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Auteur : Eric Verhaeghe

Exclu: Gautier-Sauvagnac raconte ses années UIMM

Depuis sa mise en cause par la justice en 2007, Denis Gautier-Sauvagnac s’est retiré de la vie publique. Il a accepté de briser le silence pour Décider & Entreprendre. Il nous raconte ses années UIMM et la façon dont le paysage social français s’est construit autour d’un modèle de capitalisme social dans les années 90 et 2000.

Denis Gautier-Sauvagnac a, avant l’interview, beaucoup répété que ses propos n’intéressaient plus personne. Il n’a rien perdu de sa superbe, de son urbanité, de cette élégance bourgeoise, bien élevée, avec sa précision de langage et son agilité de pensée.

Nous n’avons pas voulu l’interroger sur « l’affaire » qui, de notre point de vue, est un arbuste anecdotique qui a caché et cache encore une forêt bien plus importante pour notre respiration quotidienne: celle d’un modèle de capitalisme où les partenaires sociaux participent à la rédaction des normes. Sur ce point, Denis Gautier-Sauvagnac a longuement disserté, notamment lorsque nous lui avons demandé s’il ne regrettait pas d’avoir participé à la co-écriture du code du travail.

Sous nos yeux, Denis Gautier-Sauvagnac a au fond accepté de dessiner le paysage social tel que le mouvement patronal auquel il appartenait le concevait, tel qu’il peut le comprendre demain. À rebours des fantasmes distillés par la France Insoumise et quelques autres, c’est un monde fait de protections, de négociations, de normes sociales élevées qui mettent les salariés français à l’abri d’une concurrence sauvage qui n’existe que dans l’esprit des fonctionnaires devenus élus de la République.

Les analystes verront volontiers dans l’ère Macron une tentative obscure d’échapper à ce carton devenu souvent carcan. Les entreprises innovantes peinent en effet à développer leur activité dans cette réglementation adaptée à un monde taylorisé, mais obsolète pour le reste.

Quant à « l’affaire », nos lecteurs savent que la protection sociale complémentaire paritaire génère plus de cash que l’UIMM n’a pu le faire. Encore aujourd’hui!

Face au modèle rhénan, le capitalisme ligérien de l’UIMM

On oppose souvent le modèle rhénan et le modèle anglo-saxon de capitalisme. Le modèle rhénan est supposé se fonder sur un dialogue social avancé et sur l’investissement à long terme, alors que le modèle anglo-saxon vise une rentabilité à court terme en s’embarrassant de faibles protections pour les salariés. On ignore trop souvent que la France a développé un modèle alternatif, celui du capitalisme de la Loire, dont l’UIMM a porté la formalisation et la théorisation les mieux aboutis.

La France est-elle sommée de choisir entre deux modèles de capitalisme, l’un rhénan, l’autre anglo-saxon? En réalité, au fil des ans, et sous l’impulsion de l’historique Comité des Forges, s’est développé un modèle ligérien de capitalisme, puisque la Loire est une frontière aussi importante que le Rhin. Ce modèle ligérien repose sur plusieurs caractéristiques majeures, qu’on ne retrouve ni en Allemagne, ni dans les pays anglo-saxons.

Ce modèle est largement dû à l’apport historique de l’UIMM.

L’invention de « l’étage inter-professionnel »

Première différence majeure entre le modèle français et les autres pays: la négociation interprofessionnelle. Sauf dans des cas très ponctuels, aucun grand pays industrialisé ne pratique la négociation collective à un niveau national et transversal entre toutes les branches d’activité.

En Allemagne, les branches sont toutes puissantes dès lors qu’il s’agit de négocier des normes applicables à plusieurs entreprises. Dans les pays anglo-saxons, les entreprises sont très autonomes.

C’est une spécificité française que d’avoir un code du travail intrusif doublé par des négociations entre partenaires sociaux qui sont souvent des préalables à la loi.

L’immixtion systématique de l’État

Autre caractéristique française: l’intervention régulière de l’État dans la négociation collective. Dans la pratique, le paritarisme à la française est un paritarisme à trois: entre salariés, patrons et État. Cette intervention de la sphère publique tranche avec la logique rhénane où l’intervention de l’État est prohibée par la déclaration de 1949.

Ce particularisme français explique que de nombreuses fédérations patronales soient présidées par de hauts fonctionnaires. En son temps, Denis Gautier-Sauvagnac, inspecteur général des finances, côtoyait Gérard de la Martinière, président de la Fédération des Sociétés d’Assurance, lui-même IGF, Michel Pébereau, président de la Fédération Française de Banques, IGF et camarade de promotion, ainsi que Jacques Creyssel, directeur général du MEDEF et administrateur civil.

Cette domination du monde patronal par des fonctionnaires est une autre particularité française.

La culture de la conflictualité dans l’entreprise

Héritage direct de la Charte d’Amiens de 1906 (deux ans après la création de l’UIMM…), le rejet de la négociation d’entreprise par les organisations syndicales de salariés hante le capitalisme français. Il se traduit encore aujourd’hui par une préférence pour la branche ou pour le niveau interprofessionnel et par une méfiance profonde pour la négociation d’entreprise.

Denis Gautier-Sauvagnac explique assez bien les raisons patronales de partager cette culture consistant à éviter la négociation d’entreprise. Les ordonnances Macron devraient briser ce tabou en permettant à toutes les entreprises de négocier.

La généralisation de la couverture conventionnelle

Dans cette logique profonde, la France est le pays industrialisé qui veille à couvrir le mieux possible ses salariés par des conventions collectives. Le taux de couverture est deux fois plus important en France qu’en Allemagne. Il illustre la tradition corporatiste française.

Sur ce point, les réformes Macron ne devraient pas modifier l’existant.

Retour sur l’affaire UIMM et Gautier-Sauvagnac

Dans notre dossier spécial UIMM et Gautier-Sauvagnac, nous avons intentionnellement occulté « l’affaire UIMM », par laquelle la confédération des métallurgistes, héritière du vieux Comité des Forges, était accusée des pires turpitudes. Voici toutefois notre résumé chronologique de l’histoire. Chacun y lira ce qu’il souhaite.

2004: premier signalement

En 2004, la cellule Tracfin signale au ministre des Finances de l’époque, Nicolas Sarkozy, des mouvements en liquide très importants provenant de l’UIMM. Le ministre choisit de ne pas déférer le dossier devant le Parquet.

2004: candidature Guillaume Sarkozy au MEDEF

Guillaume Sarkozy, frère du ministre des Finances, envisage de se présenter à la présidence du MEDEF. Comme il est patron d’une PME, il n’ignore pas son manque de légitimité pour ce poste. Il se rapproche de Francis Mer pour former un ticket.


2005: élection de Laurence Parisot, échec de Guillaume Sarkozy

Guillaume Sarkozy et Francis Mer jettent l’éponge en mai 2005 dans la course à la présidence du MEDEF. Laurence Parisot est élue avec le soutien des banques et des assurances, et en particulier avec celui de Michel Pébereau et de Claude Bébéar. Michel Pébereau est un camarade de promotion de l’ENA de Denis Gautier-Sauvagnac.


2006: Guillaume Sarkozy recasé à la tête du groupe Médéric

En 2006, Guillaume Sarkozy est « recasé » par le MEDEF, avec le consentement de l’UIMM, à la tête du groupe paritaire d’assurance Médéric qui devient, en 2008, Malakoff Médéric. Il ne sera plus jamais candidat à la présidence du MEDEF.


2007: l’UNEDIC opposée à la fusion avec l’ANPE

Dans l’hypothèse d’une élection de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle, la fusion de l’ANPE et des ASSEDIC est annoncée. En janvier 2007, le bureau de l’UNEDIC s’y oppose officiellement. Denis Gautier-Sauvagnac est alors membre du bureau.


2007: signalement TRACFIN concernant l’UIMM

En juin 2007, il est désormais avéré que Laurence Parisot s’inquiète des mouvements de fonds de l’UIMM. C’est à ce moment qu’un nouveau signalement TRACFIN au ministre de l’Économie concernant l’UIMM a lieu. Il est déféré au parquet.


2007: début de l’affaire UIMM et démission de Gautier-Sauvagnac

Octobre 2007, la presse révèle l’ouverture d’une enquête sur les pratiques financières de l’UIMM. Denis Gautier-Sauvagnac est conduit à la démission.

Dans ce dossier, nous avons fait le choix d’occulter « l’affaire UIMM », car celle-ci a malheureusement dissimulé ce qui est l’essentiel: l’apport de l’UIMM à un capitalisme régulé. Nous restituons toutefois une chronologie globale du mouvement patronal entre 2004 et 2007 pour mieux comprendre les enjeux de ce dossier.

Denis Gautier-Sauvagnac: “Au MEDEF, nous recherchions toujours l’intérêt général”

Comment sont élaborées les positions patronales dans les négociations collectives? Denis Gautier-Sauvagnac revient sur le dialogue social en France entre 1994 et 2007 et dit tout sur le sujet.

L’élaboration des positions patronales est souvent un mystère pour le grand public. Denis Gautier-Sauvagnac a bien voulu lever le voile sur la façon dont il procédait pour obtenir un « mandat » de négociation, quitte parfois à en sortir pour obtenir un accord. On notera que la notion d’intérêt général est ici mise en avant comme guide de la synthèse entre les revendications de branche.

Pour un capitalisme social de marché

Au fil de la discussion, c’est bien le portrait d’un capitalisme social de marché qui se dessine. L’UIMM, que Denis Gautier-Sauvagnac a présidée, a globalement marqué, décennie après décennie, son attachement à un modèle de dialogue social combinant libre-concurrence et normes sociales élevées. De ce point de vue, l’industrie française ne peut complètement s’exonérer de sa responsabilité dans la perte de compétitivité qui explique les délocalisations.

Les anecdotes de Gautier-Sauvagnac permettent d’entrer dans la fabrique du dialogue social français. La recherche de l’accord avec les organisations syndicales a régulièrement conduit à une collaboration de fait entre organisations syndicales (particulièrement les « réformistes ») de salariés et organisations patronales pour relever les normes sociales en vigueur. Ce relèvement s’opère généralement à travers un rapport de force patiemment négocié.

On est très loin, en tout cas, de la lutte des classes frontale décrite par la France Insoumise.

Le remords de DGS

En visionnant ses interviews, Denis Gautier-Sauvagnac nous exprime un regret: il voulait parler de « capitalisme régulé » et non de « capitalisme réglementé ». On lui accordera volontiers ce remords.

Denis Gautier-Sauvagnac: “La libre-concurrence doit être organisée”

La libre-concurrence doit-elle comporter des limites? Denis Gautier-Sauvagnac précise ici la doctrine de l’UIMM telle qu’il l’a pratiquée. On y attachera une importance essentielle car les propos de l’ancien président de l’UIMM donnent ici une bonne représentation de la doctrine sociale de cette branche qui a largement façonné le paysage social français.

La libre-concurrence doit-elle être tempérée, régulée par les branches professionnelles? Nous livrons ici un moment-clé du long entretien que Denis Gautier-Sauvagnac a bien voulu nous accorder. Il restitue avec force et clarté la doctrine qui a structuré l’UIMM pendant de nombreuses années, et qui continue encore à la structurer. À travers elle, c’est l’ensemble du capitalisme français qui a trouvé sa forme.

Libre-concurrence et régulation sociale

C’est la doctrine du jardin à la française. La concurrence, oui, mais régulée! Sur ce point, les partenaires sociaux des branches jouent un rôle essentiel à travers deux leviers: les classifications prévues dans les conventions collectives, qui tentent de mettre les niveaux de qualification requis dans les postes de travail avec des niveaux de salaries, et les rémunérations minimales annuelles que les branches fixent pour chaque classe.

À travers ces deux outils, les branches professionnelles tentent de fixer des salaires au-dessous desquels une entreprise ne peut descendre. L’objectif affiché est d’éviter la concurrence « fratricide » et déflationniste sur les salaires. On retrouve ici la thématique bien connue de la lutte contre le dumping social.

La régulation sociale est-elle efficace?

Nos lecteurs fidèles savent nos réserves sur l’efficacité de cette lutte contre le dumping social, pour au moins deux raisons.

La première est que les rémunérations minimales sont largement influencées par les grandes entreprises lors de la négociation des accords de branche. Elles visent autant à protéger les salariés contre la concurrence, qu’à protéger les entreprises bénéficiaires d’une rente contre les nouveaux entrants sur le marché. Dans certaines branches, les grandes entreprises n’hésitent donc pas à négocier des avantages salariaux importants pour empêcher le développement des « petits acteurs » moins dotés qu’elles en fonds propres. Cette technique permet de diminuer la rentabilité des investissements initiaux lors de la création d’entreprise. C’est donc un frein majeur à l’innovation.

Une deuxième raison tient aux stratégies de contournement bien connues. Le secteur du transport en donne l’exemple flagrant. Des normes sociales élevées y ont poussé au travail détaché.

Plus les avantages sociaux sont importants, plus l’activité de croissance est délocalisée.

Sur ce point, le capitalisme français et ses acteurs sociaux manquent d’un débat ouvert.

Libérer et protéger, est-ce libéral?

Emmanuel Macron a inventé un nouveau slogan: libérer et protéger. Cette théorisation illustre la double préoccupation classique de la flexi-sécurité à la danoise: moins de réglementation mais plus de protection. Cette pensée relève-t-elle vraiment du libéralisme économique?

Emmanuel Macron a répété à l’envi, durant son interview sur TF1, qu’il voulait « libérer » et « protéger ». L’expression fera sans doute date car elle concentre assez bien la philosophie politique qui émerge au fil des années, et dont le président Macron n’a certainement pas le monopole.

L’éloge de la flexi-sécurité

Dans « libérer » et « protéger », chacun entend évidemment l’allusion à la flexi-sécurité, leit-motiv qui domine les politiques du travail depuis une vingtaine d’années, avec leur sempiternelle référence aux expériences danoises. Le contour de ce projet est trop connu pour qu’on y revienne en détail: moins de réglementation dans le cadre du contrat de travail, mais plus de protection tout au long de la carrière.

Toute la question est de savoir si légitimement ce gimmick de politique de l’emploi peut devenir l’expression d’une vision politique d’ensemble, et si oui, à quelle philosophie se rattache-t-il?

Une résurgence du « en même temps »

Et dans ce « libérer, protéger », il y a bien une expression paradoxale, bien connue dans le répétitif « en même temps » d’Emmanuel Macron.

D’un côté, on parle « liberté » comme par référence au modèle libéral. Et de celui-ci, on connaît les références sémantiques dont la « start-up Nation » d’Emmanuel Macron raffole. Entre « libérer les énergies » et « libérer l’innovation », les formules ne manquent pas pour suggérer que le sens de la politique réside bien dans une plus grande initiative laissée aux acteurs individuels de l’économie. Les vieux briscards prennent évidemment à garde à ne pas confondre la foi et les actes: combien de va-t’en-guerre du libéralisme politique et économique auto-proclamés n’ont-ils pas multiplié les couches toxiques de réglementation pour mieux libérer les énergies?

Il suffit de lire le projet de loi de finances concocté par l’ineffable Bruno Le Maire pour comprendre que la « libération » appelle tôt ou tard des dizaines de pages de réglementation obscure. Mais supposons…

Tout est dans le « protéger » prononcé en même temps que le « libérer ». On retrouve ici la préoccupation du « care ». Il faut être bienveillant, multiplier les dispositifs qui limitent le risque.

On connaît d’ores et déjà la traduction macronienne de cette préoccupation, qui est d’ailleurs inévitable: sa loi sur le terrorisme inscrit « dans le dur » des principes liberticides comme les perquisitions administratives. Ses projets en matière de chômage consistent à étatiser ce qui ne l’est pas encore.

Ce dernier exemple met le doigt sur le sujet de fond: il existe en France une synonymie illusoire entre « protéger » et « étatiser », puisque, dans notre doctrine, l’État est le meilleur protecteur des citoyens.

En même temps, donc, il s’agit de libérer et d’étatiser. On retrouve ici les convictions jeunes-turcs de la garde macronienne.

L’erreur de Macron quand il parle de « protéger »

Dans l’esprit d’Emmanuel Macron, la protection est assurée par la loi et par l’État, face aux risques « privés », notamment économiques. Le Président ne sort pas ici du credo basique, pour ainsi dire instinctif, de l’énarque moyen.

Et c’est probablement ici le point faible essentiel de la vision macronienne, disons même la raison pour laquelle Macron, contrairement à ce qu’il croit, est un homme de l’ancien monde et non du nouveau. Dans son esprit, la protection est une fonction régalienne monopolistique qui oblige à légiférer en même temps qu’on déréglemente.

Si Macron voulait être du monde du nouveau, il entendrait que le risque et sa « couverture » sont bien mieux assurés, dans la plupart des cas, par un contrat privé que par une réglementation publique. Il ne viendrait par exemple à l’esprit de personne de penser qu’une assurance automobile doive céder la place à un système réglementé avec des indemnisations décidées par l’État. Pour une raison simple: l’État réglemente, les assureurs couvrent le risque.

Lorsque le Président fait passer la fonction protectrice du côté de l’État, c’est pourtant ce qu’il affirme. Sur le fond, on n’y verra pas autre chose que le énième avatar d’un monde où la technostructure ne manque aucune occasion pour étendre son champ d’intervention.

Macron l’illibéral

Dans tous les cas, donc, on se gardera de l’idée selon laquelle Emmanuel Macron serait libéral. Du libéralisme, il a conservé une fraction du vocabulaire. Mais de la technostructure étatiste, il a conservé le reste: le discours intrusif, et cette aspiration au Big Mother qui étrangle les forces vives de ce pays.

Macron ouvre le cycle des réformes dans la gouvernance des entreprises

Emmanuel Macron veut réformer la gouvernance des entreprises et tout laisse à penser que cette réforme sera douloureuse et compliquée. C’est ce qui ressort de son incertaine interview à TF1 ce soir.

Les commentaires à l’issue de l’incertaine interview d’Emmanuel Macron sur TF1 se consacrent beaucoup au pronostic sur la force de conviction qui a animé le président. Dans la pratique, l’exercice a surtout consisté à s’adresser directement aux Français pour expliquer les réformes en cours. Peu de choses nouvelles étaient donc à attendre de ce moment.

Pourtant, au-delà de l’exercice pédagogique, Emmanuel Macron s’est risqué à faire une annonce majeure: il réformera dans les prochains mois la gouvernance des entreprises, et tout particulièrement l’intéressement et la participation. Les entrepreneurs ont tout intérêt à suivre ce dossier de près.

Quelle réforme de l’intéressement et de la participation?

Selon les propos du Président, les entreprises doivent apprendre à mieux intéresser les salariés « lorsque ça va mieux ». Le projet est assez bien connu: le gouvernement, en accord avec la CFDT d’ailleurs, devrait compenser l’effet « droitiste » des ordonnances par des mesures « gauchières » sur la participation des salariés à la vie de l’entreprise.

Par une étrange erreur d’interprétation, beaucoup de commentateurs pensent que cette réforme se limitera à améliorer l’intéressement des salariés aux résultats de l’entreprise. Il est très probable qu’effectivement le gouvernement ait l’intention de généraliser le principe de l’accord d’intéressement à toutes les entreprises.

Mais… la réforme macronienne devrait avoir une ambition bien plus large. Certains évoquent l’idée d’une participation obligatoire des salariés au capital dans les entreprises de plus de 50 salariés. Ils évoquent également la représentation obligatoire des salariés dans les conseils d’administration ou les directoires de ces entreprises. Il s’agirait là d’une onde de choc majeure pour la vie des entreprises françaises.

Vers une victoire des managers dans la gouvernance des entreprises?

La philosophie générale de ces réformes est aussi bien connue. Elle consiste à renforcer la place des managers dans la direction du capitalisme français, au détriment des entrepreneurs. On retrouve ici la filiation sociale d’Emmanuel Macron, haut fonctionnaire très éloigné de la création d’entreprises.

Dans la pratique, ses idées devraient conduire à une évolution en profondeur de la conduite des entreprises françaises. Si l’on se souvient que le gouvernement procède cette année à l’abrogation des allègements fiscaux en raison des durée de détention des actions (ce qui frappe lourdement les salariés bénéficiaires de détention d’actions gratuites), on peut craindre le pire.

Un cadeau à la CFDT?

Dans ce dossier, on comprend qu’Emmanuel Macron cherche à renouer le lien avec la précieuse CFDT. Laurent Berger avait trouvé les ordonnances décevantes. Il devrait se « rattraper » sur les mesures à venir.

Celles-ci seront probablement négociées avec les partenaires sociaux. Pour les entrepreneurs, cette opération va se révéler très risquée…

 « La difficulté c’est que le gouvernement ne va pas jusqu’au bout de la démarche, qui exige d’organiser une vraie culture du dialogue social. Ne pas rééquilibrer les moyens de négocier et renforcer la participation des salariés aux décisions de l’entreprise est un signe d’immaturité. Ces ordonnances étaient l’occasion de faire évoluer le syndicalisme, mais le gouvernement est resté trop méfiant, trop lutte des classes »

Laurent Berger, in Actuel CE

RSI: quand 20 Minutes fait la propagande du régime au nom de la lutte contre les fakes

De façon inamicale, le site 20 Minutes (qui n’a pas noté que nous étions une société de presse…) nous accuse de produire une fake news sur les primes versées aux cadres dirigeants du RSI. Les allégations de ce site sont très surprenantes et montrent une confusion entre lutte contre les fake news et reprise de la propagande officielle. Les entrepreneurs sauront dorénavant pourquoi il faut boycotter cette publication.

Cette semaine, nous révélions que le RSI entendait attribuer une prime exceptionnelle à ses cadres dirigeants, dont le montant pouvait aller jusqu’à 10.000 euros. 20 Minutes explique que cette information est une fake news, puisque le montant de ladite prime serait de près de 5.000 euros en moyenne.

On s’étonnera de l’indigence du travail « journalistique » de ce confrère, qui manifestement considère que la propagande des organismes sociaux vaut parole d’évangile. En effet, si la moyenne de versement de la prime, selon la direction du RSI, avoisinera les 5.000 euros, cela signifie bien que certaines primes seront versées pour un montant supérieur à ces 5.000 euros. Nous sommes donc bien dans la fourchette que nous indiquions.

20 Minutes donne sans le moindre esprit critique un large écho aux explications de la direction du RSI sur la justification de cette prime. 20 Minutes oublie curieusement de rappeler que le même motif de « surcharge de travail » avait été avancé en début d’année pour justifier une première augmentation record des primes des cadres.

L’objectivité journalistique aurait justifié cette mise en perspective, qui nous paraît utile pour mieux comprendre la stratégie du régime à l’aube de sa disparition.

Syndicats: une retraite dans le désordre face à Macron

Avec habileté, le Président Macron fait avaler aux syndicats un nombre impressionnant de couleuvres. Face à lui, ce sont des confédérations en pleine déconfiture qui entament des retraites en ordre dispersé.

Sur le fond, le Président Macron peut être satisfait d’avoir réussi sa clé de bras aux syndicats. Après les ordonnances qu’ils ont jugées au mieux « décevantes », ceux-ci sont en train d’avaler de douloureuses réformes sur la formation professionnelle ou le chômage qui les priveront de leurs joujous paritaires historiques. On voit mal ce qui pourrait aujourd’hui arrêter les projets macroniens.

La discrète défaite des syndicats

À la fin de l’été, les syndicats avaient écrit au président Macron pour que la réforme de la formation professionnelle et de l’assurance chômage donne lieu à une rencontre multilatérale. Finalement… Emmanuel Macron reprend sa méthode de rencontres bilatérales à la chaîne avec les leaders syndicaux. En dehors de Philippe Martinez, de la CGT, personne ne semble revenu à la demande initiale de discussion collective.

L’anecdote est piquante. Elle souligne l’affaiblissement majeur des organisations syndicales face à un exécutif qui impose les thèmes et la méthode.

Qui a encore une vision dans la salle?

Fort de son bras de fer réussi sur la question des ordonnances, Emmanuel Macron égrène consciencieusement ses idées. Pour l’instant, son approche de la formation professionnelle reste floue et théorique. Sa vision de l’assurance chômage est plus aboutie.

Officiellement, il s’agit de donner de nouvelles protections aux salariés et d’entamer un acte « social » qui réparera l’effet droitiste des ordonnances. Dans la pratique, Macron va surtout empiéter sur les prérogatives des partenaires sociaux et procéder à quelques étatisations majeures.

Face à lui, le front syndical est disloqué, et l’on peine à trouver une idée alternative aux siennes.

L’étatisation cataclysmique de l’assurance chômage

Reste que l’étatisation de l’assurance chômage, préparée par l’exécutif, produira une déflagration majeure dans le paysage social. Assurer est un métier pour lequel l’État n’est pas équipé. La polémique qui a commencé à sévir sur le coût réel de l’extension annoncée aux entrepreneurs et aux démissionnaires de l’indemnisation illustre bien le propos. Les partenaires sociaux peuvent être accusés de laisser filer un déficit extravagant de l’assurance chômage. Tout laisse à penser que l’État fera pire.

Macron baissera-t-il les allocations chômage?

Tout laisse à penser, en l’état actuel des réflexions, que l’extension de l’indemnisation à de nouvelles populations s’accompagnera d’une baisse des allocations versées aux assurés. Le bon sens voudrait par ailleurs que les nouveaux bénéficiaires deviennent aussi des payeurs, lorsqu’ils sont en situation d’emploi.

Le régime fiscal des entrepreneurs devrait donc se durcir.

Baisse des allocations, élargissement de l’assiette des cotisants: les syndicats se montrent bien peu réactifs sur ce sujet. Mais peut-être que leur première préoccupation sera, dans ce dossier, de protéger les financements que l’UNEDIC leur apporte aujourd’hui. Le confort vaut bien un discret lâchage des salariés.

AG2R en pleine dérive sectaire chez les boulangers

L’assureur paritaire AG2R a décidé de traiter les boulangers comme les membres d’une secte, en leur interdisant de manière totalement illégale de résilier les contrats d’assurance que ceux-ci ont été contraints de souscrire en 2007. Pour AG2R, les boulangers sont contraints de s’assurer à vie auprès du groupe… avec la complicité de la chambre patronale de la boulangerie, qui y trouve son compte.

En 2007, AG2R avait fait scandale et polémique (voir la vidéo ci-contre) en devenant l’assureur unique et obligatoire des 30.000 boulangers français et de leurs salariés dans le domaine de la santé. À l’époque, ce marché de près de 100 millions € annuels avait été attribué sans aucun appel d’offres. Pire: le vice-président d’AG2R était alors… le président de la Confédération de la Boulangerie-Pâtisserie, Jean-Pierre Crouzet, adjudicataire du marché, devenu par la suite président de l’UPA et membre du Conseil Économique, Social et Environnemental, où il fréquente notamment le Cercle Iéna, fraternelle maçonnique du CESE.

Ce cas flagrant de conflit d’intérêt, légitimé par un certain nombre d’huiles de l’élite parisienne comme l’avocat Jacques Barthélémy (apôtre autoproclamé de la solidarité), a depuis fait l’objet de nombreuses censures de la justice.

Le 13 juin 2013, le Conseil Constitutionnel a proscrit la désignation d’un assureur unique obligatoire dans une branche professionnelle. Le 17 décembre 2015, la Cour de Justice de Luxembourg a considéré que cette désignation sans appel d’offres était contraire aux traités européens. Le 8 juillet 2016, le Conseil d’État a invalidé la désignation en cours d’AG2R. Le 7 mars 2017, la Cour de Cassation a annulé la désignation prononcée en… 2007.

Pour aucun esprit raisonnable, l’obligation faite aux boulangers de s’assurer auprès d’AG2R ne tient plus. Mais pour les esprits éclairés d’AG2R et du patronat de la boulangerie, cette certitude semble moins couler de source.

Comment AG2R développe des pratiques sectaires

Comme AG2R l’écrit avec une époustouflante arrogance vis-à-vis de l’autorité de la chose jugée, ces décisions évidentes ne sont pas d’application auprès des boulangers. En accord avec la chambre patronale qui a inondé les boulangers de courriers mensongers sur ce sujet, AG2R refuse en effet aux boulangers le droit de résilier leur contrat. Cet emprisonnement dans le régime santé de 2007 est évidemment illégal, mais revendiqué au nom de la logique sectaire pure:

« ce régime fait partie de la Convention collective nationale et sa durée de vie est celle de la Convention collective. »

Être assuré chez AG2R, pour un boulanger, c’est comme rentrer dans une secte: on y est facilement admis, et on n’a plus jamais le droit d’en sortir. Au passage, les juristes apprécieront cette innovation d’un assureur paritaire et solidaire dans le domaine du droit des contrats: ceux-ci sont à durée indéterminée chez AG2R.

Le financement patronal encore et toujours

Pourquoi la confédération des boulangers défend-elle l’indéfendable, au mépris de l’intérêt de ses adhérents? Parce qu’elle y a intérêt, pardi! AG2R a en effet la bonne idée de rétro-céder de grasses commissions à une confédération qui a perdu les 2/3 de ses adhérents depuis 2007. Il faut dire que la Confédération a encouragé AG2R à assigner en justice tous ses adhérents qui refusaient de se laisser plumer par les petits arrangements parisiens. Cette guerre économique n’a pas soigné la popularité d’une confédération toujours reconnue comme représentative par les pouvoirs publics.

Cette mansuétude du « système » vis-à-vis d’un mouton noir patronal ne manque pas d’étonner. Au mépris de la loi de 2008, la Confédération ne publie jamais ses comptes. Ils ne manqueraient pourtant pas de nous intéresser!

Les difficultés financières d’AG2R deviennent critiques

Il faut dire qu’AG2R, dont la direction n’a pas souhaité réagir à nos sollicitations, a largement vécu, ces dernières années, grâce aux désignations des branches professionnelles. Depuis que celles-ci sont interdites par le Conseil Constitutionnel, le management d’AG2R ne parvient pas à réinventer un monopole économique adapté à la libre concurrence.

Du coup, les difficultés se multiplient, au point que les organisations syndicales du groupe ne cachent plus leurs inquiétudes pour l’avenir. Des circonstances qui expliquent qu’AG2R interdisent à ses clients de partir.

Mais, bien entendu, on trouvera sans doute des âmes charitables pour expliquer que ce modèle vaut beaucoup mieux que l’horrible capitalisme.