de salaires. Le prix du pétrole diminue, le coût des transports en commun augmente: étrange paradoxe d’un monde obsédé par le réchauffement climatique officiellement lié à l’émission de gaz à effets de serre.

Bref, la révolution énergétique créée par le gaz de schiste accélère brutalement des modifications à l’oeuvre depuis plusieurs années dans les équilibres mondiaux. Nul n’en connaît l’issue. Et c’est ici que se pose la question du « Grand Soir ».

Le Grand Soir, un mythe chrétien avant d’être marxiste

Les innombrables dysfonctionnements qui gangrènent le monde posent évidemment la question qui fâche: combien de temps tout cela peut-il durer? Du coup, est remis en selle le fantasme du Grand Soir. Par l’effet d’une baguette magique, ce monde si mauvais s’effondrerait, les peuples prendraient conscience du bien auquel ils sont destinés, et une grande révolution transformerait le monde.

Il faudrait faire l’histoire de ce fantasme pour le comprendre.

Bien entendu, il possède des racines marxistes-léninistes qui ont nourri les doctrines révolutionnaires depuis le dix-neuvième siècle. Chacun connaît ici ses classiques: le Grand Soir se prépare avec une élite éclairée, une avant-garde qui accompagne les prolétaires opprimés sur la voie de la conscientisation et de la désaliénation.

Le mécanisme de cette libération m’a toujours épaté. Il repose sur une lecture « basique » de la phénoménologie de l’esprit de Hegel, pour qui on était maître ou esclave, et pour qui l’esclave avait besoin d’un maître pour prendre conscience de sa nécessaire libération. Du jour où la prise de conscience se faisait: hop! le problème était réglé.

Ce fantasme d’une soudaine libération, d’un éclair fulgurant qui traverse l’esprit des peuples pour les mener à la gloire suprême, est au fondement de la doctrine révolutionnaire marxiste. Mais le marxisme s’est coulé dans le grand fantasme millénariste qui agite le monde christiano-sémitique: celui de l’Apocalypse, du retour du Messie, de la proclamation de la Jérusalem céleste. Ce qui se joue dans ce mécanisme historique, c’est le symbole de la révélation, du même ordre que le chemin de Damas raconté par Paul. L’homme vit dans l’obscurité jusqu’au jour où il voit la lumière et où il se convertit d’un coup d’un seul à la vérité.

Et dans le Grand Soir, il y a bien cette espérance qui ne s’assume pas comme chrétienne, d’une conversion brutale d’un peuple vers le vérité.

Le Grand Soir n’a jamais existé

Cette mythologie du Grand Soir a systématiquement eu besoin de réécrire l’histoire pour se crédibiliser.

Prenons l’exemple de la Révolution Française. A posteriori, les historiens marxistes l’ont réécrite, dans un grand mouvement de révisionnisme qui est devenu doctrine officielle, pour faire croire que, entre le 1er mai et le 4 août 1789, un éclair magique a converti la France à la démocratie bourgeoise. Dans l’historiographie marxiste bien connue, la Révolution Française fut le produit de la classe bourgeoise qui a renversé le joug aristocratique pour instaurer le règne d’un libéralisme capitaliste, plus humain que la monarchie, mais bien moins sympathique que la dictature du prolétariat.

Bien entendu, une lecture factuelle de l’Histoire permet de dégonfler la vulgate marxiste sur le sujet. Majoritairement, la Révolution fut une série d’accidents qui ont dépassé une aristocratie révolutionnaire dont La Fayette fut un très beau produit. L’aristocratie qui a dominé les premières années de la Révolution voulait une monarchie constitutionnelle, et c’est la sotte obstination des Bourbons qui a fait le jeu des extrémistes et rendu incontournable l’émergence d’un régime de type républicain.

Le Grand Soir français de 1789 fut en réalité une série de petites soirées plus ou moins réussies. Un contre-révisionnisme historique récent a peu à peu rendu obligatoire l’évocation systématique d’horribles massacres auxquels la Révolution se serait résumée. Cette réhabilitation de l’Ancien Régime à titre posthume ne vaut pas mieux que sa condamnation sans appel par les marxistes. Surtout, elle jette un voile d’opacité sur ce qu’est le fait révolutionnaire: une série de choix plus ou moins aléatoires, généralement sous contrainte, qui, dans la durée, s’appelle une révolution.

La même chose pourrait être dite de la Révolution de 1917, qui a, en réalité duré jusqu’à la fin des années 20.

C’est peut-être la leçon que le XXIè siècle devrait retenir des deux cents ans de Révolutions qui l’ont précédé: le Grand Soir n’existe pas. Une Révolution se fait toujours en dix ans au moins.

2015, année des petites soirées

Si l’on admet cette hypothèse que le processus révolutionnaire est long et instable, qu’il n’est pas monolithique, je préfère donc souhaiter pour 2015 le début des petites soirées qui, coagulées les unes aux autres, finiront dans le grand fleuve révolutionnaire écrit par toute l’histoire des civilisations.

Comme en 1789, nous avons réuni tous les ingrédients qui font le basculement d’un régime.

D’abord, plus aucun Français ne croit la démocratie représentative capable de répondre aux défis de notre temps. Les innombrables preuves de corruption, de mépris, de ruptures entre les mandataires du peuple et leurs mandants, ont eu raison de toute forme d’illusion des citoyens vis-à-vis de la classe politique et des institutions elles-mêmes. Des stratégies de retardement peuvent être plus ou moins mises en place, mais elles ne pourront guère « recoller » durablement les miettes de la confiance politique.

Le mal qui atteint le régime est d’ailleurs bien plus profond que ce simple problème de défiance. Il tient à la nature même du régime: dans un pays qui a accès à l’éducation, dans une société organisée autour de l’information et de l’expression en temps réel grâce aux technologies numériques, le principe d’un mandat représentatif n’a plus de sens. Cela ne signifie pas que le citoyen doit devenir un hyper-actif qui participe à toutes les décisions. En revanche, la transitivité des mandats apparaît comme inévitable à l’avenir.

Cette transformation de la politique, souhaitons qu’elle se fasse rapidement.

Rien n’est plus épouvantable à vivre que l’agonie du régime à laquelle nous assistons. La France est une société bloquée par une élite vieillissante, sclérosée, et de moins en moins adaptée aux réalités du temps. La France est boursouflé par les innombrables rentes qu’elle a constituées depuis 1945: le statut des fonctionnaires, l’impunité des enseignants, la toute-puissance des taxis, des médecins urgentistes, des cheminots, des pilotes d’Air France, des agents EDF ou ERDF, des rentiers de toute sorte, sont autant de freins à notre entrée dans le siècle nouveau et dans la révolution technologique.

Au fond, la France entre dans le siècle à reculons, et cette frilosité n’a plus de sens. Tôt ou tard il faut se jeter à l’eau et nager, selon un bon vieux principe: la peur n’évite pas le danger.

Oui, je fais le voeu que 2015 soit l’année des premières soirées révolutionnaires…

 

 

 

Le traité transatlantique sera signé en 2015

La Commission Européenne a publié son programme de travail pour 2015. Il prévoit notamment le bouclage du Traité Transatlantique de Libre-Echange (TTIP). Un vrai texte de bisounours comme on les aime.

Voici le texte du programme:

Emploi, croissance et investissement

La priorité du programme est consacrée à l’emploi, à la croissance et à l’investissement. L’essentiel de ce chapitre (qui accumule les déclarations d’intention sans contenu effectif) repose sur la mise en place du plan de relance de Jean-Claude Juncker. Les lecteurs de ce blog se souviennent que celui-ci apporte 8 milliards€ d’argent frais, 13 autres milliards en garanties diverses, et que le reste n’est qu’un montage hypothétique de financements privés rendus plausibles par l’effet de levier.

Un marché unique digital et connecté

Ce chapitre prévoit essentiellement une directive sur la protection des données privées et une mise à jour des dispositions applicables au marché des télécommunications. La directive sur les droits d’auteur devrait être modernisée.

Union de l’énergie et réchauffement climatique

Sur ce point, la Commission devrait adopté le Schéma directeur de l’Union de l’énergie, destiné notamment à renforcer l’indépendance énergétique du continent. La Commission devrait également définir les positions européennes pour la conférence de Paris, tout en veillant à developper les services de transport compatibles avec une réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Sur ce point, on rappellera le mécontentement des associations écologistes face à l’abandon programmé du paquet air.

Approfondissement du marché unique

La Commission commence par asséner que le marché unique est l’une des plus grandes réussites de l’Europe, mais qu’il doit être mieux exploité pour créer de l’emploi et promouvoir la compétitivité de nos industries! La Commission devrait tout particulièrement développer des dispositions pour favoriser l’industrie aéronautique.

Dans le domaine des services financiers, la Commission enterre (comme je l’avais annoncé sur ce blog début décembre) le projet Barnier de séparation des activités bancaires, en limitant sa réforme à quelques objectifs très vagues: mise en place d’un marché unique des capitaux (ça, c’est moins vague) facilitant l’accès des entreprises au financement productif.

Approfondissement de l’union économique et monétaire

La Commission fait vivre la fiction selon laquelle l’emploi et la confiance des citoyens reviendront grâce à un approfondissement de l’Union Monétaire. Quel étrange constat, et quelle étrange conviction! La Commission propose donc une « souveraineté collective dans la gouvernance économique ». On se marre par avance. Elle annonce également vouloir « reinvigorate », revigorer le dialogue social à tous les niveaux. Quelle blague!

Il paraît que la Commission va également lutter contre la fraude fiscale, contre l’opacité dans ce domaine, mais sans remettre en cause la souveraineté des Etats membres dans ces domaines. Juncker nous sert ici le blabla habituel: échanges d’information, taxations nouvelles dans le domaine numérique, lutte contre le blanchiment, et incitation des Etats membres à adopter une taxe sur les transactions financières.

Un traité transatlantique de libre-échange raisonnable et équilibré

La Commission affirme que le commerce est bon pour l’emploi et la croissance. Elle propose donc de signer un TTIP bien sous tous rapports (respectueux de la santé, de la diversité culturelle, de l’environnement, etc.), et transparents.

Un espace de justice et de droit fondé sur la confiance mutuelle

La Commission remet sur le tapis la création du procureur européen, qui sera notamment chargé de lutter contre les crimes commis dans plusieurs Etats membres. La Commission devrait par ailleurs légiférer sur l’égalité des chances, notamment en faveur des personnes en situation de handicap. Dans le domaine de l’égalité hommes-femmes, la Commission propose de retirer le projet de directive sur le congé maternité (majoré à 20 semaines) si un accord n’est pas trouvé par les Etats membres dans les 6 mois: une aubaine pour tous ceux qui n’en veulent pas…

La Commission devrait en outre boucler un « Agenda sur la sécurité en Europe », spécialement consacré à la lutte contre le terrorisme.

Vers une nouvelle politique migratoire

La Commission devrait durcir les règles en matière d’immigration clandestine.

Un acteur global plus fort

La Commission annonce officiellement qu’aucune nouvelle adhésion n’interviendra dans les 5 ans. Elle plaide néanmoins pour une politique étrangère commune, avec un objectif de stabilisation politique à ses frontières. Comme d’habitude, la Commission sert le blabla habituel sur la démocratie et les droits de l’Homme, fondements de notre politique étrangère.

Une Union du changement démocratique

La Commission a décidé d’être plus transparente. Un registre devrait être mis en place à cette fin, permettant de clarifier l’intervention des lobbies dans les décisions. Dans ce cadre, le dossier des OGM devrait être réexaminé pour mieux mesurer l’indépendance des acteurs du dossier. En outre, la Commission va tenter d’améliorer la coordination des institutions et l’évaluation d’impact de toutes ses décisions.

Bref, on retiendra de l’ensemble quelques affirmations majeures:

– signature prochaine du TTIP,

– pas d’adhésion nouvelle dans les 5 ans,

– mise en place du mini-plan de relance auquel personne ne croit,

– lutte accrue contre l’immigration clandestine.

Pour le reste, la Commission se contentera de mesurettes sans importance majeure.

2014, l’année où l’intégrisme prussien a tué l’Europe

La crise grecque qui revient sur la scène n’est qu’une illustration parmi d’autres des extrémités où l’intégrisme prussien a conduit l’Europe. Avant sa disparition définitive en 2015?

En Grèce, ça ne s’arrange pas…

Sans grande surprise, le candidat à l’élection présidentielle (à ce stade purement parlementaire) Stavros Dimas, n’a pas recueilli de majorité cette semaine à la Chambre grecque. Il a même plafonné de façon assez inquiétante à 168 voix, quand 200 étaient nécessaires pour passer aux premier et second tours, et quand 180 le seront au dernier tour de scrutin, qui aura lieu le 29 décembre.

Le Premier Ministre Samaras n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour convaincre les députés de la Vouli de soutenir le candidat adoubé par l’Union pour continuer la politique imposée par la Prusse. Après la campagne d’épouvantail menée la semaine précédente (consistant à annoncer le déluge, les sept plaies d’Egypte et bien pire encore si le candidat n’était pas élu), Samaras a joué son va-tout: il a promis des législatives anticipées si Dimas devenait président de la République. A ce stade, Syriza, le parti de la gauche anti-austérité, est donnée vainqueur aux élections, et la proposition de Samaras revient donc à troquer un Président contre une majorité.

En outre, Samaras n’a pas renoncé aux petites techniques de corruption qui font le charme de la politique grecque. Après avoir proposé plusieurs millions d’euros à un député indépendant, Pavlos Haikalis, il s’est déclaré favorable à la nomination de nouveaux ministres parmi les futurs votants.

Samaras, symbole de la décadence démocratique en Europe

Si ces méthodes dignes d’une République bananière n’ont pas à ce stade porté leurs fruits, elles montrent dans quel état de déclin la démocratie se trouve en Europe. On nous avait vendu un grand projet continental destiné à faire avancer les peuples, l’Etat de droit, et tutti quanti, nous voici réduits à acheter des voix de députés pour sauver tant bien que mal un édifice auquel plus personne ne comprend rien et qui montre chaque jour les écarts qu’il se permet avec les principes qu’il édicte.

Je souligne ici très volontiers l’excellent article de blog de Nikos Smyrnaios (un nom qui sent bon l’Asie Mineure qu’on nous apprenait dans nos cours de grec ancien, frappée de plein fouet par la Grande Catastrophe de 1924) sur les mauvaises habitudes de Samaras en matière de corruption:

Pourtant ce n’est pas la première affaire impliquant des enregistrement audio et vidéo compromettantes qui voit le jour depuis deux ans et l’arrivée de Samaras au pouvoir. Des extraits d’écoutes effectuées par la police dans le cadre d’une enquête pour corruption dans le football ont révélé la proximité d’hommes d’affaires puissants avec des journalistes et des politiques. On y apprend par exemple que le patron de l’équipe de l’Olympiakos, le puissant armateur Marinakis, a influé en 2012 au choix des candidats du parti du premier ministre, par l’intermédiaire d’un journaliste vedette. Les écoutes impliquent le même Marinakis et ses proches à des affaires qui vont des matchs truqués au trafic international d’héroïne.

Les nazis de l’Aube dorée, dont les principaux leaders sont en prison, participent également aux fuites. A deux reprises ils ont communiqué des enregistrements impliquant le Premier ministre et l’un de ses plus proches conseillers. Dans le premier qui date d’octobre 2013 le député Takis Baltakos, proche de Samaras, discute en ami avec le porte parole de l’Aube dorée et commente les diverses interventions du gouvernement auprès de la justice tantôt pour épargner ou pour enfoncer les nazis, en fonction des intérêts du moment.

Dans le second extrait on entend le premier ministre lui-même prétendument donner des ordres au Parquet pour placer des leaders d’Aube dorée en détention provisoire. C’est l’époque qui, après le meurtre de Pavlos Fyssas, voit un changement d’attitude du gouvernement face à l’Aube dorée : plutôt que de solliciter son soutien face à l’arrivée des « communistes » de Syriza, il s’agit désormais de le détruire par voie judiciaire pour récupérer ses « électeurs égarés ».

Samaras, jouet entre les mains des puissants

Les liens entre Samaras et Marinakis rappellent le poids d’un secteur mal connu en France: la marine marchande grecque, qui est la première au monde. Ceux qui connaissent la Grèce savent à la fois la discrétion et l’influence des armateurs grecs dans la politique intérieure du pays.

Alors que la Grèce s’enfonce depuis plusieurs années dans une crise qui lui a coûté un quart de son PIB, la flotte grecque ne s’est jamais aussi bien portée. Elle représente 17% de la flotte mondiale, dont les 3/4 sont sous pavillon de complaisance. Les armateurs grecs sont d’ailleurs parvenus à contourner l’hydre allemande en vendant le port du Pirée aux Chinois, et en comptant à nouveau sur la Chine pour développer leur activité. Les Chinois devraient en effet financer la modernisation de la liaison du Pirée avec la Hongrie et les Balkans par chemin de fer, quand l’Europe peine à mettre en place sa stratégie ferroviaire…

De ce point de vue, la démocratie grecque ressemble à une préfiguration du projet démocratique européen: un régime fantoche qui s’appuie sur la corruption pour garder les rênes du pouvoir, pendant qu’une élite très resserrée tire les ficelles et dicte ses choix aux gouvernants qu’elle soudoie.

Une crise grecque made in Germany

Il ne faudrait pas croire que cet état de fait soit purement accidentel. La subordination de la classe politique européenne à quelques intérêts privés résulte d’un choix construit, rationnel, inhérent au modèle économique sur lequel l’Europe prussienne repose.

Là encore, la crise grecque en constitue une parfaite illustration. Si Antonis Samaras défie aujourd’hui l’Europe, c’est largement parce qu’il en a été le dindon. Après avoir remis la Grèce sur les rails, retrouvé un excédent primaire qui lui permet de dégager 3 milliards d’euros, après avoir saigné le pays aux quatre veines, il se heurte à une incompréhensible (ou trop compréhensible) fin de non-recevoir allemande sur tout réaménagement de la dette publique nationale. Avec plus de 170% du PIB, celle-ci est pourtant insoutenable et condamne la Grèce au désespoir: même avec une croissance de 3% (ce qui est un record européen), la Grèce doit augmenter les impôts et diminuer son niveau de vie pour rembourser.

Wolfgang Schaüble, le suicidaire ministre allemand des Finances, qui s’attend manifestement au pire pour la présidence grecque, ne s’en est pas caché:

« De nouvelles élections ne changent rien à la dette grecque. Chaque nouveau gouvernement doit respecter les accords pris par ses prédécesseurs », souligne-t-il encore.

Schaüble dit « la Grèce paiera », comme les Français ont dit dans les années vingt: « l’Allemagne paiera ». Et les Grecs pourront voter autant qu’ils voudront, ils paieront!

Pourtant, la Grèce n’a déclaré aucune guerre à l’Europe…

L’intégrisme prussien, poison de l’Europe

Manifestement, la Prusse en a pris son parti: Dimas ne sera pas élu mardi, et Samaras convoquera des élections législatives anticipées qui mèneront Syriza, le parti anti-austérité, au pouvoir en mars 2015. Malgré tout, l’Allemagne, baignée d’un intégrisme prussien digne de Daesh, exigera le remboursement des traites.

Je conseille ici la lecture de l’excellent papier de Romaric Godin, rédacteur en chef de La Tribune, qui rappelle très opportunément qu’Angela Merkel a soutenu le principe d’un réaménagement de la dette grecque… jusqu’au jour où l’Allemagne est devenu créancière de la Grèce. Depuis lors, l’Allemagne refuse de réduire le fardeau grec, dût-elle étouffer le pays et mettre l’Europe sens dessus-dessous.

Si la Grèce devait cesser ses paiements et, même en tenant compte des 80 milliards d’euros de capital « dur » du MES (qu’il faudrait reconstituer), le coût pour les pays de la zone euro serait très lourd. La France devrait ainsi payer en garantie au MES et accuser une perte sur le prêt bilatéral accordé à la Grèce d’un peu moins de 29 milliards d’euros. Pour l’Allemagne, la facture s’élève à 29 milliards d’euros, même si le prêt bilatéral a été émis par la banque publique KfW qui pourrait encaisser seule une partie de la perte. Plus encore que financier, le prix à payer serait en fait surtout politique. Pour Angela Merkel, notamment, qui a toujours défendu l’idée que la Grèce ne coûterait rien au contribuable allemand, ce serait un désastre qui profiterait aux Eurosceptiques d’AfD. En France, c’est évidemment d’abord les conséquences sur la situation financière du pays qui serait préoccupante.

L’épargnant prussien défend son argent

Romaric Godin attribue à « l’idéologie » ce refus obstiné de l’Allemagne de desserrer l’étau qui pèse sur la Grèce, au risque de la précipiter dans une rupture brutale qui mettra l’Europe à genoux. Sur ce point, il me semble que l’analyse mérite d’être un peu nuancée.

Certes, Angela Merkel est prisonnière de ses annonces sur la Grèce. Mais avant d’être prisonnière de l’idéologie, elle est prisonnière de ses rentiers et de ses épargnants, qui entendent bien ne pas perdre un euro de leur patrimoine pour aider des pays indisciplinés. Cette défense coûte que coûte des intérêts prussiens est aujourd’hui le problème majeur de l’Europe: pays vieillissant, l’Allemagne ne protège son niveau de vie que par la rémunération d’une épargne patiemment accumulée au fil des années. Pour l’épargnant prussien, l’euro et l’Europe sont une plaie: ils obligent à composer avec des pays qui aiment tout ce que l’épargnant déteste: l’inflation, la dépense publique, les faibles taux d’intérêt…

Comment l’épargnant prussien refuse la relance dans la zone euro

Cette aversion de l’épargnant allemand pour le relâchement monétaire n’a pas seulement eu des conséquences majeures pour la situation grecque en 2014. Il a également plombé toute possibilité de reprise économique par l’action de la BCE, comme l’avait promis Mario Draghi à l’occasion de son discours de Jackson Hole durant l’été. Là encore, je conseille la lecture de l’excellent Romaric Godin, qui a consacré un papier très bien fait à la BCE.

« La solution pour renouer avec un taux d’emploi plus élevé réside dans une combinaison de politiques associant mesures monétaires, budgétaires et structurelles prises au niveau de la zone euro comme au niveau national», conclut Mario Draghi.

Le temps d’un été, certains naïfs européens, dont François Hollande, ont cru à une grande relance de l’activité, avec un plan d’investissement de l’Union, joint à un assouplissement monétaire de la BCE. Renzi, le Premier Ministre italien qui présidait l’Union pour six mois, avait même annoncé un sommet début octobre consacré à un grand plan de relance.

De ces espérances, rien n’est finalement resté. Non seulement le grand sommet d’octobre n’a pas eu lieu, non seulement l’ambition de Renzi s’est terminée en eau de boudin avec un plan ridicule de Juncker à 25 milliards sur trois ans, mais maman Angela a tout fait pour castrer en bonne et due forme les espérances folles de Mario Draghi.

En réalité, l’automne a donné lieu à une passe d’arme feutrée entre Berlin et Francfort. Mario Draghi a, en septembre, mis une forte pression sur l’Allemagne, esquissant le QE comme une menace. L’Allemagne a répondu en organisant une résistance interne à la BCE, via la Bundesbank bien sûr, qui a voté dans le conseil des gouverneurs contre les mesures supplémentaires prises par la BCE en septembre, mais aussi bien plus large. Ainsi, fin octobre, Reuters publiait un brûlot, une dépêche faisant apparaître un fort mécontentement interne, voire une vraie contestation, au sein de la BCE contre Mario Draghi. Dans sa conférence de presse du 6 novembre, ce dernier rétablissait son autorité en réaffirmant sa volonté de gonfler de 1.000 milliards d’euros le bilan de la BCE. Mais l’acceptation par la Buba et Berlin du QE a eu un prix : l’abandon de la demande d’action budgétaire.

Un premier trimestre 2015 crucial pour l’Europe

Les Français n’en ont pas forcément conscience, mais l’Europe rentre dans un trimestre potentiellement explosif.

Le 22 janvier, la BCE doit tenir un réunion de politique monétaire absolument capitale: Draghi devrait y annoncer le début du « Quantitative Easing » (QE) européen, c’est-à-dire le rachat de dettes souveraines par la BCE. Les marchés financiers attendent cette décision de pied ferme, mais les Allemands ont d’ores et déjà évoqué des recours contentieux si la décision devait être prise. En outre, les analystes soulignent volontiers que le recours à cet instrument serait bien tardif.

En mars, de probables élections législatives en Grèce risquent de porter au pouvoir une majorité bien décidée à en finir avec l’austérité.

Pour l’Europe, s’ouvre ainsi une zone de turbulences intenses, qui risquent de mettre à mal l’édifice communautaire. Ainsi périssent les projets hors sol: à force d’être pensés par une minorité, ils sont haïs par la majorité.