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Auteur : Eric Verhaeghe

Quel sera l’impact du gouvernement Philippe sur la sécurité sociale? par Éric Verhaeghe

Le gouvernement Philippe présente un paradoxe majeur. D’un côté, le programme d’Emmanuel Macron ne manque pas d’ambitions sur la sécurité sociale: fiscalisation des recettes, réforme systémique des retraites, remise en cause du paritarisme de gestion. D’un autre côté, la sécurité sociale est la grande absente du gouvernement. La ministre de la Santé est une médecin qui semble peu experte du sujet, et tout laisse à penser que la direction de la sécurité sociale sera rattachée au ministère du Budget tenu par Gérald Darmanin, qui n’y connaît pas plus…

Quelques pistes permettent de mieux comprendre ce paradoxe…

Vers une étatisation de fait de la sécurité sociale

L’information est passée à peu près inaperçue, mais elle est pourtant essentielle pour comprendre la suite des événements en matière de protection sociale: quand Emmanuel Macron a choisi Édouard Philippe comme Premier Ministre, il a voulu lui imposer Nicolas Revel comme directeur de cabinet. Revel est bien connu des initiés: il est directeur général de la caisse nationale d’assurance maladie. À ce titre, il est l’homme-clé du budget des remboursements santé en France, l’homme qui négocie avec les syndicats de médecins les objectifs de dépense, l’homme qui est supposé maîtriser la variable la plus fluctuante du budget de la sécurité sociale.

Sur les conseils d’Alain Juppé, Édouard Philippe a refusé qu’un homme du président gère son cabinet. Il a préféré un camarade de promotion de l’ENA, Benoît Ribadeau-Dumas, conseiller d’État passé dans le privé (Zodiac Aerospace, ce qui, pour le coup, est un vrai « passage », très différent des postes de lobbyistes comme celui que le Premier Ministre a occupé chez Areva).

De ce fait, la position de Nicolas Revel est devenue un peu bâtarde. Tout le monde sait désormais qu’il est susceptible de quitter son poste. Dans l’hypothèse où il ne le quitterait pas, le message serait clair: le budget de la sécurité sociale se négocie au sein même de l’assurance-maladie. Un maintien en fonction affermirait donc le pouvoir de la technostructure étatique sur la sécurité sociale. Il correspondrait à une étatisation de fait du site, à son absorption dans l’administration.

On voit mal en effet comment une médecin peu impliquée jusqu’ici dans la logique financière de cette machine complexe qu’est la sécurité sociale pourrait « faire le poids » face à cette forte personnalité qu’est Nicolas Revel, rôdé à l’exercice et investi, de notoriété publique, de la confiance du Président. Selon toute vraisemblance, l’ère qui s’ouvre est donc celle de la prise de possession assumée de la sécurité sociale par l’énarchie.

Le pilotage effectif de la réforme des retraites

Parallèlement, Emmanuel Macron a annoncé une réforme systémique des retraites. C’est un sujet compliqué, technique, mais aussi sensible et très politique. Pour le coup, la ministre de la Santé paraît sur ce sujet complètement hors course. Le plus vraisemblable est donc que la réforme soit pilotée par la direction de la sécurité sociale, dont on pressent qu’elle sera rattachée au ministère des Comptes Publics.

On vérifiera dans les semaines à venir si Thomas Fatome, actuellement directeur de la sécurité sociale, est maintenu ou non en poste. Il avait été nommé par la droite (après avoir dirigé le cabinet de Laurent Wauquiez) et maintenu en poste par la gauche. L’intéressé peut donc paraître ancien sur le poste, mais, jusqu’ici, il n’a jamais remis en cause le credo énarchique habituel sur la sécurité sociale.

Là encore, face au poids de la technostructure, on a du mal à imaginer que Gérald Darmanin fasse le poids. Le nouveau ministre devra se consacrer cet été aux arbitrages compliqués de la loi de finances 2018. La charge que représente ce cycle budgétaire laisse peu de place aux autres dossiers.

Tout porte à croire, donc, que la réforme des retraites sera là encore portée par l’Élysée et par l’administration, sans intervention forte des ministres.

La continuité énarchique dans la sécurité sociale

Sur le fond, tout concourt donc à laisser penser qu’une réforme profonde de la sécurité sociale se dessine en creux: celle de l’appropriation de cette machinerie lourde par la technostructure d’État. Rappelons que la sécurité sociale n’a existé que par ordonnances (celles de 45, puis celles d’Alain Juppé, puis celles qui ont créé le RSI en 2005). Emmanuel Macron prépare l’intégration définitive de cet animal bizarre aux services de l’État. Plus que jamais, les assurés y seront minorés.

Emmanuel Macron sera-t-il le vrai ministre du Budget du gouvernement Philippe?

Dans le nouveau gouvernement Philippe, il existe une anomalie autour du budget. Officiellement, la règle est celle du recrutement de gens compétents. Or, il existe un domaine qui fait exception à cette règle: les comptes publics.

Macron affaiblit les pare-feux budgétaires

Au ministère du Budget, libellé sous l’appellation Action et Comptes Publics, Emmanuel Macron a retenu Gérald Darmanin, ministre pour la première fois et… juriste de son état. Il pourra difficilement se prévaloir d’une connaissance approfondie des mécanismes budgétaires.

Il bénéficie d’un ministère de plein exercice. Il ne sera donc pas placé sous l’autorité de Bruno Lemaire, qui n’est pas plus expert que lui dans le domaine budgétaire.

Du côté de la sécurité sociale, la situation sera pire. La ministre de la Santé, qui chapeaute aujourd’hui la direction de la sécurité sociale, est médecin et n’a aucune expérience de l’aspect budgétaire de la protection sociale.

Techniquement, donc, le dispositif Macron paraît très fragile.

Une centralisation à l’Élysée?

Le plus probable, donc, si Emmanuel Macron veut assurer la maîtrise des comptes publics comme nos partenaires européens l’attendent, est qu’il recentre le processus budgétaire à l’Élysée et qu’il soit le vrai ministre du budget. C’est la meilleure façon non seulement d’éviter les mauvaises surprises, mais de parer toute tentation du Premier Ministre de s’émanciper des arbitrages présidentiels par le resserrage des cordons de la bourse.

Dans la composition du gouvernement se dessine donc une hyperprésidence où les ministres n’auront que très peu de marges de manoeuvre.

Emmanuel Macron marche-t-il vraiment sur les eaux?

Il y a quelques mois, un ami, président de tribunal administratif m’enjoignait de rejoindre Macron, car « il est christique, il marche sur les eaux ». La phrase m’est longtemps restée à l’esprit, car elle illustre parfaitement l’étrangeté dans laquelle vit la France aujourd’hui: les élites du pays sont tout entières hypnotisées par la saga d’une accession soudaine au pouvoir. Les garants traditionnels de l’esprit des Lumières, ceux dont la responsabilité, dans la société, est d’éclairer, ont soudain abdiquer tout esprit critique pour suivre un chef. Le phénomène est stupéfiant.

Marcher sur les eaux ou abandonner toute lucidité?

Sur le fond, je comprends tout à fait que les gens suivent Emmanuel Macron. L’intéressé a réussi un très beau pari, et il a su se donner les moyens de sa réussite. Il est porteur de projets qui ont tous un intérêt manifeste, comme celui de renouveler en profondeur les visages des décideurs.

Mais le fond du problème n’est pas là. Il est plutôt dans cette macrolâtrie qui s’est imposée façon manipulation des foules selon Gustave Lebon. Il ne suffit pas de dire qu’on n’a rien contre Macron, il ne suffit même pas de dire que l’on approuve son programme, il faut désormais dire qu’on l’aime, qu’on l’adule, qu’on tremble d’amour sans limite pour lui. Cette perception émotionnelle de la politique n’est pas celle de la ménagère de cinquante ans abrutie par les publicités de TF1, c’est celle des élites parisiennes qui enjoignent à toutes et tous d’adhérer sans nuance à un programme sous peine de tomber dans la catégorie suspecte des suppôts lepénistes.

Recevoir des doses de Macron sous hypnose permanente

J’étais par exemple hier soir sur le plateau de Valérie Expert, sur Sud Radio, et j’écoutais le sympathique Sylvain Maillard, candidat aux législatives dans le centre de Paris. Ce chef d’entreprise est aussi élu UDI dans le IXè arrondissement. À la question basique, qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux: « Macron ne s’entoure-t-il pas de trop d’énarques? », la réponse de l’intéressé m’a arraché les bras. Au nom du renouvellement et de la compétence, il paraît que c’est justement la meilleure façon de lutter contre la consanguinité des décideurs publics.

Mais enfin, s’il y a bien un lieu de consanguinité, aujourd’hui, c’est l’énarchie. Si des élites sont bloquées et d’une compétence très discutable, ce sont les énarques.

Et voici des Français responsables, investis par des partis, qui, il y a un an, regrettaient l’excès d’énarques dans la vie politique et aux postes à responsabilité, faire subitement l’éloge de ce qu’ils détestaient hier. Nous voici placés sous hypnose.

Vers les sorcières de Salem

Que la noblesse parisienne obéissent à des modes futiles et à des émotions sans profondeur n’est pas nouveau. Ce qui pose problème, c’est que ces gens prêts à stigmatiser, à bannir pour un caprice, soient aujourd’hui pris dans un engouement sans discernement raisonnable pour un chef. C’est ainsi que commencent toutes les dictatures. Je ne dis pas que ce cas de figure se prépare en France, mais il est évident que le climat du débat politique aujourd’hui est allé trop loin dans l’aveuglement émotionnel et qu’il est urgent de revenir à un peu de raison.

En tout cas, plus que jamais, je comprends pourquoi je fais au jour le jour si peu de concessions à la tyrannie du temps. Elle est tout simplement suicidaire pour le pays, avec ses frivolités dénuées de tout intérêt général.

Fustec (CGT): “Il y a un risque de débordement par la base”

Stéphane Fustec, secrétaire fédéral de la CGT Commerce, Distribution, Services, a reçu D&E pour faire le point du climat dans les 140 branches professionnelles que couvre son syndicat. Celles-ci sont relativement centrales dans l’horizon social actuel, puisqu’elles ont subi l’impact de la loi Macron sur le travail du dimanche.

Stéphane Fustec au coeur des batailles sociales d’aujourd’hui

Stéphane Fustec vient, au passage, de remporter une très belle victoire au Conseil d’État en obtenant l’annulation d’une partie de l’arrêté d’extension de la convention collective dans la branche mal connue mais sensible des entreprises privées des services à la personne. Cette branche concentre notamment les nouvelles formes d’emplois (comme les livreurs à vélo) et se situe aux premières loges de l’ubérisation.

La position de la CGT Services illustre de façon intéressante l’évolution du capitalisme contemporain, dans la mesure où elle fait face aux nouveaux statuts (par exemple celui d’auto-entrepreneurs, dont elle vient d’accepter la syndicalisation) qui bouleverse les formes d’emploi traditionnelles. Il faudra suivre avec attention dans les prochaines années les métamorphoses qui affecteront ces secteurs, souvent marqués par une très forte précarité.

 

 

Il faudra suivre avec attention l’évolution de la base ces prochaines semaines. Rien n’exclut en effet un mouvement social compliqué à gérer dans le contexte des ordonnances que le gouvernement s’apprête à faire passer.

Ce que le dossier GM&S dit des élites françaises et du libre-échange

En Creuse, dans l’obscure ville de La Souterraine, l’usine GM&S devrait fermer. L’affaire mérite qu’on s’y attarde, car elle illustre parfaitement les mutations profondes du capitalisme français depuis 50 ans et l’étonnante surdité des élites françaises face à ses impacts sociaux et géographiques.

GM&S, ou l’histoire du capitalisme français depuis les années 60

L’usine GM&S n’est pas née d’hier. Elle date même de 1962. À cette époque c’est la SOCOMEC qui installe une ligne de production de jouets électriques à La Souterraine. Voilà qui relève presque de l’archéologie industrielle française. La SOCOMEC se veut à l’époque une entreprise modèle, de taille moyenne, au capital français et à l’activité circonscrite au territoire national.

Sa propriétaire, la Société des Ateliers de Constructions Électromécaniques du Bas-Rhin, est née en 1922 sous la conduite de Joseph Siat. Elle compte 60 salariés en 1948 et s’enorgueillit de lancer le premier comité d’entreprise de France. Elle accueille une section syndicale en 1953. Elle illustre alors un capitalisme social ouvert à la participation des salariés. Elle entame un développement hors d’Alsace à partir de 1960.

Il faut attendre 1989 pour qu’un PDG non issu de la famille Siat soit nommé. Il s’agit de Bernard Steyert, qui pratique un essaimage à l’étranger: Angleterre, Italie, Allemagne, Argentine, Thaïlande, Inde, etc. Parallèlement, l’ère des fusions-acquisitions commencent, et le site de La Souterraine change de nom et de main dès 1989. Entre Euramec et Sepesa, l’usine, qui compte jusqu’à 600 salariés, entre dans la mondialisation à la française: conquête des nouveaux marchés et abandon progressif du marché intérieur français.

Premier rachat par Aries industries

En 1996, Aries Industries rachète l’entreprise et le site à SER, qui a absorbé la SOCOMEC. Voici ce qu’en disent les dirigeants à l’époque:

Dans ses ateliers limousins, SER emboutit notamment des éléments du plancher de la Mégane Scénic et la structure avant du Matra Espace. Au cours des dix-huit derniers mois, 56 % du chiffre d’affaires de SER ont été ainsi « réactivés « , selon l’expression du PDG, Jean-Pierre Wibrotte, mais ces nouvelles fabrications ont coûté cher en outillage et en investissement. L’usine de La Souterraine est restructurée et dotée d’une cataphorèse performante. Confronté aux aléas du marché de l’automobile, SER avait de plus en plus de mal à assurer seul son développement, d’autant que pour accompagner ses clients à l’étranger (Renault en Turquie, Ford aux Etats-Unis), il a dû investir lourdement.

On retrouve ici les différentes mamelles de la désindustrialisation française: la nécessité de faire face à la concurrence de pays étrangers à armes inégales, d’une part, le recours à des investissements lourds sans capital national pour les financer d’autre part.

À l’époque, Aries décide de supprimer 60 emplois sur le site. La Souterraine entre alors dans l’ère de la mondialisation délocalisante qui aboutit aujourd’hui à la fermeture du site.

Délocalisation à la britannique

En 1998, Wagon Automotives, un équipementier britannique, rachète le site et l’exploite jusqu’en 2006. Cette année-là est cruciale pour le site de La Souterraine, pour une double raison.

Sur le site, les ouvriers se mettent en grève pour obtenir une augmentation de salaires de 4,2% bruts par mois. Au niveau mondial, Wagon rachète Oxford Automotives et entame à son tour un grand cycle de transformation pour affronter la concurrence mondiale. Le choix est assez vite fait:

Après avoir racheté l’équipementier automobile britannique Oxford en mars dernier, Wagon Automotive cède trois de ses 13 unités françaises. Les salariés et représentants syndicaux des unités de Bessines (Haute-Vienne) et La Souterraine (Creuse) ont appris en fin de semaine dernière la mise en vente des deux usines implantées en Limousin. (…)

Depuis un mois l’effectif du groupe Wagon Oxford a doublé, passant de 4 000 à 8 000 salariés répartis sur 24 sites, dont 7 dans l’Hexagone, mais aussi en Turquie, Espagne, Italie, Chine et Tchéquie. Ce rachat avait provoqué une hausse de 54 % des actions de Wagon, groupe qui occupe à ce jour le 5ème rang européen.

On comprend la manoeuvre: on ouvre en Chine et Turquie, on ferme en France. La translation illustre là encore le malheur de la désindustrialisation en France: les sites sont rachetés par des entreprises étrangères et sont bourlingués à l’occasion d’une multitude d’opérations de croissance externe sans enracinement territorial, sans projet local.

2006: l’aventure Sonas

Au lieu de fermer le site, Wagon Oxford Automotives revend le site à l’un de ses cadres, David Cardwell, ex-directeur des produits spéciaux et de l’emboutissage. Celui-ci reprend les sites de Bessines et de La Souterraine et crée Sonas, en annonçant d’importants investissements. Mais, dans la pratique, l’opération est tuée dans l’oeuf par l’entreprise cédante. Les délais de rachat sont très courts (3 ans), et Cardwell négocie mal ses achats. L’entreprise est mise en liquidation judiciaire en 2008.

La faute à une mauvaise gestion, à la crise et à la hausse des matières premières comme l’acier qui a doublé en quelques années. De fait, David Cardwell a mal négocié les conditions de la reprise. Wagon lui a imposé un délai anormalement court – trois ans dans un secteur où les marges bénéficiaires sont de 2 ou 3% – pour rembourser le rachat de ses usines.

Étranglée par ses remboursements, Sonas ne dispose d’aucune trésorerie pour faire face à la crise. Surtout, Sonas n’a jamais exploré comme promis le ferroviaire ou l’industrie agricole. De fait, Sonas travaille pour Wagon et des grands constructeurs automobiles français.

La page Sonas illustre une nouvelle fois l’incapacité française à organiser des reprises de site intelligentes. Dans la pratique, Wagon Oxford s’est débarrassé vite fait de son site sans se préoccuper d’assurer une passation correcte d’activité. Le repreneur lui-même n’a pas mené à bien les missions qu’il s’était engagé à réussir.

La page Altia s’ouvre: le naufrage du capitalisme d’État

En 2009, le groupe Halberg reçoit du tribunal de Guéret l’autorisation de reprendre les sites de Bessines et de La Souterraine pour 750.000€. À La Souterraine, 314 des 360 salariés sont repris. En novembre 2009, Halberg devient Altia. Le rachat de Sonas pour une bouchée de pain illustre la stratégie du groupe, entièrement fondée sur de la cavalerie:

tout le monde voulait croire à cette aventure d’un trio de dirigeants – Patrice Durand, Nicole Cohen, Patrick Adolf – qui, à partir d’Eurodec et des décombres français du groupe allemand Halberg, a construit à marche forcée un conglomérat, implanté jusqu’en Pologne et au Brésil. En France, Altia a souvent fait son marché à la barre des tribunaux de commerce. «Ils étaient dans la fuite en avant. Avec une dette restructurée à trois reprises depuis 2005, et pas assez de fonds propres, Altia a surtout financé ses investissements par du crédit-bail, son besoin en fonds de roulement par de l’affacturage», explique un proche du dossier. Le chiffre d’affaires va plus que quintupler en six ans. Mais le trio manque de capitaux, comme souvent les entreprises de taille intermédiaire – ETI – en France.

Malgré cette fragilité, les dirigeants du groupe parviennent à embrigader des fonds publics dans l’aventure. La BPI, en particulier, apporte 5 millions € à l’ensemble et prend ainsi 20% de parts. Malgré cette intervention, Altia ne peut survivre durablement à ses montages financiers. En 2014, le groupe est mis en liquidation judiciaire. Entretemps, les syndicats dénoncent la saignée que la holding pratique dans ses filiales pour rembourser ses dettes.

Les salariés subissent de plein fouet les options idéologiques de la BPI et le naufrage du capitalisme d’État à la française. Celui-ci a nourri et couvert un montage financier sans avenir, dont les ouvriers du site sont les jouets involontaires.

Le montage vautour de Transatlantic Industries

Commence alors un ère de confusion. Le 11 avril 2014, le site est repris par Transatlantic Industries, une entreprise du Wyoming qui rachète pour 1€ des sites industriels en France, sans avoir les moyens de les redresser ni de les développer. L’aventure dure quelques semaines et c’est finalement le groupe italien GM&S Industry présidé par Gianpiero Colla qui reçoit du tribunal de commerce de Paris, le 1er décembre 2014, l’autorisation d’exploiter le site après une cession pour un montant de 3€. Le groupe italien est parvenu à convaincre tout le monde qu’il dispose d’un projet industriel solide. Il s’engage à conserver 280 postes. Le site de Bessines est cédé au français Steva.

GM&S, une autre montage vautour?

D’emblée, c’est l’entreprise automobile donneuse d’ordres dont l’État est actionnaire, Renault, qui se montre la plus réticente à aider le site. Alors que Peugeot maintient ses commandes, Renault ne conserve que 70% du volume initial.

On trouve ici une autre particularité du capitalisme d’État à la française: le cynisme et le manque d’engagement. L’examen de la situation en Creuse montre bien que, pour la deuxième fois, l’intervention de l’État est annonciatrice de catastrophe et qu’il ne faut surtout pas compter sur l’administration pour obtenir une aide utile.

Le repreneur a-t-il trop peu investi et trop peu prospecté comme l’indiquent les syndicats? Dans la pratique, la situation semble beaucoup plus nuancée. En octobre 2015, soit quelques mois après la reprise, le directeur de l’entreprise expliquait:

« Nous sommes en surcapacité en terme de presse, de soudure et de cataphorèse, concède Jean-François Fargeton. Mais nous souhaitons tout conserver dans un premier temps en attendant de voir comment l’on rebondit car cela peut constituer un atout ».

Si certains incriminent les nouveaux propriétaires, ceux-ci peuvent en tout cas attester du fait qu’ils ont parié sur le rebonds de l’entreprise avant de l’abandonner définitivement. Manifestement, celle-ci n’est pas parvenue à conquérir de nouveaux marchés, alors même qu’un démarchage local a tenté d’y parvenir.

L’État a-t-il sabordé GM&S?

La question insidieuse est de savoir si l’État, avec son incompétence et ses errements, a abandonné ou non GM&S à son sort. On aurait pu imaginer en effet que, courant 2015 ou 2016 (moment où Emmanuel Macron était ministre de l’Économie au demeurant), l’État actionnaire de Renault oblige celle-ci à maintenir son niveau de commandes antérieur à GM&S, là où Peugeot répondait à cette attente.

Le sujet qui est posé ici (au-delà de la responsabilité personnelle du nouveau Président à l’époque où il était ministre) est bien celle, très concrètes, de la capacité des services de l’État à dégager une stratégie industrielle à long terme répondant aux enjeux de la mondialisation. Or il apparaît clairement que cette mondialisation consiste à mettre des entreprises françaises alourdies par les contraintes socio-fiscales et réglementaires directes en concurrence directe avec des entreprises étrangères, sans qu’il n’existe une vue globale pour répondre à leur défis capitalistiques ou sociaux.

Le libre-échange est-il en cause? ou bien sont-ce nos élites?

Sur le fond, le sujet GM&S illustre à merveille et de façon très concrète la question du libre-échange et de sa pertinence. Faut-il mettre en place des protections contre la concurrence étrangère afin de sauver GM&S? On voit bien qu’il faut ici distinguer l’idée d’une politique industrielle nationale qui vise à maintenir l’appareil productif en vie face aux marchés étrangers, et l’idée d’un protectionnisme.

Dans la pratique, il paraît en effet souhaitable que la France se dote d’une politique industrielle soutenable, destinée à préserver l’existence d’un appareil de production manufacturière sur son sol. Je sais que, notamment parmi certains énarques, cette option ne va pas de soi et que beaucoup ont accepté comme une donnée brute la désindustrialisation du pays, au profit de sa financiarisation à outrance.

Cette option est le grand tabou que personne ne discute mais qui constitue la vraie trahison des clercs dans notre siècle.

En revanche, on mesure immédiatement que le protectionnisme n’a aucun avenir dans un univers où les donneurs d’ordres sont mondialisés. Dès lors qu’une entreprise comme GM&S doit aussi bien fournir des clients sur le sol national que des clients étrangers, on voit bien que l’entreprise serait autant condamnée par le protectionnisme qu’elle ne l’est par une mondialisation sans politique industrielle réfléchie.

En réalité, la balle est dans le camp des élites. Elles seules peuvent réorienter les politiques publiques pour les activer, c’est-à-dire pour arrêter de payer le prix de la désindustrialisation là où celle-ci n’est prévenue par aucune stratégie d’ensemble. Pour y parvenir, il faut évidemment penser la France autrement que comme un havre bobo où l’ouvrier n’a plus sa place, et même où il apparaît comme un anachronisme absurde.

Le gouvernement que le QG En Marche laisse entendre, une exclu de Jean-Marc Boyer

Article initialement paru dans la Gazette de l’Assurance.

Dans les QG, les discussions sur le prochain gouvernement évoquent les personnalités suivantes:

–          Edouard Philippe, Premier ministre (annoncé le 15 mai)

–          Ministre de l’Economie, Thierry Breton

o   Budget, Jules Pisani Ferry

o   Secrétaire d’Etat PME, Gilles Boyer

o   Secrétaire d’Etat au Numérique, Fleur Pellerin

–          Ministre de la Justice, Richard Ferrand (ou Jean-Michel Darrois ou François Bayrou)

–          Ministre des Affaires étrangères, Jean-Pierre Raffarin

o   Affaires européennes, Sylvie Goulard

o   Francophonie & Français de l’étranger, Nathalie Loiseau

–          Ministre de l’Intérieur, Jean-Yves Le Drian

o   Outre-Mer, Ary Chalus

–          Aménagement du territoire, Logement et Transport, Anne-Marie Idrac

–          Culture et Arts, Audrey Azoulay (ou Erik Orsenna)

–          Ministre de l’Ecologie, Développement durable et Energie, Jean-Paul Delevoye

–          Travail, Emploi, Formation professionnelle, Nicole Notat

–          Affaires sociales, Santé, Droit des femmes, Jean-Marc Borello

o   Droit des femmes, Axelle Tessandier

–          Fonction Publique, Gérard Collomb

o   Ministre délégué, Jean-Baptiste Lemoyne

–          Agriculture, Christiane Lambert

–          Education Nationale, Enseignement supérieur et Recherche, Valérie Pécresse

–          Ville, Jeunesse et Sport, Renaud Dutreil

Ce que le dossier GM&S dit des élites françaises et du libre-échange

En Creuse, dans l’obscure ville de La Souterraine, l’usine GM&S devrait fermer. L’affaire mérite qu’on s’y attarde, car elle illustre parfaitement les mutations profondes du capitalisme français depuis 50 ans et l’étonnante surdité des élites françaises face à ses impacts sociaux et géographiques.

GM&S, ou l’histoire du capitalisme français depuis les années 60

L’usine GM&S n’est pas née d’hier. Elle date même de 1962. À cette époque c’est la SOCOMEC qui installe une ligne de production de jouets électriques à La Souterraine. Voilà qui relève presque de l’archéologie industrielle française. La SOCOMEC se veut à l’époque une entreprise modèle, de taille moyenne, au capital français et à l’activité circonscrite au territoire national.

Sa propriétaire, la Société des Ateliers de Constructions Électromécaniques du Bas-Rhin, est née en 1922 sous la conduite de Joseph Siat. Elle compte 60 salariés en 1948 et s’enorgueillit de lancer le premier comité d’entreprise de France. Elle accueille une section syndicale en 1953. Elle illustre alors un capitalisme social ouvert à la participation des salariés. Elle entame un développement hors d’Alsace à partir de 1960.

Il faut attendre 1989 pour qu’un PDG non issu de la famille Siat soit nommé. Il s’agit de Bernard Steyert, qui pratique un essaimage à l’étranger: Angleterre, Italie, Allemagne, Argentine, Thaïlande, Inde, etc. Parallèlement, l’ère des fusions-acquisitions commencent, et le site de La Souterraine change de nom et de main dès 1989. Entre Euramec et Sepesa, l’usine, qui compte jusqu’à 600 salariés, entre dans la mondialisation à la française: conquête des nouveaux marchés et abandon progressif du marché intérieur français.

Premier rachat par Aries industries

En 1996, Aries Industries rachète l’entreprise et le site à SER, qui a absorbé la SOCOMEC. Voici ce qu’en disent les dirigeants à l’époque:

Dans ses ateliers limousins, SER emboutit notamment des éléments du plancher de la Mégane Scénic et la structure avant du Matra Espace. Au cours des dix-huit derniers mois, 56 % du chiffre d’affaires de SER ont été ainsi « réactivés « , selon l’expression du PDG, Jean-Pierre Wibrotte, mais ces nouvelles fabrications ont coûté cher en outillage et en investissement. L’usine de La Souterraine est restructurée et dotée d’une cataphorèse performante. Confronté aux aléas du marché de l’automobile, SER avait de plus en plus de mal à assurer seul son développement, d’autant que pour accompagner ses clients à l’étranger (Renault en Turquie, Ford aux Etats-Unis), il a dû investir lourdement.

On retrouve ici les différentes mamelles de la désindustrialisation française: la nécessité de faire face à la concurrence de pays étrangers à armes inégales, d’une part, le recours à des investissements lourds sans capital national pour les financer d’autre part.

À l’époque, Aries décide de supprimer 60 emplois sur le site. La Souterraine entre alors dans l’ère de la mondialisation délocalisante qui aboutit aujourd’hui à la fermeture du site.

Délocalisation à la britannique

En 1998, Wagon Automotives, un équipementier britannique, rachète le site et l’exploite jusqu’en 2006. Cette année-là est cruciale pour le site de La Souterraine, pour une double raison.

Sur le site, les ouvriers se mettent en grève pour obtenir une augmentation de salaires de 4,2% bruts par mois. Au niveau mondial, Wagon rachète Oxford Automotives et entame à son tour un grand cycle de transformation pour affronter la concurrence mondiale. Le choix est assez vite fait:

Après avoir racheté l’équipementier automobile britannique Oxford en mars dernier, Wagon Automotive cède trois de ses 13 unités françaises. Les salariés et représentants syndicaux des unités de Bessines (Haute-Vienne) et La Souterraine (Creuse) ont appris en fin de semaine dernière la mise en vente des deux usines implantées en Limousin. (…)

Depuis un mois l’effectif du groupe Wagon Oxford a doublé, passant de 4 000 à 8 000 salariés répartis sur 24 sites, dont 7 dans l’Hexagone, mais aussi en Turquie, Espagne, Italie, Chine et Tchéquie. Ce rachat avait provoqué une hausse de 54 % des actions de Wagon, groupe qui occupe à ce jour le 5ème rang européen.

On comprend la manoeuvre: on ouvre en Chine et Turquie, on ferme en France. La translation illustre là encore le malheur de la désindustrialisation en France: les sites sont rachetés par des entreprises étrangères et sont bourlingués à l’occasion d’une multitude d’opérations de croissance externe sans enracinement territorial, sans projet local.

2006: l’aventure Sonas

Au lieu de fermer le site, Wagon Oxford Automotives revend le site à l’un de ses cadres, David Cardwell, ex-directeur des produits spéciaux et de l’emboutissage. Celui-ci reprend les sites de Bessines et de La Souterraine et crée Sonas, en annonçant d’importants investissements. Mais, dans la pratique, l’opération est tuée dans l’oeuf par l’entreprise cédante. Les délais de rachat sont très courts (3 ans), et Cardwell négocie mal ses achats. L’entreprise est mise en liquidation judiciaire en 2008.

La faute à une mauvaise gestion, à la crise et à la hausse des matières premières comme l’acier qui a doublé en quelques années. De fait, David Cardwell a mal négocié les conditions de la reprise. Wagon lui a imposé un délai anormalement court – trois ans dans un secteur où les marges bénéficiaires sont de 2 ou 3% – pour rembourser le rachat de ses usines.

Étranglée par ses remboursements, Sonas ne dispose d’aucune trésorerie pour faire face à la crise. Surtout, Sonas n’a jamais exploré comme promis le ferroviaire ou l’industrie agricole. De fait, Sonas travaille pour Wagon et des grands constructeurs automobiles français.

La page Sonas illustre une nouvelle fois l’incapacité française à organiser des reprises de site intelligentes. Dans la pratique, Wagon Oxford s’est débarrassé vite fait de son site sans se préoccuper d’assurer une passation correcte d’activité. Le repreneur lui-même n’a pas mené à bien les missions qu’il s’était engagé à réussir.

La page Altia s’ouvre: le naufrage du capitalisme d’État

En 2009, le groupe Halberg reçoit du tribunal de Guéret l’autorisation de reprendre les sites de Bessines et de La Souterraine pour 750.000€. À La Souterraine, 314 des 360 salariés sont repris. En novembre 2009, Halberg devient Altia. Le rachat de Sonas pour une bouchée de pain illustre la stratégie du groupe, entièrement fondée sur de la cavalerie:

tout le monde voulait croire à cette aventure d’un trio de dirigeants – Patrice Durand, Nicole Cohen, Patrick Adolf – qui, à partir d’Eurodec et des décombres français du groupe allemand Halberg, a construit à marche forcée un conglomérat, implanté jusqu’en Pologne et au Brésil. En France, Altia a souvent fait son marché à la barre des tribunaux de commerce. «Ils étaient dans la fuite en avant. Avec une dette restructurée à trois reprises depuis 2005, et pas assez de fonds propres, Altia a surtout financé ses investissements par du crédit-bail, son besoin en fonds de roulement par de l’affacturage», explique un proche du dossier. Le chiffre d’affaires va plus que quintupler en six ans. Mais le trio manque de capitaux, comme souvent les entreprises de taille intermédiaire – ETI – en France.

Malgré cette fragilité, les dirigeants du groupe parviennent à embrigader des fonds publics dans l’aventure. La BPI, en particulier, apporte 5 millions € à l’ensemble et prend ainsi 20% de parts. Malgré cette intervention, Altia ne peut survivre durablement à ses montages financiers. En 2014, le groupe est mis en liquidation judiciaire. Entretemps, les syndicats dénoncent la saignée que la holding pratique dans ses filiales pour rembourser ses dettes.

Les salariés subissent de plein fouet les options idéologiques de la BPI et le naufrage du capitalisme d’État à la française. Celui-ci a nourri et couvert un montage financier sans avenir, dont les ouvriers du site sont les jouets involontaires.

Le montage vautour de Transatlantic Industries

Commence alors un ère de confusion. Le 11 avril 2014, le site est repris par Transatlantic Industries, une entreprise du Wyoming qui rachète pour 1€ des sites industriels en France, sans avoir les moyens de les redresser ni de les développer. L’aventure dure quelques semaines et c’est finalement le groupe italien GM&S Industry présidé par Gianpiero Colla qui reçoit du tribunal de commerce de Paris, le 1er décembre 2014, l’autorisation d’exploiter le site après une cession pour un montant de 3€. Le groupe italien est parvenu à convaincre tout le monde qu’il dispose d’un projet industriel solide. Il s’engage à conserver 280 postes. Le site de Bessines est cédé au français Steva.

GM&S, une autre montage vautour?

D’emblée, c’est l’entreprise automobile donneuse d’ordres dont l’État est actionnaire, Renault, qui se montre la plus réticente à aider le site. Alors que Peugeot maintient ses commandes, Renault ne conserve que 70% du volume initial.

On trouve ici une autre particularité du capitalisme d’État à la française: le cynisme et le manque d’engagement. L’examen de la situation en Creuse montre bien que, pour la deuxième fois, l’intervention de l’État est annonciatrice de catastrophe et qu’il ne faut surtout pas compter sur l’administration pour obtenir une aide utile.

Le repreneur a-t-il trop peu investi et trop peu prospecté comme l’indiquent les syndicats? Dans la pratique, la situation semble beaucoup plus nuancée. En octobre 2015, soit quelques mois après la reprise, le directeur de l’entreprise expliquait:

« Nous sommes en surcapacité en terme de presse, de soudure et de cataphorèse, concède Jean-François Fargeton. Mais nous souhaitons tout conserver dans un premier temps en attendant de voir comment l’on rebondit car cela peut constituer un atout ».

Si certains incriminent les nouveaux propriétaires, ceux-ci peuvent en tout cas attester du fait qu’ils ont parié sur le rebonds de l’entreprise avant de l’abandonner définitivement. Manifestement, celle-ci n’est pas parvenue à conquérir de nouveaux marchés, alors même qu’un démarchage local a tenté d’y parvenir.

L’État a-t-il sabordé GM&S?

La question insidieuse est de savoir si l’État, avec son incompétence et ses errements, a abandonné ou non GM&S à son sort. On aurait pu imaginer en effet que, courant 2015 ou 2016 (moment où Emmanuel Macron était ministre de l’Économie au demeurant), l’État actionnaire de Renault oblige celle-ci à maintenir son niveau de commandes antérieur à GM&S, là où Peugeot répondait à cette attente.

Le sujet qui est posé ici (au-delà de la responsabilité personnelle du nouveau Président à l’époque où il était ministre) est bien celle, très concrètes, de la capacité des services de l’État à dégager une stratégie industrielle à long terme répondant aux enjeux de la mondialisation. Or il apparaît clairement que cette mondialisation consiste à mettre des entreprises françaises alourdies par les contraintes socio-fiscales et réglementaires directes en concurrence directe avec des entreprises étrangères, sans qu’il n’existe une vue globale pour répondre à leur défis capitalistiques ou sociaux.

Le libre-échange est-il en cause? ou bien sont-ce nos élites?

Sur le fond, le sujet GM&S illustre à merveille et de façon très concrète la question du libre-échange et de sa pertinence. Faut-il mettre en place des protections contre la concurrence étrangère afin de sauver GM&S? On voit bien qu’il faut ici distinguer l’idée d’une politique industrielle nationale qui vise à maintenir l’appareil productif en vie face aux marchés étrangers, et l’idée d’un protectionnisme.

Dans la pratique, il paraît en effet souhaitable que la France se dote d’une politique industrielle soutenable, destinée à préserver l’existence d’un appareil de production manufacturière sur son sol. Je sais que, notamment parmi certains énarques, cette option ne va pas de soi et que beaucoup ont accepté comme une donnée brute la désindustrialisation du pays, au profit de sa financiarisation à outrance.

Cette option est le grand tabou que personne ne discute mais qui constitue la vraie trahison des clercs dans notre siècle.

En revanche, on mesure immédiatement que le protectionnisme n’a aucun avenir dans un univers où les donneurs d’ordres sont mondialisés. Dès lors qu’une entreprise comme GM&S doit aussi bien fournir des clients sur le sol national que des clients étrangers, on voit bien que l’entreprise serait autant condamnée par le protectionnisme qu’elle ne l’est par une mondialisation sans politique industrielle réfléchie.

En réalité, la balle est dans le camp des élites. Elles seules peuvent réorienter les politiques publiques pour les activer, c’est-à-dire pour arrêter de payer le prix de la désindustrialisation là où celle-ci n’est prévenue par aucune stratégie d’ensemble. Pour y parvenir, il faut évidemment penser la France autrement que comme un havre bobo où l’ouvrier n’a plus sa place, et même où il apparaît comme un anachronisme absurde.

Édouard Philippe est-il vraiment business friendly? par Eric Verhaeghe

Plusieurs thuriféraires se sont répandus dans la presse sur le caractère business friendly d’Édouard Philippe. On comprend bien l’injonction qui s’exerce sur certains médias subventionnés d’apporter tout le soutien possible à la nouvelle équipe au mépris des réalités les plus évidentes. Mais un souci d’objectivité et d’impartialité minimale oblige à remettre quelques points sur les « i ».

Édouard Philippe, conseiller d’État pour le meilleur comme pour le pire

Ce qui saute aux yeux, bien entendu, dans le parcours du nouveau Premier Ministre, c’est sa parfaite adéquation avec le parcours typique des grands corps de l’État: Sciences Po, ENA, Conseil d’État, c’est-à-dire la « botte ». Imaginer que ce genre de profil puisse être par nature business friendly constitue forcément une imprécision: l’énarchie aime les grandes entreprises qui peuvent constituer un débouché, mais elle n’a aucune appétence pour la « concurrence émiettée » des petites entreprises qui font le capitalisme ordinaire.

Autrement dit, le capitalisme de connivence, oui, mais le capitalisme de concurrence, non.

Cela n’enlève rien aux qualités intrinsèques du Premier Ministre. C’est incontestablement une personnalité brillante, intelligente, techniquement compétente. Mais ce n’est certainement pas un ami de l’entreprise.

Un passage symbolique chez Areva

Les thuriféraires mettent désormais en avant le passage d’Édouard Philippe « dans le privé » pour montrer en quoi il renouvelle le genre grand corps de l’ENA. Là encore, par souci d’impartialité, il faut juste préciser qu’après son passage au cabinet d’Alain Juppé ministre de l’Écologie, le nouveau Premier Ministre a exercé le poste de lobbyiste pour Areva pendant 3 ans. Areva est aujourd’hui dans un état de marasme financier avancé.

Peut-on considérer que cette expérience fugace dans une ancienne entreprise publique où Philippe a essentiellement fait jouer son carnet d’adresses constitue une expérience d’entreprise au sens où on peut l’entendre de façon classique? La réponse est dans la question.

Une activité parlementaire faible

Pour le reste, Édouard Philippe ne peut se targuer d’une expérience de parlementaire particulièrement active. On retrouvera son activité durant la dernière législature ici. Le Premier Ministre a essentiellement posé des questions locales et défendu quelques textes avec parcimonie. On est loin de l’activisme des ténors parlementaires.

Un sens discutable de l’intérêt général

On notera aussi qu’Édouard Philippe, lors de ses interventions au Parlement, a beaucoup défendu l’activité du port du Havre, au détriment des autres ports français. Il n’a pas été tendre pour le développement du canal Seine-Nord qui permettrait de développer l’hinterland du port de Dunkerque. Pour le coup, cette vision compréhensible de la part d’un élu du Havre n’est guère prometteuse en termes d’intérêt général.

Une vision de la classe politique à l’ancienne

Enfin, le nouveau Premier Ministre s’est fait remarquer en 2012 par son mépris pour l’interdiction du cumul des mandats, qu’il qualifiait de démagogique à l’époque. Là encore, on est loin de l’aggiornamento que certains veulent voir.

Redisons-le: cela ne signifie pas que le Premier Ministre est dépourvu de qualités. Cela signifie seulement qu’il n’a pas celles qu’on lui prête.

Que retenir de la nomination d’Édouard Philippe comme Premier Ministre?

Alexis Kohler a confirmé le pressentiment annoncé depuis plusieurs jours par la presse: c’est le juppéiste Édouard Philippe qui devient Premier Ministre. Il aura fallu plusieurs heures d’attente pour que cette décision largement pressentie tombe. Que signifie-t-elle?

Un pari sur l’implosion de la droite

Pour Emmanuel Macron, ce choix, qui devrait durer au-delà des prochaines législatives, manifeste bien son intention de saper le paysage politique de la droite après avoir sapé celui de la gauche. Reste à savoir (et la composition du gouvernement, prévue pour demain, permettra de le confirmer) si les bataillons juppéistes attendus dans la foulée suivront. Peut-être les transfuges se limiteront-ils à quelques ministres comme Bruno Lemaire par exemple, sans déborder sur le corps des troupes.

Le risque d’une hyper-énarchisation du pouvoir

Avec un Président inspecteur général des finances et un Premier Ministre conseiller d’Etat, ajoutés à un président du Conseil Constitutionnel lui-même conseiller d’Etat, la France de Macron est plus que jamais une énarchie. On notera qu’Alexis Kohler, secrétaire général de l’Élysée, est lui aussi énarque. Et pour l’instant, pas une femme en vue! Ce n’est pas exactement le souhait que les Français ont exprimé en pratiquant le « dégagisme ». Nul ne sait, à ce stade, l’impact de ces choix sur l’opinion publique.

La révolution jeune-turc continue

En matière de renouvellement, Édouard Philippe n’est pas un exemple absolu. L’intéressé, qui a succédé à la mairie du Havre à Antoine Ruffenacht, s’est par exemple beaucoup opposé à la transparence des patrimoines et à l’interdiction du cumul des mandats. Il sera forcément attendu au tournant, notamment sur le très imminent projet de loi sur la moralisation de la vie publique.

En attendant, ce sont plus des étatistes centralisateurs qui arrivent au pouvoir que des libéraux rénovateurs.

Macron cherche à rester dans l’ambiguïté…

En attendant, le choix d’Édouard Philippe montre bien qu’Emmanuel Macron cherche des personnalités peu marquées, modérées jusqu’à l’effacement politique. C’est une façon de n’opter ni pour la gauche ni pour la droite. On en reste toujours à cette politique pragmatique, incertaine, dont les contours ne sont pas connus. Il faudra voir avec attention le discours de politique générale du Premier Ministre pour savoir quelle direction idéologique il voudra donner à son action.

… mais y arrivera-t-il?

Cette posture de l’ambiguïté sera quand même difficile à tenir éternellement. Outre que certaines options seront obligatoirement clarifiées à court terme, la campagne des législatives donnera aux autres partis l’occasion de lutter farouchement contre cette nomination. Le Parti Socialiste et la France Insoumise ont d’ailleurs d’ores et déjà sorti l’artillerie pour tirer à boulets rouges sur la nouvelle équipe.

La question critique est évidemment celle du ralliement ou non d’Édouard Philippe aux candidats En Marche contre les Républicains qu’il soutenait la semaine dernière… à l’occasion des législatives.

Une prise de risque technique pour la campagne d’En Marche

Les investitures définitives d’En Marche devraient donc être connues le 17 mai… avec un impact possible sur les candidatures des autres partis. Les dépôts de candidature seront clos vendredi. On peut donc penser que la campagne des législatives ne commencera pas avant le 19 mai. Pour les candidats En Marche, ces choix tactiques laisseront donc trois semaines pour se faire connaître sur le terrain.

C’est quand même très peu…

Investiture Macron: quelques réflexions sur le capitalisme français

Avec l’investiture d’Emmanuel Macron, il faut bien – n’en déplaise aux idolâtres de tous bords – poser quelques réflexions sérieuses sur l’état du capitalisme français et sur la situation générale du pays. Par-delà le brouillard des propagandes, restent en effet quelques réalités, quelques faits têtus, qui excluent toute compréhension du mandat à venir si on ne s’accommode pas de leur présence.

La dépense publique dans le collimateur de l’Union Européenne

On ne pourra rien comprendre aux cinq ans qui vont venir si l’on oublie ce petit mot de Jean-Claude Juncker prononcé la semaine dernière: « Les Français dépensent trop ». Au demeurant, la remarque est exacte: la dépense publique, inactive, passive, étouffe l’économie française. Elle impose un tribut colossal aux forces vives du pays, sans contrepartie acceptable. En France, le service public est vieillot, inefficace, paperassier. Il est comme la vérole sur le clergé: il se nourrit du pays en l’empoisonnant à petits feux.

Reste que, dans la bouche de Juncker, cette phrase a un sens précis. Elle dit que, pour se rapprocher de la zone monétaire optimale, il faut harmoniser les politiques économiques et budgétaires dans l’Union. Et, sur ce point, la France joue trop à l’originalité, surtout depuis l’annonce du Brexit. Rappelons que la Grande-Bretagne était, comme la France, grande amatrice de déficit budgétaire. Désormais, la France est le dernier grand pays de l’Union à vivre beaucoup trop au-dessus de ses moyens.

La mission de Macron est de fondre la France dans le moule de l’ordo-libéralisme

Ne pas comprendre qu’Emmanuel Macron a une mission et une seule: faire rentrer la France dans le moule de l’ordo-libéralisme germano-européen, c’est passer à côté de son mandat, et même de l’Histoire. Bien entendu, Macron n’est pas, comme l’avait caricaturé Marine Le Pen, le gauleiter de l’Allemagne. Il n’exécute pas fidèlement une politique décidée dans ses moindres détails depuis Berlin ou Bruxelles. Il conserve le choix des détails.

Mais, sur le fond, l’enjeu est simple: l’euro survivra si se réalisent les conditions d’une zone monétaire optimale, c’est-à-dire une convergence des politiques budgétaires autour de la logique ordo-libérale qui structure le noyau dure de la zone, l’Allemagne. La mission d’Emmanuel Macron n’est pas autre qu’assurer la survie de la zone euro en distillant en France la dose d’ordo-libéralisme nécessaire pour assurer la convergence des politiques économiques et budgétaires.

Le marché du travail français, obsession européenne

Dans le coeur de cette convergence, on trouve deux mamelles. L’une est le retour de la France à un déficit public inférieur à 3% du PIB. L’autre est la lutte contre le chômage de masse par une réforme du marché du travail. Personne ne sait plus exactement pourquoi l’élite européenne a la croyance selon laquelle le chômage de masse s’explique en France par les rigidités de son marché du travail, mais tout le monde y croit et propage cette croyance.

C’est pourquoi Macron utilisera des ordonnances pour mettre en place ce programme d’harmonisation européenne du droit du travail. C’est comme ça, et c’est pas autrement. Macron a représenté le camp de l’Europe contre celui de la souveraineté, et il mettra en oeuvre cette commande européenne. Point à la ligne.

L’impensé du couple franco-allemand

Selon une tradition désormais bien ancrée, Macron effectuera son premier voyage officiel dès lundi, pour rencontrer Angela Merkel. Le site de propagande macroniste Challenges dit ceci (avec l’AFP) de ce voyage:

Emmanuel Macron veut engager un travail commun avec Angela Merkel autour de trois priorités : la sécurité, l’économie et l’investissement, ainsi que la protection sociale, a-t-on appris dans l’entourage du président élu. La source a précisé que dans le domaine de la protection sociale, la lutte contre le dumping et les abus du travail détaché était essentielle.

L’enjeu du président Macron est bien d’assurer une convergence des réglementations du travail entre l’Allemagne et la France, en abordant techniquement les sujets qui font grief entre les deux pays. On sait notamment que l’agriculture allemande se livre à un dumping effréné sur le marché européen en abusant du travail détaché venu de l’Est.

Dans la pratique, cette convergence franco-allemande n’est plus interrogée et le sujet est devenu tabou. Dont acte, mais il ne serait pas inutile de reconnaître que cet impensé est porteur de pas mal de malentendus dans l’opinion française, qui subit, sans en comprendre les raisons, des adaptations réglementaires (comme celles qui se préparent avec les ordonnances) qui seraient mieux vécues en étant expliquées.

Macron a explosé les souverainistes… avec l’aide de Marine Le Pen

Macron va mettre en place une politique pragmatique, qui n’est pas vraiment choisie, mais qui relève plus du « contre mauvaise fortune, bon coeur ». Face à cette intégration européenne à marches forcées, il n’existe plus vraiment de vision alternative, depuis que Marine Le Pen, candidate identitaire, a décidé de ridiculiser le camp des souverainistes en se hasardant sur le champ de bataille de l’union monétaire sans avoir compris de quoi il s’agissait.

Or, on ne le dira jamais assez, on peut être souverainiste sans être identitaire, et on peut être identitaire sans être souverainiste. Marine Le Pen a joué une partition qui n’était pas la sienne, et elle a fait perdre son camp comme celui des souverainistes.

Reste que, économiquement, le pays a besoin, ne serait-ce que par les raisons de l’équilibre, de contrebalancer la vision européiste de son capitalisme par une lucidité souverainiste. N’oublions jamais que la France n’a plus la capacité de fabriquer un téléphone portable, un ordinateur, une tablette. Et elle n’est plus la première puissance productrice de fromages, supplantée par l’Allemagne.

Qu’on le veuille ou non, ces questions souverainistes-là demeureront… Tant qu’elles ne seront pas adressées, il subsistera un malaise dans l’opinion.