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Auteur : P E

De quoi la « Manif pour tous » est-elle le paravent?

Les manifestations de 2012/2013 contre le droit au mariage pour tous ont incontestablement amené une pierre à l’histoire du « retour du religieux ». Ajouter à cela le succès des JMJ et l’activisme du pape Jean-Paul II, les succès du parti nationaliste hindou BJP en Inde, la popularité des mouvements islamistes en Turquie, en Egypte, en Tunisie en dépit du retour de bâtons récents dans ces deux derniers pays, la montée en puissance des ultra-orthodoxe en Israël, sans parler des mouvements djihadistes etc. L’actualité semble nous abreuver de faits illustrant ce qui est ainsi devenu un des lieus communs du moment, censé être la marque de fabrique de la fin du 20ème et du début du 21ème siècles.

On ne peut empêcher un sentiment de confusion face à une telle liste ; à l’évidence des facteurs spécifiques fournissent, si ce n’est une explication définitive, tout au moins des raisons de ne pas tout mettre dans le même panier : les échecs du développement, l’absence de démocratie dans quasiment tous les pays du moyen orient, le conflit israélo-palestinien etc. Sans doute faut-il également prendre en compte l’hostilité de plus en plus ouverte à l’encontre des musulmans cultivée, en France notamment mais pas seulement, par la droite et l’extrême droite et qui participe à une logique de repli sur soi des communautés.

Si l’on s’intéresse de plus près à ce qui se passe en France, là encore il n’est pas sûr que tout ce qui relève de la catégorie « retour du religieux » constitue un fait social homogène. Les tenants et participants de ces manifestations d’opinion religieuse aimeraient pouvoir attribuer cela à un retour de la conscience religieuse, et les partisans de l’ordre se rassurer sur le facteur de stabilisation politique dont un tel retour augurerait : M. Sarkozy ne s’est-il pas félicité de ce que le curé ou le pasteur serait un garant moral beaucoup plus fiable que l’instituteur ? L’étude du CSA du début 2013 montre que les catholiques sont en régression au profit des autres religions (notamment des musulmans qui représenteraient aujourd’hui 6% de la population française), mais surtout de la catégorie des « sans religion » qui passe de 15,5% de la population en 1986 à 32% en 2012. Au sein de la catégorie des catholiques, la pratique religieuse globale semble à peu près stable, mais les pratiquants réguliers régressent au profit des pratiquants occasionnels.

L’étude se termine par une conclusion paradoxale : une régression du fait catholique, qui conduirait la France à connaître une majorité de « sans religion » aux alentours de 2020/2030, combinée à la permanence de l’influence des « réseaux catholiques ».

Comment interpréter cette capacité de mobilisation ?

Gaël Brustier raccroche le mouvement contre le mariage pour tous à une « panique morale » : une peur irraisonnée née de l’amplification d’un fait d’actualité ou d’une rumeur et qui donne naissance à des démonstrations publiques plus ou moins spontanées, mais qui n’excluent nullement la manipulation politique. A la base de cette mobilisation, l’angoisse, irraisonnée, de remise en cause de la famille, dont le mariage est censé être le fondement institutionnel. Cette appréhension ne repose sur aucun fait concret et la faiblesse du nombre de personnes concernées par la loi Taubira (7 000 mariages entre personnes de même sexe en 2013, soit 3% du total, avec un effet de stock massif) ridiculise l’idée d’un basculement dans « une rupture de civilisation ».

Quelle population s’est ainsi mobilisée ?

La consultation du site de « la manif’ pour tous » montre que l’on est loin de la démagogie populiste anti-élite, antisystème du Front National ou de la mécanique du bouc émissaire du discours de Grenoble de Nicolas Sarkosy ; cette mobilisation ne s’adresse pas, ne recouvre pas les mêmes catégories de personnes. La référence à « une rupture anthropologique », même si elle apparaît plutôt comme un gloubi-boulga idéologique assez indigeste, se veut la marque d’une volonté de réflexion ainsi que d’un démarquage de ses compétiteurs (partis de droite classiques ou FN). Les couches ainsi visées ont manifestement un niveau de scolarisation supérieur ; elles sont également plus sensibles au thème de la morale familiale. Au total, moins populaires et sans doute a priori plus orientées idéologiquement.

Malgré leur relative homogénéité sociologique et idéologique, en tout cas plus grande que celle du FN ou de l’UMP, ce mouvement n’a pas réussi à conserver son unité. Il s’est très rapidement scindé en deux : d’un côté « la manif’ pour tous » qui cherche désespérément à se démarquer de ses concurrents du « printemps français ».

Il est intéressant de comparer les professions de foi de ces deux mouvements : autant celle de « la manif’ pour tous » continue dans la veine de la défense stricte des valeurs familiales et du refus de l’ouverture du droit au mariage pour les homosexuels, autant le « printemps français » prend un cours beaucoup plus vague et attrape-tout… On y sent une main habituée à manipuler les concepts flous, pour tout dire la présence de l’extrême droite.

On ne peut s’empêcher de penser aux grandes manifestations de défense de l’école privée de 1984, dans la mobilisation desquelles l’église catholique avait déjà joué un grand rôle. Si cette mobilisation avait sans doute plutôt été un facteur de regroupement et de renforcement de la droite, il semblerait cette fois-ci que ces manifestations jouent plutôt comme un facteur d’accroissement de ses désaccords internes (y compris le FN qui n’était pas au commencement sur une ligne hostile aux revendications des homosexuels), partagés qu’ils sont entre le caractère irrationnel de ces revendications (l’abrogation du droit au mariage pour tous après quatre années d’application créerait un imbroglio inextricable) et leur popularité.

On voit mal « la manif pour tous » être en mesure de jouer un rôle comparable à celui du Tea Party aux Etats-Unis, qui a été capable de s’imposer au parti républicain jusqu’à lui faire prendre un cours très à droite. Si l’on pourrait sans doute trouver des points de rapprochement idéologiques entre eux, la mobilisation française semble cependant encore essentiellement axée sur le thème de la Loi Taubira et se méfier d’un élargissement des revendications (au moins pour la tendance « la manif’ pour tous » qui semble largement majoritaire).

Alors, de quoi « la manif’ pour tous » est-elle le nom ?

Incontestablement, il s’agit d’une mise en mouvement d’une fraction significative bien que minoritaire des classes dites moyennes éduquées, inquiètes d’évolution sociales qui leur donnent le sentiment d’une plus grande fragilisation de leur situation. Plus que d’un « retour du religieux », il s’agit d’un retour de la religion majoritaire française dans les premiers rangs de la vie politique. Une manière comme une autre de prendre date pour l’avenir.

Ce mouvement n’est pas sans rappeler celui des bonnets rouges et la place essentielle qu’y ont occupée l’émotion et des leaders peu connus du public. Ce dernier apparaît singulièrement plus confus, « attrape-tout » dans son idéologie et moins socialement sélectif que le mouvement contre le droit au mariage pour tous.

Dans le même temps, les syndicats semblent avoir des difficultés à mobiliser leur base au-delà des cas particuliers de fermetures d’usines, que favorise un soutien spontanée de l’opinion publique à travers l’émotion portée par les médias.

Au total, on constate une tension sociale croissante, portée par une opinion publique de plus en plus sensible à l’émotion véhiculée par les médias, à la recherche désespérée d’une nouvelle donne et d’un leader. Il s’agit d’une situation politique défavorable à la démocratie et propre à toutes les dérives et aventures droitières.

L’OCDE annonce une amélioration du climat économique français. Celle-ci est bien venue mais il n’est pas sûr que le retour de la croissance suffise à apaiser durablement les inquiétudes d’une majorité de français : cela dépendra de sa durée et de son intensité, mais aussi, et peut-être surtout, de la capacité des dirigeants français à améliorer significativement les conditions de vie fragmentées, voire précarisées, de ces classes moyennes éduquées, dont le mouvement de « la manif pour tous » mobilise une fraction, celle qui est le plus tournée vers le passé.